‹ Œuvres morales de Mme. de LambertChapitre 19 sur 30 · DE LA VIEILLESSE · texte numérisé non relu

DE LA VIEILLESSE

vait pas la vie ennuyeuse : « Je n'ai pas à me plaindre de ma vieillesse, dit-il, parce que je n'ai pas abusé de ma jeunesse. »

Quand les mœurs sont pures et innocentes dans le premier âge, la vieillesse est douce et tranquille. Le soutien et la consolation d'un âge avancé, c'est une longue habitude de vertu ; quand on l'a pratiquée dans la jeunesse, on en recueille le fruit dans les derniers temps; mais nous nous prenons a elle des maux que nous donne notre dérèglement. La plupart de nos malheurs viennent de notre imagination. Les besoins du cœur sont infinis; ceux de la nature sont bornés : heureuse la vieillesse dont le cœur se tourne vers Dieu ! •

La dévotion est un sentiment décent dans les femmes, et convenable à tous les sexes. La vieillesse sans religion est pesante. Tous les plaisirs de dehors nous abandonnent; nous nous quittons nous-mêmes. Les meilleurs biens, la santé et la jeunesse, ont disparu : le passé vous fournit des regrets , le présent vous échappe, et l'avenir vous fait trembler. Pour un chrétien infidèle , ce sont des peines qui l'attendent , et pour un philosophe , c'est le néant. Voilà ce qui termine la plus belle vie du monde ; le dernier acte est toujours tragique : il y a bien à gagner de changer l'idée de son néant contre l'idée de l'éternité ! Si nous vivons de manière à-la rendre heureuse, c'est un beau point de vue qu'une éternité de bonheur; mais la plupart du monde vit sans penser jamais à s'éclaircir île son état. Qui croirait que ces mêmes hommes, qui sont si ardents sur ce qui regarde leur gloire ou leur

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fortune, quand ils la croient en péril, sont tranquille* et indolents sur la connaissance de leur être ; qu'il!» se laissent mollement conduire à la mort, sans s'instruire si ce qu'on leur dit sont des chimères ou des réalités ; qu'ils s'acheminent et voient venir vers eus la mort, l'éternité, les peines et les récompenses éternelles, sans penser que ces grandes vérités les regar dent et les intéressent? Peut-on, sans prévoyance et sans crainte, aller tenter un si grand événement? C'est cependant l'état où viveut la plupart des hommes; et pour quelques-uns qui ont pris parti du bon ou du mauvais côté, combien y en a-t-il qui n'y pensent pas!

Pour ceux qui sont assez heuçeux pour, être touchés de la religion, la piété les console ; elle est aussi plus aisée à pratiquer. Tous les liens qui attachent à la vie sont presque rompus : c'est l'ouvrage de la nature de nous détacher, plus que celui de la raison : le bandeau de l'illusion est tombé, et nous voyons les choses ce qu'elles sont. On a connu le monde à ses dépens ; et qui le connaît bien , sait qu'il n'est bon qu'à quitter : il a toujours manqué de biens solides, ce monde trompeur, et nous, trouvons souvent qu'il manque de biens périssables.

Nous ne tirons pas tant du monde que de la dévotion : elle a bien d'autres ressources. îl faut de la résignation dans tous les âges de la vie : mais l'usage en est plus nécessaire dans la vieillesse, parce que uous faisons des pertes continuelles. Mais comme le sentiment est moins vif, nous tenons moins aux choses. Il faut se laisser insensiblement aller à la nature.

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sans 80 révolter contre elle ; c'est le meilleur guide que nous puissions avoir.

Nous ne vivons que pour perdre, et pour nous détacher. Nous devons compter sur notre changement et sur celui de6 autres, et nous conduire, quand ils changent, comme nous voudrions qu'ils se condui* sissent, si c'était nous qui eussions changé. Mais souvent il n'y a qu'à gagner dans nos pertes : les honnêtes gens regardent comme un bien d'être affranchis des liens de la volupté. C'est donc aux mœurs, et non à l'âge qu'il se faut prendre si nous souffrons.

11 faut se soumettre doucement aux lois de notre condition : nous sommes tous faits pour faiblir, veillir et mourir. Rien de si inutile que de se révolter contre les effets du temps ; il est plus fort que nous.

Dans la jeunesse, nous vivons tous dans l'avenir : l'on passe sa vie à désirer, et Ton renvoie à l'avenir son repos et ses joies. Dans la vieillesse, il faut se saisir du présent.

