‹ Œuvres morales de Mme. de LambertChapitre 26 sur 30 · LA FEMME ERMITE · texte numérisé non relu

LA FEMME ERMITE

Nouvelle Nouvelle.

Adélaïde et ses amies, qui étaient venues voir Bellamirte à sa campagne, lui proposèrent un jour de faire mettre les chevaux au carrosse pour aller se promener.. On était dans la saison où l'on peut sortir de bonne heure. Elles allèrent dans une prairie qui est sur le bord de l'eau, au bout de laquelle est un grand bois. D'un côté du bois est un rocher assez escarpé , sur lequel il y a un ermitage ; et le rocher est bordé d'un ruisseau assez large, qui semble en défendre l'entrée. Ce ruisseau se forme d'un torrent qui tombe de la montagne sur les rochers. Il y fait un bruit, et forme une cascade naturelle, qui, dans le sombre du bois, offre aux yeux le même agrément que les lieux les plus cultivés par l'art.

« C'est ici ma promenade ordinaire , dit Bellamirtè : j'aime cette secrète" horreur : ce* lieu est propre à nourrir une douce mélancolie; et j'y viens souvent seule, et sans autre compagnie que mes réflexions.

— N'y voyez-vous point l'ermite? dit une des dames, et n'êtes-vous jamais entrée chez lui? — Je ne l'ai pas encore aperçu.

— J'aime les ermites, dit Adélaïde , et je voudrais

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bien rcntrctenir. Cette sorte de vie, si fort au-dessus de l'usage ordinaire , me fait croire qu'il faut qu'ils soient fort au-dessus ou fort au-dessous des autres hommes. »

Les dames descendirent de carrosse, et se prome- .lièrent sur une pelouse qui était tout le long du ruisseau. En avançant, elle3 trouvèrent des arbres fort courbés, carie ruisseau était bordé de grands peupliers: ces arbres, par leur courbure, faisaient une espèce de pont , au bout duquel paraissait dans le rocher un petit chemin par où on pouvait monter assez aisément. Soit qu'il fût fait des mains de la nature , ou de celles des hommes, c'est ce que j'ignore.

Les dames curieuses se mirent en route, et, suivant ce petit sentier, elles arrivèrent devant la porte de l'ermitage. Elles virent une femme grande et bien faite , qui entrait brusquement dans cette demeuré champêtre, et qui ferma la porte après elle. « Puisqu'il y entre des femmes, dirent-elles, nous sommes aussi en droit d'y entrer. » Elles frappèrent à la porte, mais personne ne répondit. Elles firent un grand bruit, et faisant entendre qu'elles voulaient absolument entrer, la même personne quelles avaient vue vint audevant d'elles, et leur dit que le lieu qu'elle habitait n'était pas digne de la curiosité de personnes comme elles. Les dames répondirent , qu'elles souhaitaient voir l'ermite qui habitait ces lieux. Elle crut qu'il n'était plus temps de faire résistance ; elle ouvrit la porte , et leur dit qu'elles n'y trouveraient qu'elle. Elles entrèrent brusquement; et ayant en peu de temps parcouru toute cette petite habitation, qui était simple,

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propre et modeste, elles furent trés-étoonées de n'y trouver personne que celle qui leur parlait.

« Notre curiosité augmente , lui dit Bellamif te ; et comment est-il possible que vous soyez ici seule? Quel parti pour une femme ! et qui peut vous lavoir fait prendre ? Plus je vous examine, et plus mon étonnement augmente. Vous me paraissez peu faite , par votre âge et par votre figure , pour habiter une de* meure aussi sauvage. Vous êtes propre à être l'ornement des villes. » Avec un air abattu et une contenance douce et modeste , elle leur parut une grande beauté.

« Je ne puis répondre à un discours si flatteur, leur dit-elle; j'ai perdu l'habitude de la parole; et depuis quatre ans que je suis dans cette solitude, je n'ai ni vu ni parlé à personne. — Mais qui vous fournit les besoins de la vie? lui demanda-t-on. — Une fille, qui s'était attachée à moi, voulut me suivre dans ces lieux, répliqua-t-elle ; mais ayant une famille, elle ne put la quitter. Elle s'est retirée dans la ville la plus voisine, et deux fois la semaine elle m'apporte plus qu'il ne m'en faut pour le soutien d'une vie que je voudrais et devrais avoir perdue. »

Elle accompagna ce discours d'un torrent de larmes. Sa figure et ses malheurs intéressèrent bientôt les dames pour elle, « L'on ne peut, en vous voyant, lui dirent-elles, vous refuser de la pitié ; et nous sommes si sensibles à vos n albeurs, que cela nous rend dignes de les entendre. De quelque cause qu'ils viennent, nous vous plaindrons toujours. Si vous êtes malheureuse par la faute d'autrui , nous partagerons avec

vous votre haine : si c'est par la vôtre, ce sera la faute du destin, et vous ne serez jamais coupable à nos yeux.

— Vos bontés, mesdames, et votre induigeuco ne me raccommoderont pas avec moi-môme, dit-elle. J'ai quitté le monde pour me fuir , et je me suis toujours présente : j'ai cru que quand je n'aurais plus de témoins de mes faiblesses, je pourrais les oublier et me les pardonner; mais, impitoyable à moi-môme, je me condamne et me punis toujours. Le silence des bois me les rend plus présentes et plus sensibles : désoccupée de tout , c'est l'occupation de tout mon loisir. — Apparemment, madame, c'est votre délicatesse qui vous rend si cruelle à vous-même, dit Adélaïde; mais enfin, vous ne pouvez refuser le récit de vos infortunes à des personnes qui s'y intéressent. »

Elle fit tout ce qu'elle put pour s'en défendre; mais les dames, dont elle avait excité la curiosité, l'assurèrent qu'elles ne la quitteraient pas qu'elle ne leur eût appris ses malheurs.

« Puisque vous le voulez, mesdames, dit-elle, je vais vous dire simplement l'histoire de ma vie. Si je n'ai pas le mérite de paraître innocente à vos yeux, j'aurai du moins celui de me montrer sincère. Je suis d'une naissance assez illustre. Mon père avait eu le bonheur de rendre de grands services à son roi : il avait de grands emplois à la cour; mais ayant essuyé injustement la préférence d'un de ses concurrents pour une charge qu'il croyait mériter, il en fut vive* ment offensé. Dans le même temps, il rendit un ser vice très-considérable a,u roi de S***. Par l'injustice qu'on liy avait faite, il se crut quitte envers sa patrie

et envers un prince ingrat , et entra dans la révolte qui se fit contre lui. Il commandait une grande province, et il ne lui fut pas difficile de faire changer de maître les peuples qui lui étaient soumis. H ne prit pas grand soin de faire son traité : les services qu'il rendait , et une grande province qu'il assujettissait 9 devaient être une sûreté et un otage des paroles qu'on lui donnait. Nous perdîmes toutes nos terres et nos établissements : il ne nous resta que les paroles qu'on nous donna , qui ont été mal exécutées. J'étais fort jeune ; j'avais perdu ma mère, et j'étais chère à mon père. Je n'avais qu'un frère qui était mon aîné de quelques années : il servait auprès de mon père , et apprenait son métier sous un tel maître.

« On m'ai lait mettre dans ces maisons destinées à l'éducation des jeunes personnes , quand la princesse Zélie, dont le mari avait commandé dans la province, et qui était amie de mon père, le pria de me laisser avec elle. Elle aimait les enfants ; elle s'en amusait ; et elle n'avait qu'un fils. Je fus élevée avec le même soin que si j'avais été sa fille : on me donna des gouvernantes et des maîtres convenables, et l'on cultiva toutes les dispositions que je pouvais avoir au bien. J'étais toujours auprès de la princesse : elle s'amusait à ma parure ; elle donnait de petites fêtes aux enfants de mon âge ; j'avais l'avantage d'y réussir, et je m'efforçais de faire mieux que ce qu'on trouvait bien dans les autres. •

« Le prince Camille, c'est le nom du fils de la princesse, avait quelques années de plus que moi : il avait une figure noble et gracieuse : nous passions notre vie

ensemble; et dès qu'il n'était plus avec ses maître», il venait me trouver avec un grand empressement. Dana toutes ses actions il me donnait une préférence très-marquée sur mes compagnes : on disait qu'en avançant en âge, les Grâces ne négligèrent pas de prendre soin de moi ; et son goût augmentait tous les jours. De bonne heure , j'ai senti le plaisir d'être aimée, et en ai été touchée : il est malheureux de contracter dès l'enfance une pareille habitude.

« Le prince Camille était destiné par sa famille à épouser la fille du duc de ***. Elle s'appelait Valérie : elle était héritière de sa maison : ainsi , de grands biens et de grandes dignités la rendaient un parti digne de lui. On le menait souvent lui faire sa cour : elle venait aussi voir la princesse, et nous nous trouvions souvent ensemble , dans nos jeux et dans, nos fêtes. EH ) était bien faite, et elle souffrait impatiemment qu'on me donnât une si grande préférence : elle s'en vengeait par le mépris et le dédain qu'elle donnait à ma fortune; mais les louanges du prince et mon miroir me rassuraient , et j'étais dans l'âge où l'on est sensible è la beauté. *

« On remarqua bientôt la peine qu'il avait d'aller «hez Valérie. Jusque-là nous avions vécu sans contrainte, et on avait regardé son attachement pour moi comme étant sans conséquence ; mais comme il augmentait tous les jours, on commença à craindre, et on lui défendit d'entrer dans mon appartement.

« L'amour augmente par la défense : il devint chagrin et rêveur; et comme il était d'un tempérament vif et sensible, la contrainte dans laquelle il vivait

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prit «tir sa santé , fie manière qu'il tomba malade. La princesse sa mère en fut alarmée. Valérie venait quelquefois le voir; mais il recevait ses soins avec tant de froideur, qu'elle en fut blessée. Son mal augmentait : on oublia tout autre intérêt, et on ne pensa qu'à celui de sa vie : on lui permit de me voir. Je fus menée chez lui par les femmes qui avaient soin de moi. Ha vue eut Un effet plus prompt que tous les remèdes , et sa santé revenait à proportion de la liberté qu'on lui donnait. La princesse sa mère se vengeait sur moi de la nécessité où on la met tait de consentir à unis liaison dont on appréhendait les suites; die n'avait plus pour moi cette amitié tendre : les louanges qu'on me donnait, et qui lui taisaient autrefois tant de plaisir, la blessaient ; et elle me punissait souvent de trop plaire.

