PLACET A PLINE
culières à un sexe ; il n'y a que les sottes qui obéissent aux préjugés. Les larcins de l'amour sont comme ceux de Lacédémone : on ne punit que les maladroits. Ce même homme qui parle ainsi en secret , devient le protecteur des lois quanti il est question de défendre les maris dans le temps que les mœurs et l'usage ont familiarisé les femmes avec l'amour. Ces mêmes faiblesses, qui 'ne vous paraissent rien quand elles tournent à votre profit, deviennent un crime quand les autres les souffrent. Mais, mon cher Pline, accordez vos discours ; ne $oyi*z point deux hommes. On ne peut être tout ensemble le séducteur des femmes et le protecteur des maris : il faut que les hommes prennent parti ; ou qu'ils renoncent aux plaisirs de î*amour, s'ils veulent être les protecteurs des préjugés; ou qu'ils cessent de punir quand on les viole en leur faveur. Que voulez-vous que fassent les jeunes personnes? On décrédite l'honneur; on les presse, et le penchant de le.ur cœur est pour vous contre elles-mêmes. Il y a de l'injustice à vouloir les punir des faiblesses que vous voulez leur inspirer. Mais les hommes se sont trahis eux-mêmes, et le cocuage, qui est la suite de l'injustice de leurs lois, nous venge et les punit ; et l'honneur déshonore souvent les deux sexes, et ne parait fait que pour la gloire de l'amour.
fin faveur des jaloux lu vexes les amants;
Le dieu des amours en soupire:
Quoi! dît -il, cher Sac y, tous ces discours charmants, Employés si souvent à grossir mon empire.
Vont sVmplojer à le détruire?
Ingrat! esl-ce le pris de lanl dVureux moments?
Monsieur de La Motte.
M. de La Motte me demande son portrait : il me paraît très-difficile à faire ; ce n'est pas par la stérilité de la matière, c'est par son abondance. Je no sais par où commencer, ni sur quel talent m'arréter davantage. M. de La Motte est poëte, philosophe, orateur. Dans sa poésie il y a du génie, de l'invention, de l'ordre, de la netteté, de l'unité, de la force, et poi qu'en aient dit quelques critiques, de l'harmonie et des images : toutes les qualités nécessaires y entrent ; mais son imagination est réglée : si elle pare tout co qu'il fait, c'est avec sagesse : si elle répand des fleurs, c'est avec une main ménagère, quoiqu'elle en pût être aussi prodigue que toute autre. Tout ce qu'elle produit passe par l'examen de la raison.
M. de La Motte ^st philosophe profond. Philosopher, c'est rendre à la raison toute sa dignité, et la faire rentrer dans ses droits ; c'est rapporter chaque chose à ses principes propres, et secouer le joug de l'opinion et de l'autorité. Enfin, la droite raison bien consultée, et la nature bien vue, bien entendue, sout les maîtres
220 rOKTHAlTS.
de M. de La Motte. Quelle mesure d'esprit ne met-il pas dans tout ce qu'il fait ! Avec quelle grâce ne nous présentc-t-il pas le vrai et le nouveau ! N'augmentet-il pas le droit qu'ils ont de nous plaire ? Jamais les termes n'ont dégradé ses idées; les termes propres sont toujours prêts et à ses ordres.
Son éloquence est douce, pleine et toute de choses. Il règne dans tout ce qu'il écrit une bienséance, un accord, une harmonie admirables.. Je ne lis jamais ses ouvrages, que je ne pense qu'Apollon et Minerve les ont dictés de concert. Un philosophe a dit que quand Dieu forma les âmes, il jeta de l'or dans la fonte des unes, et du fer dans celle des autres. Dans la formation de certaines âmes privilégiées, telle que celle de M. de La Motte, il a fait entrer les métaux les plus précieux; il y a renfermé toute la magnificence de la nature. Ces âmes à génie, si Ton peut parler ainsi, n'ont besoin d'aucun secours étranger; elles tirent tout d'elles-mêmes. Le génie est une lumière et un
• feu de l'esprit , qui conduit à la perfection par des moyens faciles. L'âme de M. de La Motte est née tout instruite , toute savante : ce n'est pas un savoir acquis, c'est un savoir inspiré. On sent dans tous ses ouvrages cette heureuse facilité qui vient de son abondance ; il commande â toutes les facultés de son â nie , il en est toujours le maître, aussi bien que de son sujet. Nous
' n'avons pas vu en lui de commencement ; son esprit n'a point eu d'enfance ; il s'est montré à nous tout fait et tout formé.