Montaigne dit, qu'il met tout à profit. «Je sens, dit* il, comme les autres hommes ; mais ce n'est pas en passant et en glissant : à mesure que la possession de la vie est plus courte, je veux la rendre plus vive , plus pleine et plus profonde. Je veux arrêter la légèreté de sa fuite par la promptitude de ma saisie, il faut secourir la vieillesse ; il faut Tétayer. Je m'aide de tout; et la sagesse et la folie auront assez à faire à m'aider par offices alternatives en ce dernier âge. »

.Un des devoirs de la vieillesse est de faire usage du temps : moins il nous en reste, plus il nous doit être précieux. Le temps des chrétiens est le prix de Téter-

core par notre légèreté et par le dérèglement. Le peu que nous vivons, c'est moins pour nous que pour les passions qui nous tourmentent. Qui ôterait de la vie le temps du sommeil , celui qu'on donne aux autres nécessités, celui des maladies du corps et de l'esprit, il nous en resterait peu pour le bonheur; et d'une longue vie, à peine en retirerions-nous quelques années.

Il faut, dit-on, achever sa vie avant sa mort, c'està-dire ses projets : achever sa vie, c'est avoir usé son goût pour la vie ; car pour les projets , tant que nous vivons, nous nous amusons d'espérances, et nous vivons moins dans le présent que dans l'avenir. La vie serait courte si l'espérance ne lui donnait pas d'étendue. « Le présent, dit Pascal, n'est jamais notre but; le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre objet : ainsi nous ne vivons pas, mais nous espérons de vivre. » Il faut cependant se dé* pécher de vivre : il n'est pas sage de dire, «Je vivrai »; c'est vivre trop tard que de dire , « Je vivrai demain. » Les philosophes disent : « Apprenez à vivre », et les chrétiens disent : « Apprenez tous les jours à mourir. »

Un des avantages de la vieillesse, c'est la liberté. Pisistrate demandait à Solon qui le traversait, sur quoi était appuyée sa liberté: « Sur ma vieillesse, qui n'a plus rien à craindre », lui répondit-il. Le dernier âge nous affranchit de la tyrannie de l'opinion. Quand on est jeune, on ne songe qu'à vivre dans l'idée d'autrui : il faut établir sa réputation , et se donner une place honorable dans l'imagination des autres ,

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La paix de Time est la plus nécessaire disposition au plaisir. Quand l'âme n'est pas ébranlée par nii graod nombre de sensations, elle est bien plus propre à tirer parti des biens qui se présentent , et elle retrouve dans sou goût ce qui manque dans les objets.

On a regardé comme un devoir du dernier âge de penser à la mort. Je crois qu'il est utile d'y songer pour régler sa vie et s'en détacher; mais il n'est pas nécessaire de l'avoir toujours présente pour nous affliger. L'idée du dernier acte est toujours triste; quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles vies se terminent toutes de même; on jette de la1 terre, et en voilà pour une éternité.

Montaigne pensait autrement; il disait « qu'il voulait ôter à la mort son étrangeté, et se la domestiquer à force d'y penser. »

Il faut espérer que le ciel aura soin du dernier acte ; il faut seulement l'intéresser par une vie vertueuse et innocente. II ne faut pas aussi regarder la vie comme un si grand bien ; il y a toujours assez de quoi nous y attacher , et assez de maux pour nous consoler de s* perte.

Un philosophe répondait à un homme qui lui demandait s'il se ferait mourir : « Tu ne délibères pas 4e si grande chose. »

Les grands hommes ne mesurent pas la vie par la durée du temps, mais par la durée de la gloire. U bonne mort donne du relief à la vie, et la mauvaise la déshonore. Pour juger de quelqu'un , il faut lui avoir vu jouer le dernier rôle, lia vie est déjà très-courte, et nous l'abrégeons en-

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si<i|iB meurent avant nous; alors c'est «avoir achevé sa vie avant sa mort. »

Bans cet âge, la raison nous est rendue; elle reprend tous ses droits ; nous commençons à vivre quand nom commençons à lui obéir.

Pour ceux dont les pensées , les espérances et la raison même sont à la merci de la fortune et de leur fantaisie , ils ne peuvent s'assurer sur rien , n'étant appuyés sur rien. Il est triste d'arriver à la fin de la vie sans avoir fait provision des vrais biens qui ne périssent jamais. Cependant les hommes l'emploient tout entière à amasser des biens qu'ils perdront nécessairement , sans songer que les biens que nous pouvons perdre malgré nous ne sont pas à nous.

