DE MADAME LA MARQUISE DE LAMBERT
mis D'un uns À SON f ILS.
Quelques soins que l'on prenne de l'éducation des enfants , elle est toujours très-imparfaite : il faudrait, ■ pour la rendre utile , avoir d'excellents gouverneurs ; et où les prendre ? À peine les princes peuvent-ils en avoir, et se les conserver. Où trouve-t-on des hommes assez au-dessus des autres, pour être dignes de les conduire? Cependant les premières années sont précieuses, puisqu'elles assurent le mérite des autres.
Il n'y a que deux temps dans la vie où la vérité se montre utilement à nous : dans ta jeunesse, pour nous instruire ; dans la vieillesse, pour nous consoler. Dans le temps des passions la vérité nous abandonne.
Quoique deux hommes célèbres > aient eu attention -k votre éducation, par amitié pour moi , cependant, obligés de suivre l'ordre des études établi dans les collèges, ils ont plus songé dans vos premières années à la science de l'esprit , qu'à vous apprendre le monde et les bienséances.
' I* P. BouhoDra et le P. Cheminai).
28 avis d'une mère
Voici , mon fils , quelques préceptes qui regardent les mœurs : lisez-les sans peine. Ce ne sont point des leçons sèches , qui sentent l'autorité d'une mère ; ce sont des avis que vous donne une amie, et qui partent du cœur.
En entrant dans le monde, vous vous êtes apparemment proposé un objet ; voua avez trop d'esprit pour vouloir y vivre à l'aventure : vous ne pouvez aspirer à rien de plus digne ni de plus convenable que la gloire ; mais il faut savoir ce que Ton entend par le terme de gloire, et quelle idée vous y attachez.
H en est de bien des sortes : chaque profession a la sienne. Dans la vôtre , mon fils , on entend la gloire qui suit la valeur. C'est la gloire des héros ; elle est la plus brillante; les véritables marques d'honneur et les récompenses y sont attachées ; la renommée semble ne parler que pour eux ; et quand vous êtes parvenu à un certain degré de réputation , rien n'est perdu. Tout le monde a consenti qu'on donnât le premier rang aux vertus militaires; cela était juste, elles coûtent assez ; mais il y a plusieurs manières de s'acquitter de ses obligations*
Les uns n'embrassent la profession des armes que pour éviter la honte de dégénérer; les autres ne la suivent pas seulement par devoir, mais par goût. Les premiers ne s'élèvent guère au-dessus de feur état; o'est une dette qu'ils payent, ils en demeurent là : les autres, soutenus par l'ambition, marcfcfent à pas de géant dans le chemin de la gloire. Le^ uns ont la fortune pour objet, les autres l'élévation et l'immortalité. Ceux qui se bornent à la fortune ont toujours
un mérite borné. Tout homme qui n'aspire pas à se faire un grand nom n'exécutera jamais de grandes choses ; ceux qui marchent nouchalamment souffrent toutes les peines de leur profession , et n'en ont ni l'honneur ni la récompense.
Si l'on entendait bien ses intérêts , on négligerait la fortune, et l'on n'aurait, dans toutes les professions, que la gloire pour objet. Quand vous êtes parvenu à un certain degré de mérite, et qu'il est connu, la grande gloire a toujours la fortune à sa suite. On ne peut avoir trop d'ardeur de s'élever, ni soutenir ses désirs d'espérances trop flatteuses.
Il faut par de grands objets donner un grand ébranlement à Tâme, sans quoi elle ne se mettrait point en mouvement. Quelque ardent, quelque vif que soit votre amour pour la gloire , vous demeurerez encore bien en deçà du terme ; mais quand vous n'iriez qu'à moitié chemin , il est toujours beau d'avoir osé.
Rien ne convient moins à un jeune homme qu'une certaine modestie qui lui fait croire qu'il n'est pas capable de grandes choses. Cette modestie est une langueur de l'âme , qui l'empêche de prendre l'essor, et de se porter avec rapidité vers la gloire. On disait à Agésilas que le roi de Perse était le grand roi « Pourquoi sera-t-il plus grand que moi, répondit-il , tant que j'aurai une épée à mon côté ?» 11 y a un mérite supérieur, qui sent que rien ne lui est impossible.
La fortune , mon fils , ne vous a pas aplani le die-
56 avis d'une mère
min de la gloire. Pour vous l'ouvrir, je vous donnai de bonne heure un régiment , persuadée qu'on ne pouvait entrer trop tôt dans une profession où l'expérience est si nécessaire , et que les premières années assuraient la réputation et répondaient de toute la vie. Vous fîtes la campagne de Barcelone , la plus heureuse pour les armes du roi, et la moins célébrée ; vous revenez en Italie, où tout est contré nous , où nous avons à cotnbattre climat , ennemis , situation et prévention. Les campagnes malheureuses pour le roi le sont aussi pour les particuliers : la terre ensevelit les morts et les fautes des vivants ; et la renommée se tait, et ne parle plus des services de ceux qui restent; mais il faut compter que la vraie valeur n'est jamais ignorée. 11 y a tant d'yeux ouverts sur vous, que ce sont autant de témoins de ce que vous valez : de plus , de pareilles campagnes vous instruisent davantage. Vous vous êtes essayé, vous savez vousmême à peu près ce que vous êtes , les autres le savent aussi ; et si votre réputation se forme moins vite, elle en est plus certaine.
Les grands noms ne se font pas en un jdur. Mais ce n'est pas seulement la valeur qui fait les hommes extraordinaires ; c'est elle qui les commence , et les autres vertus les achèvent.
L'idée d'un héros est incompatible avec l'idée d'un homme sans justice , sans probité et sans grandeur d'âme. Il ne suffit pas d'avoir l'honneur de la valeur, il faut aussi avoir l'honneur de la probité ; toutes les vertus s'unissent pour former un héros. La valeur, mon fils , né se conseille point ; c'est la nature qui la
donne ; mais on peut l'avoir A un très-haut degré , et être d'ailleurs peu estimable.
La plupart des jeunes gens croient toutes leurs obligations remplies dès qu'ils ont les vertus militaires, et qu'il leur est permis d'être injustes , malhonnêtes et impolis. N'étendes point le droit de l'épée ; il ne vous dispense pas des autres devoirs.
Soyez, mon fils, ce que les autres promettent d'être : vos modèles sont dans votre maison. Vos pères ont su Associer toutes les vertus à celles de leur profession. Fidèle au sang dont vous sortez , songez qu'il ne vous est pas permis d'être un homme médiocre : on ne vous en quittera pas à bon marché. Le mérite de vos pères rehaussera votre gloire, ou fera votre honte , si vous dégénérez ; ils éclairent vos vertus et vos défauts.
La naissance fait moins d'honneur qu'elle n'en ordonne , et vanter sa race , c'est louer le mérite d'autrui.
Vous trouverez, mon fils, tous les chemins qui conduisent à la gloire bien préparés : c'est un grand trésor qu'un bon nom et la réputation de ses pères. Ils vous ont mis à portée de tout. Ce n'est pas assez de les égaler , il faut les passer, et arriver au terme, je veux dire aux honneurs qu'ils ont approchés de si près , et qu'une mort prématurée leur a ravis.
Je regrette tous les jours de n'avoir pas vu votre grand-père. Au bien que j'en ai oui dire, personne n'avait plus que lui les qualités éminentes et le talent de la guerre. 11 s'était acquis une telle estime et une telle autorité dans l'armée, qu'avec dix mille hommes il faisait plus que les autres avec vingt. Il aurait mené
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les troupes à un péril certain, qu'elles auraient cru aller à une victoire assurée. L'exécution des ordres qu'il recevait n'était jamais douteuse entre ses mains. Au siège de Gravelines, les maréchaux de Gassion et de La Meilleraie, qui commandaient, s'étant brouillés , leur démêlé divisa l'armée; les deux partis allaient se charger, lorsque votre grand-père , qui n'était alors que maréchal de camp, plein de cette confiance et de cette autorité que donne le zèle du bien public, ordonna aux troupes , de la part du roi, de s'arrêter. Il leur défendit de reconnaître ces généraux pour leurs chefs. Les troupes lui obéirent; les maréchaux de LaMeilleraie et de Gassion furent obligés de se retirer. Le roi a su cette action , et en a parlé plus d'une fois avec estime.
Sa fidélité parut à la guerre de Paris; il refusa le bâton de maréchal de France, que M. Gaston, duc d'Orléans, lui fit offrir pour l'attirer dans son parti. Le roi l'ayant su, lui envoya le brevet de chevalier de Tordre, et lui écrivit qu'il n'oublierait jamais les preuves qu'il venait de lui donner de son attachement. . Quand il eut le gouvernement de Metz (le plus beau de ce temps-là et le plus désiré), le cardinal de Richelieu lui en envoya \ô brevet à La Chapelle , dont il était gouverneur. 11 était couché lorsque le courrier arriva : ses gens l'éveillèrent. 11 prit le paquet sans rouvrir , le mit sous son chevet , et se rendormit.
Étant gouverneur de Metz, on lui offrit' des sommes considérables pour consentir à l'établissement d'un parlement en cette ville ; il ne voulut jamais y donner son consentement. Les gouverneurs de ce temps-là avaient la même autorité que les viçe-rpis, 11 refusa
cent mille francs que les juifs lui offrirent pour avoir la permi&ioii de ne plus porter le chapeau jaune. Son cœur sensible à la vraie gloire , sans vanité , sans vue de récompense, méprisait les richesses, et n'aimait la vertu que pour elle-même. Il était si modeste, qu'il n'a jamais su ce qu'il valait. H avait eu l'honneur de commander M. de Turenne, qui avait la politesse de dire que M.*** lui avait appris son métier. Plus d'une personne en place ont dit bien des fois que c'était la honte de la France qu'un homme de ce mérite-là n'ait pas été élevé aux premières dignités de la guerre.
Voilà, mon fils , vos modèles. Les vertus vous sont montrées en un haut degré. Vous les avez toutes trouvées dans votre père, le ne parierai point de ses talents pour la guerre, cela ne me convient point; mais l'usage que le roi en a fait, et les divers emplois de confiance qu'il lui a donnés marquent asaei qu'il en était digne.
Le roi a souvent dit que c'était un de ses Meilleurs officiers, et sur qui il comptait davantage. Mais de plus, il avait toutes les vertus de lft société : il a su joindre l'ambition à la modération ; il aspirait à la véritable gloire , sans trop penser à sa fortune. Il Ait longtemps oublié et souffrit une espèce d'injustice. Dans ce temps malheureux où votre père était brouillé avec la fortune, où tout autre se serait dégoûté, avec quel courage ne souffrit-il pas ses mauvais traitements 1 11 voulut , en ne manquant à aucun de ses devoirs , mettre la fortune dans son tort; il crut 4de la véritable ambition consistât bien plus à se rendre supérieur en mérite qu'en dignité.
51 avis d'une mère
11 y a des vertus qui ne s'acquièrent que dans la disgrâce : nous ne savons ce que nous sommes qu'après Tavoir éprouvée. Les vertus de la prospérité sont douces et faciles ; celles de l'adversité sont dures et difficiles, et demandent un homme tout entier. Il sut souffrir sans découragement, parce qu'il avait en lui une infinité de ressources; il crut que son devoir l'obligeait à demeurer dans sa profession , persuadé que la lenteur des récompenses ne nous autorise jamais à quitter le service. Ses malheurs n'ébranlèrent point son courage : il sut joindre la patience à la dignité ; aussi savait-il jouir de la prospérité sans enivrement et sans faste. Le changement de fortune n'en apportait point à son âme, et ne lui coûtait aucune vertu.
Quand il fut fait gouverneur de Luxembourg, toute la province craignait la domination française : il dissipa cette crainte, de manière que Ton ne sentit presque pas le changement de maître. Il avait la main légère , et ne gouvernait que par amour et jamais par autorité : il ne faisait point sentir la distance qu'il y avait de lui aux autres. Sa bonté abrégeait le chemin qui le séparait de ses inférieurs; ou il les élevait jusqu'à lui, ou il descendait jusqu'à eux. Il n'employait son crédit que pour faire du bien. 11 ne pouvait souffrir qu'il y eût des malheureux où il commandait; il ne songeait qu'à solliciter et à obtenir des pensions pour les officiers, des gratifications pour les blessés et pour ceux qui s'étaient distingués. Beaucoup de gens lui doivent leur fortune.
L'amour-propre gagna peu dans l'avancement de votre père , ce qui fut le bien des autres : aussi était-il
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l'amour de ceux qui vivaient sous son gouvernement; et quand il mourut, s'ils l'avaient pu , ils l'auraient racheté de leur sang. Ses bonnes qualités firent taire l'envie, et tout le monde applaudissait dans son cœur aux grâces du roi. Dans un temps si corrompu, il avait des mœurs pures ; il pensait d'une manière bien différente de la plupart des hommes.
Quelle fidélité à tenir sa parole ! 11 la gardait toujours à ses dépens. Quel désintéressement ! Il comptait le bien pour rien. Quelle indulgence n'avait-il pas pour les faiblesses de l'humanité ! 11 excusait tout, et regardait les fautes comme des malheurs, et se croyait seul obligé d'être honnête homme. Ses vertus laissaient les autres à leur aise. Il avait de ces facilités aimables , qui servent au commerce et qui unissent les hommes. Toutes ses vertus étaient sûres , parce qu'elles étaient naturelles. Le mérite acquis est sou* vent incertain. Pour lui , fidèle à sa raison et vertueux sans effort , il ne s'est jamais démenti.
Voilà, mon fils, ce que nous avons perdu. Tant de mérite nous répondait d'une grande fortune : rien de plus apparent que nos espérances sous un prince si juste. Votre père ne vous a laissé qu'un nom et des exemples. Le nom, vous devez le porter avec dignité; et vous devez l'imitation à ses vertus. Voilà sur quoi vous avez à vous former; je ne vous en demande pas davantage, mais je ne vous quitte pas à moins.
Vous avez plus d'avances que vos pères, puisqu'ils peuvent vous guider. Je dirai sans honte qu'ils ne vous ont laissé aucune fortune : on ne rougit point de l'avouer, quand on a employé son bien au service de
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son prince, et qu'on a vécu sans injustice et sans bassesse.
Il y a si peu de grandes fortunes innocentes, que je pardonne à vos pères de ne vous en avoir point laissé. J'ait fait ce que j'ai pu pour mettre quelque ordre à nos affaires, où Ton ne laisse aux femmes que la gloire de l'économie. Je remplirai, autant qu'il me sera possible, les obligations de mon état ; je vous laisserai autant de bien qu'il en faut, si vous avez le malheur d'être sans mérite; et assez, si vous avez les vertus que je vous désire;
Gomme je ne souhaite riep tant que de vous voir parfaitement honnête homme, voyons quels en sont* les devoirs, pour connaître nos obligations. Je m'instruis moi-même par ces réflexions : peut-être serai-je assez heureuse pour changer un jour mes préceptes en exemples.
Celle qui exhorte doit marcher la première. Un ambassadeur de Perse demandait à la femme de Léonidas pourquoi, à Lacédémone, on honorait tant les femmes : « C'est qu'elles seules savent faire des hommes», répondit-elle. Une dame grecque montrait à la mère de Phocion ses pierreries, et lui demandait les siennes ; elle lui montra ses enfants, et lui dit : « Voilà ma parure et mes ornements. » J'espère bien, mon fils, qu'un jour vous ferez toute ma gloire. Mais revenons aux devoirs des hommes.
L'ordre des devoirs est de savoir vivre avec ses supérieurs, ses égaux, ses inférieurs, et avec soi-même. Avec ses supérieurs, savoir plaire sans bassesse ; montrer de l'estime et de l'amitié à ses égaux ; ne point
l'aire sentir le poids de la supériorité à ses inférieurs; conserver de la dignité avec soi-même.