« La santé du prince s'étant affermie , il devint en peu de temps le seigneur de la cour le mieux fait. H se fit voir lier et indépendant. Il commençait à négliger les secours de ses maîtres : il avait un respect infini pour madame sa mère ; mais j'étais les bornes de son dévouement : il faisait ce qu'elle voulait, hors sur ce qui me regardait.

« Un jour elle s'expliqua avec lui et lui demanda ce I qu'il voulait (aire de l'attachement qu'il avait pour , moi. ■ Tout, lui répondit-il, madame; et quand je i trouve de la naissance , de la vertu et de la beauté, je 1 crois que , sans rougir , je puis avouer ma passion et I mes intentions. » Un discours si ferme et si hardi la lit I trembler. Elle lui représenta la distance qu'il y avait I de lui à moi, les malheurs de ma maison, nos charges i Perdues, nos terres confisquées. «Ce sont les fautes

de la fortune, dit le prince, ce ne sont point les siennes. N'est-ce point aussi un peu la vôtre, madame, de faire tant de cas de ces sortes de biens qui ne dépendent point de nous? — Mais vous trouverez dans la princesse Valérie, reprit-elle, tous ceux dont vous êtes touché, et ceux dont vous me reprochez que je fais trop de cas. — Les jugements de mon cœur, madame, et ceux de vos yeux sont bien différents, répondit-il ; vous voyez, et je sens ; et quelque inégalité qu'il y ait entre les personnes; Kamour les rapproche toutes.»

« La princesse vit qu'il n'y avait plus de temps à perdre, et qu'il fallait m 'éloigner. On me mit dans une maison destinée à la retraite. Le prince l'ayant su , courut au lieu où j'étais, et menaça ceux qui devaient me garder, de se porter aux dernières extrémités si l'on ne me laissait pas voir. Ils lui résistèrent, et lui dirent qu'ils ne me feraient voir à personne , sans les ordres de la princesse sa mère. 11 alla chez elle, et lui parla avec un emportement dont elle se sentit outrée. Il lui dit qu'il ne lui était guère obligé de lui avoir donné une vie qu'elle voulait rendre si malheureuse; que le bonheur de ses jours était d'unir sa destinée à la mienne, et que son pouvoir ne s'étendait pas sur les sentiments. Quand elle voulut lui opposer son autorité et ses devoirs, il lui dit que le* cœur avait ses droits et ses devoirs à part.

« Comme la princesse était sage, elle crut qu'il était inutile de s'opposer au torrent. Elle lui dit qu'elle sacrifiait son vif ressentiment à l'amitié qu'elle avait pour lui; qu'elle le regardait comme une personne malade dont elle avaitpitié , mais qu'il ne pouvait lui

refuser d'être six mois sans me voir; que cela devait d'autant moins lui coûter, que la campagne s'approchait; qu'il fallait qu'il partît pour commander les troupes que le roi avait bien voulu lui confier , et qu'elle s'était persuadée que la passion dont il était occupé n'avait pas éteint celle de sa, gloire. Cela était vrai : personne n'a jamais eu ces deux sentiments en un plus haut degré, et ils ne s'affaiblissaient pas l'un par l'autre.

a 11 ne put refuser à madame sa mère ce qu'elle exigeait : il rassura que sa passion n'était pas sujette au pouvoir du temps, et que les réflexions, qui guérissent les passions communes, ne feraient qu'augmenter la sienne.

«Quelque chose qu'il pût dire, elle espéra du secours du temps, et elle songea à faire diversion d'un sentiment par un autre. Elle lui lit faire un équipage magnifique ; elle lit chercher ce qu'il y avait de gentilshommes les mieux faits, d'anciens officiers qui avaient le mieux servi le roi, pour lui apprendre le métier des grands hommes. Elle ne négligea rien pour lui inspirer l'amour de la gloire ; et comme il avait un fonds d'honneur, il ne balança pas à prendre un parti qui convenait à un homme de sa naissance. 11 se disposa donc à partir pour la guerre ; et la gloire s'y fit sentir, comme elle se montra à lui , avec tout son éclat,

«Un jeune homme de mérite qu'il avait auprès de lui était devenu son confident. H était bien né ; il lui parlait souventrde sa situation présente, et le plaignait d'être livré à une passion qui, en désespérant madame sa mère, ternirait sa répulsion, II luj djt que l'on no

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pardonnait l'amour aux grands hommes que quand ils avaient payé te tribut à la gloire ; que Famout pouvait être un état passager dans la vie d'un héros, mais qu'il fallait que la gloire fût un état permanent, a Du sang dont vous êtes sorti, disait-il, et du mérité dont vous êtes, vous avez à remplir une grande atteste de fermeté et de courage. »

«Le temps n'était pas venu d'être écouté : le prince était livré à un désespoir qui faisait tout craindre : il avait couru plusieurs fois au lieu où j'étais , et ne pouvant me voir, il avait voulu se porter aux dernières violences. Timandre, son confident, qui adoucissait ses maux par sa douceur et par sa confiance; lui promit enfin qu'il me porterait une lettre. 11 alla voir la princesse, et lui dit qu'il fallait composer avec la douleur du prince ; que si elle voulait soutenir ses ordres et se faire obéir avec trop de rigueur, elle le porterait à de grandes extrémités; qu'il ne fallait pas mesurer son pouvoir avec celui de l'amour, ni ses droits contre ceux du cœur ; que l'un et l'autre ne se gouvernaient pas par l'autorité ; qu'il fallait plaindre le prince et le distraire, lui donner quelques grands objets pour le guérir, sans lui faire sentir qu'on en avait le dessein ; qu'il y avait de grandes ressources dans les âmes fières et élevées ; enfin, que le prince Pavait prié de m'apporter une lettre, qu'il venait pour cet effet demander un ordre pour me voir, et qu'elle n'avait rien à craindre de la confiance que son fils avait en lui.

« Elle lui permit de me venir voir. Je lui parus triste et modeste.- «Votre beauté, me dit-il, fait déjà bien du bruit, mademoiselle: sont-ce là vos coups d'essai?»

Je ne Jui répondis que par de rembarras, et par un regard timide. «Voilà, poursuivit-il, une lettre du prince, qu'il me charge de vous donner. — Je De dois point la prendre, lui dis-je; je suis bien fâchée des effets que ce que vous appelez ma beauté a faits sur lui ; je sais ce que je suis, et combien les malheurs de ma maison m'éloignent de lui : je tiens, par respect et par reconnaissance, à madame sa mère ; et si mes yeux ont pu lui plaire, ce n'est point par les ordres do mon cœur. Ainsi, dites-lui que je le prie de m'oublier. — Ne voulez- vous pas recevoir cette lettre qu'on m'a permis devons donner», répliqua-t-il ? Une personne qui avait soin de moi me dit de la prendre et de la lire. Je rouvris.

a Rien n'est au-dessus de ma douleur, mademoia selle, que la passion que vous m'avez inspirée. a Toutes les expressions ne sont pas dignes de ce que a je sens. Vous êtes persécutée pour moi, et je ne i< souffre plus que de vos maux. Je vous montre mon « amour sans ménagement et sans retenue; je prends «cette hardiesse dans l'innocence de mes intentions , k< et comme tout s'oppose* à mes desseins, mes désirs .«s'en irritent et mes résolutions s'en affermissent. cÊtes- vous faite, mademoiselle, pour n'être pas «aimée? Je trouve en vous toutes mes excuses. « Quand on aime autant que je fais , le plus grand « plaisir est de sentir qu'on a raison d'aimer ; et ce « plaisir-là, je vous le dois, mademoiselle, à tous les « moments de ma vie. »

« N'y répp:ndcz-vouspas?imc dit ;f imandrç/— Il n'est

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pas séant d'y répondre; loi dis-je. — On ne .vous le défend pas », répondit-il. Je lui répliquai : a Monsieur, mes devoirs me le défendent. »

« Après une heure de conversation, il me quitta, en me demandant ce qu'il dirait au prince. «Dites-lui , monsieur, que je suis touchée de reconnaissance et de sa douleur ; que dans la situation où nous sommes, il n'y a rien de mieux à faire pour lui que de ne plus penser à moi, et, pour moi, que de l'oublier, s'il m'est possible.» 11 fit cette réponse au prince, dont il ne fut pas mécontent.

«Je rentrai dans ma chambre, et je relus la lettre du prince avec un attendrissement dont il aurait été'satisfait. J'appris qu'il se préparait à partir. Madame sa mère lui fit faire l'équipage du monde le plus brillant ; elle lui avait acheté une* des premières charges de l'armée ; par là, elle lui ouvrait la porte aux honneurs, et il entrait avec éclat dans le chemin de la gloire. Timandrè vint me revoir avant le départ du prince, et m'apporta la lettre que voici :

« Je pars pour l'armée, mademoiselle ; il faut satis- « faire la gloire pour aller à l'amour, et pour être diccgne de vous. Je m'imagine donc que je vais vous « conquérir. Mais, hélas ! l'amour ne se mérite point. « Je vais m'abandonner à une douleur digne de votre « absence et de mon cœur. Songez, mademoiselle, que « je suis sans vous ; en voilà assez pour mériter votre « pitié. Je sacrifierais nia vie à mes malheurs, si je ne « savais qu'elle vous est consacrée, et que j'en dois « compte à l'amour. ».

« Timandre me fit une peinture très-vive de l'état où était le prince ; j'en fus touchée. J'étais agitée d' une infinité de mouvements 5 je croyais lui devoir beaucoup ; je craignais, j'espérais, je désirais même. Tous ces mouvements n'étaient pas bien démêlés dans mon âme. Jetais flattée de l'amour du prince ; mats on me faisait trop sentir la distance qu'il y avait de lui à moi : ma fierté en était soulevée ; et quand mort amourpropre prenait la balance potlr peser nos mérites, je ne me trouvais pas si loin de lui. J'étais capable de renoncer à un établissement qu'on me faisait trop acheter ; mais quand je le voulais faire, l'amour du prince et sa douleur m'arrêtaient; il me faisait un sacrifice de sa grandeur, et je lui en faisais un de ma fierté.

