ALEXANDRE ET DIOGÈNE
SUa L'ÉGALITÉ DES BIENS.
Alex. A quelle vie vous étes-vous condamné, Diogène ? Ne' valait-il pas mieux vous mettre à la suite de quelque prince, pour vous sauver de l'indigence, que de mener une vie misérable, sans maison, sans habits, et souvent sans pain ?
Diog. Croyez-vous qu'on puisse être pauvre avec la science et la vertu ? Vous voyez, les maux de mon état, Alexandre, et vous n'en connaissez pas les biens. Ma pauvreté me met à couvert de l'envie : elle ne m'expose qu'aux insultes des hommes, que je méprise, et dont vous recherchez les applaudissements, aux dépens de votre sang, de votre repos et de la vie des fous qui vous suivent. Par elle, je jouis de ma liberté et de mon indépendance. La différence qu'il y a de vous à moi, c'est que tous vos biens sont sous les yeux , et sont l'objet des désirs des hommes ; mais vos maux sont cachés, et les miens sont apparents. Vous excitez des passions qui révoltent ci <jui blessent l'amour-propro
190 DIAI.OGIIK.
des hommes : votre grandeur les abaisse et mesure leur petitesse. Pour moi, je ne leur inspire que de la pitié, et la pitié leur fait sentir leur supériorité, et les conduit à la tendresse. On croit que tout est presque égal dans le monde ; qu'aux fous l'illusion, que la raison aux sages fait l'équilibre de leurs biens et de leurs maux. Cependant l'illusion chez les fous agrandit leurs maux, et anéantit souvent leurs biens ; leur orgueil les double quelquefois, leur délicatesse prend sur leur sentiment, et le diminue ; car il ne faut rien pour gâter un plaisir, et le bonheur est dans le sentiment et non pas dans les choses. La raison chez les sages affaiblit leurs maux et double leurs biens , ou les réduit les uns et les autres à leur juste valeur. Quand vous voudrez , nous comparerons vos biens et vos maux avec les miens, et vous verrez que tout est égal, ou que l'avantage est de mon côté.
Alex. Vous comptez donc pour rien les premières places, la gloire des conquérants, et la fortune qu'ils mènent à leur suite? N'est ce pas un bien réel, et l'objet de tous les désirs des hommes ?
Dion. Des biens réels! Je n'en conviens pas. H est vrai qu'ils sont l'objet des désirs de presque tous les hommes ; mais examinons vos biens. 11 y a des princes de naissance , il y a des princes de fortune : il n'y a guère de princes de mérite, c'est-à-dire à qui le mérite donne la première place. Heureusement pour notre amour-propre, nous aurions trop à souffrir s'il fallait convenir que c'est le mérite qui vous a mis au-dessus de nous : nous nous consolons quand nous pensons que vous ne devez qu'au hasard ou au caprice de l'a*
veugle fortune cette extrême différence qu'il y a de vous à noui.
Alex. Si on ne doit pas me savoir gré de ma naissance, au moins doit-on compter pour quelque chose mes conquêtes,- et la gloire que je me suis acquise.
Dioo. Encore moins, Je vous pardonnerais d'être né prince, si vous ne pensiez qu'à faire le bonheur des hommes ; mais je ne puis vous savoir gré de faire la désolation universelle. Vous avez uni toute votre raison à votre épée, qui est toute votre loi. Vous appelez l'ambition grandeur, car il ne vous .coûte rien de donner de beaux noms à vos égarements. Je ne m'en étonne pas : les hommes s'accordent à. ennoblir les faiblesses qui leur sont communes ; mais je vous dis, moi, que ce que vous appelez grandeur n'est qu'une violente fermentation de votre sang, qui vous allume l'imagination. Quoi ! parce que votre sang a acquis un certain degré de chaleur et de vitesse, H faut que toute l'Asie périsse ? Eh ! quelle part avez-vous à ces grandes conquêtes dont vous vous glorifiez tant? Si vous rendiez à vos soldats et à vos généraux la part qu'ils y ont, qu'il vous en resterait peu ! Vous n'êtes qu'un héros de fortune, vous n'êtes pas un héros de mérite ; et vous avez été si peu sage, que quand la fortune a tout fait pour vous , vous n'avez pas eu la prudence de vous borner; toujours, en extravagant, présumant tout de vous-même. 11 ne suffît pas d'avoir de grandes qualités pour être un grand homme, il en faut avoir l'économie. Mais qu'avez- vous gagné à franchir toutes les bornes du vraisemblable? que de vou* faire rayer de l'histoire, et vous faire renvoyer apx
romans. H fallait mesurer vos actions, et les mettre au niveau et à la portée de la créance des hommes.
Alex. Quoi ! la gloire, et la gloire supérieure, n'est donc pas un bien ?
Diog. Ce qui s'appelle gloire est très-arbitraire. Il faut convenir de ce qui a droit de porter ce nom-là.
Alex. J'appelle gloire ce qui est reçu pour tel parmi les hommes.