Ses malheurs lui ont tourné à profit. Quand ce monde pnatérjel a disparu à ses yeux par la perte de la vuo ,
FUKTIUtTS. 3&1
un monde intellectuel s'est offert à son âme ; son intelligence lui a tracé une route de lumière, toute nouvelle dans le chemin de l'esprit. La vue, plus que tous les autres sens, unit l'âme avec les objets sensibles. Quand tout commerce a été interrompu avec eux , l'âme de M. de La Motte, destituée de ces appuis extérieurs, s'est recueillie, et repliée sur elle-même: alors elle a acquis une nouvelle force, et est entrée en jouis* sance de ses propres biens.
Laissons l'homme à talents, et envisageons le grand homme. Souvent les talents supérieurs se tournent en malheur et en petitesse ; ils nous exposent à la vanité, qui est l'ennemie du vrai bonheur et de la vraie grandeur. Ce sont les grands sentiments qui font les grands hommes. Nulle élévation sans grandeur d'âme et sans probité. M. de La Motte nous a fait sentir des mœurs, et toutes les vertus du cœur dans ce qu'il a écrit ; ses qualités les plus estimables n'ont rien pris 6ur sa modestie. Cet orgueil lyrique qu'on lui a reproché n'est que l'effet de sa simplicité, un pur langage imité des poètes ses prédécesseurs , et non un sentiment. M. de Fénelon, cet homme si respectable, dit de M. de La Motte , que son rang est réglé parmi les premiers des modernes ; qu'il faut pourtant l'instruire de sa supériorité et de sa propre excellence.
C'est un spectacle bien digne d'attention, disaient les stoïciens, qu'un homme seul aux mains avec les privations et la douleur. Quelle privation que la perte de la vue, pour un homme de lettres! Ce sont les yeux qui sont les organes de sa jouissance ; c'est par les yeux qu'il est en société avec les Muses : elles unis-
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sent deux plaisirs qui ne se trouvent que chez elles, le désir et la jouissance. Vous n'essuyez avec elles ni chagrin ni infidélité : elles sont toujours prêtes à scrvir tous vos goûts, et nous offrent toujours des grâces nouvelles ; mais nous ne jouissons de la douceur de leur commerce que quand l'esprit est tranquille , et que le cœur et les mœurs sont purs. Non-seulement M. de La Motte soutient de si grandes privations, mais s'il est livré à la plus vive douleur, il la souffre avec patience, il est doux avec elle ; il fait sentir qu'il n'a point usé dans les plaisirs ce fonds de gaieté que la nature lui a donné, puisqu'il sait la retrouver dans ses peines. Dans la douleur, il faut que Pâme soit'toujours sous les armes, qu'à tout moment elle rappelle son courage, et qu'elle soit ferme contre elle-même.
Il a passé par l'épreuve de l'envie. Quand l'âme ne sait pas s'élever par une noble émulation, elle tombe aisément dans la bassesse de l'envie. Quelle injustice n'a-t-il pas soufferte quand ses Fables parurent! Je crois que ceux qui les ont improuvées n'avaient pas en eux de quoi en connaître toutes les beautés ; ils ont cru qu'il n'y avait pour la fable que le simple et le naïf de M. de La Fontaine: le fin, le délicat, le pensé de M. de La Motte leur ont échappé, ou ils n'ont pas su le goûter. A ses tragédies, on a vu les mêmes personnes pleurer et critiquer : leur sentiment, plus sincère , déposait contre leur injustice ; ils se refusaient à ses douces émotions, et mettaient l'improbation à la place du plaisir.
Avec quelle dignité et quelle bienséance n'a-t-il pas répondu à la critique arrière de madame Dacier ! En-
fin, nous jouissons de son mérite et de ses talents; et la malignité du siècle l'empêche de jouir de sa gloire et de son immortalité. Pour moi, je le vois avec les mêmes yeux que Ta postérité le verra.
La constante amitié de M. de Fontenelle pour M. de La Motte fait l'éloge de tous les deux : le premier m'a dit que le plus beau trait de sa vie était de n'avoir pas été jaloux de M. de La Motte. Jugez du mérite d'un auteur, qu'un aussi grand homme que M. de Fontenelle a trouvé digne de sa jalou ie.