« Il ne fut pas longtemps à Tannée sans montrer sa valeur. Il joignait à son courage un grand sens et beaucoup de prudence ; niais la prudence restait dans sa tête, et n'avait pas passé jusqu'à son cœur. Ses lectures et ses réflexions lui tenaient lieu d'expérience, ce qui faisait croire qu'il serait un jour un grand général.

« Il se donna , peu de temps après son arrivée , une grande bataille'. Les ennemis s'étant trouvés pressés dans le poste qu'ils occupaient , et craignant d'être attaqués dans leurs retranchements, se résolurent, à nous prévenir. Ils se mirent en état de donner bataille, et nous attaquèrent, quand, par la situation où ils étaient, on aurait cru qu'ils ne devaient être que sur la défensive. Ils attaquèrent en gens désespérés qui voulaient vendre chèrement leur vie, et la vie-

toire demeura quelque tcmpfr incertaine , quand l'aile gauche, que mon père Commandait, allait plier. Le prince, qui était à la tête de l'infanterie, vola à son secours. 11 le trouva blessé, abattu sous son cheval, et tous ceux qui étaient auprès de lui ou morts ou fuyants. Il courut à mon père, le fit relever, lui fit .donner un cheval qu'on tenait en réserve, prit un mouchoir pour bander sa plaie ; et ralliant ses troupes, chargea les ennemis, les mit en déroute, et obtint une victoire complète. Ils laissèrent leur artillerie, leurs équipages, et Ton fit beaucoup de prisonniers.

«Mon père sentit son mal quand il fut hors de la chaleur du comb£t; on le mena dans sa tente, et les chirurgiens, après avoir visité sa blessure, la trouvèrent très-considérable. •

«Son premier soin fut de s'informer de celui à qui il devait la vie, On lui dit que, c'était au prince. «Faut-il tant lui devoir ! » s'écrîà-t-il.

«Dans toute sa maladie, le prince ne cessa point de lui rendre des soins ; il fit chercher les meilleurs chirurgiens, le' fit servir par «les officiers de sa maison , et lui offrit plusieurs fois de l'argent , qu'il ne prit point.

«J'appris la blessure de mon père ; on me fit savoir que je devais sa vie au prince^ et tous les soins qu'il ljii avait donnés pendant sa maladie. Comme je tenais à mon père par un respect et un attachement infinis, je crus que, sans blesser la bienséance, je pouvais faire des remerciements au prince. Sans consulter personne, je lui écrivis la lettre qui suit :

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« 4e ne croîs pas blesser les bienséances, monsieur, « quand je vous marquerai la reconnaissance que je « vous ai d'avoir conservé une vie aussi précieuse que « m'est celle d'un père que j'honore au delà de touje «expression. Ah! faut-il que l'estime, la reconnaisse sanee et les sentiments naturels viennent forcer un <* coeur qui n'aurait voulu se rendre qu'à son goût et «à votre tendresse 1 La renommée, monsieur, ne « parle plus que de vous. Dois-je n'en remercier que « Ja gloire, et n'en devrai-je rien à l'amour? »

« J'appréhendai longtemps pour la vie de mon père; mais enfin, on espéra sa guérison. Il se fit mener à une maison de campagne : j'allai l'y trouver, et donner mes soins à une santé qui m'était si précieuse.

« Le prince revint chargé de gloire ; il venait souvent avec amitié voir mon père, et je le retrouvai avec les mêmes sentiments qu'il avait en me quittant. Je lui parlai des obligations que je lui avais, et de ma reconnaissance; ce terme le blessait ; «Je ne veux rien devoir qu'à votre cœur, me disait-il. La délicatesse est un présent de l'amour qui assaisonne, ses plaisirs, quoiqu'elle nous prépare souvent bien des peines. Que deviendrai^ si, avec des sentiments si naturels, aussi vife et aussi forts que les miens, vous n'y répondez pas, et que je ne puisse vous inspirer que de la reconnaissance ?— -Je ne puis m'en permettre d'autres», lui répondis-je.

«On parla delà paix, et le prince, tout jeune qu'il était, tenait un si haut rang, qu'il Ait appelé dans tous les conseils* La paix générale (ut conclue. Il eut une

grande attention à faire entrer mon père dans le traité : il y eut une amnistie générale, et un article pour notre maison, par lequel on devait nous rendre nos terres, les charges de mon père, et il était maître d'y rentrer, ou l'on devait lui rendre l'équivalent.

«La santé de mon père revenait avec le plaisir de voir sa maison florissante. La paix donna une joie universelle, et Ton ne pensa à la cour qu'à la célébrer par des fêtes et des plaisirs.

a Mon père quitta enfin la campagne ; il prit une maison à la ville et un train digne de sa naissance. Comme je n'étais plus dans l'enfance , il me garda auprès de lui, et il se contenta de prier une de ses amies, qui avait perdu son mari et sa fortune, de vouloir bien venir loger avec lui ; il la pria d'avoir quelque inspection sur ma conduite ; elle s'appelait Éléonor, et il m'ordonna de lui obéir comme à ma mère. Cette dame avait beaucoup d'esprit; elle savait le monde, et je ne faisais aucun pas sans ejle.

a Peu de temps après, on me présenta à la reine. Elle me reçut avec beaucoup de bonté, me traita avec distinction , et me dit sur ma figure des choses trèsflatteuses.

« L'hiver se passa en fêtes. La reine était jeune et les plaisirs étaient de son goût. Il n'y eut point d'assemblée dont elle n'eût la bonté de me mettre, et j'y parus avec assez de succès. Le prince Camille était aussi de tous les bals ; il dansait parfaitement bien ; sa figure était au-dessus de celle de tous les seigneurs de la cour, et il semblait que la gloire qu'il s'était acquise à la dernière campagne répandit un nouveau

lustre sur sa personne. J'avais le plaisir de l'entendre louer, et il avait celui de savoir que Ton applaudissait à son choix. Quelquefois même, quand nous dansions ensemble, on entendait un secret murmure derrière nous, et tout le monde convenait que nous étions faits l'un pour l'autre.

« La pri ncesse Valérie souffrit impatiemment les succès que j'avais à la cour, et les bontés de la reine, mais plus que tout cela les empressements du prince. Elle tomba dans une mélancolie si profonde, que j'eus pitié de son état. Sa passion était peinte dans ses yeux; une langueur secrète était répandue sur toute sa personne ; la tristesse empêchait les progrès de sa beauté-; et si la nature la fit pour être belle, l'amour en avait ordonné autrement. Elle avait de beaux traits, mais la maigreur et la pâleur leur dérobaient tous leurs agréments.

' « Elle se consolait avec une jeune parente qui était auprès d'elle, et qui avait sa confiance. Un jour, comme j'allais me promener dans les jardins du palais avec Éléonor, nous aperçûmes la princesse avec sa confidente qui entrait dans un bois sombre. Je dis à mon amie, Suivons la princesse Valérie. Nous allâmes sur ses pas, et nous entrâmes dans une contre-allée qui répondait à celle où elle était assise. On parlait avec vivacité, a Que voulez-vous, disait-elle, que je devienne ? Je ne vis que pour lui, et je n'en serai jamais aimée.— Pardonnez-lui cette légèreté, madame, dit la confidente, il reviendra à vous. — Vous voulez que je lui pardonne, reprit-elle, et vous appelez une légèreté une passion naturelle et dont il ne peut se défendre

2& LA FSWMF,

car i! sacrifie à son amour sa fortune, sa glaire et tout ce qu'il doit à une mère aussi estimable. Mon cœur kii a 60*1 vent prêté des excuses : on pardonne longtemps, -lorsque l'on aime; mais vous ne le voyez pas avec des yeux aussi intéressés que les miens. Quelle insensibilité n'eut-il point pour mes malheurs! il y a un avilissement à sentir et à souffrir pour qui ne sent rien pour nous. le ne puis soutenir les tourments de mon cœur et les reproches de ma fierté; il faut l'apaiser, et prendre un parti digne de moi.— Et quel est-il ce parti, madame ? demanda sa parente. — De me retirer delà courpour toujours, répliqua-t-elle. » Maiselle ne put achever ; un torrent de larmes interrompit son discours. «Quel dessein! lui dit sa confidente! Parce qu'A est coupable, vous vous en punissez ( » La nuit approchant, elles se retirèrent.

«Je fus si vivement touchée du malheur delaprin* cesse, que mon amie en fut étonnée. « À-t-on de lasen-' sibilité pour tes maux d'une ri vale? me dit-elle.— Je ne l'ai jamais crainte, répondis-je; je n'ai rien eu à disputer avec elle, et je ne jouis point par conséquent du plaisir du triomphe. Le cœur du prince s'est offert à moi, sans l'avoir ni désiré ni demandé; comme elle ne me donné ni crainte ni défiance, je ne puis la haïr; je suis humaine, et j'ai pitié de son état. »

« En arrivant chez mon père, je trouvai un gentilhomme de la chambre de ta ijne , qui me dit de sa part qu'elle me mettait d'une fête que le roi donnait pour le mariage de la princesse Orimante, parente de la reine ; que si je n'avais pas assez de pierreries, elle m'en enverrait; et if me demanda ce que je seubai-

tais. Je lui dis que j'avais un habit de velours vert brodé d'or, et que si je pouvais avoir une garniture de rubis, cela me conviendrait fort. Je me retirai pour mettre ordre à ma parure ; et afin de plaire à la reine, j'y donnai plus d'attention.

«Le jour destiné à une fête si magnifique fut rempli de tous les plaisirs. L'après-dînée il y eut une comédie qui fut suivie d'un souper superbe ; jamais on ne vit de fête plus galante. lia princesse Orimante y parut charmante ; et quoiqu'elle ne soit pas une beauté dans les formes, elle a une si grande jeunesse, tant d'éclat, et de si belles couleurs, qu'elle a droit d'en défaire de plus belles.