Au-dessus de tous ces devoirs, est le culte que voua devez à l'Être suprême. La religion est un commerce établi entre Dieu et les hommes, par la grâce de Dieu aux hommes, et par le culte des hommes à Dieu. Les âmes élevées ont pour Dieu des sentiments , et un culte à part, qui ne ressemble point à celui du peuple : tout part du cœur et va à Dieu. Les vertus morales sont en danger sans les chrétiennes. Je ne vous demande point une piété remplie de faiblesse et de superstition : je demande seulement que l'amour de Tordre soumette à Dieu vos lumières et vos sentiments, que le même amour de Tordre se répande sur yotre conduite : il vous donnera la justice, et la justice assure foutes les vertus.
La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se distinguer , en prenant un air de libertinage qui les décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le dérèglement du cœur. On n'attaque point la religion , quand on n'a point intérêt de l'attaquer. Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé, et le cœur touché; cela est bon pour tous les temps. Ceux même qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent, se soumettent à la religion établie : ils savent que ce qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans le monde, et qu'il faut le respecter.
Le libertinage de Tesprit et la licence des mœurs doivent être bannis sous le règne où nous sommes.
Les mœurs du souverain dominent : elles ordonnent
58 AVIS D'UNE IfÈRE
ce qu'il fait, et défendent ce qu'il ne fait pas. Les défauts des princes doublent, et leijrs vertus rçnaisgçnt par imitation. Quand les courtisans auraient le cœur corrompu, il règne toujours à la cour une honnêteté qui masque le vice. Nous sommes bien heureux d'être nés dans un siècle où la pureté des mœurs et le respect de la religion sont nécessaires pour plaire au prince.
Je pourrais, mon fils, me placer dans l'ordre des devoirs ; mais je veux tout tenir de votre cœur. Faites attention à l'état où nïa laissée votre père. J'avais sacrifié tout mon bien à sa fortune ; je perdis tout à sa mort. Je me vis seuje çt sans appui : je n'avais d'ami» que les siens, et j'ai éprouvé que peu de gens savent être amis des morts. Je trouvai mes ennemis dans ma propre famille ; j'avais à soutenir contre des personnes puissantes un procès qui décidait de ma fortune : je n'avais pour moi que la justice et mon courage : je l'ai gagné sans crédit et sans bassesse. Enfin, j'ai fait de ma mauvaise fortune tout ce qu'on en pouvait faire. Dès qu'elle a été meilleure, j'ai songé à la vôtre. Donnez -moi dans votre amitié la même part que je vous donnerai dans ma petite fortune.
Je ne veux point de respect forcé; je ne veux que des soins du cœur. Que vos sentiments viennent à moi, sans que vos intérêts les amènent. Enfin, ayez soin de votre gloire, et j'aurai soin du reste.
Vous savez vous conduire avec vos supérieurs. On n'a que faire de préceptes pour les devoirs qui regardent le prince. Vous êtes d'une race qui lui a tout sacrifié. A Tégard de ceux dont vous dépendez, le premier mérite est de plaire.
fians lès emplois subalternes vous ne vous soutenez que pat* les agréments : les maîtres sont comme les maîtresses; quelque service que vous leur ayez rendu , ils cessent de vous aimer quand vous cessez de leur plaire.
Il y a plusieurs sortes de grandeurs, et qui demandent plusieurs sortes d'hommages.
U y a des grandeurs réelles et personnelles, et des grandeur^ d'Institution. Oh doit du respect aux personnes élevées en dignité; mais ce n'est qu'un respect eitërieùr : on doit de l'estime et un respect de sentiment ail mérite. Quand de concert la fortune et la vertu ont mis un homme en place, c'est un double empire, et qui exige une double soumission ; mais il ne faut pas que le bHllarit de la grandeur vous éblouisse et vous jette dans l'illtision. •
H y a des finies basses qui sont toujours prosternées devant la grandeur. Il faut séparer l'homme de la dignité, et voir ce qu'il est, quand il en est dépouillé. Il y a bien une antre grandeur que celle qui vient de l'autorité : ce n'est ni la naissance, ni les richesses qui distinguent les hommes : la supérioriété réelle et véritable entre eux, c'est le mérite.
Le titre d'honnête homme est bien au-dessus des titres de la fortune. Dans les places subalternes on est dépendant : il faut faire sa cour aux ministres, mais il ftufc là faite avec dignité. Je ne vous donnerai jamais des leçoris de bassesse. Ce sont vos services qui doivent parler pour vous , et non pas des soumissions déplacées.
Les personnes de mérite qui s'attachent aux minis-
40 avis d'une mère
très, les honorent; les esclaves les avilissent. Rien n'est plus agréable que d'être ami des personnes élevées, mais vous n'y parvenez que par l'envie de plaire.
Que vos liaisons soient avec des personnes au-dessus de vous : par là, vous vous accoutumez au respect et à la politesse. Avec ses égaux on se néglige; l'esprit s'assoupit.
Je ne sais si l'on peut espérer de trouver des amis à la cour. Pour les personnes éminentes en dignité, leur place les dispense de bien des devoirs, et couvre bien des défauts. 11 est bon d'approcher les hommes, de les voira découvert et avec leur mérite de tous les jours. De loin, les favoris de la fortune vous imposent : l'éloignement les met dans le point de vue qui leur est favqrable : la renommée exagère leur mérite , et la flatterie les déifie. Approchez-les, vous ne. trouverez que des hommes. Qu'on trouve de peuple à la cour! Four se désabuser de la grandeur, il faut la voir de près : vous cesserez aussitôt de la désirer et de la craindre.
Que les défauts des grands ne vous gâtent pas, mais qu'ils vous redressent. Que le mauvais usage qu'ils font de leurs biens vous apprenne à mépriser les richesses, et à vqus régler. La vertu ne conduit point leur dépense.
Pourquoi dans ce nombre infini de goûts, inventés par la volupté et par la mollesse, ne s'en est on jamais fait un de soulager les malheureux? L'humanité ne vous fait-elle point sentir le besoin de secourir vos semblables? Les bons cœurs sentent
l'obligation de faire du bien , plus qu'on ne sent les autres besoins de la vie. Marc-Aurèle remerciait les
dieux de ce qu'il avait toujours fait du bien à ses amis , sans les avoir fait attendre. Le bonheur dé la grandeur, c'est lorsque les autres trouvent leur fortune dans la nôtre. « Je ne puis, disait ce prince, être touché d'un bonheur qui ri*est que pour moi. »
Le plaisir le plus délicat est de faire le plaisir d'autrui : mais pour cela , il ne faut pas tant faire de cas des biens de la fortune. Les richesses n'ont jamais doniié la vertu; mais la vertu a souvent donné les richesses. Quel usage aussi la plupart des grands font-ils de leur gloire ? Ils la mettent toute en marques extérieures et en faste. Leur dignité s'appesantit et abaisse les aUtres : cependant la véritable grandeur est humaine ; elle se laisse approcher, elle descend même jusqu'à vous : ceux <(ui la possèdent sorit à leur aise , et f mettent les autres. Leur élévation ne leur coûte aucurie vertu , et la noblesse de leurs sentiments les y avait comme préparés et accoutumés ; ils n'y sont point étrangers, et h'y font souffrir personne.
Les titres et les dignités ne sont pas les liens qui nous unissent aux hommes, ni qui les attirent à nous. Si nous n'y joignons pas le mérite et la bonté , on leur échappe aisément. On ne cherche qu'à se dédommager d'un hommage qu'on est forcé de rendre à leur place; et en leur absence, on se donne la liberté de les juger et de les condamner. Mais si par envie nous aimons à diminuer leurs bonnes qualités, il faut combattre ce sentiment, et leur rendre la justice qu'ils méritent. Nous croyons souvent n'en vouloir qu'aux
42 avis d'lnk mère
hommes, et nous en voulons aux places : jamais ceux qui les ont occupées n'ont été au gré du monde ; et on ne leur a rendu justice que quand ils ont cessé d'y être. L'envie malgré elle rend hommage à la grandeur, quoiqu'elle semble la mépriser ; car c'est honorer les places que de les envier. Ne condamnons point, par chagrin, des situations agréables qui n'ont que le défaut de nous manquer. Passons au devoir de la société.
Les hommes ont trouvé qu'il était nécessaire et agréable de s'unir pour le bien commun : ils ont fait des lois pour réprimer les méchants ; ils sont convenus entre eux des devoirs de la société, et ont attaché Tidée de la gloire à la pratique de ces devoirs. Le plus honnête homme est celui qui les observe avec plus d'exactitude : on les .multiplie à mesure que Ton a plus d'honneur et de délicatesse.
Les vertus se tiennent, et ont entre elles une espèce d'alliance ; et c'est l'union de toutes ces vertus qui fait les hommes extraordinaires. Après avoir prescrit les devoirs nécessaires à leur sûreté commune , ils ont cherché à rendre leur commerce agréable : ils ont établi des règles de politesse et de savoir-vivre.
On n'a point de préceptes à donner aux personnes bien nées contre certains défauts. 11 y a des vices qui sont inconnus aux honnêtes gens. La probité, la fidélité à tenir sa parole , l'amour de la vérité ; je crois n'avoir rien à vous apprendre sur tout cela : vous savez qu'un honnête homme ne connaît point le mensonge. Quelles louanges ne donne-t-on point à ceux qui aiment la vérité! Celui-là, dit-on, est semblable
aux dieux, qui fait du bieu et qui dit la vérité. S'il ne faut pas toujours dire ce que l'ou pense, il faut toujours penser ce que Ton dit. Le véritable usage de la parole, c'est de servir la vérité. Quand un homme a acquis la réputation de vrai , on jurerait sur sa parole ; elle a toute l'autorité des serments : on a pour ce qu'il dit un respect de religion.
Le faux dans les actions n'est pas moins opposé à l'amour de la vérité que le faux dans les paroles. Les honnêtes gens ne sont point faux : qu'ont-ils à cacher ? Us ne sont pas même pressés de se montrer, sûrs que tôt ou tard le vrai mérite se fait jour.
Souvenez-vous qu'on vous pardonnera plutôt vos défauts, que l'affectation à vous parer des vertus que vous n'avez pas. La fausseté est limitation du vrai : l'homme faux paye de mine et de discours; l'homme vrai, de conduite. 11 y a longtemps qu'on a dit que l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Mais il ne suffit pas d'avoir les vertus principales pour plaire, il faut encore avoir les qualités agréables et liantes.
Quand on aspire à se faire une grande réputation , on est toujours dépendant de l'opinion des autres, il est difficile d'arriver aux honneurs par les services, si les manières et les amis ne les font valoir.
Je vous ai déjà dit que dans les emplois subalternes on ne se soutient que par savoir plaire ; dès qu'on se néglige, on est d'un très-petit prix. Rien ne déplaît tant que de montrer un amour-propre trop dominant, de faire sentir qu'on se préfère à tout, et qu'on se fait le centre de tout.
44 AVIS D'UNE MfeRE
On peut beaucoup déplaire avec beaucoup d'esprit, lorsqu'on ne s'applique qti'à chercher les défauts d'autrui, et â les exposer àù grand jour. Pour fees sortes de gens qui n'ont de l'esprit qu'aux dépéris des autfëë, ils doivent souverit penser qu'il tt'y a point de vie assez pure t>bur avoir droit de censurer celle d'autrui.
La raillerie, qui fait une partie des amtiëëmerits de la coiiîersatioti , est difficile à rtianier: Les personnes qui ont besoin de médire, et qui aiment à railler, ont une malignité Secrète dans le cœur. De la plus douce raillerie à l'cffletise, il n'y a qu'un pas à faire. Souvent le faux ami, abusant du droit de plaisanter, vous blesse; mais la personne que vous attaquez à seule droit de jUger si vous plaisantez : dès qu'on la blesse, elle n'est plus raillée, elle est offensée.
L'objet de la raillerie doit tomber sUr des défauts si légers, que la personne intéressée en plaisante ellemême. La raillerie délicate est uft composé de louange et de blâme. Elle ne touche légèrement sur dé petits défauts o^ue pour mieux appiiyer sur de grandes cjùalités. M. de La Rochefoucauld dit , « que le déshonorant offense moins que le ridicule. » Je perisërais comme lui, par la raison qu'il n'est AU pouvoir de personne d'en déshonorer une autre : c'est notre prdpre conduite , et non les discours d'autrui qui nous déshonorent. Les causes du déshonneur sont connues et certaines; le ridicule est purement arbitraire. 11 dé«pend de la manière dont les objets se présentent, de la manière de penser et de sentir. 11 y a des gens qui mettent toujours des lunettes du ridicule : ce n'est pas la faute des objets, c'est la faute de ceux qui les re-
gardent : cela est si vrai , que telles personnes à qui on donnerait du ridicule dans certaines sociétés, seraient admirées dans d'autres, où il y aura de l'esprit et du mérite.
C'est aussi par l'humeur qu'on plaît et qu'on déplaît. Les humeurs sombres et chagrines, qui penchent vers la misanthropie, déplaisent fort.
L'humeur est la disposition avec laquelle l'âme reçoit l'impression des objets. Les humeurs douces ne sont blessées de rien; leur indulgence les sert, et prête aux autres ce qui leur manque.
La plupart des hommes s'imaginent qu'on ne peut travailler sur l'humeur; ils disent : Je suis né comme cela, et croient que cette excuse leur donne le droit de n'avoir aucune attention sur eux. De pareilles humeurs ont assurément le droit de déplaire. Les hommes ne vous doivent, qu'autant que vous leur plaisez. Les règles pour plaire sont de s'oublier soi-même, de ramener les autres à ce qui les intéresse, de les rendre contents d'eux-mêmes, de les faite valoir, et de leur passer les qualités qui leur sont contestées. Ils croient que vous leur donnez ce que le monde ne leur accorde pas : c'est en quelque sorte créer leur mérite que de les rehausser dans l'idée d'autrui; mais il ne faut pas pousser cela jusqu'à l'adulation.
Rien ne plaît tant que les personnes sensibles , qui cherchent à se lier aux autres. ' v
Faites en sorte que vos manières offrent de l'amitié et en demandent. Vous ne sauriez être un homme aimable, que vous ne sachiez être ami, que vous ne connaissiez l'amitié ; c'est elle qui corrige les vices de
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avoir de bons yeux et connaître ses véritables intérêts pour corriger un mauvais penchant. Voilà comme l'esprit redresse le cœur.
L'amour de l'estime est aussi l'âme de la société : il nous unit les uns aux autres. J'ai besoin de votre approbation , vous avez besoin de la mienne. En s'éloignant des hommes, on s'éloigne des vertus nécessaires à la société; car quand on est seul, on se néglige. Le monde vous force à vous observer.
La politesse est la qualité la plus nécessaire au commerce : c'est l'art de mettre en œuvre les manières extérieures, qui n'assurent rien pour le fond. La politesse est une imitation de l'honnêteté, et qui présente l'homme au dehdrs tel qu'il devrait être au dedans ; elle se montre en tout, dans l'air, dans le langage et dans les actions.
Il y a la politesse de l'esprit et la politesse des manières. Celle de l'esprit consiste à dire des choses fines et délicates ; celle des manières , à dire des choses flatteuses et d'un tour agréable.
Je ne renferme pas seulement la politesse dans ce commerce de civilités et de compliments que l'usage a établi : on les dit sans sentiment, on les reçoit sans reconnaissance ; on surfait dans ce genre de commerce, et on en rabat par l'expérience.