Monsieur DE...
Quoique je n'aime pas à peindre pour lès yeux , mais seulement pour l'esprit , il faut vous dire un mot de sa figure. 11 est bien fait, a la taille fine et aisée, le visage agréable; de la délicatesse, de la bienséance dans l'esprit , du goût et du sentiment. 11 a une galanterie répandue dans ses manières et dans ce qu'il écrit , qui fait sentir que les Grâces et les Amours ont pris soin du commencement de sa vie; ce fut sous de tels maîtres qu'il apprit à sentir, à toucher et à plaire.
L'usage qu'il fait de son cœur n'a servi qu'à le perfectionner; et l'amour, qui gâte assez souvent les hommes, a respecté ses mœurs, et lui a appris à séparer les plaisirs des vices. Sa galanterie a augmenté sa douceur et sa délicatesse naturelles.
Il n'a pas seulement la politesse des manières, il a aussi celle de l'esprit. Avec quelle finesse n'examinet-il pas les choses les plus délicates! Que d'agréments ne répand-il pas sur les plus stériles ! 11 s'amuse quelquefois à faire de jolis vers. Quoique sa poésie soit douce et galante , elle est sage ; il est le maître de son imagination : il met un accord et une liaison entre les termes et les idées, et son cœur répand sur tout ce qu'il fait les grâces du sentiment.
Il ne s'est pas contenté d'assurer dans ses premières années sa réputation sur la valeur, il en a souvent donné des marques aux dépens de sa soumission à nos lois; c'est la seule infidélité qu'il leur ait jamais faite.
La paix étant faite, sa famille voulut rétablir. Rendu à la vie privée , il pratiqua toutes les vertus paisibles, et devint ce que les autres veulent paraître; chose plus difficile que de s'élever par les vertus d'éclat , où la gloire soutient. 11 faut être bien grand pour avoir la force de ne l'être qu'à ses propres yeux.
Dans cette vie retirée, il contracta dej habitudes de modestie , qui achevèrent de former sou caractère ; et son humeur n'y perdit aucun de ses agréments. Il Ta aimable et liante; il sait que le meilleur usage qu'on puisse faire de l'esprit est de se Taire aimer. Il ne laisse point apercevoir d'amour-propre; il semble qu'il s'oublie lui-même, et qu'il ne vit que pour les autres. Très-délicat sans être difficile , il sait mettre dans le commerce toutes les vertus de la société : libéral par goût, rangé par gloire et par justice. Il a un excellent savoir-vivre : il n'a pas seulement le savoir-
PORTItAlTS. 225
vivre des manières, il a aussi celui des procédés; il sait jouir et se passer {les choses.
11 est dans Page où les sentiments deviennent plus délicats, parce qu'on échappe à l'empire des sens; dans cet âge où Ton vit encore pour ce qui plaît, et où l'on se retire pour ce qui incommode, il jouit des plaisirs purs.
Enfin , on ne l'estime jamais tant que lorsqu'on le connaît davantage. 11 doit souhaiter ce que les autres ont à craindre, qui est l'attention et la délicatesse des bons juges, et il n'a rien à redouter, que la malice du silence.
ni.
Mademoiselle DE...
A la mort de Lucrèce1, tout l'Olympe se réjouit; les dieux s'assemblèrent pour punir cet illustre impie dont les grâces avaient séduit les mortels : tous de concert le condamnèrent aux plus cruels supplices que Ton souffre dans le Tartare. La seule Vénus gardait le silence : elle avait été sensible à la prière qu'il lui avait faite, et aux grâces avec lesquelles il lui rappelait les sentiments et les plaisirs de son amant. Elle leur dit ; « Vous vpus méprenez dans yos
1 Lucrèce, en latin Titus Lucre dus Cor tus, poc'te latin, de la secte d'Kpicurr, dont |l a chanté la doctrine dans ses six Livres.- De féru»! ualurâ. •
« sentiments : il faut choisir une sorte de vengeance «qui, en le punissant, nous justifie, et le force à se «dédire. Mon avi9 est de le renvoyer sur la terre pour « réparer notre gloire. Il faut lui former un corps qui «lui donne d'autres sentiments. Vous savez que par « les lois de l'union que vous avez établies , l'âme est a dépendante des organes : renvoyez celle-ci dans ces « corps faibles, livrés à Terreur et aux fausses opinions, «qui croient en nous sans savoir pourquoi ; et puisque « Lucrèce nous a donné pour origine l'ignorance et la «crainte, que cette même passion serve à le punir et « à nous venger. 11 faut mettre son âme dans le corps « d'une femme ; alors vous n'aurez plus à redoute^ la « force de son génie : ne craignez plus ces saillies har- « dies ; ce ne sera plus de ces âmes faites pour les a systèmes.» Tous les dieux applaudirent au dessein de Vénus, et lui laissèrent le soin de leur vengeance, et celui de fonder la prison du coupable.