L'expérience est aussi un des avantages du dernier âge. Le passé nous instruit; les fautes même nous redressent , et nous rendent souvent la raison que Ton conserve rarement dans les bon6 succès ; car les personnes qui ont été toujours heureuses sont rarement dignes de l'être. Mais il y a des malheurs de la fortune et du hasard , et des malheurs du dérèglement des moeurs : ceux-ci corrompent l'esprit et la santé ; car la suite d'une jeunesse déréglée est une vieillesse malheureuse, et souvent nous employons la première partie de la vie à rendre l'autre misérable.

La servitude des passions est une prison où l'âme diminue et s'affaiblit; quand nous en sommes affranchis, Tâme s'agrandit et s'étend. Dans un certain âge, nous ne sommes plus en prise avec les plaisirs de l'imagination; nous savons combien elle est trompeuse, et que toutes les passions promettent plus qu'elles ne

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donnent. Celles qui ne sont soutenues que par l'illusion, sont déplacées et odieuses dans un certain âge. L'ambition trop poussée dégénère en folie : l'amour qui se montre et se donne en spectacle , se charge de ridicule.

11 vient un temps dans la vie qui est consacré à la vérité , qui est destiné à connattre les choses selon leur juste valeur. La jeunesse el les passions fardent tout. Alors nous revenons aux plaisirs simples; nous commençons à nous consulter et à nous croire sur notre bonheur.

U faut se prêter aux usages de la, vie; mais il ne faut pas y engager son opinion ni sa liberté.

Rien de plus glorieux que de faire une honorable retraite, et de mettre un espace entre la vie et la mort. « La mort, dit Montaigne, n'est pas un acte de la société, c'est l'acte d'un seul. » Dans la vieillesse, il faut plutôt être avare que prodigue de soi. On a dit d'un grand homme, « qu'il prit conseil de sa vieillesse, et se retira. » Nous devons le premier et le second âge à la patrie, et le dernier à nous-mêmes.

Vivre dans l'embarras, c'est vivre à la hâte : le repos allonge la vie. Le monde nous dérobe à nous-mêmes, et la solitude nous y rend. Le monde n'est qu'une troupe de fugitifs d'eux-tnêmes.

« La solitude, dit un £rand homme, est l'infirmerie des âmes. Retirez-vous donc en vous-même , dit-il , niais préparez-vous à vous bien recevoir : ayez honte et respect de vous-même : cessez de vous aimer , et apprenez à vous respecter. » Mais on fait tout le contraire. C'est une chose bien triste de s'aimer tant, et

de se voir mourir à tous moments. |1 faut, pqnr noire intérêt, nous détacher de nous-mêmes, rompre tous les jours quelque lien, afin d'être plus libres, fermer toutes les avenues au retour du monde, et ne point tourner la tête vers lui.

0 vie heureuse, où on se trouve affranchie de toutes servitudes ; où on renonce à tout, non par un dégoût passager, mais par un goût constant qui vient de la connaissance du peu de valeur des choses ! C'est cette connaissance qui nous réconcilie avec la sagesse, qui nous assaisonne la vieillesse, si Ton peut hasarder ce terme. Il n'appartient qu'aux âmes fibres de peser la vie et la mort : il n'appartient qu'aux âmes pleines de ressources, de jouir de ces dernières années : les âmes ^aibles les souffrent, les âmes fortes en tirent parti.

On a dit «qu'il n'y avait point de spectacle plus cjigne <J'un Dieu, qu'un homme vertueux en prise avec la fortune » : on en doit dire autant d'un homme seul avec lui-même, et aux prises avec la vieillesse, l'infirmité et la mort. Dans la retraite, qui est l'asile de la vieillesse, on jouit d'un calme sans interruption; des jours innocents vous donnent des nuits tranquilles ; et en société avec les morts, ils vous instruisent, vous guident et vous consolent : ce sont des amis sûrs et constants, sans légèreté et sans jalousie : enfin on a dit , « que ce qu'il y avait de plus délicieux dans la vie de l'homme était dans sa fin. »

En avançant, on apprend aussi à se soumettre aux lois de la nécessité : cette volonté libre , forte et indomptable s'émousse et s'éteint insensiblement : nous avons trop éprouvé que la résistance est inutile, et

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