La politesse est un désir de plaire aux personnes avec qui Ton est obligé de vivre, et de faire en sorte que tout le monde soit content de nous : nos supérieurs, de nos respects; nos égaux, de notre estime, et nos inférieurs, de notre bonté. Enfin elle consiste dans l'attention de plaire et de dire à chacun ce qui
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lui convient : elle fait valoir leurs bonnes qualités j elle leur fait sentir qu'elle reconnaît leur supériorité. Quand vqps saurez les élever, ils vous feront valoir à leur tour ; ils vous donneront sur les autres la place que vous voulez bien leur céder : c'est l'intérêt de leur amour-propre.
Le moyen de plaire, ce n'est point de faire sentir la supériorité, c'est de la cacher. C'est habileté que d'être poli; on vous en quitte à meilleur marché.
La plupart du monde ne demande que des manières qui plaisent; mais quand vous ne les avez pas, il faut que vos bonnes qualités doublent. Il faut avoir biep du mérite pour percer au travers des manières grossières. Il faut aussi ne point laisser voir trop d'attention sur vous-même : une personne polie ne trouve jamais le temps de parler de soi.
Vous savez quelle sorte de politesse est nécessaire avec les femmes. A présent, il semble que les jeunes gens se croient permis d'y manquer : cela sent l'éducation négligée.
Rien n'est plus honteux que d'être grossier volontairement; mais ils ont beau faire, ils noteront jamais aux femmes la gloire d'avoir formé ce que nous avons eu de plus honnêtes gens dans le temps passé. C'est à elles qu'on doit la douceur des mœurs, la délicatesse des sentiments, et cette fine galanterie de l'esprit et des manières.
Il est vrai qu'à présent la galanterie extérieure est bannie; les manières ont changé, et tout le monde y a perdu : les femmes, l'envie de plaire, qui est la source de leurs agréments , et les hommes, la douceur
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et cette délicatesse qui ne s'acquièrent que dans leur commerce. La plupart des hommes croient ne leur devoir ni probité ni fidélité ; il semble qu'il soit permis de les trahir sans intéresser sa gloire. Qui voudrait pénétrer les motifs d'une pareille conduite, les trouverait bien honteux. Ils sont fidèles les uns aux autres, parce qu'ils se craignent, parce qu'ils savent se faire rendre justice ; mais ils manquent aux femmes impunément et sans remords. Leur probité n'est donc que forcée ; elle est plutôt l'effet de la crainte que de l'amour de la justice. Aussi, en examinant de près ceux qui se font un métier de la galanterie, on les trouve souvent de malhonnêtes gens. Ils contractent de mauvaises habitudes, les mœurs se gâtent, l'amour de la vérité s'affaiblit : on s'accoutume à négliger sa parole et ses serments. Quel métier, où ce que vous faites de moins mal, c'est d'arracher les femmes à leur devoir, de déshonorer les unes, de désespérer les autres; où souvent un malheur certain est toute la récompense d'un,attachement sincère et constant !
Les hommes ne sont pas en droit de tant blâmer les femmes : c est par eux qu'elles perdent l'innocence. Hors quelques femmes destinées au vice dès leur naissance, les autres vivraient dans l'habitude de leurs devoirs, si on ne prenait pas soin de les en détourner. Mais enfin c'est à elles à être en garde contre eux. Vous savez qu'il n'est jamais permis de les déshonorer. Si elles ont eu la faiblesse de vous confier leur honneur, c'est un dépôt dont on ne doit point abuser : vous le devez pour elles , si vous avez sujet de vous en louer; vous le devez pour vous-même, si vous avez
sujet de vous en plaindre. Vous savez de plus que par les lois de l'honneur, il faut combattre à armes égales; vous ne devez donc pas faire à une femme un déshonneur de son amour, puisqu'elle ne peut jamais vous faire un déshonneur du vôtre.
Je dois encore vous avertir qu'il ne faut pas attirer leur haine : elle est vive et implacable. 11 y a des offenses qu'elles ne pardonnent jamais, et on risque beaucoup plus qu'on ne pense à blesser leur gloire. Moins leur ressentiment éclate, plus il est terrible; il s'irrite en le retenant. N'ayez rien à démêler avec un sexe qui sait haïr et se venger. D'ailleurs les femmes font la réputation des hommes, comme les hommes font celle des femmes.
C'est une chose assez rare que de savoir manier la louange, et de la donner avec agrément et avec justice. Le misanthrope ne sait pas louer; son discernement est gâté par son humeur. L'adulateur, en louant trop, se décrédite et n'honore personne» Le glorieux ne donne des louanges que pour en recevoir : il laisse trop voir qu'il n'a pas le sentiment qui fait louer. Les petits esprits estiment tout, parce qu'ils ne connaissent pas la. valeur des choses ; ils ne savent placer ni l'estime ni le mépris. L'envieux ne loue personne, de peur de se faire des égaux. Un honnête homme loue à propos : il a plus de plaisir à rendre justice qu'à augmenter sa réputation en diminuant celle des autres. Les personnes attentives et délicates sentent toutes ces différences. Si vous voulez que la louange soit utile, louez par rapport aux autres, et non par rapport à vous,
Si AVIS îftjltë MÈRE
H faut savoir vivre avec ses concurrente. Rleh dB plus ordinaire que de vouloir s'élever an-dessus d'eux, ou de chercher à les détruire; mais il y a une Conduite plus noble, c'est de ne les attaquer jamais; et de ne songer qu'à les surpasser en mérite : il est beau de leur céder la place que tous croyez leur appartenir.
L'honnête homme aime mieux manquer à sa fortune qu'à la justice. Disputez de gloire avec vous-même, et tâchez d'acquérir des vertus qui rehaussent celléé que vous rivez.
Il faut aussi Stre retenu sur la vengeance. Il est souvent utile de se faire craindre, mais presque toujours dangereux de se venger. Rien de plud faible tnie de filtre tout le mal qu'on peut faire; La meilleure manière de se venger d'une injure, c'est de n'imiter pas celui qui voué Ta faite. C'est un spectacle digne des honnêtes gens, que d'opposer la patience à l'emportement, la modération à l'injustice. La hâirie outrée vous met au-dessous de cèui qui vous haïssent. Ne justifiez point vos ennemis, ne faites rieri .qui prisse les absoudre; ils nous font moins de tort que nos défauts. Les petites âmes sont cruelles ; les grands hommes ont de la clémence. César disait que a le plus doux fruit de ses victoires, c'était de pouvoir donner la vie à ceux tuai auraient attenté à la sienne. » Rien de plus glorieux et de plus délicat que cette sorte de vengeance; c'est la seule que les honnêtes gens se permettent. Dès que votre ennemi se repent et se soumet, vous perdez le droit de vous venger.
La plupart des hommes ne mettent dans le corn-
merce que lesiaiblesses qui servent à la société. Les honnêtes gens se lient par les vertus; le commun des hommes par les plaisirs, et les scélérats par les crimes.
La table et le jeu ont leurs excès et leurs dangers ; l'amour a les siens. On ne se joue pas toujours avec la beauté; elle commande quelquefois impérieusement. Rien de plus honteux que de perdre dans le vin la raison, qui doit être le guide de l'homme. Se livrer à la volupté, c'est se dégrader. Le plus sûr serait donc de ne pas s'apprivoiser avec elle. Il semble que l'âme du voluptueux lui soit à charge. Pour le jeu, c'est un renversement de toutes les bienséances : le prince y oublie sa dignité, et la femme sa pudeur. Le gros jeu renferme tous les défauts de la société. On se donne le mot i de certaines heures pour se ruiner et pour se haïr : c'est une grande épreuve pour la probité, peu de gens l'ont conservée pure dans le jeu.
La plus nécessaire disposition pour goûter les plaisirs, c'est de savoir s'en passer. La volupté est étrangère aux personnes raisonnables. Songez qu'auprès des plus grands plaisirs vous attend un chagrin pour les troubler, ou un dépit pour les finir.
La sagesse se sert de l'amour de la gloire pour se défendre des bassesses où se jette la volupté. Mais il faut s'y prendre de bonne heure pour se préserver des passions : dans les commencements elles obéissent, et dans la suite elles commandent; elles sont plus aisées à vaincre qu'à contenter.
Défendez-vous de l'envie ; c'est la passion du monde la plus basse et la plus honteuse ; elle est toujours
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désavouée. L'envie est l'ombre de là gloire, cbmmè la gloire est Pombrè de la vertii. La plus grande iriartnje qti'ori est né avec de grandes qualités, fe'est d'être saris envie.
Un homme de qualité rie peut éfre aimable sàris la libéralité. L'avare à droit de déplaire. Il a en lui tm obstacle à toutes les vertùà ; il n'a* ni justice ni tiuhiânité. Dès qu'on s'abandonne à l'avarice, bn renonce à la gloire : on a dit qu'il y avait d'illustres scélérats; triais qu'il n'y avait pas d'illustres avares.
Quoique la libéralité Soit un don de lfel n'attire, cependant si l'on avait de la disposition1 ad fîce opposé, avec dé l'esprit et dès réflexions on pourrait s'eti cëN riger.
L'avare ne jouit de rien.
L'on a dit que Tâtgent était un bon serviteur et un mauvais maître : il n'est bon que par l'usage que l'on en sait faire.
L'avare est plus tourmenté que le pauvre. L'amour des richesses est le commenceraient de tous les vicfes, comme le désintéressement est le principe de toutes les vertus.
11 s'en faut beaucoup que, dans l'ordre des biens, les richesses méritent le premier rang : quoiqu'elles soient le premier-objet des désirs de la plupart des hommes, cependant là vertu, la gloire et la grande réputation sont bien au-dessus des présents de la fortune.
Le plaisir le plus touchant pour les honnêtes geris, c'est de faire du bien et de soulager les misérables. Quelle différence d'avoir un peu plus d'argent, ou de le savoir perdre pour faire plaisir, et de le changer
contre la réputation de bonté et de générosité ! C'est un sacrifice qiie tous faites à Votre gloire. Prenez lé fonds de votre libéralité sur vous-même; c'est un excellent ménagé, qui va à vous élever et à faire dire ttii bien de vous.
C'est un grand tfrésor qil'une grande réputatiott. 11 ne faut pas s'imagitiet que ce n'est que dans les grandes fortunes qu'on peut faire du bieri; tout le monde le peut dans son état, avec dé l'attention sur soi et sur les autres : ayez ce sentiment dans le cœur, votis trouverez de quoi le satisfaire; les occasions naissent sous vos yçùx, et il n'y a que trop de malheureux qui tous sollicitent.
La libéralité se caractérise par la manière de donner : le libéral double le mérite du présent par le sentiment; l'avare le gâte par le regret. La libéralité n'a jamais ruiné personne. Ce n'est pas l'avarice qui élève les maisons; elles se soutiennent par la justice, parla modération et par là bonne foi. La libéralité est Un des devoirs d'une grande naissance. Quand vous faites du bien, vous ne faites que payer une dette ; mais il faut que la prudence vous règle. Les principes de la prodigalité ne sont pas honteux, mais les suites en sont dangereuses.
Peu de gens savent vivre avec leurs inférieurs. La grande opinion que nous avons de nous-mêmes nous fait regarder ce qui est au-dessous de nous comme une espèce à part. Que ces sentiments sont contraires à l'humanité ! Si vous voulez vous faire un grand nom, il faut être accessible et affable ; la profession des armes n'en dispense point. Germanicus était adoré de ses
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soldats : pour savoir ce qu'ils pensaient de lui, le soir il se promenait dans le camp, il écoutait ce qu'ils disaient dans leurs petits repas, où ils se donnaient la liberté de juger de leur général, « II allait, dit Tacite, jouir de sa réputation et de sa gloire. »
H faut commander par l'exemple et non par, l'autorité : l'admiration force à l'imitation, bien plus que le commandement; et vivre dans la mollesse et traiter rudement les soldats, c'est être leur tyran, et non pas leur général.
Apprenez dans quelle vue on a institué le commandement , et de quelle manière on doit s'y conduire : c'est la vertu, c'est le respect naturel qu'on a pour elle, qui ont fait consentir les bommes à l'obéissance. Vous êtes un usurpateur de l'autorité, dès que vous ne la possédez pas à ce prix. Dans un empire où la raison serait la maltresse, tout serait égal, et l'on ne donnerait de distinction qu'à la vertu.
L'humanité souffre de l'extrême différence que la fortune a mise d'un homme à un autre. C'est le mérite qui doit vous séparer du peuple, et non la dignité ni l'orgueil. Ne regardez les avantages de la naissance et des rangs que comme des biens que la fortune vous prête , et non comme des distinctions attachées à votre être, et qui fassent partie de vous-même. Si votre état vous élève au-dessus du peuple , songez combien vous tenez au commun des hommes par vos faiblesses qui vous mêlent avec eux; que la justice arrête les mouvements de votre orgueil qui vous en sépare.
Sachez que les premières lois auxquelles vous de-
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la
a son fils; 57
vèz obéir sont celles de l'Humanité : songez que vous êtes homme, et que vous commandez à des hommes. Le fils de Marc-Aurèlë a^ant perdu son précepteur, les edurtisans troutaient mauvais qu'il le pleurât. Marc* Aiirèle leur dit : a Soilffrez que mon fils soit homme avant d'être empereur. »
Oubliez toujours ce que vous êtes, dès que l'humanité voua le demande ; mais ne l'oubliez jamais, quand la vraie gloire veut que vous vous en souveniez: Enfin, si veftis avez de l'autorité, que ce soit uniquement pour le bonheur des autres. Approchez-les de vous, si vous êtes grand , . au lieu de les abaisser : ne leur faites jaihais sentir leur infériorité, et Vivez avec eiix comme vous voulez que vbs supérieure viveht avec vous:
La plupart des hommes ne savent pas vivre avec feUx-faémes\ ils fte songetit qu'A s'en séparer et à chercher leur bonheur au dehors. Il faut, s'il t&t possible, établir votre félicité avec vous-même, et trouver en votis l'équivalent des biens que la fortune vous reftise, vous en' serez plus libre ; mais il fout que ce soit un principe de raison qui vous ramène à voua, et non pas un éloignement pbur les hommes.
Vous aimez la solitude : on vous reproche d'être ttôp particulier. Je ttfe condafnne pas ce goût ; mats il ne faut pals que les" vertus de la société en souffrent. » Retirez-vbuâ en tous-même », dit Marc Antonin : pratiquez souvent cette retraite de l'âme, vous vous j retiouvelterefe. Ayez quelque maxime qui , au besoin, faniitiè Votre raison et qui fortifie vos principes. La retraite vous met eu commerce avec les bons au-
S8 avis d'une mère
teurs. Les habiles gens n'entassent pas les connaissances, mais ils les choisissent.
Faites que vos études coulent dans vos mœurs, et que tout le profit de vos lectures se tourne en vertu. Essayez de pénétrer les premiers principes des choses, et ne vous laissez pas trop asservir aux opinion's du vulgaire.
Votre lecture ordinaire doit être l'histoire , mais joignez-y la réflexion. Quand vous ne penserez qu'à remplir votre mémoire de faits, à orner votre esprit des pensées et des opinions des auteurs , vous ne ferez qu'un magasin des idées d'autrui. Un quartd'heure de réflexion étend et forme plus l'esprit que beaucoup de lecture. Ce n'est pas la privation des connaissances qui est à craindre, ce sont Terreur et les faux jugements.
La réflexion est le guide qui conduit à la vérité. Ne considérez les faits que comme des autorités pour appuyer la raison ou comme des sujets pour l'exercer.
L'histoire vous instruira de votre métier; mais après en avoir tiré Futilité qui convient à votre profession , il y a un usage moral à en foire bien plus important.pour vous.
La première science de l'homme, c'est l'homme. Laissez aux ministres la politique , et aux princes ce qui appartient à la grandeur : mais cherchez l'homme dans le prince; observez-le dans le train de la vie commune : voyez dans quel avilissement il tombe quand il s'abandonne à sa passion. Une conduite déréglée est toujours suivie d'événements malheureux.
