‹ Œuvres morales de Mme. de LambertChapitre 20 sur 30 · DE LA VIEILLE* SE · texte numérisé non relu

DE LA VIEILLE* SE

ne nous laisse que la honte de la révolte : nous voulons quelquefois ce qui nous est contraire, et souvent ce que nous avons cru contraire a tourné à notre profit. Nous ne savons plus ce que nous devons vouloir; nous n'avons plus la force de désirer : on a bien plutôt fait de se soumettre , que de changer l'ordre du monde.

La paix intérieure réside , non dans les sens , mais dans la volonté : on la conserve au milieu de la douleur, tant que la volonté demeure ferme et soumise. La paix ne consiste pas à ne pas souffrir, mais à se soumettre doucement à ces mêmes souffrances.

Il faut regarder tous les biens qui sont hors de notre pouvoir comme étrangers. C'est parce que nous regardons les choses comme propres et comme dues, que nous souffrons de leur privation : la seule impossibilité fixe l'esprit de l'homme : les personnes sages s'occupent à considérer les bornes qui leur sont prescrites par la raison et la nature.

Enfin les choses sont en repos, lorsqu'elles sont à leur place : la place du cœur de l'homme est le cœur, de Dieu : lorsque nous sommes dans sa main, et que notre volonté est soumise à la sienne, nos inquiétudes cessent; la soumission et Tordre nous donnent la paix que notre révolte nous avait ôtée : il n'y a point d'asile plus sûr pour l'homme, que l'amour et la crainte de Dieu.

Sur les Femmes '.

H apparu, depuis quelque temps, des romans faits par des dames, dont les ouvrages sont aussi aimables qu'elles : Ton ne peut mieux les louer. Quelques personnes, au lieu d'en examiner les grâces, ont cherché à y jeter du ridicule. Il est devenu si redoutable , ce ridicule , qu'on le craint plus que le déshonneur. Il a

1 À l'occasion de celte pièce, Mm« Vatry adressa l'épitre suivante à la marquise de Lambert.

Votre aimable métaphysique Kous décrit de l'amour les plus beaux sentiments;

Vous le peignez avec des l rails charmants, Bien dignes d'exciter à le mettre en pratique. Mais, illustre Lambert, il est bien peu de cœurs Faits pour des sentiments si remplis de noblesse. Odns presque lo is on ne voit que faiblesse, Inconstance cl folles ardeurs :

Des hommes c'est la destinée.

Ah ! pourquoi ne suis-je pas née D'un sexe au vôtre différent!

Kn vous préférant à toute autre, Je vous aurais fait le présent l> un cœur fait pour le vôtre.

KiO RÉFLEXIONS

tout déplacé, et met où il lui plaît la honte et la gloire. Le laisserons-nous le maître et l'arbitre de notre réputation ? Je demande ce qu'il est ; on ne Ta point encore défini. 11 est purement arbitraire , et dépend plus de la disposition qui est en nous , que de celle des objets. Il varie, et relève, comme les modes, du seul caprice. 11 a pris le savoir en aversion. A peine le pardonne-t-il à un petit nombre d'hommes supérieurs en esprit; mais pour ce qui est des personnes du grand monde , s'ils osent savoir, on les appelle pédants. La pédanterie cependant est un vice de l'esprit , et le savoir eu est l'ornement. Si l'on passe aux hommes l'amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes. On dira que je prends un ton bien sérieux pour défendre les enfants de la reimî de Lydie ; mais qui ne serait blessé de voir attaquer des femmes aimables qui s'occupent innocemment, quand elles pourraient employer leur temps suivant l'usage d'à présent ? J'attaquerai les mœurs du temps, qui sont l'ouvrage des hommes. La honte n'est plus pour les vices , elle se garde pour ce qui s'appelle le ridicule. Son pouvoir s'étend plus loin qu'on ne pense. Il est dangereux de le répandre sur ce qui est bon. L'imagination, une fois frappée , ne voit plus que lui.

Un auteur espagnol disait que le livre de Don Quichotte avait perdu la monarchie d'Espagne, parce que le ridicule qu'il a répandu sur la valeur que cette nation possédait autrefois dans un degré si éminent, en a amolli et énervé le courage.

Molière , en France , a fait le même désordre par la comédie (les Femme t tarantes. Depuis ce temps-là ,

SU II l-KS FLMMI S. K>|

on a attaché presque autant de honte au savoir des femmes qu'aux vices qui leur sont le plus défendus. Lorsqu'elles se sont vues attaquées sur des amusements innocents, elles ont compris que, honte pour honte , il fallait choisir celle qui leur rendait davantage , et elles se sont livrées au plaisir.

Le désordre s'est accru par l'exemple , et a été autorisé par les femmes, en dignité ; car la licence et rimpunité sont les privilèges de la grandeur. Alexandre nous Ta appris. On vint un jour lui dire que sa sœur aimait un jeune homme; que leur intrigue était pu blique, et qu'elle se respectait peu. « 11 faut bien, dil-il, lui laisser sa part de la royauté, qui est la liberté et rimpunité.»

La société a-t-elle gagné dans cet échange du goût des femmes? elles ont mis la débauche à la place du savoir; le précieux qu'on leur a tant reproché, elles l'ont changé en indécence. Par là , elles se sont dégra-dées, et sont déchues de leur dignité , car il n'y a que la vertu qui leur conserve leur place , et il n'y a que les bienséances qui les maintiennent dans leurs droits. Mais plus elles ont voulu ressembler aux hommes do ce côté-là , et plus elles se sont avilies.

Les hommes , par la force plutôt que par le droit naturel , ont usurpé l'autorité sur les femmes : elles ne rentrent dans leur domination , que par la beauté et par la vertu. Si elles peuvent joindre les deux, leur empire sera plus absolu. Mais le règne de la beanté est peu durable : on l'appelle une coilrtc tyrannie ; elle leur donne le pouvoir de faire des malheureux , mais il ne faut pas qu'elles en abusent.

