SUR LE GOUT
peut rendre raison de son goût, parce qu'on ne sait point pourquoi l'on sent; mais on rend toujours raison de ses connaissances.
Le goût est le premier mouvement et une espèce d'instinct qui nous entraîne, et qui nous conduit plus sûrement que tous les raisonnements. Il n'y a nulle liaison nécessaire entre les goûts : ce n'est pas la même chose entre les vérités. Il est sûr que quiconque conviendra de mes principes , conviendra aussi de mes conséquences. On peut donc amener une personne intelligente à son avis, et on n'est jamais sûr d'amener une personne sensible à son goût : on n'a point de liens , d'attraits pour l'attirer à soi : rien ne se tient dans les goûts; tout vient de la disposition des organes, et du rapport qui se trouve entre eux et les objets.
Ce sentiment est appuyé par M. Pascal : « Il y a, dit-il , un modèle d'agrément et de beauté, qui consiste dams le rapport que nous avons avec la chose qui nous plaît; tout ce qui est formé sur ce modèle nous donne un sentiment agréable : c'est ce qui s'appelle goût. Quel est ce modèle, et à quoi le connaître? c'est ce que l'on ignore. »
II y a cependant une justesse de goût, comme il y a une justesse de sens. La justesse de goût juge de tout ce qui s'appelle agréments /sentiments, bienséance, délicatesse ou fleurs de l'esprit (si l'on ose parler ainsi); c'est je ne sais quoi de sage et d'habile, qui connaît ce qui convient, et qui fait sentir dans chaque chose la mesure qu'il faut garder. Comme on ne peut en donner de règle assurée, on ne peut aussi convaincre ceux
qui y font des fautes; dès que leur sentiment ne les avertit pas, vousne pouvez plus les instruire. De plus, le goût a pour objet des choses si délicates, si imperceptibles, qu'elles échappent aux règles : c'est la nature qui le donne, il ne s'acquiert pas ; le monde délicat seulement le perfectionne.
La justesse de sens a pour objet la vérité : elle consiste à bien établir ses principes, à en tirée des conséquences justes , à sentir les rapports qu'il y a d'une chose à une autre, soit qu'on les assemble, ou qu'on les sépare. Cette justesse vient du bon sens et de la droite raison : pour peu qu'on y manque, ceux qui ont le sens juste le connaissent.
Comme il n'y a dans chaque chose qu'une seule vérité , quand vous l'avez attrapée, vous avez acquis le sûr et le facile : il n'y a aussi dans chaque chose qu'un bon goût , sans quoi rien ne peut plaire à un certain degré.
Le goût a pour objet l'agréable : la beauté a des règles, l'agréable n'en a point. Le beau sans l'agréable ne peut plaire : il tient au goût; voilà pourquoi il plaît plus que le beau : il est arbitraire et variable comme lui. Le goût est ce je ne sais quoi qu'on sent et qu'on ne peut dire, qui vous attire, et qui vous unit si intimement. Le goût a un empire bien étendu, puisqu'il s'étend sur tout:
Jusqu'à présent on a défini le bon. goût, tin usage établi par les personnes du grand monde, poli et spirituel. Je crois qu'il dépend de deux choses : d'un sentiment très-délicat dans le çepur, et d'une grande justesse dans l'esprit,
SUR LES RICHRSSRS. 17^
Sur les Richesses V
Lps rii-hcssps, dans les mains du sage, font son bonheur Jet celui des autres, el le couronnent de gloire.
Les richesses, dans les mains de l'insensé, font fa honte et sa perle, par le mauvais usage qu'il en sait faire '.
Depuis que l'homme est tombé de cet état de grandeur et de bonheur où l'avait élevé le premier Être , il a perdu par sa chute toute l'autorité qu'il avait sur lui-même, et sur tout ce qui l'environne. Déchu de tous ses avantages, toutes les créatures l'éblouissent , le tentent et le séduisent; plus dangereuses par leur séduction , que par le mal qu'elles peuvent lui faire. Quand il possédait l'empiie de lui-même, et qu'il savait régler ses passions. et ses sentiments, H jouissait d'un calme sans interruption : ses sens soumis à sa raispn le servaient en esclave ; ses passions présentaient des plaisirs sans le forcer ; toutes les créatures s'offraient à lui, el ne pensaient qu'à lui plaire. A présent l'homme est dégradé de tous ces avantages; il ne lui est resté que le désir d'être heureux : mais il ne sait où placer son bonheur; il cherche , il s'agite, et se méprend sans cesse. Il croit trouver dans les honneurs , dans les plaisirs et dans les richesses , des appuis et des repos quilui échappent. Partout il trouve
1 Ceci est une paraphrase des paroles de Salomon dans ses Proverbe*, chap. xiv, v. 94 ; et chap. xvn, ?. 16.
des plaisirs insuffisants, des vides renaissants qui ne peuvent se remplir, et un bonheur fugitif qui lui est montré en aperçu, et où il n'arrive ja nais.
Dans Tordre des biens qui font le désir des hommes, les richesses tiennent un grand rang. Elles ont osé croire qu'elles rétabliraient l'homme dans sa première dignité; qu'elles seraient un équivalent à tout ce qu'il a perdu , qu'elles remplaceraient par leur faste la véritable grandeur dont il est déchu , qu'elles substitueraient au bien réel de l'âme les biens extérieurs, qu'elles remplaceraient-par les dehors tous les avantages du dedans, dont il s'est privé par son infidélité.
Il est vrai que les richesses ont usurpé une certaine supériorité qui n'était due qu'aux grandes qualités. Elles inspirent à la plupart des hommes une certaine hauteur; mais ce n'est pas une hauteur de dignité, ce n'est qu'une hauteur d'illusion. Elles occupent une place dans notre esprit et dans notre cœur, qui ne leur est pas due. Elles dégradent l'homme et l'anéantissent. Le chrétien qui se livre à l'amour des richesses doit renoncer à la gloire. On a vu d'illustres scélérats , mais l'on n'a jamais vu d'illustres avares. Le désintéressement nous ouvre la porte à toutes les vertus ; l'amour du bien prépare l'âme à bien des vices : il occupe dans notre cœur la place du souverain Être , il nous fait oublier nos premiers devoirs, et échapper aux lois de notre dépendance. Nous croyons tout trouver dans les richesses ; elles favorisent nos desseins; elles satisfont à tous nos besoins ; elles calment nos craintes : les vices sont en sûreté et à leur aise avec elles. La licence et l'impu-