DE L'AMITIÉ
hasarde en avouant un ami. Voulez- vous être estimé? vivez avec des personnes estimables. H faut donc bien connaître avant de s'engager. La première marque qui nous assure le plus qu'on est digne d'amitié, c'est la vertu; après quoi il faut chercher des amis libres, affranchis des passions. Ceux que l'ambition possède sont incapables de sentir ce doux sentiment, encore moins ceux qui sont dans les liens de l'amour. L'amour emporte avec soi toute la vivacité de l'amitié : c'est une passion turbulente , et l'amitié est un sentiment doux et réglé. L'amour donne à l'âme une joie d'ivresse qui quelquefois est suivie de violents chagrins; l'autre est une joie de raison , toujours pure et toujours égale : rien ne peut Tarrêter, ni la lasser; elle nourrit l'âme. De plus, si vous êtes attaché à une personne démérite, n'a-t-elle pas toute votre confiance? L'amitié d'un amant est trop sèche; il peut vous donner des soins et des services, mais il n'a plus de sentiment à vous offrir. La récompense de l'amour vertueux, c'est l'amitié; mais ce n'est pas l'amour ordinaire qui nous y conduit, c'est l'amour épuré. Les personnes frivoles et dissipées ne sont pas propres à l'amitié ; chaque objet enlève une portion de sentiment et d'attention qui appartient à l'amitié. Quoique Ton ait toujours dit qu'il faut donner à l'amitié des fondements plus solides que la simple sensibilité, cependant, si le goût ne s'en mêle, on n'est point entraîné ; l'esprit ne peut être convaincu. Si le cœur n'est pas touché, l'on ne va ni bien vite ni bien loin. La vertu et le goût ont formé les amitiés dont la mémoire est venue jusqu'à nous.
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Montaigne, qui nous peint la naissance de ses sentiments pour son ami , dit qu'il fut frappé comme on Test en amour, il était dans une situation propre à jouir de l'amitié : dégagé des passions, voué à la raison , il ne lui restait plus de jouissance que celle de l'amitié. Les personnes revenues des passions violentes, et que la connaissance du peu de valeur des choses ramène à elles-mêmes , conviennent mieux à la véritable amitié. Celles qui sont libres et dégagées de mille amusements frivoles , se lient à vous par sentiment ; mais , quoique insensibles à leurs propres besoins, elles ne laissent pas de sentir et de soulager ceux de leurs amis. Jamais nous ne vivons dans une telle indépendance, que nous puissions nous passer les uns des autres ^ mais les services doivent être à la suite de l'amitié, et non pas l'amitié à la suite des services. 11 faut aussi dans l'amitié de la conformité, des rapports, des âges à peu près semblables « que les mêmes goûts unissent. Les personnes élevées à des postes brillants sont enivrées de leur bonheur; ces esprits déréglés, que la fortune caresse, ne sont guère propres à l'amitié. Les rois sont aussi privés de oe doux sentiment. Ils ne sauraient jamais jouir de la certitude d'être aimés pour eux-mêmes; c'est toujours le roi , et rarement la personne. Je ne voudrais pas avoir la première place à ce prix ; tout est trop pesant sans le secours do l'amitié. 11 n'y a eu de roi qu'Agêsilas qui fut puni pour avoir su se trop fairti aimer, f/est une belle domination que de régner sur tous les rreurs. Les. personnes en place ont plus de soin d'amasser des richesses ( pi e d'acquérir des a mfe.
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Quel est celui qui pense à s'attacher les cœurs par des bienfaits , à chercher les personnes de mérite , à les secourir, à se préparer un asile dans le cœur d'un ami pour le temps de la disgrâce? La plupart des biens que nous acquérons sont pour les autres , celuilà seul est pour nous. Il faut aussi dans l'amitié des mœurs pures ; vous courez trop de risque de vous unir avec une personne de mœurs déréglées.
Vous voyez bien que toutes les vertus deviennent nécessaires à la parfaite amitié. La retraite est propre à cultiver ce sentiment : la solitude est amie de la sagesse; c'est au dedans de nous qu'habitent la paix et la vérité. De plus, «c'est la marque d'un esprit bien fait, dit un ancien , que de savoir demeurer avec soimême. Qu'il est doux d'y rester, quand on s'en est rendu la jouissance agréable ! » L'amitié demande une personne tout entière : dans la retraite , ce sentiment-là devient plus nécessaire et moins partagé. D'ailleurs , nous sommes d'ordinaire avec les autres comme nous sommes avec nous-mêmes. Les personnes sages savent établir la paix chez elles , et la communiquent aux autres. Sénèque dit : « J'ai assez profité pour apprendre à être mon ami. » Quiconque sait vivre avec soi-même, sait vivre avec les autres. Les caractères doux et paisibles répandent de l'onction sur tout ce qui les approche. La retraite assure l'innocence, et nous rend l'amitié plus nécessaire. 11 nous faut un témoin de ce que nous valons; sans cela nous marchons mollement dans le chemin de la vertu. Quand vous estimez voir e ami à un certain degré, vous mettez toute \otre gloire dans son estime; si vousêtesheurcux,vous
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voulez partager votre bonheur avec lui. De plu», la possession du bien devient insipide sang témoins.