Le règne de la vertu est pour toute la vie : c'est le caractère des choses estimables , de redoubler de prix par leur durée, et de plaire par le degré de perfection qu'elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté. 11 faut penser qu'il y a peu de temps à être belle, et beaucoup à ne l'être plus; que quand les grâces abandonnent les femmes, elles ne se soutiennent que par les parties 'essentielles et par les qualités estimables. Il ne faut pas qu'elles espèrent allier une jeunesse voluptueuse et une vieillesse honorable. Quand une fois la pudeur est immolée, elle ne revient pas plus que les belles années : c'est elle qui sert leur véritable intérêt ; elle augmente leur beauté ; elle en est la fleur ; elle sert d'excuse à la laideur; elle est le charme des yeux, l'attrait des cœurs, la caution des vertus, l'union et la paix des familles. • *

Mais si elle est une sûreté pour les mœurs , elle est aussi l'aiguillon des désirs : sans elle l'amour serait sans gloire et sans goût ; c'est sur elle que se prennent les plus flatteuses conquêtes; elle met le prix aux faveurs. La pudeur, enfin, est si nécessaire aux plaisirs, qu'il faut la conserver, même dans les temps destinés à la perdre. Elle est aussi une coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles personnes mettent à leurs appas, et une manière délicate d'augmenter leurs c'iarmes en le.s cachant. Ce qù'ell s dérobent aux yeux, leur est, rendu par la libéralité de 1 imagination. 1 1 itarque dit qu'il y avait un temple dédié à Vénus la Voilée. « On ne saurait, dit-il , entourer cette déesse de trop d'ombres, d'obscurité et de mystères. »

Hais à présent l'indécence est au point du ne vouloir plus de voile à ses faiblesses.

Les femmes pourraient dire : Quelle est la tyrannie des hommes ! Ils veulent que nous ne fassions aucun usage de notre esprit ni de nos sentiments. Ne doit-il pas leur suffire de régler tout le mouvement de notre cœur, sans se saisir encore de notre intelligence? Ils veulent que la bienséance soit aussi blessée quand. nous ornons noire esprit que quand nous livrons notre cœur. C'est étendre trop loin leurs droits.

Les hommes ont un grand inlérét à rappeler les femmes à elles-mêmes et à leurs premiers devoirs. Le divorce que nous faisons avec nous-mêmes est la source de tous nos égarements. Quand nous ne tenons pas à nous par des goûts solides, nous tenons à tout. C'est dans la solitude que la vérité donne ses leçons , et où nous apprenons à rabattre du pris des choses que notre imagination sait nous surfaire. Quand nous savons nous occuper par de bonnes lectures , il se fait en nous insensiblement une nourriture solide qui coule dans les mœurs.

M y avait autrefois des maisons où il était permis de parler et de penser; où les Muscs étaient en société avec les Grâces. On y allait prendre des leçons de politesse et de délicatesse : les plus grandes princesses s'y honoraient du commerce des gens d'esprit.

Madame Henriette d'Angleterre, qui aurait servi de modèle aux Grâces, donnait l'exemple. Sous un visage riant, sous un air de jeunesse qui ne semblait promettre que dès jeux, elle cachait un grand sens et un esprit sérieux. Quand on traitait oti qu'on disputait

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avec elle, elle oubliait son rang, et ne paraissait élevée que par sa raison. Enfin Ton ne croyait avancer dans l'agrément et dans la perfection, qu'autant qu'on avait su plaire à Madame. Un hôtel de Rambouillet, si honoré dans le siècle passé, serait le ridicule du nôtre On sortait de ces maisons comme des repas de Platon, dont l'âme.était nourrie et fortiliée. Ces plaisirs spirituels et délicats ne coûtaient rien aux mœurs ni à la fortune, car les dépenses d'esprit n'ont jamais ruiné personne. Les jours coulaient dans l'innocence etdans la paix. Mais à présent, que ne faut-il point pour l'emploi du temps , pour l'amusement d'une journée ? Quelle multitude de goûts se succèdent les uns aux autres ! La table, le jeu, les spectacles. Quand le luxe et l'argent sont en crédit, le véritable honneur perd le sien.

On ne cherche plus que ces maisons où règne un luxe honteux. Ce maître de la maison, que vous honorez, songez, en l'abordant, que souvent c'est l'injustice et le larciu que vous saluez. Sa table , ditesvous, est délicate : le goût règne chez lui. Tout est poli, tout est orné, hors l'âme du maître. 11 oublie , dites-vous, ce qu'il est. Eh ! comment ne l'oublierai til pas? vous l'oubliez vous-même. C'est vous qui tirez le rideau de l'oubli et de l'orgueil devant ses yeux. Voilà les inconvénients, pour les deux sexes, où conduit l'éloignement des lettres et du savoir; car les muses ont toujours été l'asile des mœurs.

Les femmes ne peuvent-elles pas dire aux hommes : Quel droit avez-vous de nous défendre l'étude des sciences et des beaux-arts? Celles qui s'y sont atta-

SCIt LES FEMMES. 155

chées n'y ont-elles pas réussi, et dans le sublime et clans l'agréable? Si les poésies de* certaines dames avaient le mérite de l'antiquité , vous les regarderiez avec la même admiration que les ouvrages des anciens à qui vous faites justice.

Un auteur très-respectable ' donne au sexe tous les agréments de l'imagination : « Ce qui est de goût est, dît-il, de leur ressort, et elles sont juges de la perfection de la langue. » L'avantage n'est pas médiocre.