Étudier l'histoire , c'est étudier les passions et les
opinions des hommes, c'est les approfondir, c'est démasquer leurs actions, qui ont paru grandes, étant voilées et consacrées par les succès, mais qui souvent deviennent méprisables dès que le motif en est connu. Rien de plus équivoque que les actions des hommes; il faut remonter aux principes, si on veut les connaître. Il est nécessaire de nous assurer de l'esprit de nos actions avant de nous applaudir.
Nous faisons peu de bien et beaucoup de mal , et nous avons encore trouvé le secret de gâter et de faire mal le peu de bien que nous faisons.
Voyez les princes, dans l'histoire et ailleurs, comme des personnages de théâtre ; ils ne vous intéressent que par les qualités qui nous sont communes avec eux. Cela est si vrai que les historiens qui se sont attachés à peindre les hommes plus que les rois , et qui nous les montrent dans leur domestique, plaisent bien davantage. Nous nous retrouvons en eux , nous aimons à voir dans les grands nos faiblesses. Cela nous Console en quelque façon de notre bassesse ; et nous élève en quelque sorte à leur hauteur. Enfin , regardez l'histoire comme le témoin des temps et le tableau des mœurs, vous pourrez vous y reconnaître sans que votre vanité en soit blessée.
Je vous exhorterai bien plus, mon fils, à travailler sur votre cœur qu'à perfectionner votre esprit ; ce doit être là l'étude de toute la vie. La vraie grandeur de l'homme est dans le cœur ; il faut l'élever pour aspirer à de grandes choses , et même oser s'en croire digne. Il est aussi honnête d'être glorieux avec soimême que ridicule de l'être avec les autres.
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Ayez des pensée» et des sentiments Qui soient dignes de vous. La vertu rehausse l'état de l'homme t et le vice le dégrade. Si Ton était assez malheureux pour n'avoir pas le cœur droit, il faudrait, pour ses propres intérêts, le redresser. L'on n'est estimable que par le cœur, et l'on n'est heureux que par lui, puisque notre bonheur ne dépend que de la manière de sentir. Si vos sentiments ne se portent qu'aux passions frivoles, vous serez le jouet de leurs vains attachements. Us vous présentent des fleurs, ornais défiez-vous, dit Montaigne , de la trahison de vos plaisirs. »
Il ne faut que se prêter aux choses qui plaisent. Dès qu'on s'y donne, on se prépare des regrets. La plupart des hommes emploient la première partie dp leur vie à rendre l'autre misérable. H ne faut pas aussi abandonner la raison dans vos plaisirs, si vous voulez la retrouver dans vos peines*
Enfin 9 gardez bien votre cœur, il est la source de l'innocence et du bonheur. Ce n'est pas payer trop cher la liberté de l'esprit et du epeur que de l'acheter par le sacrifice des plaisirs , comme l'a dit un homme de beaucoup d'esprit. N'espérez donc jamais pouvoir aljier la volupté avec la gloire, le charme de la mollesse avec la récompense de la vertu ; mais en abandonnant les plaisirs, vous trouverez d'ailleurs de quoi vous dédommager ; il en est de bien des sortes. La gloire et la vertu ont leurs délices , elles sont la volupté de l'âme et du cœur.
Apprenez aussi à vous craindre et à vous respecter. Le fondement du bonheur est dans la paix de l'âme et dans le témoignage secret de la conscience. Par le
mot de conscience , j'entends ce sentiment intérieur d'un honneur délicat qui vous assure que vous n'avez rien à vous reprocher. Encore une Ibis , qu'on est heureux de savoir vivre avec soi-même , de se retrouver avec plaisir, de se quitter avec regret ! Le monde alors vous est moins nécessaire , mais prenez garde que cela ne vous rende trop dégoûté. 11 ne faut pas faire sentir de l'éloignement pour les hommes : ils vous échappent dès que vous leur échappez. Vous en avez besoin , vous n'êtes ni d'un âge ni d'une profession à vous en passer ; mais quand on sait vivre avec soi-même et avec le monde, ce sont deux plaisirs qui se soutiennent.
Le sentiment de la gloire peut beaucoup contribuer à votre élévation et à votre bonheur; mais il peut aussi vous rendre malheureux et peu estimable si vous ne savez pas le gouverner ; c'est le plus vif et le plus durable de tous les goûts. L'amour de la gloire est le dernier sentiment qui nous abandonne ; mais il ne faut pas le confondre avec la vanité. La vanité cherche l'approbation d'autrui ; la vraie gloire le témoignage secret de la conscience. Cherchez à satisfaire le sentiment de la gloire qui est en vous : assurez-vous de ce témoignage intérieur. Votre tribunal est en vous-même : pourquoi le chercher ailleurs? Vous pouvez toujours être juge de ce que vous valez. Qu'on vous dispute vos bonnes qualités où l'on ne vous connaît pas, consolez-vous-en. Il est moins question de paraître honnête homme que de l'être. Ceux qui ne se soucient pas de l'approbation d'autrui, mais seulement de ce qui la fait mériter, obtiennent
62 Avrs d'une mère
l'un et l'autre. Quel rapport entre la grandeur de l'homme et la petitesse des choses dont il se glorifie! Rien de si mal assorti que sa dignité et la vanité qu'il tire d'une infinité de choses frivoles ; une gloire si mal fondée marque une grande disette de mérite. Les personnes qui ont une véritable grandeur ne sont pas sujettes aux ébloui ssements de là vaine gloire.
Il faut, s'il est possible , mon fils, être content de son état. Rien de plus rare et de plus estimable que de trouver des personnes qui en soient satisfaites; c'est notre faute. H n'y a point de condition si mauvaise qui n'ait un bon côté : chaque état a son point de vue, il faut savoir s'y mettre; ce n'est pas la faute des situations, c'est la nôtre. Nous avons bien plus à nous plaindre de notre humeur que de la fortune. Nous imputons aux événements les défauts qui ne viennent que de notre chagrin. Le mal est en nous, ne le cherchons pas ailleurs. En adoucissant notre humeur, souvent nous changeons notre fortune. Il nous est bien plus aisé de nous ajuster aux choses que d'ajuster les choses à nous. Souvent l'application à chercher le remède irrite le mal ; et l'imagination, d'intelligence avec la douleur, l'aceroit et la fortifie. L'attention aux malheurs les rapproche en les tenant présents à l'âme. Une résistance inutile retarde l'habitude qu'elle contracterait avec son état. H faut céder aux malheurs. Renvoyez-les à la patience, c'est à elle à les adoucir.
Si vous voulez vous faire justice , vous serez content de votre situation. J'ose dire qu'après la perte que nous avons faite , si vous aviez eu une autre mère,
vous seriez encore plus à plaindre. Ayez de l'attention aux biens de votre état, et vous en sentirez moins les peines. Un homme sage, à condition égale, a plus de biens et moins de maux.
11 faut compter qu'il n'y a aucune condition qui n'ait ses peines; c'est l'état de la vie humaine : rien de pur, tout est mêlé. C'est vouloir s'affranchir de la loi commune que de prétendre à un bonheur constant. Les personnes qui vous paraissent les plus heureuses, si vous aviez compté avec leur fortune ou avec leur cœur, ne vous le paraîtraient guère. Les plus élevés sont souvent les plus malheureux. Avec de grands emplois et des maximes vulgaires, on est toujours agité. C'est la raison qui ôte les soucis de lame et non pas les places. Si vous êtes sage , la fortune ne peut ni augmenter ni diminuer votre bonheur. . Jugez par vous-même, et non par l'opinion d'autrui. Les malheurs et les dérèglements viennent des faux jugements; les faux jugements, des sentiments, et les sentiments, du commerce que l'on a avec les hommes; vous en revenez toujours plus imparfait. Pour affaiblir l'impression qu'ils font sur vous , et pour modérer vos désirs et vos chagrins , songez que le temps emporte et vos peines et vos plaisirs ; que chaque instant, quelque jeune que vous soyez, vous enlève une partie de vous-même; que toutes choses entrent continuellement dans l'abîme du passé, dont elles ne sortent jamais.
Tout ce qu'il y a de plus grand n'est pas mieux traité que vous. Ces honneurs, ces dignités, ces préséances établies parmi les hommes, sont des specta-
fei AVIS D'UNE kÈR£ A SON FILS.
clés et des cérémonies videS dé réalités; ne feroyez pas qiie ce soient des qualités attachées à leur être. Voilà comme vous devez regarder ceux cjiii sont au-dessiis de vous. Mais ne perdons point de vue un notiibrè infini de malheureux qui sont ail-dessous. Vous ne devez qu'au hasard la différence qu'il y à dé vous à eux. Mais l'orgueil et la haute opinion que riohs avons1 de nous-mêmes nous fait regarder comme un Bien qui nous est dû l'état où rious sortîmes, et comme un vol tout ce que nous n'avons pas : rien n'est plus injuste. Jouissez, mon fils, des avantages de votre état; niais souftrez-èh doucement les peines. Sotigéz que partout bû il y a des homiries , il y â des malheureux. Ayez, s'il est possible, une étendue d'esprit qui vous fasse régarder lés accidents comme (Iré^iis et connus. Ehflri , souvenei-voùs que lé Bonheur 88pénd des mœurs et de la conduite ; niais que lé comblé de la félicité est de la chercher diifis l'Innocence : on ne manqué jamais de l'y trouver.
AVIS M «ÈRE À Sa FILLE,
On a dans tous lès temps négligé l'éducation des filles ; l'ori ri'a* d'attention que pour les hommes ; et? comme si les fehimes étaient une espèce â part, on leg abandonne §1 elles-mêmes, sans secours; sans penser qu'elles composent la moitié du monde ; qu'on esi uni â elles nécessairement par les alliances ; qu'elles font le bonheut ou le malheur dès hommes, qui toujours sentëht le besoin de les avoir raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se détruisent ; que l'éducation des enfants leur est confiée dans la première jeunesse, temps où les impressions sont plus vives et plus profondes. Que veut-on qu'elles leur inspirent, puisque dès l'enfance on les abandonne ellesmêmes à des gouvernantes, qui, étant prises ordinairement dans le peuple, leur inspirent des sentiments bas, qui réveillent toutes les passions timides, et qui mettent la superstition â la place de la religion? 11 fallait bien plutôt penser à rendre héréditaires certaines vertus, en les faisant passer de la mère aux enfants, qu'à y conserver les biens par dés substitutions. Hien n'est donc si mal entendu que l'éducation qu'on donne aux jeunes personnes. On les destine à plaire ; on ne
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leur donne des leçons que pour les agréments ; on fortifie leur amour-propre; on les livre à la mollesse, au monde et aux fausses opinions; on ne leur donne jamais des leçons de vertu ni de force. 11 y a une injustice, ou plutôt une folie, à croire qu'une pareille éducation ne tourne par contre elles.
H ne suffit pas, ma fille, pour être estimable, de s'assujettir extérieurement aux bienséances : ce sont les sentiments qui forment le caractère, qui conduisent l'esprit, qui gouvernent la volonté, qui répondent de la réalité et de la durée de toutes nos vertus. Quel sera le principe de ces sentiments? la religion : quand elle sera gravée dans notre cœur, alors toutes les vertus couleront de cette source ; tous les devoirs se rangeront chacun dans leur ordre. Ce n'est pas assez pour la conduite des jeunes personnes , que de les obliger a faire leur devoir, il faut le leur faire aimer : l'autorité est le tyran de l'extérieur, qui n'assujettit point le dedans. Quand on prescrit une conduite, il faut en montrer les raisons et les motifs , et donner du goût pour ce que Ton conseille.
Nous avons tant d'intérêt à pratiquer la vertu, que nous ne devons jamais la regarder comme notre ennemie, mais comme la source du bonbeur, de la gloire et de la paix..
Vous arrivez dans le monde : venez-y, ma fille, avec des principes; vous ne sauriez trop vous fortifier contre ce qui vous attend. Apportez-y toute votre religion ; nourrissez-la dans votre cœur par des sentiments; soutenez-la dans votre esprit par des réflexions et par des lectures convenables.
Rien n'est plus heureux et plus nécessaire que de conserver un sentiment qui nous fait aimer et espérer, qui nous donne un avenir agréable, qui accorde tous les temps, qui assure tous les devoirs, qui répond de nous à nous-mêmes, et qui est notre garant envers les autres. De quel secours la religion ne vous sera-t-elle pas contre les disgrâces qui vous menacent! car un certain nombre de malheurs vous est destiné. Un ancien disait «qu'il s'enveloppait du manteau de sa irertu. » Enveloppez- vous du manteau de votre religion : elle vous sera d'un grand secours contre les faiblesses de la jeunesse , et un asile assuré dans un âge plus avancé.
Les femmes qui n'ont nourri leur esprit que des maximes du siècle, tombent dans un grand vide en avançant dans l'âge : le monde les quitte, et leurraison leur ordonne aussi de le quitter. A quoi se prendre? Le passé nous fournit des regrets; le présent des chagrins, et l'avenir des craintes. La religion seule calme tout et console de tout; eii vous. unissant à Dieu, elle vous réconcilie avec le monde et avec vousmême.
Une jeune personne qui entre dans le monde, a une haute idée du bonheur qu'il lui prépare; elle cherche à la remplir, c'est la source de ses inquiétudes : elle court après son idée, elle espère un bonheur parfait; c'est ce qui fait la légèreté et l'inconstance.
Les plaisirs du monde sont trompeurs; ils promet tentplus qu'ils ne donnent; ils nous inquiètent dans leur récherche, ne nous satisfont point dans leur possession, et nous désespèrent dans leur perte,
68 avis d'une mère
Pour fixer vos désirs, pensez que vous ne trouverez point hors de vous de bonheur solide ni durable. Les honneurs et les richesses ne se font point sentir longtemps; leur possession donne de nouveaux désirs : l'habitude aux plaisirs les fait disparaître. Avant de les avoir goûtés, vous pouvez vous en passer; au lieu que la possession vous a rendu nécessaire ce qui était superflu : vous êtes plus mal à votre aise que vous n'étiez avant; en les possédant, vous vous y accoutumez; et en les perdant, ils vous laissent du vide et du besoin. Ce qui se fait sentir, c'est le passage d'un état à un autre ; c'est l'intervalle d'un temps malheureux à un temps heureux. Dès que l'habitude est formée, le sentiment du plaisir s'évanouit. On y gagnerait, si on pouvait tout d'un coup tirer de sa raison tout ce qu'il faut pour son bonheur. L'expérience nous renvoie à nous-mêmes ; épargnez-vous ce qu'elle coûte, et ditesvous de bonne heure , d'une manière ferme, et qui vous fixe : « La vraie félicité est dans la paix de l'âme, dans la raison , dans l'accomplissement de nos devoirs. » Ne nous croyons heureuses, ma fille, que lorsque nous sentirons nos plaisirs naître du fond de notre âme.