Diog. L'erreur, pour être universelle, n'en est pas moins erreur. Rien de plus contagieux qu'une imagination comme la vôtre : elle a tellement ébranlé celle des hommes, que son action agit encore sur la nôtre, et nous vous devons la folie de tous les héros.
Alex. Cela marque la grandeur de ma gloire, et les dispositions qu'ont les hommes à en recevoir l'impression et les désirs.
' Diog. Non, ce n'est point l'ouvrage de la nature, c'est le vôtre. Vous avez tellement ébranlé les esprits, qu'ils se sont fait des routes nouvelles dans le cerveau ; et l'habitude dépenser comme vous les a tenues toujours ouvertes.
Alex. Dites-moi donc ce qui mérite, selon vous, le nom de bien, puisque la royauté, qui nous est donnée par la naissance, la gloire acquise et la fortune, n'en sont pas.
Diog. Je ne vous dis point que ce ne soient pas des biens, mais je vous dis que ce ne sont pas les premiers biens ; qu'ils ne sont pas si grands qu'on les croit , et qu'ils ont souvent de grands maux à leur suite. La fortune ne traite même avec ses amis qu'à .des conditions dures ; elle leur fait acheter bien cher ses pré-
senti. La pauvreté aussi n'est pas un si grand mal que vous pensez. Les privations ne sont pas sensibles quand les désirs sont éteints ; et je jours de beaucoup de biens qui vous sont inconnus. Les premiers biens, selon moi, sont les vertus; et toutes les distinctions établies parmi les hommes n'çji ont été, ou n'en doivent être que la récompense, Je mets après elles l'indépendance, la tranquillité, la joie de l'esprit, et le repos de la bonne conscience : biens dont on jouit ordinairement quand on possède les premiers. Vous-même avez si bien senti que toute la grandeur de l'homme est au dedans, que vous disiez de Parmenion : « 11 est simple et négligé au dehors, mais il est tout pourpre au dedans, par les vertus de son âme. » Ce qui devrait faire votre félicité, c'est de rendre les hommes heureux, plutôt que de les assujettir et de les rendre misérables. Tous ceux qui ont occupé lés premières places ont avoué, dans des moments de sincérité, que la première était la pire de toutes. 11 n'y a point de félicité humaine qui puisse soutenir l'homme sans le secours de la philosophie; et vous-même, pressé du poids de votre orgueif , ne yous écrlâtesvouspas: «0 Athéniens! qu'il m'en coûte pour être loué de vous I » Mais vous n'avez voulu être qu'un héros, et non pas un grand homme. Le héros n'a que la bravoure d'un pirate, qui, par la circonstance, se rend un conquérant; et cette vertu, en soi si noble, cesse d'être vertu par l'usage que vous en faites. Le grand homme réunit toutes les vertus, et les épure. Jamais vous n'avez pensé que la première et la plus noble conquête était celle des cœurs : toujours hors dé
vous-même, rassasié de gloire et de fortune, ennuyé de votre propre félicité, cette gloire qui vous paraît charmante quand vous courez après, ne vous parait plus rien quand vous l'avez acquise. Si les hommes n'avaient été dans Terreur, si l'opinion ne vous avait servi, on ^pus aurait regardé comme un furieux. Vous ne vous êtes soutenu que d'illusions que vous vous êtes faites à vous-même , ou que vous avez trouvées dans les autres ; et la prévention a fermé toutes les avenues à la vérité. Vous avez étendu l'idée que vous aviez de vous-même, et vous avez tout sacrifié à cette idole.
Alex. U faut prendre des juges entre nous, pour savoir qui est le fou de nous deux. Pour moi, je pense comme tous les hommes ; je ne fais qu'étendre l'erreur commune, si c'en est une que de s'illustrer par de grandes conquêtes.
ûiog. Je sais bien .que vous aurez pour vous la multitude. Le nombre des sages est très- petit ; et tout prince que vous êtes, vous êtes un homme du peuple par votre manière de penser. Toujours dans la dépens dance de l'opinion Mes hommes, vous mettez votre bonheur dans les jugements d'aiitrui. Vous n'êtes heureux qu'autant qu'il leur plaît. Vous n'avez jamais su vous respecter ni vous suffire. Vous ne vous croyez pas digne de votre propre estime ; mais les suffrages publics, quoique illusoires, vous dédommagent. Cette grande renommée est un soutien à votre faiblesse. Votre amour-propre et les respects des hommes vous tiennent des voiles devant les yeux. Mais il y a des moments où la vérité les tire, et vous montre à dé-
couvert. Vous ne pouvez alors soutenir cette vue de vous-même, et c'est pour vous fuir que vous vous êtes embarqué dans vos conquêtes. L'inconstance, par l'agitation qu'elle donne, est le supplément du bonheur. Ce n'est pas des choses que vous jouissez, c'est de leur recherche. La modération et le repos ont quelque chose de grand qui marque l'indépendance. Pour moi, j'ai eu assez de fonds et de fermeté pour me passer de tout l'attirail de la gloire ; j'ai su consentir à demeurer inconnu. Vous n'avez pas eu assez de mérite pour jouer ce rôle, ni assez de fonds d'esprit pour remplir les vides du temps.