Or, que ne doit-on pas aux agréments de l'imagination ? C'est elle qui fait l'es poètes et les orateurs : rien ne plaît tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes. Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme et l'entraîne; car nous cédons plus certainement à l'agrément qu'à la vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions. Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes les erreurs dont il a besoin ; elle a droit aussi sur le temps ; elle sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de tous ceux que l'avenir nous promet ; elle nous donne de ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit : toute l'âme est en elle ; et dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparaissent.

Parnii les avantages qu'on donne aux femmes, on prétend qu'elles ont un goûffîn pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes ont défini le goût. Une dame * d'une profonde érudition a prétendu que

1 Le P. Afalcbranohe.

1 Madame Dacier.

c'est «une harmonie, un accord de l'esprit et de la raison », et qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le goût est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre , d'intelligence, forment ce qu'on appelle le jugement. Ce qui fait croire que le goût tient plus au sentiment qu'a l'esprit, c'est qu'on ne peut rendre raison de ses goûts, parce qu'on ne sait point pourquoi on sent ; mais on rend toujours raison de ses opinions et de ses connaissances. 11 n'y a aucun rapport, aucune liaison nécessaire entre les goûts. Ce n'est pas la même chose entre les vérités. Je crois donc pouvoir amener toute personne intelligente à mou avis. Je ne suis jamais sûre d'amener une personne sensible à mon goût : je n'ai point d'attrait pour l'attirer à moi. Rien ne se tient dans les goûts; tout vient de la disposition des organes, et du rapport qui se trouve entre eux et les objets. Il y a cependant une justesse de goût , comme il y a une justesse de sens. La justesse dégoût juge de ce qui s'appelle agrément, sentiment, bienséance , délicatesse, ou fleur d'esprit (si on ose parler ainsi) , qui fait sentir dans chaque chose la mesure qu'il faut garder. Mais , comme on n'en peut donner de règle assurée, on ne peut convaincre ceux qui y font des fautes. Dès que leur sentiment ne les avertit pas, vous ne pouvez les instruire. De plus, le goût a pour objet des choses si délicates, si imperceptibles, qu'il échappe aux règles. C'est la nature qui le donne ; il ne s'acquiert pas. Le goût est d'une grande étendue ; il met de la finesse dans l'esprit, et vous fait apercevoir d'une manière vive et

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prompte, sans qu'il en coûte. rien à la raison, tout ce qu'il y a à voir dans chaque chose, ("est ce que veut dire Montaigne quand il assure que les femmes ont un « esprit prime-sautier. » Dans le cœur, le goût donne des sentiments délicats; et dans le commerce du monde, une certaine politesse attentive, qui nous apprend à ménager l'amour-propre de ceux avec qui nous vivons. Je crois que le goût dépend de deux choses ; d'un sentiment très-délicat dans le cœrr, et d'une grande justesse dans l'esprit. 11 faut donc avouer que les hommes ne connaissent pas la grandeur du présent qu'ils font aux dames, quand ils leur passent l'esprit du goût.

Ceux qui attaquent les femmes ont prétendu que l'action de l'esprit qui consiste à considérer un objet, était bien moins parfaite dans les femmes, parce que le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire : elle fait naitre la lumière, pour ainsi dire, approche les idées de l'esprit; et les meta sa portée; mais chez les femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion : la nature raisonne pour elles, et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement : il fournit de nouveaux esprits qui illuminent, de manière que les idées se présentent plus vives, plus nettes et plus démêlées; et pour preuve de ce que je dis, toutes les passions sont éloquentes. Nous allons aussi sûrement à la vérité par la force et la chaleur des sentiments , que par l'étendue et la justesse des raisonnements ; et nous arrivons toujours par eux plus vite au but

dont il s'agit, que par les connaissances. La persuasion du cœur est au-dessus de celle de l'esprit, puisque souvent notre conduite en dépend : c'est à notre imagination et à notre cœur que la nature a remis la conduite de nos actions et de ses mouvements.

La sensibilité est une disposition de l'âme qu'il est avantageux de trouver dans les autres. Vous ne pouvez.avoir ni humanité, ni générosité, sans sensibilité. Un seul sentiment, un seul mouvement du cœur a plus de crédit sur l'âme que toutes les sentences des philosophes. La sensibilité secourt l'esprit et sert la vertu. On convient que les agréments se trouvent chez les personnes de ce caractèr j ; les grâces vives et soudaines, dont parle Plutarque, ne sont que pour elles. Une dame qui a été un modèle d'agrément ', sert de preuve à ce que j'avance. On demandait un jour à un homme d'esprit de ses amis, et ce qu'elle faisait et ce qu'elle pensait dans sa retraite. Elle n'a jamais pensé , répondit-il , elle ne fait que sentir. » Tous ceux qui l'ont connue conviennent que c'était la plus séduisante personne du monde, et que les goûts, ou plutôt les passions, se rendaient maîtres de son imagination et de sa raison, de manière que ses goûts étaient toujours justifiés par sa raison, et respectés par ses amis. Aucun de ceux qui Pont connue n'a osé la condamner qu'en cessant de la voir, parce que jamais elle n'avait tort en présence. Gela prouve que rien n'est si absolu que la supériorité de l'esprit qui vient de la sensibilité,

' Madame de La Sablière.

SUIl LES FEMMES. 15<J

et de la force de l'imagination, parce que la persuasion est toujours à sa suite.

Les femmes , d'ordinaire , ne doivent rien à l'art. Pourquoi trouver mauvais qu'elles aient un esprit qui ne leur coûte rien? Nous gâtons toutes les dispositions que leur a données la nature : nous commençons par négliger leur éducation , nous n'occupons leur esprit à rien de solide ; et le cœur en profite : nous les destinons à plaire; et elles ne nous plaisent que parleurs grâces ou par leurs vices, il semble qu'elles ne soient faites que pour être un spectacle agréable à nos yeux. Elles ne songent donc qu'à leurs agréments, et se laissent aisément entraîner au penchant de la nature : elles ne se refusent pas à des goûts qu'elles ne croient pas avoir reçus de la nature pour les combattre.