«Gomme le bal était un peu avancé, il y eut un grand bruit à la porte, et tout le monde fit attention à ce que c'était. Le duc dé Praxède arrivait de l'armée; on ne l'attendait pas : il avait fait une campagne très-brillante, et ayant battu les ennemis, il parut avec un air de confiance, paré de sa valeur et de sa bonne mine. Je ne l'avais jamais vu; je lui étais aussi inconnue, et j'entendis qu'il dit, en me regardant, des choses trèsflatteuses. Ses discours, ses regards et le son de sa voix jetèrent dans mon âme un trouble que je n'avais jamais senti. Le prince et lui avaient eu quelques démêlés ensemble; ils couraient l'un et l'autre la même carrière ; ils étaient rivaux de gloire et de mérite : c'est pourquoi on les avait séparés, et l'on n'avait pas voulu qu'ils servissent dans la même armée.

«La princesse Orimante le prit à danser dès qu'il arriva; il me prit ensuite; j'en fus troublée, et si je n'avais craint, je l'aurais refusé.

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« Pendant le bal, ses yeux se tournèrent toujours sur moi ; je détournai les miens, et lui refusai mes regards, comme une faveur qui ne lui appartenait pas. Il me pria plusieurs fois à danser; et cela Ait si marqué, que Ton crut qu'il voulait déplaire au prince. Vous jugez bien que je n'étais pas de moitié; aussi le bal était-il fini à peiné, que je me sauvai pour aller cbez moi , et le prince quitta pour me donner la main.

«Vos grâces, me dit-il, font leur effet surtout le monde, mademoiselle, et le duc est du nombre de vos conquêtes. — L'affectation qu'il a eue à me prendre à danser et à me regarder m'a fait beaucoup de peine, lui répondis-je. — Pourquoi, reprit-il, mademoiselle? Tant d'attention à ne jamais l'envisager marque que vous avez craint vos regards et les siens. Quand on ne sent rien, on est simple ; et trop faire dans de certaines occasions, fait voir qu'on ne fait pas toujours tout ce qu'on doit. — Mais je ne l'ai jamais vu, lui dis-je; quelle querelle me faites-vous? — Il vous a vue, et vous étiez plus belle aujourd'hui qu'à votre ordinaire, répliqua-t-il : il vous aime. Quand même vous ne seriez pas coupable, c'est assez pour me rendre malheureux . »

« Depuis ce temps, le prince eut pour moi une attention blessante : le duc me suivait partout, et je le trouvais toujours sous mes yeux, dans tous les lieux publics. Le prince était instruit de toutes ses démarches : il devint chagrin et soupçonneux; et quoiqu'il ne pût rien m'imputer, cependant il n'était pas content de moi. Il trouvait que le duc était bien insolent de penser à une personne à qui il était attaché depuis longtemps. De mon côté, je crus qu'il ne voulait que cha-

griiier le prince et l'alarmer, et que, si je n'était pas à l'usage de son cœur, j'étais au moins à celui de sa vanité. Une pareille idée me déplaisait fort, et je l'évitais avec soin. Le prince même le remarquait, le m'en expliquai un jour avec lui, et je lui dis : aie ne puis croire que j'aie part à votre tristesse ; si cela était, vous seriez bien injuste.— Vous ne paraissez pasétre de moitié avec le duc, me répondit-il; vous le fuyez, vous avez même plus d'attention pour moi que vous n'en avez jamais eu; cependant vous êtes coupable, et vous Têtes sans le savoir : vous voulez réparer le tort que vous me faites par des soins.— Quel est donc mon crime? lui dis-je. — Vous aimez le duc, me réponditil; vous l'aimez, mademoiselle, et c'est moi qui vous l'apprends. Je vais vous paraître bizarre , ridicule, et justifier tous vos torts : je vous donne des armescontre moi, et vous en userez : je vois et je sens tous mes malheurs, mais j'y suis forcé.» Son discours fut suivi de beaucoup de larmes, et il me quitta en me disant qu'il voulait me cacher son désordre et son désespoir.

« Je restai plus troublée que je ne puis vous le dire : je me fuyais moi-même ; et je n'avais pas encore osé convenir quelle était la cause de mes agitations et de mes divers mouvements, lorsque, m'étant jetée sur uiî lit de repos, Éléonor entra dans ma chambre.

«Je fussurprise et honteuse qu'elle fût témoin de mon désordre, « Remettez-vous, me dit-elle.Vous voulez me cacher votre trouble et vos sentiments, vous avez tort. Ne me regardez point comme une personne sévère qui veuille condamner tous vos mouvements, mais comme une amie sur laquelle vous pouvez compter,

capable de vous consoler et de vous conduire dans la situation la plus délicate de votre vie. Ne croyez pas que je vous fasse un crime d'un sentiment : un cœur peut être sensible et innocent; et pour vous donner de la confiance par mon exemple , je veux vous faire l'histoire du mien.» Elles'arréta, et parut se repentir de sa confiance ; mais je la pressai avec tant de tendresse, qu'elle continua.

aJe connaisl'amour, me dit-elle, etje n'ai que trop payé le tribut que nous devons à ce dieu. Vous savez les malheurs de ma maison, et comme, à peu près dans le même temps, je perdis mon mari et mon frère. L'un était le soutien de ma famille, et l'autre en était l'espérance. Mon frère fut pris les armes à la main contre son roi, et porta sa tète sur un échafaud. Peu de temps après, mon mari perdit la vie dans une bataille qu'il gagna contre les ennemis de l'État. Ainsi, dans un moment je perdis tout, et les biens présents, et les espérances à venir : je fus réduite à regretter un mari en place et très-estimable, et à solliciter pour l'honneur et la vie de mon frère. Il perdit l'un et l'autre, et ses biens furent confisqués; de sorte que je restai sans aucune fortune. Les idées de grandeur disparurent en un moment : tous les agréments qui sont à la suite des grands établissements s'évanouirent : je restai seule, sans bien et sans appui ; et ma seule espérance, c'était qu'ayant été l'objet de la mauvaise fortune, je serais au moins oubliée par l'amour : mais tous deux se réunirent pour me persécuter. Dispensez-moi, mademoiselle, oontinua-t-elle, de vous en dirç davantage,

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«Quoique ce qu'elle me ditme soit iret-présent, étant sensible à la marque de confiance qu'elle me donna (ce qu'elle fit en habile personne, pour se rendre maîtresse de mon cœur et de mon secret), comme elle vous est inconnue, mesdames, cela vous intéresserait peu : ainsi je laisse là son histoire. — Non , lui dimes-nous , nous vous prions de nous instruire des aventures d'Éléonor.» Et alors elle poursuivit.

«On aime à savoir les faiblesses des personnes estimables, nous espérons de leur ressembler par quelque endroit : si leurs qualités éminentes nous abaissent, leur faiblesse les rapproche de nous, cela nous console; et il m'était trop important de trouver une amie dans une personne qu'on m'avait donnée pour veiller sur ma conduite. La confiance qu'elle allait avoir en moi me répondait d'elle ; et j'étais dans ces moments où le secret pèse tant à un cœur : je voulais lui parier de ce que je sentais, et j'étais trop heureuse de trouver en elle non-seulement des conseils, mais de ces faiblesses aimables qui nous rendent plus indulgents pour celles d'autrui. Je la pressai donc de m'en dire davantage.

«Vous voulez, me dit-elle, jouir de mon secret dans toute son étendue : je crains bien qu'un pareil récit ne rouvre toutes mes plaies, et ne donne à ma passion un nouveau degré de vivacité : néanmoins j'y consens. Mes sentiments étant le seul plaisir qui me reste, laissons-les aller leur cours. Ils sont d'une nature toute uouvelle, ma chère amie. On donne, dans le Tasse, pour modèle de délicatesse, les sentiments d^Olinde ; il dit qu'il désire beaucoup, qu'il espère peu, et qu'il

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ne demande rien. Pour moi, je n'espère, ne désire ni ne demande ; ma passion n'est appuyée sur rien : elle subsiste, se nourrit et s'accroît toute seule ; et il y a un temps infini que je suis occupée d'un sentiment unique en son espèce.

«Je vis il y a quelques années, chez une de mes amies, le comte *** ; dispensez-moi de vous dire son nom. Il me parut d'une figure aimable : mais avec beaucoup d'esprit, on a moins besoin de figure. 11 me rendit d'abord plus attentive ( c'est beaucoup faire que de me le rendre), et je continuai à le voir chez mon amie et chez moi.

a J'avais dans ce temps-là un ami qui s'intéressait à moi par le cœur : il avait pensé m'épouser; mais ma famille ayant disposé de ma liberté en faveur de mon mari , il en eut une douleur au-dessus de toute expression. 11 avait pour moi un de ces goûts d'étoile ; il ne pouvait se résoudre à m'abandonner, et il amusa sa douleur par l'idée de croire que mon cœur ne s'était pas donné avec ma main. L'estime et le respect qu'il avait pour moi avaient arrêté et retenu ses sentiments; mais il veillait sur les miens, et me disait tous les jours que si j'en disposais pour quelque autre, il en mourrait de douleur.

oïl remarqua bientôt que l'attention que j'avais pour le comte se tournait en tendresse : mes yeux me décélèrent et révélèrent mon secret; il m'en fit des reproches dont je fus très-blèsséc.

tf Tout cela échappait à l'intéressé. Il me parut cependant avoir de légers sentiments pour moi; et je me préparais, s/jl me les montrait, à les rejeter. Il a été

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bien vengé de mes vains projets. S'il a eu des sentiments, ils se sont arrêtés , et les miens ont eu leurs progrès. Je fus très-longtemps sans convenir avec moi-même de ce que je sentais. Quel art le cœur n'at-il point, dans ces commencements, pour cacher son penchant et ne pas alarmer la raison et la pudeur ! C'est un simple amusement : c'est l'esprit qui nous louche : enfin , jusqu'à ce que l'amour se soit rendu le maître, il est presque toujours ignoré. 11 ne fut pas longtemps sans se faire sentir à moi avec tout son pouvoir, et le trouble où je me trouvais quand le comte venait chez moi ne m'annonça que trop ma défaite.

« Dans ce temps-là je fus accablée de tous mes malheurs, et je perdis, comme je vous l'ai dit , mon mari et mon frère. Ce fut la disgrâce du monde la plus complète et la mieux sentie. Mon amie, qui venait souvent pour me consoler, amenait le comte avec elle, dans le temps que je ne voyais personne ; et je m'aperçus, à la honte de ma douleur, que lui seul la suspendait.