Alex. Votre orgueil me révolte. Ayez-vous oublié que toutes mes grandes actions otit été louées par les orateurs, célébrées par les poètes , publiées dans les histoires, et admirées de tous les hommes?
Dioc. Ce n'est point orgueil, c'est connaissance. On a loué en vous, non ce qu'on y voyait, mais ce qu'on y souhaitait. Jamais vous n'avez tiré votre considération de vos vertus ni'de vos mœurs, mais de votre dignité. Permettez -moi de vous faire une question. Croyez-vous que ce soit votre mérite qui vous attache les hommes? Ce sont leurs besoins. S'ils étaient sans passions, les cours seraient désertes. Qu'est-ce que des courtisans? Des glorieux qui font des bassesses, ou des mercenaires qui se font payer. Voilà vos spectateurs, et spectateurs si nécessaires, que si vous étiez sans témoins, vous seriez sans bonheur. Vos grandeurs ne plaisent pas comme telles, mais comme utiles pour nous. Si quelqu'un s'attache à moi, c'est par sentiment, ou pour ino» mente, Ces liens-là ne
sont pas faits pour vous. Qui goûte mieux que nous la pureté de l'amitié? Pour qui ses marques sont-elles moins équivoques ? Les gens heureux ne savent point s'ils sont aimés : ainsi, ces premiers biens , qui sont ceux des sentiments, vous sont interdits. La plus douce des erreurs, l'illusion la plus flatteuse, ce plaisir qui a sa source dans le cœur, qu iflatte si agréablement notre amour-propre, vous ne pouvez pas le goûter : votre âme n'est jamais préparée par l'attente ; ou ne vous fait point passer par l'espérance : vos désirs ne sont point irrités par les difficultés ; ainsi vous faîtes l'amour sans en jouir.
Alex. Quia fait un meilleur usage de ses sentiments que moi, quand je respectai la femme de Darius , et que je sacrifiai mes mouvements à la modération et à la justice ?
Dioe. C'est un acte de vertu ; mais cela ne prouve pas que les sentiments aient un prix égal pour vous et pour nous. C'est pourtant le sentiment qui est l'arbitre des biens et des maux. Les biens les plus réels ne sont biens que par l'impression qu'ils font sur notre Ame. Un seul mouvement du cœur, une seule réflexion de l'esprit, a plus de crédit sur la mienne pour me rendre heureux, que toute votre fortune n'en a sur la vôtre.
Alex. A force de raisonner, vous anéantissez tout. Vertus, grandes qualités, tout disparaît devant vous ; et vous changez la nature des choses.
Diog. Cela est vrai : ma philosophie a changé pour moi tous les objets. Ce que vous appelez renommée , et à quoi vous sacrifiez tout, je l'appelle un son vain ,
uiAMGit:. 197
tributaire du caprice de la fortune ; et je ne puis coin* prendre qu'on fasse tant de cas de l'opinion générale de ceux qu'on méprise particulièrement. Apprenez que le chemin de l'immortalité est celui de la vertu. Qu'est-ce que votre puissance ? La liberté de faire des choses qu'il est bon souvent de ne pouvoir faire : vos richesses ne sont que des besoins multipliés et renaissants ; vos désirs, un avilissement de la grandeur et de la dignité de l'homme. Mais le plus grand de vos plaisirs est de jouir de ceux dont les autres ne jouissent pas. C'est un plaisir de malignité qui a sa source dans l'orgueil. Quand je sais diminuer tous les avantages que la plupart des hommes croient que vous avez au-dessus de nous, que j'ai le secret d'agrandir mes biens et de diminuer mes maux, tout devient égal entre nous. Peut-être vous le suis-je aussi en mérite ; et vous l'avez si bien senti, que yous dites un jour : « Si je n'étais pas Alexandre , je voudrais être Diogène. » Quand votre amour-propre consent à me donner la seconde place, je pourrais bien mériter la première.
Sur le sentiment d'une dame qui croyait que l'amour convenait aux femmes, lors même qu'elles n'étaient plus jeunes.
Je n'attaquerai point les opinions d'ismène; elle les a trpp délicatement et trop solidement établies pour les combattre : j'aime à penser comme elle, et j'étais presque vaincue ayant qu'elle eût parlé. Je soutiendrais donc très-mal une cause que j'ai quelque intérêt à perdre : son éloquence ne porterait point sur moi, qui suis à demi rendue : ainsi je veux lui donner un ennemi plus digne d'elle ; je vais la mettre aux mains avec le public, lui donner à combattre un préjugé, une opinion reçue dans tous les temps : c'est encore i|ne victojrfc digne d'elle que de la détruire. Je prends le monde comme il est, et non point comme il devrait être : qu'elle le fasse penser plus sainement, c'est son affaire ; car je crois que mon amie a, aussi bien quû la mai tresse d'Anacréop, les lèvres de la persuasion
200 DISCOUU&.
Ismènc a parfaitement bien établi ma proposition : elle ne Ta point affaiblie; mais elle veut bien que je la rende, et qu'elle passe par moi. L'usage a établi que V amour qui est défendu aux femmes dans tous les temps, lest infiniment davantage dans un âge un peu avancé. L'usage est plus fort que moi; je n'entreprends, point de le combattre, et nous avons contre nous le consentement de tous les siècles.