Je crois que la grande jeunesse n'est guère propre aux plaisirs de la parfaite amitié. Nous voyons assez déjeunes gens se croire et se dire amis ; mais les liens de leurs unions ce sont les plaisirs, et les plaisirs ne sont pas des noeuds dignes de l'amitié, a Yous êtes dans Tâge, dit Sénèque à son ami, où vos passions violentes sont éteintes, vous n'en avez plus que de douces ; nous allons jouir du noble plaisir de l'amitié. » Ce qui la rend plus sûre et plus solide, c'est la vertu, l'éloignement du monde, l'amour de la solitude, la pureté des mœurs, une vie qui nous ramène à la sagesse et à nous-mêmes, un esprit élevé (car il y a un goût et un degré dans la parfaite amitié où ne peuvent atteindre les caractères médiocres), mais surtout un cœur droit. Les qualités du cœur sont beaucoup plus nécessaires que celles de l'esprit : l'esprit plait, mais c'est le cœur qui lie. Les gens en qui l'amourpropre domine n'en sont pas dignes; ils ne pensent qu'à prendre sur le fonds de l'amitié, et les personnes vertueuses ne sont pressées que d'y mettre. Les avares ne connaissent point un si noble sentiment; la véritable amitié est opulente. L'avarice oppose à toutes les vertus un obstacle insurmontable. Le sentiment de l'avarice arrête, ou pour mieux dire, étouffe tous les bons mouvements : il n'y a pas une vertu qui ne prenne sur nous, et ils veulent toujours prendre sur les autres. 11 faut savoir donner en pure perte; il faut avoir le courage de faire des ingrats. Nais passons aux devoirs de l'amitié.
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M y a 4i«j** temps dans L'a^ûtié : U> commencement, la durée et la fin. Comme tousïes commencements 4e l'amitié sont pleins de sentiments, el que les amitiés naissantes sont soutenues d'un peu d'illusion, ries lie coûte dans ces premiers moment*, et tout est plaisir. Mais il arrive souvent que le goût s'use, que cette pointe de sentiment s'émousse par l'habitude. L'iUiH sion disparait, et vous êtes réduit à soutenir l'amitié par raison; qualité qui est toujours sèche. En amitié, comme en amour, il faudrait ménager ses goûta : c'est une économie permise. Mais sait-on s'arrêter sur un plaisir permis et innocent? Cependant, comme rien s'est si doux dans la vie qu'une sensible amitié , on devrait prendre de concert des mesures pour faire durer un état si désirable ; car la vie heureuse consiste à sentir et à imaginer agréablement. L'on senties choses présentes, on imagine les futures. L'amitié remplit ces deux temps, soutient ces deux sentiments, puisqu'elle nous fait sentir agréablement dans le présent, et espérer dans l'avenir. Mais enfin, comme il est écrit que toute sensibilité périt, et que les coeurs lés mieux faits ne peuvent pas répondre de garder toujours cette chaleur d'une amitié naissante, ils peuvent donc quelquefois être inconstants, mais jamais infidèles. La vivacité du goût se perd, mais l'amour du devoir subsiste. l\ faut les plaindre ; ils avaient un sentiment agréable, il leur a échappé ; que n'avions^ nous de quoi le retenir! Donnons donc à l'amitié un fondement plus solide. L'estime appuyée sur la connaissance du mérite ne se dément point. Le bandeau qu'on donne à l'amour, on t'ote à l'amitié. Elle «4t
éclairée, elle examine avant que de s'engager, elle ne s'attache qu'aux mérites personnels, car ceux-là seuls sont dignes d'être aimés, qui ont en eux-mêmes la cause pour quoi on les aime.