«Je me trouvai dans lasuite accablée d'aflaîres : ma maison perdue, mon frère qui périssait avec les apparences du crime et de la révolte, qui n'avait que moi pour le secourir, et pour sauver ce que je pouvais du débris de notre maison. J'espérais que tant de peines useraient au moins le sentiment que j'avais dans le cœur; maïs il fut toujours respecté par mes malheurs.

«Après bien des années de persécutions, le temps fit, sans le secours de ma raison, ce qu'elle n'avait pu

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faire ; car il faut convenir, à la honte de notre douleur, qu'elle n'est pas éternelle. Enfin, ayant tiré tout le parti que je pus de ma mauvaise fortune, je crus jouir de quelque calme ; mais j'avais perdu le repos du cœur; et dès que je fus rendue à moi-même, je me trouvai livrée à l'amour. La vie dissipée avait pris sur ses droits ; mais il s'en est bien vengé : je ne pouvais plus ignorer mon état : il fallut en convenir, et compter avec moi-même.

«La plupart des femmes, sans plan et sans dessein, se laissent entraîner au sentiment qui leur plaît. Pour moi, j'examinai ce qu'il y avait à faire ; et après avoir réfléchi sur le caractère du comte et le mien, je trouvai que je n'avais qu'à le fuir. Et pour vous montrer que mon dessein était appuyé sur des connaissances, je vais vous faire son portrait. Mais non, je ne suis pas en état de vous le peindre; l'amour conduirait le pinceau, et je ne pourrais consentir qu'il manquât quelque mérite à ce que j'aime. »

« Je lui dis : Gomment est-il possible qu'avec une aussi grande passion dans le cœur, vous n'ayez rien fait; ou pour lui en inspirer, ou pour lui en montrer?— Je vais vous répondre, me dit-elle.

« Je suis née avec un cœur fort sensible, mais en même temps avec beaucoup de gloire. L'un ne peut s'oublier qu'aux dépens de l'autre. Pour me rendre heureuse, il faudrait les accorder tous deux, ce qui est difficile; et je me trouve encore plus malheureuse quand ma gloire se plaint que quand mon cœur souffre. J'ai donc pris le parti de la contenter. Si j'avais montré mes sentiments, et qu'ils eussent été négligés,

je serais morte de douleur : voilà pourquoi je le fuyais. J'étaissûre de ma bouche, mais je craignais mes yeux, et en évitant ses regards , je les cherchais toujours. Quel trouble ne jetait-il point dans mon âme quand je le voyais ! 11 y a toujours entre lui et moi, ma tendresse et ma gloire. Lune me porte vers lui, et l'autre me retient ; et ces divers mouvements me donnent un embarras et une timidité que je crains qui ne m'accusent. Il n'y a cependant aucun instant dans ma vie où mon cœur ne me le demande, et où je ne le refuse à son empressement. Mes sentiments sont aussi vifs que s'ils étaient nouveaux, et un redoublement de tendresse use quelquefois la provision de courage que j'avais amassé à force de réflexion. Je pense à lui sans interruption : il est toujours entre tous les objets et moi : je ne forme aucun projet que je ne Taie en vue : je crois que son estime doit être le prix de tout ce que je fais de bien; et je fais encore plus grand cas d'elle que de tous lés sentiments les plus tendres que je pourrais lui supposer. Je me suis imposé la conduite du monde la plus sévère : je me suis défendu tous les plaisirs de l'imagination : mais surtout je me suis promis de le fuir, et je me tiens parole.

«Un seul cœur n'est pointfait pour tant de violence ; et un ami, que je voyais souvent, me voyant triste et rêveuse, arracha «mon secret. Cet aveu coûta autant à ma pudeur que si c'avait été celui d'un crime. 11 voulut rassurer ma timidité , et me dit : « Pensez yous que l'on doive autant de fidélité à cet honneur imposé par l'usage, qu'à l'honneur de la probité? Croyez-moi, le monde est traitante ; vous ne lui de-

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ve« que des dehors de bienséance, et il ne vous en demande pas davantage.— Je ne pense point comme vous, lui dis-je : je n'ai point vu de femme avoir rejeté tout à fait le préjugé de l'honneur, et qui valût quelque chose. Mais- d'ailleurs, je me respecte plus que le monde; j'ai besoin de ma propre estime , et le témoignage de ma conscience m'est plus nécessaire que les suffrages du public. — Mais voulez-vous, me dit-il, être lavictimed'un sentiment? il faut vous en rendre maltresse, ou y céder. — Si mon cœur avait su m'obéir, il y a longtemps que j'en serais quitte, répliquai- je ; mais je n'en puis rien obtenir ; à peine puis-je me pardonner de sentir , et c'est vous qui m'avez rappelé l'attention que je me dois.

« Mais, après tout, les goûts ne dépendent pas de nous, mademoiselle : ils entrent dans notre cœur sans nous en demander permission : les passions nous prennent et nous gardent tant qu'il leur plaft, et nous ne sommes coupables que de l'usage que nous en savons faire. Que n'ai-je point fait pour me l'arracher du cœur! je voulus quitter mon pays et passer dans une cour étrangère : je crus que le changement de lieux et d'objets pourrait déranger mes idées; mais l'amour, plus diligent que moi, vola et me rattrapa sur la route. Voyant que mes soins étaient inutiles, et mes affaires me rappelant daps ma patrie , je revins. J'essayai de me donner du goût pour quelques personnes qui s'étaient attachéesàmoi ; espérant d'affaiblir un sentiment par un autre, afin d'échapper à tous les deux. Mais hélas 1 j'ai tout sacrifié à mon idée, et je lui garde une fidélité à toute épreuve. Il est éton-

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nant ce que j'ai fait de cette idée t je lai personnalisée de manière que je suis en société avec elle ; nous avons nos querelles el nos raccommodements: d'autres fois je suis plus en paix, et ma mélancolie étant plus douce, je ne la changerais pas pour les plus grands plaisirs. II n'appartient qu'à l'amour de nous donner des tristesses dont on le remercie. J'ai les idées si vives, qu'il y a des moments où je le crois auprès de moi ; et mon amour use l'espace qui nous sépare.

«Savez-vousce qui m'a conduite à cet excès de passion? C'est l'extrême rigueur que j'ai eue pour moimême. Ce ne sont pas ceux qui cèdent qui aiment le plus, ce sont ceux qui résistent. Tout ce que vous refusez aux sens tourne au profit de la tendresse. J'étais livrée aux exagérations de mon esprit ; et comme il est rare que la possession fournisse tous les agréments que lut prêtent nos désirs, j'ai aimé, non pas selon le mérite que j'avais trouvé , mais selon celui que j'ai imaginé.

« J'appris dansce temps-là qu'il avait un engagement, et ce fut un redoublement de douleur pour moi. Mes sentiments me donnaient des droits sur les siens, à ce qu'il me semblait : quand on aime fiien on veut être aimée, et l'on se croit toujours digne de l'être. Je fus aussi blessée de Son engagement que s'il m'avait fait une infidélité , et sa passion pour une autre mit une barrière entre lui et moi. D'un engagement 11 passée un autre. Cela me fit croire qu'il était léger, que l'amour n'était pour lui ni sérieux ni respecté; et je compris que j'étais destinée au pénible exercice d'ef. f*0»r de mon cœur un aentiment qui y était proton-

dément gravé. Je dis cent fois le jour que je veux l'oublier, et je le dis pour y penser davantage. Que faire de tout l'amour que j'ai dans mon cœur? Les amantes se guérissent souvent à force de réflexions : les miennes me rendent plus malade , et ma raison ne m'aide point contre ma passion.

< Mais c'est trop, mademoiselle, vous entretenir de ce que je sens. Que penserez-vous de moi? Quelle impression vous font mes égarements? »

«C'est une chose bien consolante, madame, lui répondisse, qu'une personne aussi estimable que vous tienne à nous par quelque faiblesse. »

« Après cela, permettez-moi, mademoiselle, me ditelle, de faire ma charge (car il faut bien quelquefois la faire), en vous priant de faire réflexion que je ne suis point tombée dans les grands malheurs de l'amour, et que j'ai pourtant été infiniment malheureuse. Avec une conduite assez estimable, que me reste-t-il? Je n'ai eu que moi pour témoin de tant de peines et de combats : tout est perdu dans l!amour ; outre que le cœur n'est jamais tranquille , dès qu'il s'est vu agité de cette passion. Que la vertu est aimable et désirable, quand ce ne serait que par rapport à notre repos ! Dans les passions les plus heureuses, supputez, s'il est possible, toutes les alarmes, les troubles, les craintes et les jalousies : mettez à part toutes ces choses, ej; laissez à l'amour ce qu'il y a de joies pures : qu'il lui en restera peu ! Cependant, pour l'ombre* de quelques plaisirs, on se gâte le goût, et Ton perd celui des vrais biens pour toute sa vie. Pardonnez-moi, mademoiselle, ce petit traitde morale. Si après mètre mon-

EtMtTK. fcflK

tréeà vous comme j'ai fait, je me suis Mêle droit de donner des avis, j'espère regagner par la confiance d'autres droits sur votre cœur, et me faire croire comme une amie non suspecte, »