Sous quelle forme les poètes peignent-ils l'amour des femmes qui ont passé les premières années? 11 ne faut point se flatter; la jeunesse est le temps des amours. Dès que vous voulez passer ce temps prescrit, les peines doublent, et les plaisirs diminuent. La règle est qu'il faut cesser d'aimer dès qu'on cesse de plaire. Vous me demandez quel terme, quel âge a-t-on marqué? c'est aux hommes à en décider : ils sont bonis juges de ce qui plaît; il faut les en croire : ils sentent l'effet que nous faisons sur eux ; mais ils nous ont imposé la loi d'être belles , et ne nous ont donné que cela à faire. Ils nous ont destinées à être un spectacle agréable à leurs yeux; et dès* que nous ne montrons rien qui plaît, nous n'avons ni leurs regards ni leurs attentions.
La jeunesse a de grands avantages; le public lui pardonne tout, il lui prête des excuses : et ces mêmes excuses que lui fournit le public, elle se les donne à elle-même, et en est moins coupable à ses yeux. Quand vous avez passé la première jeunesse, comment vous permettre des faiblesses dans un temps consacré à la raiâon, et où elle doit reprendre tous ses droits? Si vous vous dérobez à vos devoirs , vous n'échapperez
pas aux remords. Nous avons des juges indispensables devant lesquels il faut passer, la conscience et le monde. La conscience, en avançant, devient plus in-* struite et plus sévère : elle augmente en connaissance et en délicatesse. (J'en tends par le terme de conscience, ce sentiment intérieur d'un honneur déiicat, qui ne se pardonne rien pour le monde.) Or, quand une femme a perdu sa beauté, clje n'a plus de quoi corrompre ses juges; ils reprennent leur sévérité naturelle : le monde ne vous pardonne plus rien : on a perdu pour vous ces dispositions favorables qu'on a pour les jeunes personnes : il n'est plus permis d'avoir tort , et nous avons perdu le droit de faillir.
Ismène me dira : Pourquoi appeler le monde dans un mystère où il ne doit point entrer? dérobez-vous à lui; et elle conviendra que toute la galanterie extérieure doit être interdite dans ce temps* là. Saint- Evremont est de son avis. Il dit que les avantages de l'esprit se soutiennent mal dans la foule, contre les grâces du corps; qu'il faut s'en tirer, et qu'il ne faut pas mettre les amours en vue. Mais, le peut-on? N'est-on pas toujours deviné ou soupçonné ? J'ai donc besoin du public, puisqu'il est mon juge, et que je passe en spectacle devant lui. Ismène fera plaisir à bien du monde, de composer avec ce public et de le rendre plus traitable.
J'ai avancé que dans le temps où il est moins permis d'aimer, les peines doublent et les plaisirs diminuent. Le plaisir de l'amour est soutenu de deux sentiments, de ceux de la personne aimée et des noires, Je crois que les femrnes aiment aussi fortement, dans le temps
où il leur est le plus défendu; mais elles courent risque d'aimer seules, ce qui est un état triste : elles ne peuvent jouir de la confiance d'être aimées, et c'est pourtant de cette sûreté que se tire le grand charme de l'amour. Les infidélités, les sacrifices dont vous devenez le sujet, enfin tous les maux de l'amour vous attendent, dès que vous ne savez pas vous arrêter , et que vous voulez jouir de ce sentiment-là, dans un temps où il ne vous est plus permis. Le cœur, la gloire, tout pâtit. La gloire qui n'était point faite pour être associée à l'amour, en fait le plus grand charme, quand elle est contente, et la plus grande douleur, quand elle se plaint.
Jsmène a fort bien établi les avantages qu'il y a d'aimer, dans un âge où Ton échappe à la jeunesse. 11 est sûr que l'esprit est plus formé et plus orné pour ceux sur qui l'esprit fait impression. Pour le mérite des sentiments, il ne se trouve guère chez les jeunes personnes; et ils sont bien plus délicats et plus touchants dans l'âge dont nous parlons. Si vous avez exercé vos sentiments, le cœur en est plus instruit : si vous les avez retenus, ils en sont plus forts et plus vifs. Ovide, qui est une autorité en amour, dit que .nous cessons d'aimer, dans le temps que nous l'avons appris; et Saint-Evremont ne le défend en aucun temps. «Dans la jeunesse, dit-il, nous vivons pour aimer; dans un âge plus avancé, nous aimons pour vivre. » Mais les hommes, qui ont toujours fait leur partage entre nous avec inégalité et injustice, ont étendu leurs droits et resserré les nôtres, puisque dans tous les temps ils se permettent les sentiments, et nous les défendent.