Ces réflexions sont trop fortes pour une jeune personne, et regardent un âge plus avancé; cependant je vous en crois capable; mais de plus c'est moi qui m'instruis. Nous ne pouvons graver trop profondément en nous des préceptes de sagesse : la trace qu'ils font est toujours légère; mais il faut convenu* que ceux qui s'occupent de réflexions, et qui se remplis sent le cœur de principes, sont plus près de la vertu
i sa pilli; 60
que ceux qui les rejettent: Si nous Sommes assez «al* heureuses pour manquer à notre devoir, au moins faut-il l'aimer. Faisons-nous donc, ma fille, de ces pré* ceptes une aidé continuel pour la vertu.
fl y a, dit-on, deux préjugés auxquels il faut obéir : là religion et l'honneur. C'est mal parler que de traiter là religion de préjugé : le préjugé est une opinion <fiii peut Servir à Terreur comme à la vérité ; ce terme tte doii s'appliquer qu'aux choses incertaines, et la re- HgiOrf rië l'ëêt pàôi
ÔubiqUë Phonneur soit l'outrage dès tidmutes, rien n'est plus réel que les maux que souffrent ceux qui bilt voulu rj dérober î il serait dangereux de se révolter; il faut même travailler à fortifier ce sentiment; puisqu'il doit régler votre vie, et que rien n'est plus contraire au repos, et ne rioUi donne Urte fcondUitfc plus incertaine, qùë de penser d'Une façon et d'agir d'une autre. Donnez-vous, autant que vous pourrez ; lès sentifnènte de la conduite qu'il faut garder. For»* fiez donc ce pfréjUgé de l'bOnrteur, et que votre délicatesse le porte jusqu'au scrupule.
Ne voU§ relâchez point sur ces principes; ne regardez pas là vertu des femmes comme une vertu ordonnée par l'usage; tte vous accoutumez pas à croire qu'il suffit de se dérober aux yeux du monde pour payer le tribut que vous devez à vos obligations. Yods avez deux tribunaux itiévitables, devant lesquels vous devez passer, la conscience et le monde. Vous pouvez échapper au monde, mais vous n'échapperez pas à la cënscièhce. Tous volis devez à vous-mêrtie le témoignage que vous étés une honnête personne, il ne faut
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pourtant pas abandonner l'approbation publique, parée que du mépris de la réputation naît le mépris de la vertu.
Quand Vous aurez quelque usage du monde, vous connaîtrez qu'il n'est pas nécessaire d'être menacée par les lois pour vous contenir dans votre devoir : l'exemple de celles qui se sont relâchées, les malheurs qui les ont suivies de si près, suffiraient pour arrêter le penchant le plus rapide ; car il n'y a pas une femme galante qui, si elle veut être sincère, ne vous avoue que c'est le plus grand malheur du monde que de s'être oubliée.
La honte est un sentiment dont on peut tirer de grands avantages, en la ménageant bien : je ne parie point de la mauvaise honte, qui ne fait que troubler notre repos, sans tourner au profit de nos moours ;. je veux dire celle qui nous détourne du mal par la crainte du déshonneur. 11 faut l'avouer , cette honte est quelquefois le plus fidèle gardien de la vertu des femmes, très «peu sont vertueuses pour la vertu même.
Il y a de grandes vertus qui, portées à un certain degré, font pardonner bien des défauts, la suprême valeur dans les hommes, et l'extrême pudeur dans les femmes. On pardonnait tout à Agrippine, femme de Germanicus, en faveur de sa chasteté : cette princesse était ambitieuse et hautaine ; mais, dit Tacite, «toutes ses passions étaient consacrées par sa chasteté. »
Si vous êtes sensible et délicate sur la réputation , si vous craignez d'être attaquée sur les vertus eseen~
A SA riLLK» li
tielles, il y a un moyen sûr pour calmer vos craintes, et pour contenter votre délicatesse , c'est d'être vertueuse. Ne songez qu'à épurer vos sentiments; qu'ils soient raisonnables et pleins d'honneur. Songez à être contente de vous-même, c'est un revenu de plaisirs certains ; et vous aurez encore la louange et la bonne réputation de plus : ayez de vraies vertus, vous trouverez assez d'approbateurs.
Les vertus d'éclat ne sont point le partage des femmes, mais bien les vertus simples et paisibles. La renommée ne se charge point de nous. Un ancien dit que les grandes vertus sont pour les hommes ; il ne donne aux femmes que le seul mérite d'être inconnues, a Ce ne sont point celles, dit-il-, qu'on loue le plus qui sont le mieux louées , mais celles dont on ne parle point. » La pensée me parait fausse ; mais pour réduire cette maxime en conduite , je crois qu'il faut éviter le. monde et l'éclat, qui prennent toujours sur la pudeur, et se contenter d'être à soi-même son propre spectateur.
Les vertus des femmes sont difficiles, parce que la gloire n'aide pas à les pratiquer. Vivre chez soi, ne régler que soi et sa famille, être simple, juste et modeste; vertus pénibles, parce qu'elles sont obscures. Il faut avoir bien du mérite pour fuir l'é- * clat, et bien du courage pour consentir à n'être vertueuse qu'à ses propres yeux. La grandeur et la réputation sont des soutiens de notre faiblesse : c'en est une que de vouloir se distinguer et s'élever. L'âme so repose dans l'approbation publique , et la vraie gloire consiste à s'en passer. Qu'elle n'entre donc pas
tt AVIS D'UN* HfiRE
dans les motifs dfi vos actions ; c'est bien assez qu'elle en soit la récompense*
Il faut, ma fille, être persuadée que la perfection et le bonheur se tiennent; que vous ne serez heureuse que par la Yertu , et presque jamais malheureuse que par le dérèglement. Que chacun s'examine à la rigueur, il trouvera qu'il n'a jamais eu de douleur vive, qu'il n'y ait donné lieu par quelque défaut, ou par le manque de quelque vertu. Le chagrin suit toujours la perte de l'innocence, mais il y a à la suite de la vertu un sentiment de douceur qui paye comptant ceux qui lui sont fidèles.
Ne croyez pourtant pas que votre seule vertu soit la pudeur : il y a bien des femmes qui n'en connaissent point d'autre, et qui se persuadent qu'elle les. acquitte de tous les devoirs de la société; elleô se croient ^en droit de manquer à tout le reste , et d'être impunément orgueilleuses et médisantes, Anne de Bretagne, princesse impérieuse et superbe, faisait souffrir Louis XII, et ce bon prince disait souvent en lui cédapt : « 11 faut bien payer la chasteté des femmes. » Ne faites point payer la vôtre ; songez , au contraire, que c'est une vertu qui ne regarde que vous , et qui perd son plus grand lustre , si les autres ne l'accompagnent.
Il faut avoir une pudeur tendre. Le désordre intérieur passe du cœur à la bouche, et c'est ce qui fait les discours déréglés. Les passions même les plus vives ont besoin de la pudeur pour se montrer sous une forme séduisante : elle doit se répondre sur toutes vos actions, elle doit parer et embellir toute votre personne.
A êk FILLE. 1S
On dit que Jupiter, en formant les passions , leur donna à chacune sa demeure; la pudeur fut oubliée, et quand eile se présenta , on ne savait plus où la placer : on lui permit de se mêler avee toutes les autres. Depuis ce temps-là, elle en est inséparable; elle est amie de la vérité , et trahit le mensonge qui ose l'attaquer; elle est liée et unie particulièrement avec l'amour; elle l'accompagne toujours, et souvent elle l'annonce et le décèle : enfin , l'amour perd ses charmes, dès qu'il est sans elle. C'est un grand lustre à une jeune personne que la pudeur.
Que votre première parure soit donc la modestie; elle a de grands avantages : elle augmente la beauté, et sert de voile à la laideur; la modestie est le supplément de la beauté» Le grand malheur de la laideur, c'est qu'elle éteint et qu'elle ensevelit le mérite des femmes. On ne va point chercher dans une figure disgraciée les qualités de l'esprit et du cœur; c'est une grande affaire , quand il faut que le mérite se fasse jour au travers d'un extérieur désagréable.
Vous n'êtes pas née sans agréments, mais vous n'êtes pas une beauté : cela vous oblige à faire provision de mérite; on ne vous fera grâce sur rien. La beauté a de grands avantages. Un ancien dit * « que c'est une courte tyrannie, et le premier privilège de la nature; que les belles personnes portent sur leur front des lettres de recommandation. » La beauté inspire un sentiment de douceur qui prévient. Si vous n'avez point ces avances, on vous jugera à la rigueur. Qu'il n'y ait donc rien dans votre air, ni dans vos manières, qui fasse sentir que vous vous ignorez. L'air
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de confiance révolte dans une figure médiocre. Que rien ne sente l'art -ni dans vos discours ni dans vos ajustements, ou qu'il y soit difficilement aperçu: Fart le plus délicat ne se fait point sentir.
11 ne faut pas négliger les talents , ni les agréments , puisque les femmes sont destinées à plaire ; mais il faut bien plus penser à se donner un mérite solide, qu'à s'occuper de choses frivoles. Rien n'est plus court que le règne de la beauté : rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles. Si l'on a commencé à s'attacher à vous par les agréments, ramenez tout à l'amitié, et faites qu'on y demeure par le mérite.
Il est difficile de donner des règles certaines pour plaire. Les grâces sans mérite ne plaisent pas longtemps, et le mérite sans grâces peut se faire estimer sans toucher; il faut donc que les femmes aient un mérite aimable, et qu'elles joignent les grâces aux vertus. Je ne borne pas simplement le mérite des femmes à la pudeur, je lui donne plus d'étendue. Une honnête femme a les vertus des hommes, l'amitié, la probité , la fidélité à ses devoirs : une femme aimable doit avoir non-seulement les grâces extérieures, mais les grâces du cœur et des sentiments. Rien n'est si difficile que de plaire sans une attention qui semble tenir à la coquetterie. C'est plus par leurs défauts que par leurs bonnes qualités que les femmes plaisent aux gens du monde : ils veulent profiter des faiblesses des personnes aimables; ils ne feraient rien de Jqurs vertus. Ils n'aiment point à estimer, ils aiment mieux être amusés par des personnes peu e*ti-
mables, que d'être forcés d'admirer des personnes vertueuses.
Il faut connaître le cœur humain quand on veut plaire ; les hommes sont bien plus touchés du nouveau que de l'excellent ; mais cette fleur de nouveauté ]-,, dure peu : ce qui plaisait comme nouveau, déplaît ' \ bientôt comme commun. Pour occuper ce goût pour la nouveauté , il faut avoir en soi bien des ressources et des sortes de mérites : il ne faut pas se fixer aux seuls agréments, il faut présenter à l'esprit une variété de grâces et de mérites , pour soutenir les sentiments, et faire jouir dans le même objet de tous les plaisirs de l'inconstance.
Les filles naissent avec un désir violent de plaire : comme elles trouvent fermés les chemins qui conduisent à la gloire et à l'autorité, elles prennent une autre route pour y arriver, et se dédommager par les agréments. La beauté trompe la personne qui la possède, elle enivre l'âme : cependant, faites attention qu'il n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une qui ne l'est plus. Surmontez cette envie excessive de plaire ; du moins ne la montrez pas. Jl faut mettre des bornes aux ajustements, et ne s'en pas occuper ; les véritables grâces ne dépendent pas d'une parure trop recherchée. 11 faut satisfaire â la mode comme à une servitude lâcheuse, et ne lui donner que ce qu'on ne peut lui refuser. La mode serait raisonnable , si elle pouvait se fixer à la perfection, à la commodité et à la bonne grâce; mais changer toujours , c'est inconstance plutôt que politesse et bon goût.
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Le bon goût rejette la délicatesse excessive; il traite les petites choses de petites , et n'en est point occupé. La propreté est un agrément , et tient son rang dans Tordre des choses gracieuses; mais elle deyient petitesse dès qu'elle est outrée : il est d'un meilleur esprit de se négliger sur les choses peu importantes, que de s'y rendre trop délicate.
Les jeunes personnes sont sujettes à s'ennuyer; comme elles ignorent tout, elles courent avec inquiétude vers les objets sensibles : l'ennui est pourtant le moindre des maux qu'elles aient à craindre. Les joies excessives ne sont point à la suite des vertus ; tout ce qui s'appelle plaisir vif est danger. Quand on feerait assez retenu pour ne point blesser les bienséances, et pour demeurer dans les bornes prescrites à la pudeur, dès que le plaisir du cœur s'est fait sentir, il répand dans l'âme je ne sais quelle douceur qui donne du dégoût pour tout ce qui s'appelle vertu ; il vous arrête et vous ralentit sur vos devoirs. Une jeune personne ne voit pas les suites de ce poison , dont le moindre effet est de troubler le repos de la vie , de gâter le goût , et rendre insipides tous les plaisirs simples. Quand on établit une personne assez heureuse pour n'avoir pas le cœur touché ( comme il y a en nous un sentiment qui cherche à s'unir, et que ce sentiment n'a point été employé) , elle se porte et se donne naturellement à la personne qu'on lui destine.
Soyez retenue sur les spectacles. 11 n'y a point de dignité à se montrer toujours; il est, de plus, difficile que l'exacte pudeur se conserve avec l'extrême dissi-
pation, ce n'est pas connaître ses intérêts. Si vous avez de la beauté , il ne faut pas user le goût du public en vous montrant toujours; il faut encore être plus rete nue si vous êtes sans grâces; d'ailleurs le grand usage des spectacles affaiblit le goût.
Quand vous ne vivez que pour les plaisirs, et qu'ils vous quittent, ou parce que votre goût cesse, ou parce que votre raison vous les défend , Pâme tombe dans un grand vide. Si vous voulez donc faire durer vos plaisirs et vos amusements, ne les faites servir que de délassements à des occupations plus sérieuses; soyez en société avec votre raison, et que l'absence des plaisirs ne vous laisse ni vide ni besoin.
Il faut donc ménager ses goûts ; nous ne tenons à la vie que par eux : c'est l'innocence qui les conserve , c'est le dérèglement qui les corrompt.
Quand nous avons le cœur sain , nous tirons parti de tout, et tout se tourne en plaisirs. Nous approchons des plaisirs avec un goût de malade ; souvent nous croyons être délicats, que nous ne sommes que dégoûtés. Quand on ne s'est pas gâté l'esprit et le cœur par les sentiments qui séduisent l'imagination ni par aucune passion ardente, la joie se trouve aisément : la santé et l'innocence en sont les vraies 'sources; mais dès qu'on a eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs vils , on devient insensible aux plaisirs modérés. On se gâte le goût par les divertissements; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents, qu'on ne peut se rabattre sur les simples.
Il tout craindre ces grands ébranlements de rame, «lui préparent l'ennui et le dégoût ; ils sont plus à
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redouter pour les jeunes personnes, qui résistent moins à ce qu'elles sentent : « La tempérance , disait un ancien, est la meilleure ouvrière de la volupté. » Avec cette tempérance, qui fait la santé de l'âme et du corps, on a toujours une joie douce et égale; on n'a besoin ni de spectacles ni de dépenses : une lecture, un ouvrage , une conversation , font sentir une joie plus pure que l'appareil des plus grands plaisirs. Enfin les plaisirs innocents sont d'un meilleur usage, ils sont toujours prêts, ils sont bienfaisants, ils ne se font point acheter trop cher. Les autres flattent, mais ils nuisent ; le tempérament de l'âme s'altère et se gâte comme celui du corps.
Mettez de la règle dans toutes vos vues et dans/toutes vos actions, n serait heureux de n'avoir jamais à compter avec sa fortune; mais comme la vôtre est bornée, elle vous assujettit à la règle. Soyez retenue sur la dépense : si vous n'y apportez de la modération, vous verrez bientôt le désordre dans vos affaires ; dès que vous n'avez plus d'économie, vous ne pouvez répondre de rien.
Le faste entraine la ruine ; la ruine est presque toujours suivie de la corruption des mœurs. Mais pour être réglée, il ne faut pas être avare. Songez que l'avarice profite peu et déshonore beaucoup. On ne doit chercher dans une conduite réglée qu'à éviter la honte et l'injustice attachées à une conduite déréglée. Il ne faut retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire mieux celles que la bienséance , l'amitié et la charité inspirent.
C'est le bon ordre, et non l'attention aux petites
choses, qui fait les grands profits. Pline, en renvoyant à son ami une obligation considérable qu'il Avait de son père, avec une quittance générale, lui dit : « J'ai peu de bien, je suis obligé à beaucoup de dépenses; mais je me suis fait un fonds de ma frugalité, et c'est d'où je tire les services que je rends à mes amis. » Prenez sur vos goûts et sur vos plaisirs pour avoir de quoi satisfaire aux sentiments de générosité que toute personne qui a le cœur bien fait doit avoir.