0 J'allais en liberté lui parler de ma situation : mais on vint nous dire de la part de mon père, qu'il nous demandait. Je fus le trouver. Il me dit d'un ton sec et tâché : « Qu'avez-vous donc fait au prince Camille ? Madame sa mère vient de me dire qu'il est dans un chagrin horrible; et l'on s'en prend à vous. 11 est bien triste, mVt-elle dit , de souffrir avec tant de peine la passion que mon fils a pour mademoiselle votre fille, et que cette passion ne serve qu'à le rendre malheureux. Je vous crois trop de mes amis pour ne pas m'aider à rompre un engagement qui ne me convient pas ; et vous êtes trop honnête homme pour ne pas penser plutôt à remplir les devoirs de la reconnaissance, qu'à travailler à l'agrandissement de votre maison , aux dépens de l'amitié que vous me devez. Ainsi, puisque mademoiselle votre fille nous aide par ses mauvais traitements pour mon fHs, achevons de rompre des liaisons que nous n'oserions jamais attaquer sans son secours ; et pour cet effet, je vous prie de la mener, ou de la faire aller à la campagne. Je lui ai répondu que je la priais d'être persuadée que mes plus chers intérêts étaient les siens ; que je n'avais rien de plus pressé que de lui plaire, et que j'allais vous faire partir. Préparez - vous donc, mademoiselle, me dit-il, à vous en aller dans ma terre dans deux jours. La fidélité et la reconnaissance que je dois A la princesse m'empêchent de vous parler en

père irrité, et j'aime mieux la servir que vous. Rien n'approche, dit-il en se tournant vers Éléonor qui m'avait suivie, de l'ingratitude de ma fille à l'égard d'un prince aimable, qui a pour elle une grande passion, qui sacrifie de grands établissements à son amour, et qui soutient notre maison qui allait périr. Quand la princesse sa mère, qui a de l'indulgence pour lui , et par bonté pour moi, allait donner un consentement qui lui coûte tant, c'est elle qui met obstacle à une affaire qu'elle devrait acheter de la moitié de sa vie. Ah I je sens que malgré moi ma colère reprend ses droits, qu'elle va éclater : ôtez-vous, et ne vous montrez jamais devant moi. » J'aurais voulu répondre ; mais il était trop irrité, et je trouvai que le meilleur parti était de me retirer dans ma chambre. Éléonor resta quelque temps avec lui pour l'apaiser ; mais sa colère éclata tellement contre moi, et elle était si forte, qu'elle aurait eu de la peine à lui dire quelque chose pour le calmer.

« Dans ce moment le prince entra chez mon père, et le trouvant si agité, il lui en demanda la raison. « Ma fille a le malheur de vous déplaire, lui dit mon père ; je ne saurais trop la punir, et je viens de lui ordonner de se retirer à la campagne. » Le prince se jeta à ses pieds pour lui demander en gr^ce que je ne partisse pas. « Je l'ai trop promis à la princesse, disait mon père, et je ne puis me dédire. » Le prince l'assura que je n'étais point coupable, « Est- ce aux pères et aux mères, lui dit-il, d'entrer dans la querelle des amants, qui n'est souvent fondée que sur leur délicatesse? C'est moi qui ai tort : l'amour n'est jamais

content, et il est souvent injuste. Mais au moins permettez-moi de voir mademoiselle votre fille. — Vous le pouvez, lui dit mon père. — Je vais prier ma mère, continua le prince, de vous demander de rompre ce cruel voyage. — Quand elle me l'ordonnerait, répliqua mon père , cela serait inutile. Madame votre mère croirait que je suis d'intelligence avec vous, et je dois plus à ma probité qu'à toute autre considération. »

« Éléonor, ayant vu le prince entrer dans le cabinet de mon père, s'était retirée : elle entendit pourtant une partie de leur conversation, et elle vint ensuite dans ma chambre, où elle me trouva dans un accablement que je ne puis vous exprimer. «Je suis au désespoir, lui dis-je, de la colère de mon père ; mais ce qui me lâche le plus, c'est qu'il a raison. Hélas I il n'y a qu'un moment que vous me parliez des malheurs de l'amour; aurais-je cruêtre destinée àen semrd'exempie ! » Elle me répéta ce que le prince avait dit à mon père ; mais sa générosité et ses vertus ne me rendaient que plus coupable et plus triste.

«Le prince entra dans ce moment dans ma chambre, et me trouva tout en larmes. » Quoique j'ignore la cause de vos pleurs, me dit-il, et que je n'ose me flatterqu'ils me regardent, vous êtes affligée, et cela suffit, mademoiselle, pour l'être avec vous. — Abandonnez, prince, lui dis-je, une infortunée qui met le trouble dans votre maison ; n'ajoutez point à mes malheurs votre constance : vous avez trop fait pour moi, et il est temps que vous songiez à vous, et à ce que vous devez à madame votre mère. — Pourquoi, mademoiselle, me répondit-il , vous charger du soin de nies

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devoirs ? Il ne vous sied plus d'être généreuse.-*- Mais quel ton prenez-vous, lui dis-je, et de quoi peut-on m'accuser ? — Je ne vous accuse de rien, reprit-il , et vous ne trouverez jamais en moi un persécuteur. Dans la querelle des amants , la délicatesse de celui qui manque nous venge toujours suffisamment : je n'en demande point d'autre ; mais au moins aidez-moi , mademoiselle, à ne vous point perdre. Je n'ai rien pu gagner sur monsieur votre père : voilà la première fois de ma vie que je l'ai vu irrité contre moi, et je mourrai de douleur si sa colère dure davantage. »

«Dans ce moment on vint me dire qu'un gentilhomme de la princesse Orimante me demandait. Je le fis entrer. II me dit que la princesse m'avait mise d'un partie de chasse qu'elle faisait le lendemain. Je priai Éléonor de savoir de mon père ce qu'il souhaitait que je fisse. 11 répondit : «Elle doit obéir à la princesse; puisqu'elle lui a fait l'honneur de la mettre d'une partie, elle doit y aller.» Je remerciai donc la princesse, et dis au gen* tilhomme que je lui obéirais.

a II fallut ensuite se préparer, songer à mes habits ; et je n'étais pas en des dispositions propres à la joie. Ce qu'il y a d'incommode à la cour, c'est qu'il faut avoir les sentiments du maître, ou faire tout comme si on les avait ; et souvent , sous des apparences de joie, on a le cœur déchiré.

a J'arrivai donc le lendemain très-abattue, et cachai mon changement, en disant que j'avais eu une migraine très-violente. C'était la chasse du monde la plus galante, et elle devait finir par une fête à une maison de plaisance. Les dames parurent très-bien à cheval

Mon père, qui n'avait rien négligé de tout ce qui forme le corps pour les grâces, m'avait fait apprendre à y monter : j'avais un habit bleu brodé d'or: je fus trouvée mieux qu'il ne convenait, et la princesse, qui était très-obligeante, me dit là-dessus les choses du monde les plus gracieuses. Les premières personnes que j'aperçus, cefurent le prince et le duc, qui faisaient leur cour très-régulièrement à la princesse. Mon embarras fut extrême : je ne savais où placer mes yeux : le prince m'observait, et cela redoublait mon trouble.

« Lâchasse enfin commença, et le duc fit si bien qu'il trouva le moyen de m' approcher. A son abord, je lui marquai une si grande peine de le voir, qu'il se retira très - respectueusement, en me disant: «Tenez-moi compte, mademoiselle, de tous les soins que je ne vous rends pas. »

«Après que la chasse fut finie, on se rendit à une maison de campagne qu'on trouva tout illuminée; et d'abord que l'on fut arrivé, les dames allèrent dans leurs appartements se rafraîchir et changer d'habit. En prenant un mouchoir, je trouvai dans ma poche une lettre, sans savoir qui l'y avait mise; et justement, pendant que je la lisais, le prince vint me voir dans ma chambre. Je la cachai brusquement; mais il s'aperçut de mon trouble, et me dit : « Je vois bien que je vous embarrasse, mademoiselle, et je me retire. » Le temps était venu que ma mauvaise fortune allait s'emparer de ma vie.

« Quand j'eus changé d'habit, il fallut descendre chez la princesse. Quelle peine de prendre un air riant, qiuwd on a le cœur navré ! Pans la conversation , je

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lui dis que j'allais à la campagne. Elle me demanda pourquoi ce voyage. «Mpnpère, lui fépondis-je, souhaite d'aller passer quelques semaines du printemps à sa maison » ; et je l'assurai que j'emportais tous les sentiments de reconnaissance que je devais à sa bonté. Elle me demanda encore si la terre était éloignée. Je ' lui dis qu'elle ne l'était que de deux ou trois lieues; et elle eut la complaisance de me promettre qu'elle m'y viendrait voir. Je reçus ces marques de distinction comme je devais. Le duc était présent quand je parlai de mon voyage, et il en parut triste; mais le prince ne se montra point de toute la soirée, ce qui augmenta mon chagrin. On joua : il y eut concert dans les appartements, et j'y suivis la princesse, parce que je trouvais plus mon compte avec la musique ; je n'avais qu'à sentir et me taire. L'on servit le souper : tout y fut magnifique, et il y eut un grand bal après.

« Le duc parut à cette fête d'une manière fort brillante , et le plus aimable du monde : aussi je vous avouerai que je me trouvais avec des sentiments tout nouveaux ; que je m'aperçus bien que c'étaient ceux que le prince me demandait depuis longtemps , et qui, jusque-là, m'avaient été inconnus. Quoique je fusse très-fâchée de ne le point voir, parce que cela me marquait qu'il était mécontent, cependant je ne pus m'empêcher de me sentir pour un moment plus à mon aise : mes regards et mes sentiments se trouvaient plus en liberté , et je vis avec douleur et avec joie dans les yeux du duc la plus grande passion du monde. Quand je dansais avec lui, on trouvait qu'il

dansait mieux qu'à son ordinaire, et la princesse nous fit recommencer quelques danses que nous exécutions mieux que les autres. Enfin il cherchait à plaire, et peut-être voyait-il bien qu'il plaisait.

a Le bal fini, j'allai très-vite dans mon appartement, et Éléonor, qui avait eu la bonté d'être toujours avec moi, vint m'y trouver. Je fis retirer mes- femmes en la voyant, a Vous payerez bien cher, me dit-elle» le moment de plaisir que vous venez d'avoir. » Je lui rendis compte de tout ce qui s'était passé ; mais elle le savait mieux que moi, m'ayant toujours observée. Je lui montrai la lettre que j'avais reçue; je lui dis que le prince m'avait surprise en la lisant, et qu'il se doutait, selon toute apparence, qu'elle venait du duc. « Je vous plains, dit-elle ; mais que faire à présent ? » Après avoir passé une partie de la nuit, agitée sur les différents partis que je pouvais prendre, le jour parut sans nous être déterminées à rien, et nous nous mimes au lit. -

« Le prince, dès le matin, alla trouver Eléonor. « 11 est indiscret, madame, lui dit-il, d'éveiller si matin une personne qui s'est couchée au jour. » 11 avait passé la nuit sur une terrasse qui était vis-à-vis de ma chambre , et avait vu jusqu'à quelle heure elle avait été avec moi : il savait , outre cela, tout ce qui s'était passé au bal , et y avait été déguisé. 11 montra à Éléonor une douleur vive et profonde, et lui dit qu'il m'avait surprise lisant une lettre, que j'avais cachée avec un trouble qui m'accusait. Elle fit ce qu'elle put pour le désabuser sur les idées qu'il a\ait de cette lettre. « Je ne cherche point à l'accuser, répondit-il ,

et je serais bien fâché d'avoir raison de le Taire. Hélas ! elle aurait pu tout entreprendre, sur la confiance que j'avais en elle. » Éléonor lui dit : « Mais de quoi vous plaignez-vous? Qu'a'-t-clle fait que les bienséances ne lui permettent? » Car pour la lettre, elle lui fit croire qu'il s'était trompé : on est bien crédule quand on aime. « Je ne puis, lui dit-il , appuyer mes soupçons ni mes chagrins sur rien de certain ; mais un pressentiment secret me trouble : je ne suis point rassuré par son amour; et je crois voir dans ses yeux, quand elle est devant le duc, ce qu'elle ne m'a jamais montré. » Elle fit tout ce qu'elle put pour le remettre. 11 la pria d'obtenir de mon père qu'il me pût voir à sa campagne, et rassura en la quittant que ses chagrins ni ses soupçons n'iraient jamais jusqu'à lui, qu'il ne voulait rien devoir à l'autorité paternelle, et qu'il ne voudrait pas de ma main, si le cœur ne la lui offrait pas.