Biais ce qu'il y à de singulier, c'est qu'en les formant pour l'amour, nous leur en défendons l'usage. Il faudrait prendre un parti : si nous ne les destinons qu'à plaiçe , ne leur défendons pas l'usage de leurs agréments : si vous les voulez raisonnables et spirituelles, ne les abandonnez pas quand elles n'ont que cette sorte de mérite. Mais nous leur demandons un mélange et un ménagement de ces qualités, qu'il est difficile d'attraper et de réduire à une mesure juste. Nous leur voulons de l'esprit ; mais pour le cacher, l'arrêter et l'empêcher de rien produire. Il ne saurait prendre l'essor, qu'il ne soit aussitôt rappelé par ce qu'on appelle bienséance. La gloire, qui est l'âme et le soutien de toutes les productions de l'esprit, leur est refusée. On ôte à leur esprit tout objet, toute espérance; on l'abaisse, et, si j'ose me sçrvir des termes

■de Platon, a un lui coupe les ailes. » 11 est bien étonnant qu'il leur en reste encore.

Les femmes ont pour elles une grande autorité, c'est Saint-Évremond. Quand il a voulu donner un modèle de perfection, il ne Ta pas placé chez les hommes. « Je crois, dit-il, moins impossible de trouver dans les femmes la saine raison des hommes, que dans les hommes les agréments des femmes. » Je demande aux hommes, de la part du sexe, que voulez- vous de nous? Vous souhaitez tous de vous unir à des personnes estimables, d'un esprit aimable et d'un cœur droit; permettez-leur donc ' l'usage des choses qui perfectionnent la raison. Ne voulez-vous que des grâces qui favorisent les plaisirs? Ne vous plaignez donc pas si les femmes étendent un peu l'usage de leurs charmes.

Mais, pour donner aux choses le rang et le prix qu'elles méritent, distinguons les qualités estimables et les agréables. Les estimables sont réelles et sont intrinsèques aux choses, et, par les lois de la justice, ont un droit naturel sur notre estime. Les qualités agréables, qui ébranlent l'âme et qui donnent de si douces impressions, ne sont point réelles ni propres à l'objet; elles se doivent à la disposition de nos organes et à la puissance de notre imagination. Cela est si vrai, qu'un môme objet ne fait pas les mêmes impressions sur tous les hommes, et que souvent nos sentiments changent, sans qu'il y ait rien de changé dans l'objet.

Les qualités extérieures ne peuvent être aimables par elles-mêmes ; elles ne le sont que par les dispositions qu'elles trouvent en nous. L'amour ne se mérite

SUtt LES FLyVfcS. Mi

point ; il échappe aux plus grandes qualités. Serait-il donc possible que le cœur ne pût dépendre des lois de la justice, et qu'il ne fût soumis qu'à celles du plaisir,? Quand les hommes voudront, ils réuniront toutes ces qualités, et ils trouveront des femmes aussi aimables que respectables. Ils prennent sur leur bonheur et sur leur plaisir, quand ils les dégradent. Mais de la manière dont elles se conduisent, les mœurs y ont infiniment perdu, et les plaisirs n'y ont pas gagné.

Tout le monde convient qu'il est nécessaire que les femmes se fassent estimer; mais n'avons-nous besoin que d'estime, ct.ne nous manquera-t-il plus rien ? Notre raison nous dira que cela doit suffire; mais nous abandonnons aisément les droits de la raison pour ceux du cœur. 11 faut prendre la nature comme elle est. Les qualités estimables ne plaisent qu'autant qu'elles peuvent nous devenir utiles : mais les aimables nous sont aussi nécessaires pour occuper notre cœur; car nous avons autant besoin d'aimer que d'estimer.. On se lasse même d'admirer, si ce qu'on admiré n'est aussf fait pour plaire. Ce n'est pas même assez que le sexe nous plaise; il semble qu'il soit obligé de nous toucher. Le mérite n'est pas brouillé avec les grâces : lui seul a droit de les fixer; sans lui, elles sont légères et fugitives. De plus, la vertu n'a jamais enlaidi personne : et cela est si vrai, que la beauté, sans mérite et sans esprit, est insipide, et que le mérite fait pardonner la laideur.

Je ne mets pas l'aimable sentiment dans les qualités extérieures, je l'étends plus loin. Les Espagnols disent que « la beauté est comme les odeurs, dont l'ef-

fet est de peu de durée » ; on s'y accoutume, et on ne les sent plus. Mais des mœurs, un esprit juste et fin, un cœur droit et sensible, ce sont des beautés ravissantes et toujours nouvelles. A présent, nos plaisirs sont moins délicats, parce que nos mœurs sont moins pures. Examinons à qui on doit s'en prendre.

On attaque depuis longtemps la conduite des femmes ; on prétend qu'elles n'ont jamais été si déréglées qu'à présent, qu'elles ont banni la pureté de leur cœur, et les bienséances de leur conduite. Je ne sais si on n'a pas quelque raison. Je pourrais cependant dire qu'il y a longtemps qu'on se plaint des mêmes choses, qu'un siècle peut être justifié par un autre, et pour sauver le présent, je n'ai qu'à vous renvoyer au passé. Les mœurs se ressemblent dans tous lès temps; mais elles se montrent sous dtfs formes différentes. Comme l'usage n'a droit que sur les choses extérieures, et qu'il ne s'étend point sur les sentiments, il ne redresse pas la nature, il n'ôte point les besoins du cœur, et les passions sont toujours les mêmes.