Après avoir fait un bon choix, il faut se fixer, estimer ses amis, non d'une estime variable, mais de sentiment; car quand la sensibilité échapperait et voudrait emporter l'estime, par justice il faut la conserver. 11 ne faut pas se permettre d'examiner les défauts de nos amis, encore moins d'en parler. 11 faut respecter l'amitié; mais, comme elle nous est donnée pour être un aide à la vertu, et non pas la compagne du vice, il faut les avertir quand ils s'égarent : s'ils résistent, armez-vous de la force et de l'autorité que donne la prudence des sages conseils, et la pureté des bonnes intentions. Il faut avoir le courage de leur déplaire, en leur disant la vérité : on doit pourtant adoucir les termes selon leurs besoins. Peu de personnes ont la force de se laisser humilier par la vérité qui les redresse ; mais en même temps qu'on les avertit en particulier, il faut les défendre en public, et ne point souffrir, s'il est possible, qu'ils aient une réputation incertaine.
On demande quel est le terme de l'amitié. On dit qu'il faut servir ses amis jusqu'aux autels. Dieu et l'honneur sont les seules bornes qu'on doit donner à l'amitié; mais il y a bien des choses qu'un honneur délicat vous défendrait pour vous-même , qu'il vous serait permis et honnête de faire pour vos amis. Sur le reste, je ne connais point de bornes : tout, et sans se faire valoir, doit être sacrifié à l'amitié. Diogène di-
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sait : « Quand j'emprunte (le uioii ami, cYst mon argent que je lui demande. » Une pareille confiance fait l'éloge de l'un et de l'autre.
Ne faites jamais sentir à vos amis aucune supériorité; et si vous êtes plus avancé qu'eux dans la possession delà vertu, dans le partage de l'esprit , et dans les bonnes grâces de la fortune, cela ne vous donne aucun droit de vous élever.
On demande si Ton peut confier à un autre le secret de notre ami. Il n'y a pas à délibérer; le secret osé un dépôt , nous n'en pouvons disposer ; ce n'est pas notre bien. Reste à savoir de quelle manière nous devons nous conduire , quand l'amitié s'affaiblit et s'altère.
Comme ce sont des hommes qui s'unissent, il faut compter sur les défauts de l'humanité : il faut se passer l'un et l'autre bien des choses , si Ton veut que l'amitié subsiste. Le plus vertueux excuse , et pardonne davantage. « Vous rendrez votre ami fidèle, dit un ancien , si vous croyez qu'il le soit. » On met ea droit de commettre une faute celui qu'on eroit capable délai faire. L'amitié ordinaire ne veut jamais se charger d'aucun tort; l'amitié délicate les met sur «on compte : contents de pouvoir épargner une peine à notre ami , nous lui laissons le plaisir de nous pardonner, et lui épargnons la bonto et le besoin du pardon : mais pour cela il faut avoir affaire à une ime forte , qui ait le courage de soutenir la vue de ses fautes , et d'avouer même celles qu'elle n'a pas faite», ft votre ami a besoin d'être conduit et gouverné pour *m propre intérêt, il faut avoir la main légère, et
ne lui pas faire sentir sa dépendance. Rien n'est phis opposé à l'amitié que ces caractères superbes , qui cherchent à vous accuser , et se font un plaisir de vous convaincre : c'est une victoire pour eux de vous trouver des défauts; cela fortifie leur domination, et augmente votre dépendance. Dérobez-vous aux occasions de vous irriter , et dans les éclaircissements gardez-vous d'employer des termes durs : il en est dont il ne faut jamais user, et qui font dans les cœurs des plaies qui ne se ferment jamais. Dés que vous sentez que vous vous allumez , soyez en garde contre vousmême; songez que la passion prend toujours quelque chose sur la justice. Mais il y a des gens qui , lorsqu'ils ont un tort, en ont cent, et qui ne savent point s'arrêter : ils vous punissent de leurs propres fautes, et ne vous pardonnent jamais. Quand ils ont manqué , il ne faut pas croire qu'on puisse les convaincre ; leur esprit est au service de leur injustice. 11 ne faut point leur faire de reproches; mais si vous voulez les punir, et vous venger avec dignité , ayez une conduite plus exacte; cherchez les occasions de leur faire plaisir : c'est votre propre conduite qui leur doit être un reproche , et non pas vos discours. Quelque habile que soit l'amour-propre à nous cacher nos faiblesses, il y a des moments consacrés à la vérité, où elle se fait voir. Les plaisirs qu'on a faits dans le temps de l'amitié doivent être oubliés dans la rupture; et quand on ne se croit pas payé de son bienfait par le plaisir qu'on a eu à le faire, on n'a point donné , on n'a fait que prêter ou vendre. Enfin il faut courir après l'amitié et l'estime de ses amis , et ne pas craindre d'en