DISCOURS. âflfi
Il est donc certain que, pour toutes ces délicatesses qui font le charme de l'amour, il ne faut pas les chercher avec les jeunes personnes. Elles sont remplies d'elles-mêmes, occupées de leur beauté et de leur parure, et livrées à la bagatelle; Le mérite de l'esprit ne s'augmente et ne se perfectionne que par la réflexion; et les jeunes personnes en sont incapables. Comme elles ignorent tout, et que tous les objets ont pour elles le charme de la nouveauté, elles courent à tout : c'est autant de pris sur le goût principal ; car un sentiment ne saurait être vif et fort, qu'il ne soit unique; dès qu'il se partage, il s'affaiblit.
Quand une femme a passé la première jeunesse , qu'elle a parcouru les objets, qu'elle a usé ce goût pour des choses frivoles, et que par la solidité de son caractère elle est renvoyée à elle-même, si elle permet à son cœur un sentiment, elle en sera bien plus occupée, et elle vivra pour un seul objet. De telles personnes, l'amour les perfectionne : l'envie de plaire et d'être estimées de ce qu'elles aiment, fait qu'elles se respectent; car l'amour est un censeur sévère et délicat qui ne pardonne rien.
Toutes ces délicatesses échappent à une jeune personne. Sûre de plaire par ses charmes , pleine de confiance en sa beauté, elle n'emprunte rien sur le mérite du coçur et de l'esprit; et souvent le mot de vertu lui est inconnu. Dans l'âge où l'on sent qu'on perd du côté des agréments, comme on veut plaire, on songe à remplacer par les qualités solides ce qui échappe de grâces : ce qu'on perd du côté de la sensibilité de ce qu'on aime , on veut le regagner sur l'estime , en ac-
£04 mscotms.
quérant des qualités qui en soient l'objet , mais qui ne sauraient être la source des illusions de l'amour.
Il y a très-peu d'hommes capables d'être touchés du vrai mérite des femmes : on ne leur en demande pas môme ; on les* tient quittes pour les agréments : les sentiments sont un tribut qu'on paye à la beauté, et l'estime à la vertu. J'entends, parle mot de beauté, tout ce gui pi ait auw sens. Les qualités de l'âme n'échauffent guère l'imagination , et elles ne sont point l'objet de l'enivrement des passions. Ainsi , ce que vous pouvez faire de mieux quand vous avez passé la première jeunesse , c'est , si la figure se soutient encore, et qu'elle puisse faire quelque impression , de profiter de ces mouvements pour porter tout à l'estime; de ramener tout à elle, afin que, si l'on s'est attaché à vous par les agréments, vous fassiez que Ton y reste par le mérite de l'esprit et du cœur; mais ne vous fiez guère à ces légères impressions des sens, où* ne vous en servez que pour introduire des sentiments plus solides et plus durables. L'amour ne doit pas se traiter, dans un certain âge , comme dans là jeunesse ; il doit se montrer sous une autre forme à ce qu'il aime. Mais ce ne sont pas des préceptes pour l'amour que je veux donner,- ce sont des peintures de ses malheurs pour les fuir.
lsmènea rapporté, pour appuyer soi! sentiment, l'exemple d'une personne qui a conservé tous ses agréments f quoiqu'elle ait passé la première jeunesse : elle me servira aussi de preuve, pour faire voir combien une femme est aimable par les qualités solides , quand elle a su le* cultiver.
discour». 205
fsmène n'a prétendu parler que du mérite de la beauté : pour moi, qui la vois de plus près, je suis bien plus touchée de ses autres qualités. Elle a une figure unique : c'est tin assemblage de tous les agréments, un mérite assorti : son corps était fait pour loger le plus aimable esprit du monde , et son esprit était destiné pour animer la figure la plus parfaite ; cela fait la plus jolie alliance du monde. Mais elle ne s'en est pas tenue au léger mérite des agréments; elle a su en acquérir un plus durable. Saint-Évremont dit « qu'il y a des femmes qui ont fait infidélité à leur sexe, en prenant le mérite des hommes : » elle est de ce nombre. Elle est née une des plus belles femmes de la cour, du consentement du public ; toujours sûre déplaire, il ne lui en coûte que de se montrer; née pour le monde délicat, et sûre d'un tribut de senti-" mente et de louanges, dès qu'elle se fait voir* J'entends de ces louanges naturelles qui se marquent par la surprise, que ses agréments enlèvent sans peine ; se faisant toujours désirer quand on ne là voit point , laissant des regrets quand on la pecd.
Je n'ai jamais connu une personne plus généralement approuvée; je crois qu'on lui aurait volontierd fait un procès pour la forcer à se montrer, comme la ville de Toulouse en fit un à la belle Paulo. Comme toutes les fois qu'on la voyait en public on se pressait pour la voir, et qu'il en arrivait des accidents, il fut ordonné par arrêt du parlement qu'elle se montrerait deux fois la semaine , et elle satisfit à cette obligation.