Les hommes se sont-ils acquis, par la pureté de leurs mœurs, le droit d'attaquer celles des femmes? En vérité , les deux sexes n'ont rien à se reprocher : ils contribuent également à la corruption de leur siècle. 11 faut pourtant convenir que les manières ont changé. La galanterie est bannie, et personne n'y a gagné. Les hommes se sont séparés des femmes et ont perdu la politesse, la douceur, et cette fine délicatesse qui ne s'acquiert que dans leur commerce. Les femmes aussi, ayant moins de commerce avec les hommes, ont perdu l'envie de plaire par des manièrei douces

et modestes, et c'était pourtant la véritable source de leurs agréments.

Quoique la nation française soit déchue de l'ancienne galanterie, il faut pourtant convenir qu'aucune autre nation ne l'avait ni plus poussée ni plus épurée. Les hommes en ont fait un art de plaire, et ceux qui s'y sont exercés et qui y ont acquis une grande habitude ont des règles certaines, quand ils savent s'adresser à des caractères faibles. Les femmes se sont donné des règles pour leur résister. Comme elles jouissent d'une grande liberté en France, et qu'elles ne sont gardées que par leur pudeur et par les bienséances," elles ont su opposer leur devoir aux impressions de l'amour. C'est des désirs et des desseins des hommes, de la pudeur et de la retenue des femmes,, que se forme le commerce délicat qui polit l'esprit et qui épure le cœur; car l'amour perfectionne les âmes bien nées. Il faut convenir qu'il n'y a que la nation française qui se soit fait un art délicat de l'amour.

Leâ Espagnols et les Italiens l'ont ignoré. Comme les femmes y sont presque enfermées, les hommes ne mettent leur application qu'à vaincre les obstacles extérieurs, et quand ils les ont surmontés, ils n'en trouvent plus dans la personne aimée. Mais l'amour qui s'offre n'est guère piquant; il semble-quece soit l'ouvrage de la nature et non pas celui de l'amant. En France, l'on sait faire un meilleur usage du temps. Comme le cœur est de la partie, et que souvent même, chez les honnêtes personnes , on n'a de commerce qu'avec lui, il est regardé comme la source de (ousles plaisirs. C'est aussi aux sentiments que nous devons

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tous nos romans, si pleins d'esprit et si épurés, et qui sont ignorés des nations dont je parle. Une Espagnole, en lisant les Conversations de Cléiie, disait : « Voilà bien de l'esprit mal employé. » Dès qu'on ne sait faire qu'un usage de l'amour, le roman est court : en retranchant la galanterie, vous passez sur la délicatesse de l'esprit et des sentiments. Les Espagnoles sont vives et emportées : elles sont à l'usage des sens, et ne sont point à celui du cœur. C'est dans la résistance que les sentiments se fortifient et acquièrent de nouveaux degrés de délicatesse. La passion s'éteint dès qu'elle est satisfaite, et l'amour sans crainte et sans désirs est sans âme.

L'amour est le premier plaisir, la plus douce et la plus flatteuse de toutes les illusions. Puisque ce sen* timent est si nécessaire au bonheur des humains, il ne faut pas le bannir de la société : il faut seulement apprendre à le conduire et à le perfectionner. 11 y a tant d'écoles établies pour cultiver l'esprit; pourquoi n'en pas avoir pour cultiver le cœur? C'est un art qui a été négligé. Les passions cependant sont des cordes qui ont besoin de la main d'un grand maître pour être touchées. Écbappe-t-on à qui sait remuer les ressorts de l'âme par ce qu'il y a de plus vif et de plus/ort?

L'amour n'était pas décrié chez les anciens comme il l'est à présent. Pourquoi l'a vi lissons-nous? que ne lui laissons-nous toute sa dignité? Platon a un grand respect pour ce sentiment: quand il en parle, son imagination s'échauffe, son esprit s'illumine, et son style s'embellit : quand il parle d'un homme touché : « Cet amant, dit-il , dont la personne est sacrée», etc.,

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il appelle les amants « des amis divins et inspirés par les dieux.»

Les anciens ne croyaient pas que le plaisir dût être le premier objet de l'amour. Ils étaient persuadés que la vertu devait en être le soutien. Nous en avons banni les mœurs et la probité , et c'est la source de tous les malheurs. La plupart des hommes d'à présent croient que les serments que l'amour a dictés n'obligent à rien. La morale et la reconnaissance ne défendent point les sens contre les amorces de la nouveauté. La plupart aiment par caprice, et changent par tempérament.

Ce que l'amour fait souffrir, souvent n'apprend pas à s'en passer; il n'apprend qu'à le déplorer. Voyons ce que nous en pouvons, faire. Examinons la conduite des femmes dans l'amour, et leurs différents caracfères.

Il en est de bien des sortes. H y a des femmes qui ne cherchent et ne veulent que les plaisirs de l'amour; d'autres, qui joignent l'amour et les plaisirs, et quelques-unes qui ne reçoivent que l'amour, et qui rejettent tous les plaisirs. Je passerai légèrement sur le premier caractère. Celles-là ne cherchent dans l'amour que les plaisirs des sens, que celui d'être fortement occupées et entraînées, et que celui d'être aimées. Enfin , elles aiment l'amour et non pas l'amant. Ces personnes se livrent à toutes les passions les plus ardentes. Vous les voyez occupées du jeu , de la table : tout ce qui porte la livrée du plaisir est bien reçu.

J'ai toujours été étonnée qu'on pût associer d'autres passions à l'amour, qu'on laissât du vide dans son cœur,

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et qu'après avoir tout donné, on ne fut pas uniquement occupé de ce qu'on aime. Ordinairement, les personnes de ce caractère perdent toutes les vertus en perdant l'innocence ; et , quand leur gloire est une fois immolée, elles ne ménagent plus rien. On faisait des reproches à Mme de C**\ qui violait toutes les lois de la bienséance : a Je veux jouir, disait-elle, de la perte de ma réputation. » Celles qui suivent de pareilles maximes rejettent les vertus de leur sexe. Elles les regardent comme un usage de politique auquel elles veulent échapper. Quelques-unes croient qu'il suffit de donner quelque dehors pour satisfaire à leurs obligations , et dérober leurs faiblesses. Mais il est dangereux de croire que ce qui est ignoré soit innocent. Elles rejettent les principes pour éluder les remords, et appellent du décret de tous les hommes. Toute leur vie , elles passent de faiblesse en faiblesse , et ne s'arrêtent jamais.