Vénus et l'Amour, depuis longtemps, avaient parmi les mortels une race chérie, qu'ils avaient prise sous leur protection : c'était un sang privilégié, et qui était tributaire de l'Amour et de sa mère : la Beauté et les Grâces présidaient toujours à leur naissance : les Amours et les Jeux les accompagnaient dans la suite de leur vie. Ce fut de ce sang chéri des dieux qu'elle forma le corps où elle enferma l'âme de Lucrèce : sa prison fut aimable. Elle lui donna de ces grâces fines qui ne sont que pour les délicats, une physionomie spirituelle.
Mais elle a bien négligé les présents de Vénus ; et loin d'être enchaînée par ses organes, elle a rompu
potTftAm. HT
tous ses liens *. nul préjugé ne l'assujettit, moite auto* rite ne la feue. Elle fait sentir qu'elle est de ces àsam originale faites pour donner la loi, et non pour la recevoir ; elle n'a conservé ëe son sexe que les agié* ment», et en a éloigné toutes les iaiblesae*. Venu* a pourtant conservé un droit sur don coeur; elle Ta sensible et tendre pour ses amis : tout est sentiment en elle, ou senti ou inspiré. Elle a du goût pour la dé» licate volupté) qui est si éloignée de la débauche. Enfin Vénus en a fait une personne à part, et seule semblable à elle-même « elle la fit naître dans l'opu» lence et dans la mollesse. Élevée dans les bras d une mère qui l'aimait trop pour ne la pas gâter, tous les défaute qui sont à la suite d'une grande naissance l'attendaient pour l'accompagner dans le cours de sa vie.
Mais elle sentit bientôt que rien n'est plus mal assorti qu'un grand nom et cm petit mérite : elle en a écarté tous les défauts, et n'en a conservé que les aentinients et la gloire, mais une gloire qui n'incommode point les autres, et qui n'est que pour elle : ne se souvenant jamais de ce qu'elle est, que quand les autres l'oublient; n'étendant point ses droite, la modestie les contient et les arrête.
Sa situation ayant changé, die s'est trouvée aus prises avec la mauvaise fortune : elle a oublié que sa naissance la devait mettre à couvert de pareils malheurs : son indépendance lui a fait oublier tous les besoins de son état ; elle ne s'est plus souvenue que de la part que lui donne l'humanité aux malheurs communs de tous les hommes: elle n'en a point mur-
muré ; jamais vous n'entendez ces plaintes, d'amourpropre si ordinaires. Elle a accepté la portion des malheurs qui lui est destinée ; et la force de son âme lui a donné la patience et la paix, que les autres n'acquièrent que par une longue habitude. Le passage d'un état heureux* à un malheureux, qui se fait sentir, a été adouci par son courage. Sa philosophie l'a fait passer de l'opulence à la frugalité sans peine.
Comme Pétrone, son loisir est voluptueux. Elle se dérobe à ses affaires et à ses amusements, pour être en bonne fortune avec les Muses. Elle lit tout et veut avoir les choses dans leur source, car sa raison ne peut être abusée. Elle aime la dispute : elle n'a jamais tant d'esprit que quand elle a tort; elle Ta soutient souvent avec raison, et toujours avec véhémence, assez pour réduire les petites poitrines au silence. On pourrait souhaiter que ses expressions respectassent assez ses pensées pour être dignes d'elles ; mais elle veut toujours jouir du plaisir de la négligence.