Le public croit avoir droit de jouir, comme specta-
20f> DISCOURS.
tour, des beaux objets, et il aurait volontiers demandé la même chose à mon amie; mais c'est une dette qu'elle aurait fort mal payée. Personne n'était plus propre qu'elle à parer la cour ; elle y était née , elle y tenait un haut rang; sa famille y occupait les premières places ; le roi était plus jeune ; la cour était galante : que d'appas pour une jeune personne! Mais quoique faite pour la société, pouvant plus y mettre et plus en retirer qu'une autre , elle s'est dérobée au monde. La solidité de son caractère lui a fait sentir le vide de ses vains applaudissements : elle s'est appliquée à cultiver quelque chose de mieux; elle a beaucoup lu et su en profiter. Sa mémoire s'est meublée de choses précieuses ; son esprit est devenu plus fort et plus étendu ; ses sentiments ont augmenté en délicatesse : elle s'est donné un caractère de dignité qui la fait respecter ; elle s'est fait un style et une manière de ^parler qui n'est que pour elle; il est noble, simple et léger; elle a des termes convenables et choisis, sans être recherchés ; elle. ne parle de rien qu'elle ne l'orne; et l'art ne. s'y fait point sentir : elle a une facilité d'expression , mais qui vient de la clarté et de la netteté de ses idées. Si sûre de ne rien produire qui ne plaise , elle ne fait point sentir de confiance en elle; elle montre de la timidité : il semble qu'elle ignore son prix, et qu'elle ait besoin d'être rassurée. Elle voit peu de monde ; elle est uniquement appliquée à ses devoirs , et très-unie avec madame sa sœur, qui est à peu près du même caractère : je n'ai que cela à dire pour la faire connaître et pour la louer. Elle n'est point répandue ; jamais on ne la voit ni aux
If
uiscouks. 207
spectacles ni aux promenades publiques ; elle ne se permet pas la dissipation, des femmes de ce pays-ci , qui ne saurait s'accorder avec l'exacte pudeur. Je ne sais pas si la rareté en augmente le prix -, mais je n'ai jamais connu un si aimable caractère.
Ce seul exemple suffirait pour appuyer l'opinion d'ismène , et pour faire connaître que les femmes sont plus aimables à l'âge qu'elle soutient; mais aussi il * faut convenir que cet exemple est unique, et ne fait îû rien pour nous. Où sont les femmes qui aient su mettre à profit leurs années; qui, en perdant du côté des agréments, aient su se dédommager par le mérite de l'esprit? Nous ne fournissons point de ces supplémentslà. Si cela était, peut-être qu'on nous pardonnerait de n'être plus jeunes ; mais la plupart des femmes perdent tout en perdant leur beauté. Cependant rien n'est plus triste que la suite de la vie des femmes qui n'ont su qu'être belles; elles tombent dans un vide à faire pitié quand la beauté leur échappe. Gomme c'est j>
le propre de l'illusion de nous abuser, et qu'elle se met toujours entre nous et la vérité pour nous la dérober; dès que l'enivrement des hommes a cessé, on voit les choses à découvert, et Ton ne se trouve plus rien. L'objet de la passion des hommes, c'est la beauté ; quand on la perd, tout échappe. Mais quand les femmes seraient capables de se donner un mérite solide, il est à craindre que peu d'hommes seraient capables d'en être touchés.
Ismène a donné une infinité d'exemples, qu'elle a pris dans l'antiquité, pour prouver qu'il y a des engagements heureux et durables dans l'âge qu'elle soi**
tient. Pour mai, je n'emprunte rien du passé, je m'en tiens au présent ; et je renvoie à toutes les femmes sensibles, et qui ont poussé ce goût-là plus loin qu'elles ne devaient : il n'y. en a pas une qui n'ait la sincérité de vous dire que c'est le plus grand malheur' du monde. Il ne serait pas nécessaire d'être menacées par les lois de l'usage, pour nous retenir dans notre devoir : le seul avilissement où tombent celles qui se sont oubliées suffirait pour arrêter le penchant du monde le plus rapide. Nous ne pouvons faire pour le bonheur aucun usage des liaisons avec les hommes : l'usage les a si bien servis, que tout est pour eux et contre nous. Quelque indignité qu'ils mettent dans leur conduite , nous ne pouvons nous en plaindre; notre témoignage ne porte point contre eux; et c'est par suite de l'injustice de leurs lois, que nous ne pouvons faire avec eux aucun traité où l'égalité soit observée. Ils ont étouffé notre droit sous la force. Je m'en tiens donc à dire : que les femmes doivent s'interdire l'amour dans tous les temps, mais infiniment davantage quand elles ont passé la première jeunesse.
nu
Sur la délicatesse d'esprit et de sentiment.
Il est dans Tordre de la nature, et peut-être de la justice de son économie, qu'elle charge ses bienfaits
de conditions proportionnées à leur valeur. Honneurs, richesses, sentiments, repos même, tout est à prix; et nous reconnaissons toujours qu'elle nous a vendu bien cher ce que nous avions cru obtenir de sa pure libéralité.
Celle de ses faveurs qui paraît la plus douce, c'est la délicatesse. Elle découvre mille beautés, et rend sensible à mille douceurs qui échappent au vulgaire : c'est un microscope qui grossit pour certain temps ce qui est imperceptible aux autres : elle fait l'assaisonnement de tous les plaisirs. Se pourrait-il que, nous procurant tant d'avantage , elle ne fût pas souhaitable?