Dès qu'une femme a banni de son cœur cet honneur tendre et délicat qui doit être la règle de sa vie , tremblez pour les autres vertus. Quel privilège aurontelles pour être respectées? Leur doit-on plus qu'à son propre honneur ? Ces caractères-là ne font jamais des caractères aimables. Vous ne trouvez en elles ni pudeur, ni délicatesse; elles se font une habitude de galanterie ; elles ne savent point joindre la qualité d'amie à celle d'amante. Comme elles ne cherchent que les plaisirs, et non pas l'union des cœurs , elles échappent à tous les devoirs de l'amitié. Voilà l'amour d'usage ef d'à présent, et où les couduit une'vie frivole et dissipée t

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II est une autre sorte de femmes galantes, qui se livrent au plaisir d'aimer, qui ont su conserver les principes de l'honneur, qui n'ont jamais rien pris sur les bienséances , qui se respectent , mais que la violence dé la passion entraîne. 11 en est qui ne se prêtent pas à leur faiblesse , qui y résistent ; mais enfin l'amour est le plus fort. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit, à qui je faisais quelquefois de petits reproches, par l'intérêt que j'y prenais. « N'avéz-vous ja- « mais senti, me disait-elle, la force de l'amour? Je « me sens liée, garrottée, entraînée : ce sont les fautes « de l'amour, ce ne sont plus les miennes. » Montaigne nous peint ses dispositions, quand il était touché. C'est un philosophe qui parle. « Je me sentais, dit-il, enlevé tout vivant et tout voyant. Je voyais ma raison et ma conscience se retirer, se mettre à part; et le feu de mon imagination me transportait hors de moimême. » J'ai toujours cru qu'il n'y a point d'honnête personne qui ne doive craindre de se trouver dans cet état.

11 y a des femmes qui ont une autre sorte d'attachement. On ne peut les dire galantes ; cependant elles tiennent à l'amour par les sentiments. Elles sont sensibles et tendres, et elles reçoivent l'impression des passions. Mais, comme elles respectent les vertus de leur sexe , elles rejettent les engagements considérables. La nature les a faites pour aimer. Les principes arrêtent les mouvements de la nature. Mais, comme l'usage n'a des droits que sur la conduite, et qu'il ne peut rien sur le cœur, plus leurs sentiments sont retenus, plus ils sont forts.

Ceux des femmes galantes ne 6ont ni vifs ni durables : ils s'usent, comme ceux des hommes, en les exerçant. On trouve bientôt la fin d'un sentiment, dès qu/on se permet tout. L'habitude du plaisir les fait disparaître. Les plaisirs des sens prennent toujours sur la sensibilité des cœurs, et ce que vous en retranchez retourne aux plaisirs de la tendresse.

Mais si vous voulez trouver une imagination ardente, une âme profondément occupée, un cœur sensible et bien touché, cherchez-le chez les femmes d'un caractère raisonnable. Si vous ne trouvez de bonheur et de repos que dans l'union des cœurs, si vous êtes sensible au plaisir d'être ardemment aimé, et que vous vouliez jouir de toutes les délicatesses de l'amour, de ses impatiences, et de ses mouvements si purs et si doux , soyez bien persuadé qu'ils ne se trouvent que chez les personnes retenues et qui se respectent.

De plus, ne sentez-vous pas le besoin d'estimer ce que vous aimez ? Quelle paix cela ne met-il pas dans un commerce! Dès qu'on a su vous persuader qu'on vous aime, et que vous voyez, à n'en pas douter, que c'est à la vertu seule qu'on sacrifie les désirs de son cœur, cela n'établit-il pas la confiance de tout le reste? a Les refus de chasteté, dit Montaigne, 'ne déplaisent jamais. »

Les hommes ne connaissent pas leurs intérêts quand ils cherchent à gagner l'esprit et le cœur des personnes qu'ils aiment. Il y a un plaisir plus touchant et plus durable que la liaison des sens, c'est l'union des cœurs; ce penchant secret qui vous porte vers ce que

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vous aimez, cet épanchement de l'âme, cette certitude qu'il y a une personne au monde qui ne vit que pour vous, et qui ferait tout pour vous sauver un chagrin. « L'amour, dit Platon, est entrepreneur de grandes choses : il vous conduit dans le chemin de la vertu, et ne vous souffrira aucune faiblesse. » Voilà la marque du véritable amour. A Lacédémone, quand un ' homme avait manqué, ce n'était pas lui qu'on punissait, mais la personne qui l'aimait; on la croyait coupable des fautes de la personne aimée. Ils savaient que l'amour dont je parle est l'appui le plus sûr de la vertu. Tous les exemples le confirment. Combien d'amants ont demandé à combattre devant leurs maîtresses, et ont fait des choses incroyables! Voilà le motif par lequel les honnêtes personnes se permettent d'aimer. Elles savent que, se liant à un homme de mérite, elles seront soutenues et conduites dans le chemin de la vertu, par des principes et par des préceptes. Les femmes entre elles ne peuvent jouir du doux plaisir de l'amitié. Ce sont les besoins qui les unissent, et non point les sentiments : la plupart ne la connaissent pas, et n'en sont pas dignes.