Enfin, Ton trouve dans mademoiselle de.... la liberté et les agréments de Lucrèce, la philosophie et la frugalité d'Épicure, les grâces dont Vénus sait combler les personnes qu'elle favorise ; et je dirai d'elle ce qu'un amant espagnol disait de sa maîtresse : « Elle plaît partout, parce que ses traits, son esprit et son cœur ont chacun leur Vénus. »
MfcTBAITS. 8$9
Monueiif de Stty.
Si îa pureté des mœurs est la première et la pkis sûre disposition à l'éloquence, M .de R. a une grande avance pour parvenir & la perfection de cet art» qui demande trois choses : de prouver, de toucher et de plaire. Qui sait mieux persuader que celui qui se fait estimer? La confiance ne va-t-elle pas au-devant de l'estime, pour introduire la vérité?
A cette estime que M. de S. s'est acquise, il sait joindre l'art de s'emparer de notre intelligence; il se saisit aussi de nos sentiments; H sait que l'homme est plus sensible que raisonnable; qu'avec de la sensibilité on réveille des idées dans l'esprit, et qu'on excite des mouvements dans le cœur.*
Mais pour persuader et pour toucher, il faut plaire, et Ton ne plaît que par les grâces. Son esprit a été formé par elles ; il l'a fin et délicat ; ses idées sont daires, vives et nettes. Il met dans ce qu'il fait de la variété, et de la nouveauté dans les tours et dans les peintures, des termes propres attachés à chaque idée : point de paroles qui ne parent ses pensées, et qui n'inspirent des sentiments.
Dans ce qu'il compose, les ornements sont placés et ménagés : il sème des fletiTs sur sa route avec une main sage et ménagère : enfin il répand sur tout ce qu'il fait un agrément qui lui est propre; et l'on peut dire de lui ce qu'on a dit d'un grand poète , que « si les Grâces avaient voulu parler aux hommes, elles ao-
ratent emprunté son langage. » On a comparé l'éloquence à la valeur; mais il est bien plus flatteur d'assujettir les hommes par la persuasion, que de les vaincre par la force.
Les Grecs appelaient les orateurs a les conducteurs des peuples » ; et les Romains ont dit que « toutes les fois que les grands hommes ont monté à la tribune, ils ont régné. » Des talents aussi flatteurs ne coûtent rien à la modestie de M. de S. De bonne heure il a su acquérir cette fleur de réputation, qui répand une bonne odeur sur le reste de la vie : il a fait taire l'envie, et Ta fait consentir, pour la première fois, que le mérite ait cours.
Il rend un bon compte au public de son loisir. 11 a traduit Pline, qui est un auteur aussi aimable que lui. 11 a fait les Traités de l'Amitié et de la Gloire : par l'un et par l'autre, il inspire et fortifie deux sentiments si nécessaires à la société ; l'honneur et la vraie gloire sont le soutien de tous les. devoirs, et l'amitié met dans la vie tout le charme et toute la douceur qui sont nécessaires pour supporter nos malheurs.
M. de S. peint son cœur et ses mœurs dans tout ce qu'il fait; il aime la vertu ; il la médite et en nourrit son âme. 11 est difficile que la vertu remplisse nos connaissances, sans se saisir de nos sentiments : après avoir occupé l'esprit, elle descend au cœur.
M. de S. écrit parfaitement bien. 11 ne touche à rien qu'il ne Tome : les grâces vives et légères sont répandues partout, même dans les matières les plus sèches, et le procès, qui par ses mains change de forme. Personne n'a plus que lui le talent de la pa-
rôle ; son éloquence est vive et forte ; ses lèvres sont au service de la vérité. Mais il fait plus sentir que penser. Enfin il plaît, il soutient, il console : par lui la vérité se développe, et la bonne cause est protégée. Jamais il n'a prêté ses talents à l'injustice; sa probité est un heureux présage pour la cause qu'il soutient.
11 est fidèle à sa raison : si quelques passions ont pu l'amuser, aucune ne Ta assujetti» Cette heureuse obéissance , jointe à l'innocence de ses mœurs, lui donne la paix dé l'âme, la joie et la sauté de l'esprit, et une égalité qui a pour fondement le calme de' son âme. Il a toutes les vertus du cœur, probité, fidélité à ses amis : la douceur et la modestie forment son caractère.