11 est pourtant aisé de remarquer combien la délicatesse d'esprit cause de dégoûts. Rarement content des autres, jamais content de soi-même, avec ce faux trésor on passe sa vie dans une idée de perfection qu'on ne trouve pas chez autrui, et qu'on ne peut attraper soi-même, outre que qui n'est pas content des autres ne les rend guère contents de soi. Quelle source de brouillerie avec l'amour-propre ! que de sécheresse dans la société, qui demande toujours des applaudissements! qu'il en coûte à la sincérité pour se rendre supportable ! et que la politesse en souffre !
Mais ces malheurs ne sont rien, si on les compare avec ceux que cause la délicatesse des sentiments. Quelle source de querelles entre deux cœurs qui n'en sont pas également touchés! quel crime ne fait-elle pas d'un, manque d'attention, ou de sincérité! quelle peine d'accuser la personne qu'on aime, et dont on voudrait payer rinnocence.de sa propre vie! On ne
veut pas se fier à elle-même du soin de sa justiflca-» tion ; on cherohe en secret à l'excuser : quelle douleur quand on n'y peut pas réussir! quelle contrainte! quelle violence, pour lui cacher tous ces mouYe* ments!
Est-on forcé de découvrir un mal si pressant? Qu'il paraît dans un point de vue différent! c'est faiblesse, c'est bizarrerie : les torts se multiplient d'une part, et les malheurs de l'autre. On a beau en appeler au tribunal de l'amour : la seule justice qu'on f trouve, c'est celle qui établit de plus rudes peines pour qui a goûté de plus doux plaisirs.
Sur la différence qu'il y a de la réputation à la considération. *
La considération vient de l'effet que nos qualités personnelles font sur les autres. Si ce sont des qualités grandes et élevées, elles excitent l'admiration ; si ce sont des qualités aimables et liantes, elles font naître Je sentiment de l'amitié. L'on jouit mieux de la considération que de la réputation : l'une est plus près de fious, et l'autre s'en éloigne ; quoique plus grande, celle-ci se fait moins sentir, et se convertit rarement flans une possession réelle. Nous obtenons la considération de ceux qui nous approchent, et la réputation de ceux qui ne nous connaissent pas, Le mérite nous
P18GOVR6. Ht
assure l'estime des honnêtes gens, et notre étoile celle du public. La considération est le revenu du mérite de toute une vie, et la réputation est souvent donnée à une action faite au hasard : elle est plus dépendante de la fortune. Savoir profiter de l'occasion qu'elle nous présente, une action brillante, une victoire, tout cela est à la merci de la renommée ; elle se charge des actions éclatantes; mais, en les étendant, en les celébrant, elle les éloigne de nous. La considération, qui tient aux qualités personnelles, est moins étendue; mais, comme elle porte sur ce qui nous entoure, la jouissance en est plus sentie et plus répétée : elle tient plus aux mœurs que la réputation, qui souvent n'est due qu'à des vices d'usage bien placés et bien préparés, ou quelquefois à des crimes heureux et illustres. La considération rend moins, parce qu'elle tient à des qualités moins brillantes; mais aussi la réputation s'use, et a besoin d'être renouvelée. Les actions d'éclat inspirent plus d'envie que d'admiration : les hommes se révoltent contre ce qui les abaisse : aussi l'admiration est un état violent pour la plupart des hommes, et elle ne demande qu'à finir. Ce qui donne le plus de considération, c'est l'amour de nos citoyens ; mais elle ne s'acquiert ainsi que par les qualités du cœur. Parce qu'elle tourne alors au profit des hommes, ils nous accordent du mérite ; non pas comme mérite, mais comme une chose qui leur est utile : sans ce biais, il en faudrait beaucoup pour se faire pardonner sa supériorité. •
La politesse est une qualité aimable qui contribue le plus à nous donner de la considération : c'est un mé-
il 2 DISCOURS.
nagement de r amour-propre des autres, qui contribue le plus à établir la paix entre les hommes. Elle bannit de la société ce moi si blessant pour les autres : une personne polie ne trouve jamais le temps de parler d'elle; elle s'oublie, et ne pense qu'à faire valoir le prochain.
La modestie met le mérite et la considération que le monde nous donne en sûreté ; elle fait taire Tenvie, et Ton ne se repent point des suffrages que Ton a donnés, quand on voit qu'ils ne tourneront point contre nous. Ce qui nuit le plus à la considération, c'est de vouloir Tavoir trop en détail, parce qu'à tout moment vous la faites sentir à ce qui vous entoure.