Il y a un goût dans la parfaite amitié, où ne peuvent atteindre les caractères médiocres. Les femmes ne peuvent pas ne point sentir leur cœur. Que faire de ce fonds de sentiments, et de ce besoin qu'on a d'aimer et d'être aimée? Les hommes en profitent. Mais rien n'est si précieux ni si durable que cette sorte d'amour, quand vous y avez associé la vertu. Il met de la décence dans les pensées, dans la conduite et dans les sentiments. Le Tasse nous donne un modèle de dé-

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licatesse en la personne d'Ôlinde; il dit" « quo cet amant désire beaucoup, espère peu, et ne demande rien. » Cet amour peut se suffire à lui-même : il est sa propre récompense.

La plupart des hommes n'aiment que d'une manière vulgaire, ils n'ont qu'un objet. Ils se proposent un terme dans l'amour où ils t spèrent d'arriver : après bien des mystères, ils ne se reposent que dans les plaisirs. Je suis toujours surprise qu'on ne veuille pas raffiner sur le plus délicieux sentiment que nous ayons. Ce qui s'appelle le terme de l'amour est peu de chose. Pour un cœur tendre, il y a une ambition plus élevée à avoir, c'est de porter nos sentiments et ceux de la personne aimée au dernier degré de délicatesse, et de les rendre toujours plus tendres, plus vifs et plus occupants. De la manière dont on se conduit, l'amour meurt avec les désirs, et disparait quand il n'y a plus d'espérance. Ce qu'il y a de plus touchant est ignoré. La tendresse ordinaire s'affaiblit et s'éteint : il n'y a rien de borné dans l'amour, que pour les âmes bornées ; mais peu d'hommes ont l'idée de ces engagements, et peu de femmes en sont dignes.

L'amour agit selon les dispositions qu'il trouve : il prend le caractère des personnes qu'il occupe. Pour les cœurs qui sont sensibles à la gloire et au plaisir, comme, ce sont deux sentiments qui se combattent , l'amour les accorde : il prépare, il épure les plaisirs, pour les faire recevoir aux âmes fières, et il leur donne pour objet la délicatesse dii cœur et des sentiments.

1 nr.ima assai, poeo spera, titilla chiedo. Cawt. h.

Jl a l'art de les élever et de les ennoblir. Il inspire une hauteur dans l'esprit, qui les sauve des abaissements de la volupté. 11 les justifie par l'exemple, il le» déifie par la poésie ; enfin il fait si bien que nous les jugeons dignes d'estime, ou tout au moins d'excuse.

Ces caractères fiers coûtent plus à l'amour pour les assujettir. Les personnes qui ont de la gloire dans le cœur souffrent dans les engagements, il y a toujours une image de servitude attachée à l'ampur, la tendresse prend sur la gloire des femmes. Pour celles qui ont été bien élevées, et à qui on a inspiré des principes, les préjugés se sont profondément gravés, quand il faut déplacer de pareilles idées, ce n'est pas le travail d'un jour. Rarement sont-elles heureuses Entraînées par le cœur, déchirées par leur gloire, l'un de ces sentiments ne subsiste plus qu'aux dépens de l'autre. Celui-là prend toujours sur elles ; et ce sont ordinairement les plus aimables conquêtes. Vous seni tez l'effort et la résistance que le devoir oppose à leur tendresse. Un amant jouit du plaisir secret de sentir tout son pouvoir. La conquête est plus grande et plus pleine ; elles ont plus à perdre, vous leur coûtez davantage.

11 y a toujours une sorte de cruauté dans l'amour, tes plaisirs de l'amant ne se prennent que sur les douleurs de l'amante. L'amour se nourrit de larmes.

Ce qui rend ces caractères plus aimables, c'est qu'il y a plus de sûreté. Quand une fois elles se sont engagées, c'est pour la vie, à moins que les mauvais pro-. cédés ne les dégagent. Elles se font un devoir de leur «(notir; elles le respectent; elles sont fidèles et dél^

cates; elles ne manquent à rien. Le sentiment de gloire qui les occupe tourne au profit <Ie l'amour, puisqu'elles en sont plus tendres, plus vives et plus appliquées. Une amante aimable, et qui a de la gloire dans le cœur, ne songe qu'à se faire estimer, et Tamour la perfectionne. Il faut convenir que les femmes sont* plus délicates que les hommes en fait d'attachement. Il n'appartient qu'à elles de faire sentir par un seul fnot, par un seul regard, tout un sentiment.

Les inconvénients des caractères fiers sont d'être absolus et aisés à blesser. Comme elles sentent leur prix, elles exigent plus. Les caractères sensibles et mélancoliques trouvent des charmes et des agréments infinis dans l'amour, et en font sentir. Il y a des plaisirs à part pour les âmes tendres et délicates. Ceux qui ont vécu de la vie de l'amour savent combien leur vie était animée ; et quand il vient à leur manquer, ils ne vivent plus. L'amour fait tous les biens et tous les maux; il perfectionne les âmes bien nées; car l'amour dont je parle est un censeur sévère et délicat, qui ne pardonne rien. Les caractères mélancoliques y sont plus propres. Qui dit amoureux, dit triste; mais il n'appartient qu'à l'amour de donner des tristesses agréables.

Les personnes mélancoliques ne sont occupées que

d'un sentiment : elles ne vivent que pour ce qu'elles

aiment. Désoccupées de tout, aimer est l'emploi de

tout leur loisir. A-t-on trop de toutes ses heures pour

* les donner à te qu'on aime?

Opposez à ce caractère, pour en connaître le prix,

celui qui lui est contraire. Voyez les femmes du monde, qui sont livrées au jeu, aux plaisirs et aux spectacles : que ne leur faut-il pas pour l'emploi du temps? Si elles savent bien trouver la Bn de la journée, sans qu'elles aiment, n'estae pas autant de pris sur le goût principal ? NoUs n'avons qu'une portion d'attention et de sentiment ; dès que nous nous livrons aux objets extérieurs, le sentiment dominant s'affaiblit : nos désirs ne sont-ils pas plus vifs et plus forts dans la retraite?