N'écoutez pas les besoins de la vanité. // faut être, dit-on , comme les autres. Ce comme-là s'étend bien loin. Ayez une émulation plus noble; ne souffrez pas que personne ait plus d'honneur, de probité et de droiture que vous. Sentez le besoin de la vertu : la pauvreté de l'âme est pire que celle de la fortune.
Pendant que vous êtes jeune, formez votre réputation, augmentez votre crédit, arrangez vos affaires. Dans un autre âge, vous auriez plus de peine. Charles- Quint disait «que la fortune aimait les jeunes gens. » Dans la jeunesse, tout vous aide, tout s'offre à vous : les jeunes personnes dominent sans y penser. Dans un âge plus avancé, vous n'êtes secourue de rien ; vous n'avez plus en vous ce charme séduisant qui se répand sur tout; vous n'avez plus pour vous que la raison et la vérité, qui ordinairement ne gouvernent pas le monde.
xi Vous allez, disait Montaigne aux jeunes gens, vers la réputation , vers le crédit , et moi j'en reviens. » Quand vous n'êtes plus jeune, il ne veûs reste d'acquisition à faire que sur les vertus. Dans toutes vos
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entreprises et dans toutes vos actions , tendez au plus parfait; ne faites aucun projet, ne commencez rien sans vous dire à vous-même : « Ne pourrais-je pas mieux faire? » Insensiblement vous acquerrez une habitude de justice et de vertu qui vous en rendra la pratique plus aisée. Faites ce que Sénèque conseillait à son ami Lucile : « Choisissez, lui disait-il, parmi les grands hommes celui qui vous paraîtra le plus respectable; ne faites rien qu'en sa présence; rendez-lui compte de toutes vos actions. » Heureux celui qui est assez estimé pour être choisi ! Gela est d'autant plus aisé, que les jeunes gens ont une disposition naturelle à limitation. On hasarde moins quand on choisit ses modèles dans l'antiquité , parce qu'ordinairement on ne vous y présente que de grands exemples.
Dans les modernes, cela peut avoir ses inconvénients : rarement les copies réussissent. Il y a longtemps que Ton a dit que toute copie doit trembler devant son original : on ne le suit jamais que de loin ; cela vous ôte le caractère naturel, qui d'ordinaire est le plus vrai et le plus simple. Vous vous relâchez quand vous vous fixez à un modèle; de plus, une partie de nos défauts vient de l'imitation. Apprenez donc à vous craindre et à vous respecter vous-même; que votre délicatesse soit votre propre censeur.
Songez à vous rendre heureuse dans votre état. Mettez tout à profit : mille biens nous échappent faute d'application. Nous ne sommes heureux que par l'attention et que par comparaison.
Plus vous ayez d'habileté, plus vous tirez de votre état et plus vous étendez vos plaisirs. Ce n'est pas la
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possession qui nous rend heureux, c'est la jouissance, et la jouissance est dans l'attention.
Si l'on savait se renfermer dans son état, on ne serait ni ambitieux ni envieux, et tout serait en paix; mais nous ne vivons point assez dans le présent : nos désirs et nos espérances nous portent sans cesse vers l'avenir.
Il y a deux sortes de fous dans le inonde. Les uns vivent toujours dans l'avenir, et ne se soutiennent que d'espérances , et comme ils ne sont pas assez sages pour compter juste avec elles, ils passent leur vie en mécomptes. Les gens raisonnables ne s'occupent que de désirs à leur portée; souvent ils ne sont point trompés. Quand ils le seraient, ils s'en consoleraient : ils ont tiré de l'ignorance et de l'erreur tout le bien qu'ils en pouvaient tirer, qui est le plaisir d'espérer; ils savent de plus que le goût des biens finit, ou par la possession, ou par l'impossibilité d'obtenir la chose désirée. Avec ces réflexions, les personnes sages se calment. Il y a une autre espèce de fou» qui tirent trop du présent et abandonnent l'avenir; ils ruinent leur fortune, leur réputation et leur gogt en ne les ménageant pas assez. Ceux qui sont raisonnables joignent les deux temps : ils jouissent du présent et n'a*bandonnent point l'avenir.
C'est un devoir, ma fille, que d'employer le temps. Quel usage en faisons-nous? Peu de gens savent l'estimer selon sa juste valeur : ce Rendez-vous compte, dit un ancien, de toutes vos heures, afin qu'ayant profité du présent, vous ayez moins besoin de l'avenir. » Le temps fuit avec rapidité ; apprenez à vivre, c'est-
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à-dire à en faire un bon usage. Mais la vie se consomme en espérances vaines, à courir après la fortune ou à l'attendre. Tous les hommes sentent le vide de leur état; toujours occupés sans être remplis. Songez que la vie n'est pas dans l'espace du temps, mais dans l'emploi que vous devez en faire. Pensez que vous avez un esprit à cultiver et à nourrir de la vérité, un cœur à épurer et à conduire, et un culte de religion à rendre.
Comme les premières années sont précieuses , songez, ma fille, à en faire un usage utile. Pendant que les caractères s'impriment aisément, ornez votre mémoire de choses précieuses; pensez que vous faites la provision de toute votre vie. La mémoire se forme et s'étend en l'exerçant.
N'éteignez point en vousie sentiment de curiosité; il faut seulement le conduire et lui donner un bon objet. La curiosité est une connaissance commencée qui vous fait aller plus loin et plus vite dans le chemin de la vérité ; c'est un penchant de la nature qui va au-devant de l'instruction : il ne faut pas l'arrêter par l'oisiveté et la mollesse.
Il est bon que les jeunes personnes s'occupent de sciences solides. L'histoire grecque et romaine élève l'âme, nourrit le courage par les grandes actions qu'on y voit. 11 faut savoir l'histoire de France ; il n'est pas permis d'ignorer l'histoire de son pays. Je ne blâmerais pas même un peu de philosophie, surtout de la nouvelle , si on en est capable ; elle vous met de la précision dans l'esprit, démêle vos idées, et vous apprend â penser juste. Je voudrais aussi de la morale.
A force de lire Cicéron, Pline et les autres, on prend dti goût pour la vertu ; il se Tait une impression insensible qui tourne au profit des mœurs. La pente aux vices se corrige par l'exemple de tant de vertus , et rarement trouverez-vous un mauvais naturel avoir du goût pour ces sortes de lectures. On n'aime point à voir ce qui nous accuse et ce qui nous condamne toujours.
Pour les langues, quoiqu'une femme doive se contenter de parler celle de son pays, je' ne m'opposerais pas à l'inclination que l'on pourrait avoir pour le latin ; c'est la langun de l'Église. Elle vous ouvre la porte à toutes les sciences, elle vous met en société avec ce qu'il y a de meilleur dans tous les siècles. Les femmes apprennent volontiers l'italien , qui me paraît dangereux ; c'est la langue de l'amour. Les auteurs italiens sont peu châtiés ; il règne dans leurs ouvrages un jeu de mots, une imagination sans règle, qui s'opposent à la justesse de l'esprit.
La poésie peut avoir des inconvénients. J'aurais pourtant peine à interdire la lecture des belles tragédies de Corneille; mais souvent les meilleures vous donnent des leçons de vertu , et vous laissent l'impression du vice.
La lecture des romans est plus dangereuse , je ne voudrais pas que l'on en fit un grand usage ; ils mettent du faux dansl'espri t. Le roman, n'étant jamais pris sur le vrai, allume l'imagination, affaiblit la pudeur, met le désordre dans le cœur; et, pour peu qu'une jeune personne ait de la disposition à la tendresse, hâte et précipite son penchant. Il ne faut point aug-
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menter le charme ni l'illusion de l'amour; plus il est adouci , plus il est modeste, et plus il est dangereux. Je ne voudrais point les défendre; toutes défenses blessent la liberté et augmentent le désir. Mais il faut, autant qu'on peut, s'accoutumer à des lectures solides, qui ornent l'esprit et fortifient le cœur. On ne peut trop éviter celles qui laissent des impressions difficiles à effacer.
Modérez votre goût pour les sciences extraordinaires; elles sont dangereuses, et elles ne donnent ordinairement que beaucoup d'orgueil ; elles démontent les ressorts de l'âme. Si vous avez une imagination vaste, vive et agissante, et une curiosité que rien ne puisse arrêter, il vaut mieux occuper ces dispositions aux sciences que de hasarder qu'elles se tournent au profit des passions; mais songez que les filles doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur. les vices.
Soyez donc en garde contre le goût du bel esprit : ne vous amusez point à courir après dès sciences vaines, et après celles qui sont au-dessus de votre portée. Notre âme a bien plus de quoi jouir qu'elle n'a de quoi connaître : nous avons les lumières propres et nécessaires à notre bien-être; mais nous ne voulons pas nous en tenir là ; nous courons après des vérités qui ne sont pas faites pour nous.
Avant de nous engager à des recherches qui sont au-dessus de nos connaissances, il faudrait savoir quelle étendue peuvent avoir nos lumières, quelle règle il faut avoir pour déterminer notre persuasion , apprendre à séparer l'opinion de la connaissance , et
A SA FILLE. ffô
avoir la force de douter quand nous ne voyons rien clairement, et le courage d'ignorer ce qui nous passe.
Pour arrêter la hardiesse de l'esprit, et pour diminuer la confiance, songeons que les deux principes de toutes nos connaissances, la raison et les sens, manquent de sincérité et nous abusent. Les sens surprennent la raison, et la raison les trompe à son tour : voilà nos deux guides, qui tous deux nous égarent. Ces réflexions dégoûtent des sciences abstraites; employons donc le temps en connaissances utiles.
H faut qu'une jeune personne ait de la docilité, peu de confiance en soi-même ; mais aussi ne faut-il pas pousser cette docilité trop loin. En fait de religion , il faut céder aux autorités; mais sur tout autre sujet, il ne faut recevoir que celles de la raison et de l'évidence. En donnant trop d'étendue à la docilité, vous prenez sur les droits de la raison , vous ne faites plus d'usage de vos propres lumières, qui s'affaiblissent. C'est donner des bornes trop étroites à vos idées que de les renfermer dans celles d'autrui. Le témoignage des hommes ne peut avoir créance qq'à proportion du degré de certitude qu'ils se sont acquis en s'iitstroisant des faits. Il n'y a point de prescription contre la vérité, elle est pour toutes les personnes et de tous les temps. Enfin , comme dit un grand homme : « Pour être chrétien, il faut croire aveuglément ; et pour être sage, il faut voir évidemment. »
Accoutumez-vous à exercer votre esprit, et à en faire usage plus que de votre mémoire. Nous nous remplissons la tète d'idées étrangères, et nous ne tirons rien de notre propre fonds. Nous croyons avoir
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beaucoup avancé quand nous nous chargeons la mémoire d'histoires et de faits; cela ne contribue guère à la perfection de l'esprit. Il faut s'accoutumer à penser, l'esprit s'étend et s'augmente par l'exercice ; peu de personnes en font usage : c'est chez nous un talent qui se repose que de savoir penser.
Les faits historiques et les opinions des philosophes ne vous défendront pas contre un malheur pressant : vous ne vous en trouverez pas plus forte. Vous arrive* t-il une affliction, vous avez recours à Sénèque et à Êptctète. Est-ce à leur raison à vous consoler? N'est-ce pas à la vôtre à faire sa charge? Servez-vous de votre propre bien ; faites des provisions dans le temps calme, pour lç temps de l'affliction qui vous attend. Vous serez bien plus soutenue par votre propre raison que par celle des autres.
Si vous pouvez régler votre imagination, et la rendre soumise à la vérité et à la raison , ce sera une grande avance pour votre perfection et pour votre bonheur. Les femmes sont ordinairement gouvernées par leur imagination ; comme on ne les occupe à rien de solide, et qu'elles ne sont, dans la suite de leur vie, chargées ni du soin de leur fortune, ni de la conduite de leurs affaires, elles ne sont livrées qu'à leurs plaisirs. Spectacles , habits, romans et sentiments, tout cela est de l'empire de l'imagination. Je sais qu'en la réglant vous prenez sur les plaisirs; c'est elle qui en est la source, et qui met dans les choses qui plaisent le charme et l'illusion qui en font tout l'agrément; mais pour un plaisir de sa façon , quels maux ne vous fait-elle point ! Elle est toujours entre la vérité et vous : la raison
n'ose se montrer où règne l'imagination. Nous né voyons que comme il lui plaît ; les gens qu'elle gouverne savent ce qu'elle fait souffrir. Ce serait un heu* reux traité à faire avec elle que de lui rendre ses plaisirs, à condition qu'elle ne vous fit point sentir ses peines; enfin, rien n'est plus opposé au bonheur qu'une imagination délicate, vive et trop allumée.
Donnez-vous une véritable idée des choses; ne jugez point comme le peuple; ne cédez point à l'opinion : relevez-vous des préjugés de l'enfance. Quand il vous arrive quelque chagrin, tenez la méthode suivante, je m'en suis bien trouvée. Examinez ce qui fait votre peine, écartez tout le faux qui l'entoure et tous les ajoutés de l'imagination , et vous verrez que souvent ce n'est rien, et qu'il y a bien à rabattre. N'estimez les choses que ce qu'elles valent. Nous avons bien plus à nous plaindre des fausses opinions que de la fortune : ce ne sont pas souvent les choses qui nous blessent , c'est l'opinion que nous en avons.
11 faut, pour être heureuse, penser sainement. On doit un grand respect aux opinions communes quand elles regardent la religion; mais on doit penser bien différemment du peuple sur ce qui s'appelle morale et bonheur de la vie. J'appelle peuple tout ce qui pense bassement et communément : la cour en est remplie. Le monde ne parle que de fortune et de crédit : on n'entend que, a Suivez votre route, hâtez-vous d'avancer » ; et la sagesse dit , « Rabattez-vous aux choses simples : choisissez une vie obscure mais tranquille : dérobez-vous au tumulte , fuyez la foule. » la récompense de la vertu n'est pas toute dans la re-
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nommée ; elle est dans le témoignage de votre propre conscience. Une grande vertu ne peut-elle pas vous consoler de la perte d'un peu de gloire ?
Apprenez que là plus grande science est de savoir être à soi. «J'ai appris, disait un ancien, à être mon ami ; ainsi je ne serai jamais seul. » 11 faut vous ménager des ressources contre les chagrins de la vie , et des équivalents aux biens sur lesquels vous aviez compté. Assurez-vous une retraite , un asile en vousmême ; vous pourrez toujours revenir à vous et vous retrouver. Le monde, vous étant moins nécessaire, aura moins de prise sur vous. Quand vous ne tenez pas à vous par des goûts solides , vous tenez à tout.