Enfin, je crois que l'on peut dire de lui ce que l'on a dit d'un poète infiniment aimable, que « les Grâces ayant été longtemps errantes, cherchèrent un temple pour se placer, et qu'ayant trouvé le cœur d'Aristophane, elles s'y reposèrent, y firent leur habitation t* et le comblèrent de toutes leurs faveurs. »
Il est bien flatteur pour mon amour-propre de trouver toutes les vertus et tous les agréments dans les personnes que j'aime.
fSS MIHÎHAIT8.
Monsieur de Fontenelle.
Je n'entreprendrai pas de peindre M. de F. Je connais ma portée et retendue de mes lumières. Je vous dirai seulement comme il s'est montré à moi.
Vous connaisse^ sa figure; il Ta aimable. Personne n'a donné une si haute idée de son caractère : esprit profond et lumineux, qui voit où les autres s'arrêtent; esprit origirial, qui s'est fait une route toute nouvelle, ayant secoué le joug de l'autorité ; enfin, de ces hommes destinés à donner le ton à leur siècle.
A tant de qualités solides, il joint les agréables : esprit maniéré, si j'ose hasarder ce terme, qui pense finement, qui sent avec délicatesse, qui a un goût juste et sûr, une imagination remplie d'idées riantes ; elle paTe son esprit et lut donne du tour : il en a .l'agrément sans en avoir l'illusion ; il J'a sage et châtiée : il met les choses à leur juste valeur. L'opinion ni Terreur ne prennent point sur lui. C'est un esprit sain, dépouillé d'ambition , plein de modération ; un favori de la raison, un philosophe fait des mains de la nature; car il est né ce que les autres deviennent.
Je lui crois le cœur aussi sain que l'esprit ; jamais il n'est agité de sentiments violents, de fièvres ardentes : ses mœurs sont pures, ses jours sont, égaux et coulent dans l'innocence. 11 est plein de probité et de droiture ; il est sur et secret : on jouit avec lui du plaisir de la confiance, et la confiance est la fille de l'estime. 11 a les agréments du cœur, sans en avoir les besoins,
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nul sentiment ne lui est nécessaire.. Les âmes tendres et sensibles sentent les besoins du cœur, plus qu'on ne sent les autres nécessités de la vie. Pour lui, il est libre et dégagé : aussi ne s'unit-on qu'à son esprit, et on échappe à son cœur.
Il peut avoir pour Les femmes un sentiment machinal, la beauté faisant sur lui une assez grande impression ; mais il est incapable de sentiments vifo et profonds. Il a un comique dans l'esprit qui passe jusqu'à ?on cœur, qui fait sentir que l'amour n'est par lui ni sérieux ni respecté. 11 ne demande aux femmes que le mérite de la figure :4ès que vous plaisez à ses yeux, il ne vous demande plus rien, et tout autre mérite est perdu.
H sait faire un bon usage de son loisir et de ses talents. Comme il a de tous les esprits, il écrit sur tous les sujets ; mais la plupart de ce qu'il fait doit être l'objet de nos respects, et non pas de nos connaissances. 11 fait des vers en homme d'esprit, et non pas en poêle : il y a des morceaux de lui au-dessus de ceux des plus grands maîtres. Des grands sujets il passe aux bagatelles avec un badinage noble et léger. 11 semble que les Grâces vives et riantes l'attendent à la porte de son cabinet, pour le conduire dans le monde, et le montrer sous une autre forme.
Sa conversation est amusante et aimable. 11 a une manière de s'énoncer simple et noble, des termes propres sans être recherchés. Il montre aussi de la sagesse et de la retenue : de sa retenue on en fait aisément du dédain. Il donne l'impression d'un caractère dégoûte par délicatesse. Peu blessé des injustices
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qu'on peut lui faire, la connaissance de lui-même le rassure, et sa propre estime lui suffit.
Je suis de ses amies depuis longtemps : je n'ai jamais connu personne d'un commerce si aisé. Comme l'imagination ne le gouverne point, il n'a pas la chaleur des amitiés naissantes; aussi n'en a-tril pas le danger» 11 connaît parfaitement les caractères : il vous donne là degré d'estime que vous méritez : il ne vous élève pas plus qu'il ne faut, il vous met à votre place ; mais aussi il ne vous en fait pas descendre.
Vous voyez bien, madame, qu'un pareil caractère n'est fait que pour être estimé. Vous pouvez donc badiner et vous amuser; mais ne lui en donnez, et ne lui en demandez pas davantage.
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