II y a de plus une conduite à garder pour conserver la considération. Gratian dit : « Faites-vous connaître, et non comprendre : ne conduisez pas l'intelligence des hommes jusqu'à l'extrémité de votre mérite; car tout ce qui leur est connu leur impose le moins. » Le même auteur dit : « Si votre mérite est au-dessus de votre réputation, montrez- vous, et qu'on connaisse votre prix ; si votre réputation est au-dessous dé ce que vous valez , cachez-vous et jouissez de l'erreur des hommes : placez-vous bien dans leur imagination. » M. le cardinal de Retz dit : «Que dans certaine occasion il sentit qu'il occuperait encore longtemps une grande place dans l'imagination du peuple , et qu'il pourrait tout entreprendre sur la foi de leurs illusions. »
Le ridicule s'attache à la considération , parce qu'il en veut aux qualités personnelles. Il pardonne aux vices, parce qu'ils sont en commun ; les hommes s'accordent à les laisser passer : ils ont besoin de leur faire
discours. 245
grâce. Dans chaque siècle il y a un vice dominant, et il y a toujours quelque homme, qu'on appelle galant homme, qui donne le ton à son siècle, qui fixe le ridicule et qui met en crédit les vices de la société. On fait grâce à l'amour, à l'ambition ; -mais la malignité s'atta» ebe aux qualités personnelles.
La considération personnelle nous fournit plus d'à* gréments que la naissance, que les richesses, que les places même, sans mérite. Rien de si triste au fond qu'un grand seigneur sans vertus, accablé d'honneurs, et dea respects, et à qui on fait sentir à tout moment qu'on ne les doit qu'à sa dignité, et rien à sa personne. Heureusement l'amour-propre, qui est le plus grand dea flatteurs, sait ordinairement lui cacher son insuflw sauce.
Il y a des mérites qui portent à l'émulation , et qui ne sont pas au-dessus de l'exemple ; mais l'envie aussi sait bien élever des hommes médiocres, pour affaiblir le mérite d'un grand homme. Le prince Eugène a fait de grands généraux en Europe. L'envie vous sert quel* quefois, et vous illustre au-dessus de vos qualités propres. Il y a aussi des mérites supérieurs, que la malignité laisse passer sans. rien dire : tel était celui de M. de Turenne. Le mérite qui nous approche ordinairement nous incommode ; mais la réputation se forme loin de nous. 11 est difficile d'acquérir de grandes richesses sans qu'il en coûte à la réputation, à moins qu'on ait fait auparavant provision de heaucoup de mérite, d'honneurs et de dignités, et que les richesses viennent d'elles-mêmes , comme inséparables des grandes places : on n'envie alors les richesses ç)es
grands hommes, pas plus que l'or que l'on voit dans les temples des dieux.
Rien de si heureux qu'un homme qui jouit d'une considération méritée, attachée à sa personne, et non à la place qu'il occupe. C'est un plaisir qui se fait sentir à tout moment, et par tous ceux qui nous approchent. Tous ces compliments vides de réalité, et où la vérité n'a point de part, sont pour lui des marques de l'estime publique. Tous ces égards, tous ces riens sont relevés par là : son bonheur double par le contentement intérieur, et les autres plaisirs même en sont plus riants.
La faveur assure ou détruit la réputation : elle nous expose à un grand jour; et il faut avoir un grand fonds de mérite pour se soutenir dans une place où tant de gens aspirent, et d'où ils ont intérêt de vous faire descendre, où enfin l'on ne vous fait grâce sur rien.
Ceux qui n'apportent à leurs emplois d'autres mérites ni d'autres dispositions que de les désirer, ne s'y soutiennent pas longtemps.
Dans la disgrâce, l'homme se manifeste et montre ce qu'il est; Je rideau est tiré : le petit mérite était soutenu par la faveur qui le couvrait ; dès qu'elle tombe, il est à découvert, et il n'a plus d'appui.
Los disgrâces parent les grands hommes. Florus dit que Marius devint plus grand par ses malheurs; que son exil et sa prison avaient jeté sur sa personne une espèce d'horreur sacrée, qui le rendait respectable.
Il n'y a point de vertu que le peuple n'accorde à ceux qu'il plaint ou qu'il regrette. Le grand homme est haut et élevé dans la prospérité, çt jl est grand
dans l'adversité. Mais comme la plupart des hommes ne sont pas assez élevés pour être outragés de la fortune, une sage retraite fait en leur faveur le même effet que la disgrâce. On demande, quand doit-elle se faire ? car il n'y a point d'action dans la vie où il n'y ait un à-propos, Est-ce après quelque action brillante, pour mettre notre gloire en sûreté et conserver la place qu'elle nous a donnée dans l'idée des hommes ? Mais pourquoi donner à la retraite le temps destiné à jouir? Celui de là vieillesse lui est propre : tous les goûts sont usés; il n'y a plus qu'à perdre à se montrer, et S faire voir sa décadence. On ne se transportera point à ce que vous avez été , c'est un travail : les hommes ne vous l'accorderont point, et Ton s'arrêtera au moment présent. Mais est-il sage de tant consulter les hommes? Faut-il être toujours dans leur dépendance ? N'auronsnous jamais le courage de nous rendre heureux selon nos goûts,. s'ils sont innocents? Faut-il toujours vivre d'opinion, et doit-elle nous servir de règle pour la conduite de notre vie? Enfin, rien de si difficile que- de bien entrer dans le monde et d'en bien sortir.
Wr
PLACET A PLÏNË.