11 y a des plaisirs qui ne sont faits que pour des gens délicats et attentifs. L'Amour est un dieu jaloux , qui ne souffre aucune rivalité. La plupart des femmes prennent l'amour comme un amusement : elles s'y prêtent, et ne sry donnent pas : elles ne connaissent point ces sentiments profonds qui occupent l'âme d'une tendre amante.

Mademoiselle Scudéri dit, « que la mesure du mérite se tire de l'étendue du cœur et de la capacité qu'on a d'aimer. » Avec une pareille règle, le mérite des femmes d'à présent sera léger.

Enfui, celles qui sont destinées à vivre d'une vie de sentiment sentent que l'amour est plus nécessaire à la vie de l'esprit, que les aliments ne le sont à celle du corp*. Mais notre amour ne saurait être heureux, qu'il ne soit réglé. Quand il ne nous coûte ni vertu ni bienséance , nous jouissons d'un bonheur sans interruption ; nos sentiments sont profonds, nos joies sont purea, nos espérances sont flatteuses : l'imagination est agréablement remplie, l'esprit vivement occupé , i»t le cœur touché, 11 y a dans cette sorte d'amour des

plaisirs sans douleur, et une espèce d'immensité de bonheur qui anéantit tous les malheurs, et les fait disparaître. L'amour est à l'âme ce que la lumière est aux yeux : il écarte les peines , comme la lumière écarte les ténèbres. Madame de Longueville disait , «que les beaux jours que donne lé soleil n'étaient que pour le peuple; mais que la présence de ce qu'on aimait faisait les beaux jours des honnêtes gens. » Ceux qui sont destinés à une vie si heureuse sont dans le monde comme s'ils n'y étaient pas, et ne s'y

prêtent que pour des instants. Rien ne les intéresse , que ce qu'ils sentent : rien ne les peut remplir , que l'amour.

L'esprit que l'amour donne est vif et lumineux : ii est la source des agréments. Rien ne peut plaire à l'esprit qu'il n'ait passé par le cœur.

La différence de l'amour aux autres plaisirs est aisée à faire à ceux qui en ont été touchés. La plupart des plaisirs ont besoin , pour être sentis , de la présence de l'objet. La musique, la bonne chère, les spectacles, il faut que ces plaisirs soient présents pour faire leur impression, pour rappeler l'âme à eux, et la tenir attentive. Nous avons en nous une disposition â les goûter; mais ils sont hors de nous, ils viennent du dehors. Il n'en est pas de même de l'amour; iftst chez nous, il est une portion de nous-mêmes : il ne tient pas seulement à l'objet; nous en jouissons sans lui. Cette joie de l'âme que donne la certitude d'être aimée , ces sentiments tendres et profonds ., cette émotion de cœur vive et touchante que vous donnent l'idée et le nom de la personne que vous aimez: tous ce

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plaisirs sont en nous,- et tiennent à notre propre sentiment. Quand votre cœur est bien touché , et que vous êtes sûre d'être aimée, tous vos plus grands plaisirs sont dans votre amour; vous pouvez donc être heureuse par votre seul sentiment , et associer ensemble le bonheur et l'innocence.

On me dira : Voilà un terrible écart. J'en conviens. Ne puis-je pas lé justifier? Un ancien disait , « que les pensées étaient les promenades de l'esprit. » J'ai cru avoir le privilège de me promener de cette manière. Les idées se sont offertes assez naturellement à moi, et de proche en proche elles mont menée plus loin que je ne devais ni ne voulais. Voici le chemin qu'elles m'ont fait faire. J'ai été blessée que les hommes connussent si peu leur intérêt, que de condamner les femmes qui savent occuper leur esprit. Les inconvénients d'une vie frivole et dissipée, les dangers d'un cœur qui n'est soutenu d'aucun principe, m'ont aussi toujours frappée. J'ai examiné si on ne pouvait pas tirer un meilleur parti des femmes. J'ai trouvé des auteurs respectables qui ont cru qu'elles avaient eu elles des qualités qui les pouvaient conduire à $e grandes choses, comme -l'imagination , la sensibilité, le goût ; ce sont des présents qu'elles ont reçus de la nature. *'ai fait des réflexions sur chacune de ces qualités. Comme la sensibilité les domine , et qu'elle les porte naturellement à l'amour , en passant par son temple , il a bien fallu lui payer tribut, et jeter quelques fleurs sur son autel. J'ai cherché si on ne pouvait point se sauver des inconvénients de l'amour, en séparant les vices des plaisirs, et jouir de ce qu'il a de

meilleur. J'ai donc imaginé une métaphysique d'amour : la pratiquera qui pourra.

Voilà l'histoire de mes idées; si vous voulez, de mes égarements. Je serais bien heureuse, si ayant les défauts qu'on reproche à Montaigne, je pouvais, comme lui , conduire ceux qui liront ce petit écrit dans le pays de la raison et du bon sens , quelquefois même dans celui des fleurs et des zéphyrs 1

Sur le Goùl • .

Tout le monde parle du goût : on sait que l'esprit de goût est au-dessus des autres ; on sent donc tout le besoin qu'on a d'en avoir : cependant rien de moins connu que le goût. Une dame d'une profonde érudition a prétendu que c'était une harmonie , un accord de l'esprit et de la raison; qu'on en a plus ou moins, selon que cette harmonie est plus juste. D'autres personnes ont cru que le goût était une union du sentiment et de l'esprit; que le sentiment, averti par les objets sensibles, faisait son rapport à l'esprit (car tout parle à l'esprit), et que l'un et l'autre, d'intelligence, formaient le jugement. Ce qui fait croire que le goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on ne

' Ces réflexions sont en partie une rcpcliiion d'un passage doj \\è flexions sur les Femmes.

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