« Le prince ayant obtenu de mon père la liberté de me voir, je partis sans avoir osé prendre congé de lui, et dans sa disgrâce.

« Je fus soulagée de me trouvera la campagne. C'était un très-beau château, mais qui n'était point bâti à la moderne; un grand parc, de beaux bois et de belles eaux. La nature paraissait partout à son aise, et l'art ne la gênait pas. Je crus que le calme qui était répandu dans ces lieux pourrait passer dans mon âme ; mais hélas ! les passions sont amies de la solitude ; elles s'augmentent et se fortifient dans le silence. Je me trouvais dans des dispositions qui m'étaient inconnues , dans un trouble et une agitation qui avaient pourtant un charme secret,

« Éléonor venait souvent me trouver pour m'arracher à mes rêveries, et me reprochait avec amitié que je la fuyais. « Je me fuis donc moi-même, lui disais-je; car vous êtes ma seule consolation : mais c'est que je n'ai pas assez de toutes mes heures pour donner à ce que je sens depuis quelques jours. — Vos réflexions , me disait-elle, seraient mieux employées à penser aux malheurs que vous prépare l'amour. Je sais que mes avis seront inutiles contre les charmes d'une passion naissante; mai§ quoique inutiles, je vous les dois : car pensez, mademoiselle, que vous manquez à ce qu'il y a de plus sacré , à vous-même , à monsieur votre père, mais, plus que tout cela, au plus aimable prince du monde , et à la passion la plus vraie et la mieux prouvée : pour qui? Pour ce que vous ne connaissez point, et qui fera sûrement le malheur de votre vie. Il ne faut pas croire, mademoiselle, que toutes les passions portent leurs excuses avec elles... » Nous fûmes interrompues dans ce moment, et nous nous séparâmes. Je voyais bien qu'elle avait raison ; mais sa raison et la mienne étaient impuissantes : elle me présageait des malheurs, et elle troublait ma vie sans me préserver de rien.

a Je ne sais par quel enchantement tout ce qui s'offrait à moi servait le duc. J'ignore s'il avait gagné quelqu'un de mes domestiques; mais tous les jours, et dans tous les lieux, je trouvais des marques de sa passion. Tantôt je trouvais une lettre sur ma toilette ; tantôt c'étaient des vers qui s'offraient à moi dans les bois et les endroits les plus reculés où j'aimais à me retirer. Voici la lettre dont je viens de parler. Je me fis

d'abord quelque scrupule de l'ouvrir ; et si j'avais pu la lui renvoyer toute fermée, je l'aurais fait: mais on ne refuse guère un plaisir qui s'offre et qui doit être ignoré. Je l'ouvris donc, et je trouvai ces mots :

«Je tremble, mademoiselle, de paraître devant vous, « et je crains de vous déplaire : cependant ce qui fait « mon crime doit être mon excuse. Ce que je vou- « drais que vous sussiez, c'est que vous m'avez appris « à aimer, sans savoir ce que vous m'avez appris. Oui, « quand vous ne jugeriez de vous que par la passion « que vous m'avez inspirée, il n'est pas possible que a vous ne connaissiez que vous êtes la plus adorable « personne du monde. Mais à force de sentir ce que « vous valez, mademoiselle, il me semble que je vous « éloigne de moi, et que j'ai pour vous une sorte d'àa mour et de respect, qui ne peut être inspiré que « par vous, et jamais senti que par moi. »

« Le lendemain, étant assise auprès d'une grande pièce d'eau, entourée de grands arbres très-épais, et sur un siège de gazon, où j'avais accoutumé de me mettre, je trouvai celle-ci :

« N'ayez point peur de moi, mademoiselle : les sen- « timents que vous m'avez inspirés ont toute la viva- « cité de la passion et toute l'innocence de la vertu : « j'ose m'en parer, et je crois qu'ils font tout mon mé- « rite. Que le désintéressement de ma tendresse me « la fasse pardonner, puisque la plus grande marque « d'amour qm? l'on puissç donner, c'est d'étrç plus

a pressé d'aimer que d'être aimé. Pour moi, ma pas- « sion me paye de la sentir : je respecte mes senti- « ments. Jugez donc, mademoiselle, si je puis man- « quer de vous respecter vous-même. »

« Un autre jour, dans un cabinet où j'étais accoutumée de me retirer, cette autre s'offrit à mes yeux- :

« Je passe les jours et les nuits, mademoiselle, au- « tour de vos murailles ; je né puis quitter les lieux « où vous êtes ; je ne sais par où vous aborder ; et « toutes les routes pour aller à vous me paraissent « difficiles. Tant mieux, mademoiselle, vous me sau- « rez gré du chemin que je trouverai. Je ne puis re- « tourner à la cour. Je n'ai pas la force de remplir « aucun devoir ; et il me semble que dans les endroits « où vous n'êtes pas , je tie dois rien qu'aux regrets «de votre absence. J'y chercherais encore moins le « plaisir : en est-il , mademoiselle, dans les lieux où « vous n'êtes plus? Je sens qu'il n'y en a pour moi « d'autre au monde que vous : l'amour a réuni en « vous tous mes devoirs, tous mes desseins et tous « mes plaisirs. Ne soulagerez-vous point par pitié , « mademoiselle, ce que je souffre par amour ? »

« Ainsi, tout me faisait souvenir et me parlait de ce que je ne pouvais oublier. Je crus aisément des vérités si douces, et qui étaient d'accord avec mes désirs. Peu à peu il s'accoutuma à m'entrenir de son amour ; il apprivoisait ma délicatesse et ma pudeur ; et moi je me permis et me pardonnai de l'aimer.

£7ti ! A FKJfMF

tf Quelque» jour* après que je fus arrivée à la campagne , la comtesse Emilie me vint voir : elle était amie de notre maison, et m'avait toujours marqué beaucoup d'amitié. Elle avait avec elle une fille trèsaimable, et qui me dit fort naïvement, après que nous eûmes fait connaissance : « Vous êtes seule ici, mademoiselle ; si vous voulez , je demeurerai quelques jours avec vous ; demandez-moi à ma mère , et je resterai. » Dans un autre temps cela m'aurait fait grand plaisir; mais j'étais si triste, et si occupée de mon amour, que quoique je voulusse quelquefois m'en distraire, j'y retombais toujours. D'autres fois, ma délicatesse me faisait croire que je me devais à mes sentiments, et que c'était leur faire une infidélité que de m'en éloigner. Cependant je ne pus honnête* ment lui refuser de la demander à madame sa mère : ainsi je le fis, et elle me l'accorda.

« Je la divertis le mieux qu'il me fut possible; nous avions Tune pour l'autre assez de confiance, néanmoins, elle ne me parlait pas et elle paraissait rêveuse et occupée. Je ne voulus pas lui faire sentir que je m'en apercevais, de peur de lui faire de la peine, ni la presser pour savoir ses dispositions, parce que j'étais bien aise que sa réserve pour moi me mit en droit d'en avoir pour elle. De plus, j'étais occupée, et j'avais de quoi penser ; elle restait assez souvent seule; j'en étais bien aise, et cela me laissait la liberté de l'être aussi.

« Je fus très-surprise un jour, en entrant dans son appartement, d'y trouver le duc ; et je crois qu'ils s'aperçurent tous deux de mon embarras. Je fus tentée

F.RMITF. 177

de toire une querelle à mon amie : mais je me retins , et je pensai que, a'ayantpas mon secret, elle n'était point dans son tort. Je ne pouvais pas empêcher qu'elle ne vit ses amis chez moi ; et le duo, qui n'était pas instruit de ce que je souffrais pour lui, ne croyait point me compromettre* en venant voir son amie. Ces raisons me calmèrent :je fis une visite très-courte, et j'allai aussitôt trouver Eléonor. Je lui dis que je venais de voir le duc dans l'appartement de mon amie , et la douleur que j'en avais ; que mon père et le prince croiraient que j'étais de moitié , et que je la priais de médire ce qu'il y avait, à faire. Elle me connaissait trop pour me soupçonner : ma timidité lui répondait de moi , et elle savait que je pouvais sentir, mais rien de plus : ainsi elle me dit qu'elle allait trouver mon père; qu'elle lui rendrait compte de tout ; qu'elle fe rait sur cela ce qu'il ordonnerait; mais qu'elle avait assez de confiance pour croire qu'il ne soupçonnerait rien.