Faites usage de la solitude : rien n'est plus utile , ni plus nécessaire pour affaiblirj'impression que font sur nous les objets sensibles. Il faut donc de temps en temps se retirer du monde, se mettre à part Ayez quelques heures dans la journée pour lire et pour faire usage de vos réflexions, « La réflexion , dit un Père de l'Église, est l'œil de l'âme ; c'est par elle que s'introduisent la lumière et la vérité. » « Je le mènerai dans la solitude , dit la Sagesse , et là je parlerai à son cœur. » C'est là où la vérité donne ses leçons, où les préjugés s'évanouissent , où la prévention s'affaiblit , et où l'opinion , qui gouverne tout , commence à perdre ses droits. Quand on jette la vue sur l'inutilité, sur le vide de la vie , on est forcé de dire avec Pline : « Il vaut mieux passer sa vie à ne rien faire , qu'à faire des riens. »
Je vous l'ai déjà dit, ma fille, le bonheur est dans
la paix de l'âme. Vous ne pourrez jouir des plaisirs de l'esprit sans la santé de l'esprit : tout est presque plaisir pour un esprit sain. Pour vivre avec tranquillité, voici les règles qu'il faut suivre : la première, de ne
pas se livrer aux choses qui plaisent, de ne faire que s'y prêter ; de n'attendre pas trop des hommes, de peur de décompter ; d'être son premier ami à soi-même. La solitude aussi assure la tranquillité , et est amie de la sagesse : c'est au dedans de nous qu'habitent la paix et la vérité. Fuyez le grand monde, il n'y a point de sûreté ; il y a toujours quelque sentiment qu'on avait affaibli qui se réveille ; on ne trouvé que trop de gens qui favorisent le dérèglement : plus il y a de monde, et plus les passions acquièrent d'autorité. 11 est difficile de résister à l'effort du vice, qui vient si bien accompagné ; enfin on en revient plus faible , moins modeste , plus injuste , pour avoir été parmi les hommes. Le monde communique son venin aux âmes tendres. Il faut de plus fermer toutes les avenues aux passions ; ii est plus aisé de les prévenir que de les vaincre, et quand on serait assez heureux pour les bannir, dès qu'elles se sont fait sentir, elles font payer leur séjour. On né peut refuser à la nature les premiers mouvements ; mais souvent elle étend ses droits bien loin , et quand vous revenez à vous , vous trouvez bien des sujets de repentir.
II faut avoir des ressources et des pis-aller. Mesurez vos forces et votre courage, et pour cela, dans les choses que vous craignez, mettez tout au pis. Attendez avec fermeté le malheur qui peut arriver; envisagez -le à face découverte ; voyez-le dans toutes les
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circonstances les plus terribles, et ne vous en laissez pas accabler.
Un favori, parvenu au comble de la fortune, faisait voir ses richesses à son ami ; en lui montrant une cas* sette, il lui disait : « C'est là qu'est mon trésor. » Son ami le pressant de le lui faire voir, il lui permit d'ouvrir sa cassette ; elle ne renfermait qu'un vieil habit tout déchiré. L'ami en paraissant surpris , le favori lui dit : «Quand la fortune me renverra à mon premier état , je suis tout prêt. » Quelle ressource de * mettre tout au pis , et de se sentir de la force pour s'y soutenir !
Quand vous désirerez quelque chose fortement» commencez par examiner la chose désirée ; voyez les biens qu'elle vous promet et les maux qui la suivent; souvenez-vous du passage d'Horace : « La volupté marche devant nous , et cache sa suite. » Vous cesserez de craindre, dès que vous cesserez de désirer. Croyez que le sage ne court pas après la félicité, mais qu'il se la donne. Il faut que ce soit votre ouvrage : elle est entre vos mains. Songez qu'il faut peu de chose pour les besoins de la vie, mais qu'il en faut infiniment pour satisfaire aux besoins de l'opinion ; que vous aurez bien plus tôt fait de mettre vos désirs au niveau de votre fortune, que votre fortune au niveau de vos désirs. Si les honneurs et les richesses pouvaient rassasier, il faudrait en amasser; mais la soif augmente en les acquérant. Celui qui désire le plus, est le plus pauvre.
Les jeunes personnes s'occupent de l'espérance. M. de la Rochefoucauld dit, «qu'elle vous conduit
jusqu'à la lin de la vie par un chemin agréable. » Elle serait bien courte , si l'espérance ne lui donnait pas de l'étendue. C'est un sentiment consolant , mais qui peut être dangereux, puisqu'il vous prépare souvent bien des mécomptes. Le moindre mal qui en arrive, c'est de laisser échapper ce qu'on. possède , en attendant ce qu'on désire. %
Notre amour-propre nous dérobe à nous-mêmes, et nous diminue tous nos défauts. Nous vivons avec eux comme avec les odeurs que nous portons ; nous ne les sentons plus, elles n'incommodent que les autres : pour les voir dans leur vrai point de vue, il faut les voir dans autrui. Yoyez vos imperfections avec les mêmes yeux que vous voyez celles des autres ; ne vous relâchez point sur cette règle, elle vous accoutumera à l'équité. Examinez votre caractère, et mettez à profit vos défauts; il n'y en a point qui ne tienne à quelques vertus et qui ne les favorise. La morale n'a pas pour objet de détruire la nature, mais de la perfectionner. Êtes* vous glorieuse? servez-vous de ce sentiment-là, pour vous élever au-dessus des faiblesses de votre sexe, pour éviter les défauts qui humilient. 11 y a à chaque dérèglement du cœur une peine et une honte attachées qui vous sollicitent à le quitter. Ètes-vous timide? tournez cette faiblesse en prudence ; qu'elle vous empêche de vous commettre. Étes-vous dissipatrice? aimez-vous à donner? il est aisé de la prodigalité d'en faire de la générosité. Donnez avec choix et à propos; ne négligez pas les indigents; prenez soin des pauvres : prêtez dans le besoin , mais donnez à ceux qui ne peuvent rendre ; par là vous cédez à votre
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sentiment, et vous faites de bonnes actions. 11 n'y a pas une faiblesse, dont, si vous voulez, la vertu ne puisse faire quelque usage.
. Dans les afflictions qui vous arrivent , et qui vous font sentir votre peu de mérite, loin de vous irriter et d'opposer l'opinion que vous avez de vous-même à l'injustice que vous prétendez qu'on vous fait, songez que les personnes qui vous la font sont plus en état de juger de vous que vous-même ; que vous devez plutôt les croire que l'amour-propre, qui n'est qu'un flatteur, et que, sur ce qui vous regarde, votre ennemi est plus près que vous de la vérité; que vous ne devez avoir de mérite à vos yeux que celui que vous avez aux yeux des autres. On a trop de penchant à se.flatter, et les hommes sont trop près d'eux-mêmes pour se juger. Voilà des préceptes généraux pour combattre les vices de l'esprit; mais votre première attention doit être à perfectionner votre cœur et ses sentiments : vous n'avez de vertu sûre et durable que par le cœur; c'est lui proprement qui vous caractérise. Pour vous en rendre maîtresse , gardez cette méthode. Quand vous vous sentez agitée d'une passion vive et forte , demandez quelque temps à votre sentiment, et composez avec votre faiblesse. Si vous voulez, sans l'écouter un moment, tout sacrifier à votre raison ; à vos devoirs, il est à craindre que la passion ne se révolte et ne devienne la plus forte. Vous êtes sous sa loi , il faut la ménager avec adresse ; vous tirerez plus de secours que vous ne pensez d'une pareille conduite ; vous trouverez des remèdes sûrs , même dans votre passion. Si c'est de la haine, vous connaîtrez que vous
n'avez pas tant de raison de haïr ni de vous venger. Si par malheur c'était le sentiment contraire dont vous dissiez occupée, il n'y a point de passion qui vous fournisse des secours plus sûrs contre elle-même.
Si votre cœur a le malheur d'être attaqué par l'amour, voici les remèdes pour en arrêter le progrès. Pensez que ces plaisirs ne sont ni solides ni fidèles ; ils vous quittent, et quand ils ne vous feraient que ce mal , c'en est assez. Dans les passions , l'âme se propose un objet; elle est plus intimement unie à lui par le désir ou par la jouissance, qu'elle ne Test à son être; elle attache à sa possession tous ses biens , à sa perte tous ses maux. Cependant ce bien de l'opinion, ce bien du choix de rame, n'est ni solide ni durable; il dépend des autres, il dépend de vous; et vous ne pouvez répondre ni des autres ni de vous.
L'amour, dans les commencements , ne vous pré* sente que des fleurs et vous cache le danger. Il vous trompe; il prend toujours quelque forme qui n'est pas la sienne: le cœur, d'intelligence avec lui, sait vous cacher son penchant, de peur d'alarmer là raison et la pudeur. C'est un simple amusement, c'est l'esprit qui nous touche; enfin, jusqu'à ce que l'amour se soit rendu le maître, il est presque toujours ignoré. Dès qu'il s'est fait sentir, fuyez, n'écoutez point les plaintes de votre cœur : l'amour ne s'arrache point de l'âme avec des efforts ordinaires; il a trop d'intelligence avec notre cœur : dès qu'il vous a surpris, tout est pour lui contre vous, et rien ne peut vous servir contre l'amour. C'est la plus cruelle situation où une personne raisonnable puisse se trouver , où
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rien ne vous soutient, où vous n'avez de spectateur que vous-même; il faut sans cesse ranimer son courage. Songez qu'il vous en faudrait faire un bien plus triste usage, si vous vous relâchiez.
Faites réflexion aux funestes suites des passions; vous ne trouverez que trop d'exemples pour vous instruire; mais souvent nous en sommes désabusées sans en être guéries. Supputez, s'H est possible , les maux que l'amour sait faire : il surprend la raison, il jette le trouble dans l'âme et dans les sens; il enlève la fleur de l'innocence, il étonne la vertu, il ternit la réputation, la honte étant presque toujours à la suite de l'amour. Rien ne vous avilit tant, et ne vous met tant au-dessous de vous-même, que les passions; elles vous dégradent. 11 n'y a que là raison qui vous conserve votre place. Il est bien plus fâcheux d'avoir besoin de son courage pour soutenir un malheur, que pour l'éviter; le plaisir de faire son devoir vous console; mais ne vous applaudissez jamais, de peur d'être humiliée. Songez que vous portez votre ennemi avec vous; prenez une conduite qui vous réponde de vous à vous-même : fuyez les spectacles, les représentations passionnées. 11 ne faut point voir ce qu'on ne veut point sentir. La musique, la poésie, tout cela est du train de la volupté. Faites des lectures solides qui fortifient la raison.
Ne soyez point en commerce avec votre imagination ; elle vous peindra l'amour avec tous ses charmes. Tout est séduction, illusion quand il passe par elle : il y a bien 'à perdre quand vous la quittez pour venir à la réalité. Saint Augustin nous a peint son état,
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quand il a voulu quitter l'amour et les plaisirs; il dit que ce qu'il aimait se présentait à lui sous une figure charmante : il fait une peinture si vire de ce qui se passait dans son cœur, qu'on ne saurait la lire sans danger. Ufautpasserlégèrementsurles tableaux de la volupté; elle est à craindre dans les temps où Ton conspire. contre elle : quand on la pleure même, il faut s'en défier. La passion s'augmente par les retours qu'on fait sur soi : l'oubli est la seule sûreté qu'on puisse prendre contre l'amour. Il faut compter sérieusement avec vous-même, et vous dire : que veux-je foire du sentiment qui m'occupe? Tels et tels malheurs ne m'attendent-ils pas, si j'ai la faiblesse d'y céder î
Tirez des forces et du secours de votre ennemi, de son propre caraotère : quand vous voudrez ne le point flatter, il vous en fournira. Écartez tous les agréments que vous lui donnez; ne lui prêtez rien, et ne lui faites grâce sur rien , et vous verrez qu'il lui en reste peu. Après cela n'y pensez plus; prenez une résolution ferme de le fuir ; croyez que nous sommes aussi forts que nous voulons l'être. La dissipation, les amusements simples sont nécessaires; mais il faut éviter tous les plaisirs qui portent au cœur.
Ce ne sont pas toujours les fautes qui nous perdent, c'est la manière de se conduire après les avoir faites L'humble aveu de nos fautes désarme la haine et émousse la colère. Les femmes qui ont eu le malheur de se dérober à leur devoir, de blesser la bienséance, de révolter la vertu et la pudeur, doivent ce respect à l'usage et à l'honnêteté violée, de paraître avec un air humilié; c'est une espèce de réparation que le
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public demande ; il se souvient de vos fautes dès que vous les oubliez. Le repentir assure le changement. Prévenez la malignité naturelle qui est dans tous les hommes : mettez-vous à la place que leur orgueil vous destine. Ils vous veulent humiliée : quand vous aurez fait leur ouvrage, ils n'auront rien à vous demander. La superbe, après les foutes, les rappelle et les immortalise.
Passons, ma fille, aux devoirs de la société. J'ai cru qu'avant tout il fallait vous tirer de l'éducation ordinaire et des préjugés de l'enfance ; qu'il était nécessaire de fortifier votre raison, et de vous donner des principes certains pour vous servir d'appui. J'ai cru que la plupart des désordres de la vie venaient des fausses opinions; que les fausses opinions donnaient des sentiments déréglés, et que, quand l'esprit n'est pas éclairé, le cœur est ouvert aux passions; qu'il faut avoir des vérités dans l'esprit, qui nous préservent de l'erreur ; qu'il faut avoir des sentiments dans le cœur, qui le ferment aux passions. Quand vous connaîtrez la vérité, et que vou6 aimerez la justice, toutes les vertus seront en sûreté.
Le premier devoir 'de la vie civile es.t de songer aux autres. Ceux qui ne vivent que pour eux tombent dans le mépris et dans l'abandon. Quand vous voudrez trop exiger des autres, on vous refusera tout, amitié, sentiments, services. La vie civile est un commerce d'offices mutuels; le plus honnête y met davantage : en songeant au bonheur des autres, vous assurez le vôtre; c'est habileté que de penser ainsi.
Bien de plus haïssable que les gens oui font sentir
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qu'ils ne vivent que pour eux. L'amour-propre outré fait les grands crimes; quelques degrés au-dessous, il fait les vices; mais pour peu qu'il en reste, il affaiblit les vertus et les agréments de la société.
11 est impossible de se lier aux personnes qui ont un amour-propre dominant , et qui le font sentir «. cependant nous ne nous en dépouillerons jamais; tant que nous tiendrons à la vie, nous tiendrons à nous. * Mais il y a un amour-propre habile, qui ne s'exerce point aux dépens des autres.
Nous croyons nous élever en abaissant nos semblables; c'est ce qui nous rend médisants et envieux. La bonté rend bien plus que la malignité. Faire du bien quand on le peut, en dire de tout le monde, ne juger jamais à la rigueur ; ces actes de bonté et de générosité souvent répétés vous acquièrent enfin une grande et belle réputation. Tout le monde est intéressé à vous louer, à diminuer vos défauts, et à augmenter vos bonnes qualités. 11 faut fonder votre réputation sur vos vertus, et non sur le démérite des autres. Comptez que leurs bonnes qualités ne vous ôtent rien, et que vous ne devez imputer qu'à vous la diminution de votre réputation.
Une des choses qui nous rend plus malheureuses, c'est que nous comptons trop sur les hommes : c'est aussi la source de nos injustices. Nous leur faisons des querelles, -non sur ce qu'ils nous doivent , ni sur ce qu'ils nous ont promis , mais sur ce que nous avons espéré d'eux : nous nous faisons un droit de nos espérances, qui nous fournissent bien des mécomptes.
Ne soyez point précipitée dan-, vos jugements; n'é-
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contez point les calomnies; résistez même aux pi*d* mières apparences, et ne vous pressez jamais de condamner. Songez qu'il y a des choses vraisemblables sans être vraies , comme il y en a de vraies qui ne sont pas vraisemblables.
. 11 faudrait, dans les jugements particuliers, imiter l'équité des jugements solennels. Jamais les juges ne décident sans avoir examiné, écouté et confronté les témoins avec les intéressés; mais nous, sans mission, nous nous rendons les arbitres delà réputation; toute preuve suffit, toute autorité parait bonne, quand il faut condamner. Conseillés par la malignité naturelle, nous croyons nous donner ce que nous ôtons aux autres. De là viennent les haines et les inimitiés , car tout se sait.
Mettez donc de l'équité dans vos jugements. Cette même justice que vous ferez aux autres , ils vous la rendront. Voulez-vous qu'on pense et qu'on dise du bien de vous? ne dites jamais du mal de personne.
L'honnêteté, qui est une imitation de la charité, est aussi une des vertus de la société : elle vous met audessus des autres, quand vous l'avez à un degré plus éminent; mais elle ne se pratique et ne se soutient qu'aux dépens de l'amour-propre. L'honnêteté prend toujours sur vous, et tourne au profit des autres : elle est un ûei grands liens de la société, et la seule qualité qui met de la sûreté et de la douceur dans le commerce.
Nous aimons naturellement à dominer; c'est un sentiment injuste : où sont nos droits, pour vouloir nous élever au-dessus des autres? Il n'y a qu'une do-
es te
minatâon permise et légitime, c'est celle que nous donne la vertu. Ayez plus de bonté et de générosité que les autres ; soyez en avances de services et de bienfaits : c'est le moyen de vous élever. Le grand désintéressement vous rend aussi indépendant, et vous élève plus que la fortune même : rien ne nous abaisse tant que l'amour du bien.
Ce sont les qualités du cœur qui entrent dans le commerce ; l'esprit ne lie point aux autres, et vous voyez souvent des gens fort haïssables avec beaucoup d'esprit : ils vous donnent bonne opinion d'eux-mêmes, veulent dominer et abaisser les autres.
Quoique l'humilité n'ait été regardée que comme une vertu chrétienne, il faut pourtant convenir qu'elle est une vertu de société, et si nécessaire, que sans elle vous êtes d'un commerce difficile. C'est l'idée que vous avez de vous-même qui vous fait soutenir vos droits avec tant de hauteur, et prendre sur ceux d'autrui.
11 ne faut jamais compter à la rigueur avec personne; l'exacte honnêteté ne demande point tout ce qui vous est dû. Avec yos amis , ne craignez point d'être en avance. Si vous voulez être une amie aimable, n'exigez rien avec trop de rigueur; mais afin que les manières ne se démentent point, comme elles expriment les dispositions du dedans, faites souvent de sérieuses réflexions sur vos faiblesses , et vous montrez vous-même à découvert : vous tirerez de cet examen des sentiments d'humilité pour vous et d'indulgence pour les autres.
Soyez humble sans être honteuse. La honte est un
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orgueil secret, et l'orgueil est une erreur sur ce que Ton vaut, et une injustice sur ce que l'on veut paraître aux autres.
La réputation est un bien très-désirable ; mais c'est faiblesse de la rechercher avec trop d'ardeur, et de ne rien faire que pour elle ; il faut se contenter de la mériter. Il ne faut pas rejeter le sentiment de la gloire ; c'est l'aide le plus sûr que nous ayons pour la vertu; mais il est question de choisir la bonne gloire.
Accoutumez-vous à voir sans étonnement et sans envie ce qui est au-dessus de vous, et sans mépris ce qui est au-dessous. Que le Caste ne vous impose pas : il n'y a que les petites âmes qui se prosternent devant la grandeur, l'admiration n'est due qu'à la vertu.
Pour vous accoutumer à estimer les hommes par leurs qualités propres, considérez l'état d'une personne comblée d'honneurs, de dignités et de richesses, à qui il semble que rien ne manque, mais à qui tout manque effectivement, faute d'avoir les vrais biens; elle souffre autant que si sa pauvreté était réelle, puisqu'elle a le sentiment de la pauvreté, « Rien n'est pire, dit un ancien, que la pauvreté dans les richesses, parce que le mal tient à l'âme. » Celui qui se trouve dans cet état a tous les maux de l'opinion, sans jouir des biens de la fortune ; il est aveuglé par Terreur et déchiré par les passions , pendant qu'une personne raisonnable qui n'a rien, mais qui, à la place des faux biens, substitue de sages et de solides réflexions, jouit d'une tranquillité que rien n'égale. Le bonheur de
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l'un et le malheur de l'autre ne viennent que de la manière différente de penser.
Si vous êtes sensible à la baine et à la vengeance, opposez-vous à ce sentiment : rien n'est si bas que de se venger. Si on vous a offensée, vous ne devez que du mépris, et c'est une dette aisée à payer. 81 on ne vous a manqué qu'en choses légères, vous devez de l'indulgence. Mais il y a des temps d'injustice à es* suyer dans la vie, des temps où les amis pour qui vous *vez te plus bût s'acharnent à vous blâmer. Après avoir tout mis en usage pour les désabuser, il ne faut point s'opini&trer contre eux. On doit courir après l'estime de ses amis; mais quand vous trouvez des gens qui ne vous voient qu'au travers de la prévention, quand vous avez affaire à ces imaginations ardentes et allumées, qui n'ont d'esprit que pour soutenir leurs injustices, il faut se retirer et se calmer; quelque chose que vous fissiez, vous n'obtiendriez que de l'improbation. C'est alors qu'il faut opposer à leur injustice et à la honte de se dédire le rempart de votre innocence et la certitude de n'avoir point failli. Songez que si, dans le temps que l'on vous élevait, vous n'en valiez pas davantage, à présent que Ton vous abaisse, vous n'en valez pas moins. Il faut, sans en être plus humiliée, avoir pitié d'eux, ne se point irriter, s'il est possible, et dire : 11$ <ml de mauvais yeux. Faites réflexion qu'avec de bonnes qualités on surmonte la haine et l'envie; que les espérances qu'on tire de la vertu vous soutiennent et vous consolent.
Ne songez à vous venger qu'en mettant dans votre conduite plus de modération que ceux qui vous atta-
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quetit n'ont de malice, fl n'y a que les âmes élevées qui soient touchées de la gloire de pardonner.
Songez à vous estimer à bon titre, pour vous consoler de l'estime ]qu'on vous refuse. Vous ne pouvez vous permettre qu'une seule vengeance, c'est celle de faire du bien à ceux qui vous ont offensée ; c'est la vengeance la plus délicate et la seule permise : vous satisfaites à votre sentiment, et vous ne prenez point sur les vertus. César nous en donne l'exemple : son lieutenant Labiénus l'abandonna dans le temps qu'il avait le plus besoin de lui, et passa dans le camp de Pompée ; il laissa dans celui de César de grandes richesses, César les lui renvoya et lui manda : « Voilà comme César se venge. »
11 est de la prudence de profiter des fautes des autres, quand même elles nous blessent; mais souvent ils commencent les torts, et nous les achevons : nous usons mal des droits qu'ils nous donnent sur eux , nous voulons tirer trop d'avantage de leurs fautes : c'est une injustice et une violence qui met les spectateurs contre nous. Si nous souffrions avec modération, tout serait pour nous, et les fautes de ceux qui nous attaquent doubleraient par notre patience.
Quand vous savez que vos amis vous manquent, dissimulez; dès que vous faites sentir que vous vous en apercevez , leur malignité augmente , et vous mettez leur haine en liberté. En dissimulant, vous flattez leur amour-propre : ils jouissent du plaisir de vous en imposer, ils se croient supérieurs dès qu'ils ne sont point démêlés : ils triomphent de votre erreur, et jouissent du plaisir de ne vous point perdre. En ne leur faisant
point sentir que vous les connaissez, vous leur donnez le temps de se repentir et de revenir à eux. Il ne faut qu'un service rendu à propos, ou une autre manière d'envisager les choses, pour vous les rendre plus attachées.
Soyez inviolable dans vos paroles ; mais pour leur acquérir une entière confiance, songez qu'il faut une extrême délicatesse à les garder. Respectez la vérité, même dans les choses indifférentes : songez que rien n'est si méprisable que de la blesser. On a dit que le mensonge fait voir que Ton méprise les dieux et qu'on craint les hommes; que celui-là est semblable aux dieux qui dit la vérité et qui fait du bien. Il faut aussi éviter les serments : la seule parole d'une honnête personne doit avoir toute l'autorité des serments.
La politesse est une envie de plaire : la nature la donne,* et l'éducation et le monde l'augmentent. La politesse est un supplément de la vertu : on dit qu'elle est venue dans le monde quand cette fille du ciel l'a abandonnée. Dans les temps les plus grossiers, où la vertu régnait davantage, on connaissait moins la politesse : elle est venue avec la volupté, elle est la fille du luxe et de la délicatesse; on a douté si elle tenait plus du vice que de la vertu. Sans oser décider ni la définir, m'est-il permis de dire mon sentiment? Je crois qu'elle est un des plus grands liens de la société, puisqu'elle contribue le plus à la paix : elle est une préparation à la charité, une imitation même de l'humilité. La vraie politesse est modeste; et comme elle cherche à plaire, elle sait que les moyens pour y réussir sont de faire sentir qu'on ne se préfère point aux
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autres, qu'où leur donne le premier rang dans notre estime.
L'orgueil nous sépare de la société : notre amour* propre nous donne un rang à part qui nous est toujours disputé : l'estime de soi-même qui se fait trop sentir est presque totyours punie par le mépris universel. La politesse est l'art de concilier avec agrément ce qu'on doit aux autres et ce qu'ort 'se doit à soi-même; car ces devoirs ont leurs limites, lesquelles passées, c'est flatterie pour les autres, et orgueil pour vous : c'est la qualité la plus séduisante.
Les personnes les plus polies ont ordinairement de la douceur dans les mœurs et des qualités liantes. C'est la ceinture de Vénus : elle embellit et donne des grâces à tous ceux qui la portent ; avec elle vous ne pouvez manquer de plaire.
11 y a bien des degrés de politesse : vous en avez une plus fine à proportion de la délicatesse de l'esprit. Elle entre dans tdutes vos manières, dans vos discours, dans votre silence même.
L'exacte politesse défend qu'on étale avec hauteur son esprit et ses talents. Il y a aussi de la dureté à se montrer heureux à la vue de certains malheurs. H ne faut que du monde pour polir les manières ; mais il faut beaucoup de délicatesse pour faire passer la politesse jusqu'à l'esprit. Avec une politesse fine et délicate, on vous passe bien des défauts, et on étend vos bonnes qualités. Ceux qui manquent de manières ont plus besoin de qualités solides, et leur réputation se forme lentement. Enfin la politesse coûte peu et rend beaucoup.
A SA FILLE. iOS
Le silence convient toujours à une jeune personne : il y a de la modestie et de la dignité à le garder ; vous jugez les autres et vous ne hasardez rien. Mais gardezvous d'avoir un silence fier et insultant; il faut qu'il soit l'effet de votre retenue , et non pas de votre orgueil. Mais, comme on ne peut pas toujours se taire, il faut savoir que la première règle pour bien parler, c'est de bien penser.
Quand vos idées seront nettes et démêlées, vos discours seront clairs. Qu'ils soient remplis de pudeur et de bienséance. Respectez dans vos discours les préjugés et les coutumes. Les expressions marquent les sentiments, et les sentiments sont les expressions des mœurs.
11 faut surtout éviter le caractère plaisant; c'est toujours un mauvais personnage, et rarement en faisant rire se fait-on estimer. Ayez attention aux autres bien plus qu'à vous; songez plutôt à les faire valoir qu'à briller. Il fout savoir bien écouter, et ne montrer ni dans ses yeux ni dans ses manières un air distrait. Contez peu, narrez d'une manière fine et serrée ; que ce que vous direz soit neuf, ou que le tour en soit nouveau. Le monde est rempli de gens qui portent des sons à l'oreille sans rien dire à l'esprit. Il faut, quand on parle, plaire ou instruire. Quand vous demandez de l'attention, il faut la payer par l'agrément. Un discours médiocre ne saurait être trop court.
Approuvez, mais admirez rarement : l'admiration est le partage des sots. Éloignez de vos discours l'art et la finesse : la principale prudence consiste à parler
eu, et à se défier plus de soi-même que des autres.
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Une conduite droite, la réputation de probité, attirent plus de conflanœ et d'estime, et à la longue plus d'avantages de la fortune que les voies détournées. Rien ne vous rend digne des plus grandes choses et rie vous met au-dessus des autres que l'exacte probité.
Accoutumez-vous à avoir de la bonté et de l'humanité pour vos domestiques. Un ancien dit «qu'il tout les regarder comme des amis malheureux.» Songez que yous ne devez qu'au hasard l'extrême différence <|u'il y a de vous à eux ; ne leur faites point sentir leur état; n'appesantissez point leur peine : rien n'est si bas que d'être haut envers qui vous est soumis.
N'usez point de termes durs : il en est d'une espèce qui doivent être ignorés d'une personne polie et délicate. Le service étant établi contre l'égalité naturelle des hommes» il faut l'adoucir. Sommes-nous en droit de vouloir nos domestiques sans défauts, nous qui leur en montrons tous les jours? Il faut en souffrir. Quand vous vous faites voir pleine d'humeur et de colère (car souvent on se démasque devant son domestique) , quel spectacle n'offrez- vous point à leurs yeux? Ne vous ôtez-vous pas le droit de les reprendre ? H ne faut pas avoir avec eux une familiarité basse ; mais .tous leur devez du secours, des conseils et des bienfaits proportionnés à votre état et à leur besoin.
11 faut se conserver de l'autorité dans son domestique , mais une autorité douce, 11 ne faut pas toujours menacer sans châtier, de peur de rendre les menaces méprisables; mais il ne faut appeler l'autorité que quand la persuasion manque. Songez que l'humanité
et le christianisme égalent tout. L'impatience et l'ardeur de la jeunesse , jointes à la fausse idée qu'on vous donne de vous-même, vous font regarder les domestiques comme des gens d'une autre nature que la vôtre. Que ces sentiments sont contraires à la modestie que vous vous devez, et à l'humanité que vous devez aux autres !
N'ayez [point de goût pour la flatterie des domestiques; et pour empêcher l'impression que leurs discours flatteurs, et souvent répétés, peuvent faire sur vous, songez que ce sont gens payés pour servir vos faiblesses et votre orgueil.
Si par malheur, ma fille, vous ne suivez pas mes conseils, s'ils sont perdus pour vous, ils seront utiles pour moi : par ces préceptes , je me forme de nouvelles obligations. Ces réflexions me sont de nouveaux engagements pour travailler à la vertu. Je fortifie ma raison, même contre moi, et me mets dans la nécessité de lui obéir; ou je me charge de la honte d'avoir su la connaître, et de lui avoir été infidèle.
Rien de plus humiliant, ma fille, que d'écrire sur des matières qui me rappellent toutes mes fautes : en vous les montrant, je me dépouille du droit de vous reprendre, je vous donne des armes contre moi, et je vous permets d'en user si vous voyez que j'aie les vices opposés aux vertus que je vous recommande : car les conseils sont sans autorité, dès qu'ils ne sont pas soutenus par l'exemple.
nmi m l'mitiE,
Vous me devez, monsieur, une consolation pour la perte de notre amie. J'appelle perle, toute diminution dans l'amitié, puisque ordinairement tout sentiment qui s'affaiblit, tombe. Je m'examine à la rigueur, et je crois mettre dans l'amitié plus qu'une autre : cependant lout échappe. Je vous prie donc de me dire sans ménagement à qui je dois m'en prendre ; car il faut que mes plaintes aient un 'objet. Est-ce de moi? est-ce de mes amies, ou des mœurs du temps? Enfin, corrigez-moi si je manque, consolez-moi si je p?rds.
Plus on avance dans la vie, et plus on sent le besoin que l'on a de l'amitié. A mesure que la raison se perfectionne, que l'esprit augmente en délicatesse, et que le coeur s'épure, plus le sentiment de l'amitié devient nécessaire. Voici ce que le loisir de ma solitude m'a fait penser sur ce sujet.
Dans tous les temps on a regardé l'amitié comme un des premiers biens de la vie. C'est un sentiment qui est né avec nous : le premier mouvement du cœur a été de s'unir à un autre cœur. Cependant c'est une plainte générale : tout le monde dit qu'il n'y a point d'amis. Tous les siècles ensemble fournissent à peine