« Cela arriva ainsi. Il fut persuadé que c'était un hasard, et que, ne pouvant chasser mon amie, qui était une fille de grande qualité, on ne pouvait pas non plus empêcher qu'elle ne reçût des visites dans son appartement ; mais qu'il priait Eléonor de me suivre toujours. Mon père et elle convinrent aussi qu'il Irait à sa terre, afin de dérober au monde la connaissance de ma disgrâce auprès de lui, et me sauver les conséquences qu'on aurait pu en tirer.

a Le retour d' Eléonor me donna un peu de calme pour ce qui regardait mon père; mais j'étais assurée que cela ne me sauverait rien auprès du prince, et

qu'il n'entendrait pas raison comme lui. En entrant dans ma chambre, je trouvai sur un Ut de repos une lettre. Il n'y avait guère de jours que je n'en reçusse. Je l'ouvris, je trouvai ce qui suit :

« Je ne me montre plus à la cour , mademoiselle , « par discrétion pour mon amour : je crois que ma « passion est écrite dans mes yeux, et qu'en me voyant ce on peut deviner que c'est vous que j'adore. Pour- « quoi faut-il me cacher de vous aimer? C'est le seul « mérite dont je voudrais me parer, que de savoir ce « que vous valez , et de vous respecter selon votre « prix. Ce que je sens, mademoiselle, n'est fait que « pouf être senti : je n'ai point de paroles pour l'ex- « primer. »

« J'évitais depuis d'aller dans l'appartement de pion amie; mais elle me cherchait avec plus d'empressement que jamais. « Vous me fuyez, me dit-elle un jour : vous avez deviné les sentiments du duc pour vous, et vous me croyez d'intelligence avec lui sur votre compte; mais faites-moi la justice de croire que, quoique le duc soit infiniment de mes amis, je ne sais point faire de personnage qui ne soit digne de vous et de moi. Mais où l'avez-vous connu? — Je ne l'ai jamais vu chez vous, lui dis-je. — Il y a longtemps qu'il est de mes amis, répondit-elle, et vous ne l'avez point vu parce qu'il était à l'armée. Je l'ai connu chez madame la marquise de *** : je vous dirai un jour l'histoire de notre amitié ; mais à présent vous me permettrez seulement de vous dire qu'il sent la passion la plus vive pour vous. Quel rôle voulez-vous que je

fasse en ceci? Cela vous ferait-il plaisir que je reçusse ses sentiments, et que je vous les rendisse? Dites-moi ce qui vous convient. Si cela ne vous platt pas, si son amour vous blesse, je ne le recevrai plus. » Elle en savait plus que moi ; elle voulait savoir les dispositions de mon âme, et l'on est fort porté à la confiance quand on aime : ce sont deux sentiments qui se suivent. D'ailleurs , elle me convenait mieux pour confidente qu'Eléonor; elle était plus près de moi, étant plus jeune ; ainsi je lui ouvris mon âme , et lui dis mon secret, avec serment qu'elle n'en dirait rien au duc. Elle me le promit, et je veux croire qu'elle m'a tenu parole. Je lui contai donc sans aucune réserve tout ce que je viens de vous rapporter : elle en fut surprise et touchée, et m'assura qu'elle ne ferait rien que ce que je voudrais.

a Le lendemain nous allâmes nous promener à une maison à quelque distance de la terre où j'étais. C'était un très-beau lieu. Pendant que nous étions sorties, le prince me vint chercher; mais on lui dit que je n'y étais pas. 11 croyait apparemment qu'à la campagne on devait toujours me trouver, et ne pouvait comprendre qu'ayant un parc aussi grand et aussi beau, on allât chercher de la promenade ailleurs. S'il avait pourtant voulu, H s'en serait éclairci : il pouvait demander à mes gens, on lui aurait dit où j'étais; mais sans s'informer de rien , il s'en retourna brusquement ; et le lendemain je reçus une lettre conçue en ces termes :

« L'amour nie conduisit hier dans vot^e solitude^

£tiO LA FEMME

a mademoiselle; mais vous avez trompé l'amour. Je

« n'y ai trouvé qu'un ennui affreux , et vous aviez « emmené avec vous tout ce qui peut y plaire. Ne « craignez pas que mes plaintes viennent y troubler « yos plaisirs* : je les respecte. Quoique je n'en puisse « goûter où vous n'êtes pas, goûtez-en beaucoup où a je ne suis point. »

Les témoignages d'amour blessent, dès qu'on n'est plus dans les dispositions d'y répondre.

a Le soir après souper nous allâmes nous promener seules. Mon amie me fit beaucoup de protestations d'amitié : elle me parla de tout ce que je lui avais confié avec attendrissement : notre conversation fut longue et touchante ; mais enfin il se fit tard, et il fallut nous retirer.

« Comme nous prenions le chemin du château , j'entendis du bruit, et je fus tr^s-surprise de me sentir arrêter par quelqu'un qui était à mes pieds. Je fis d'abord un grand cri, et j'entendis ensuite une voix que je connus bientôt pour être celle du duc. « M'ayez point de peur , me dit-il , mademoiselle, je ne suis point votre ennemi. — Et c'est l'être, lui répondis-je, que de me commettre si cruellement. — Non, mademoiselle, vous ne serez point commise, répliqua-t-il : personne ne peut savoir que je suis ici, et les bienséances me sont plus chères que ma passion : mais que voulez-vous que je fasse, mademoiselle , de tout l'amour que vous m'avez donné? » Je me tournai vers mon amie , et je lui dis : « Seriez-vous de moitié de cette trahison? — Non, mademoiselle, continud-t-il,

elle n'a nulle part à ce que je fais, et j'ai pris cette hardiesse dans l'innocence et dans la pureté de mes sentiments. » 11 se jeta ensuite de nouveau à mes pieds, et me dit les choses du monde les plus pas* sionnées. Je voulus échapper et appeler mon amie ; mais je ne fis rien de tout ce que je voulais faire : un sentiment inconnu, et qui était plus fort que moi, s'empara de mon âme , et mes jambes me refusèrent leur secours. Heureusement je ne pus lui parler , et je ne lui répondis que du cœur ; mais les yeux en auraient été interprètes, s'il avait pu les voir. Enfin, il me persuada sa passion. Que ne me dit-il point, et que ne me fit-il point sentir ! Mais mon amie me dit que le jour allait paraître, et qu'il fallait nous séparer. H me demanda la permission de revenir le lendemain : je n'eus pas la force de la lui refuser, et je me retirai dans un trouble et une agitation qui ne se peut comprendre.

« Je passai la nuit très-éveillée, et je n'ai jamais été occupée" de sentiments si différents; car la joie, la douleur, le plaisir, la crainte et les remords se succédaient l'un à l'autre , et agitaient mon âme ; de sorte que le jour parut sans que le sommeil s'offrît à moi.

« J'allai donc de grand matin chez mon amie, que je trouvai friste et rêveuse ; et comme je lui en demandai le sujet : « J'aurai bien de la peine à vous le dire, me répondit-elle ; mais je ne puis trahir la confiance que vous avez en moi, et je croirais manquer à ce que je \ous dois, si je ne vous instruisais pas des engagements du duc. — Quoi ! le duc aime ailleurs? m'écriai-je. -* peut-être n'aime-Hl plus, répliqua-h

282 LA FKMMK

elle : vous êtes capable d'effacer les plus grandes impressions : mais, écoutez-moi, si vous le pouvez ; je vais vous dire mon secret et le sien. — Serait-ce de vous qu'il est amoureux ? lui dis-je. — Non, réponditelle brusquement, calmez-vous, mademoiselle, et écoutez-moi ; car il faut que vous soyez instruite pour prendre le parti qui vous convient.

a II y a du temps que je connais le duc. Il me vint chercher avec empressement, et se fit présenter à moi par une de mes parentes. Je tus étonnée qu'un aussi jeune homme que lui, livré aux plaisirs vifs et bruyants, vint chercher une personne assez retirée, et qui pense plus à mener une vie raisonnable que diversifiée par les agréments et la joie. J'examinai donc quelles pouvaient être ses vues, et mon amour-propre me fit croire que, n'étant pas un mauvais parti du côté de la fortune, elles pouvaient me regarder. Mais je ne fus pas longtemps dans Terreur. Vous savez que je suis liée d'amitié avec madame de ***, qui est trèsàimable : je me doutai que son assiduité chez moi pouvait la regarder; aussi en lui parlant souvçut, et lui disant d'elle tout le bien que j'en pensais, je fus bientôt persuadée que son empressement regardait mon amie. Gela ine donna de la tristesse : j'évitai quelque temps d'en trouver la raison, et mon cœur voulut me dérober la vue de ma faiblesse ; mais comme je crains ses surprises, je ne pris pas le change, et crus qu'il fallait venir aux remèdes.

« Je pris d'abord le parti de ne le voir jamais. Hélas î il aurait été plus doux pour moi si je l'avais suivi, que ceux que je me suis imposés dans la suite.

EMUT t. 283

« N'imaginant donc que je pouvais encore mieux faire, je me bâtai de lui arracher son secret , et fis même les frais de la confiance, en lui contant le malheur que j'avais eu de perdre le marquis de **% avec qui ma famille avait pris des engagements : quelle douleur cette rupture avait donnée à mon âme, avec quel regret, ma famille et les bienséances me défendant de le voir, je lui fis défendre ma porte, combien cette conduite augmenta ma passion, et combien j'éprouvai que la sévérité sert l'amour et fortifie l'impres-, sion ! Quand je lui fis une pareille confidence, ce fut dans le dessein de mettre une barrière éternelle entre lui et mes sentiments. Par là, je donnais encore un prétexte et une excuse à ma douleur, et je mettais sur le compte d'un autre ma sensibilité pour lui.

«Cette confiance lui déplut, soit que cela fût contraire à ses desseins, ou que sa vanité fût flattée de croire que mes sentiments le regardaient ; mais je crus voir qu'il avait des vues, et qu'il voulait revenir à moi quand cela lui conviendrait.

« C'est assez la manière des hommes, d'avoir quel* que objet en réserve, de promener leur imagination, et d'user leurs goûts sur les objets présents qui leur plaisent.

« Ma confiance eut un effet tout contraire à ce que j'avais imaginé; car il devint vif et empressé. Il ne pouvait se consoler, à ce qu'il me disait, des sentiments que j'avais pour un autre; et quand je lui disais, cela ne vous ôte rien, il me trouvait peu délicate de ne pas comprendre qu'il y avait des passions d'estime bien au-

dessus de celles des sens. Je n'en voulais pas d'autre ; mais la difficulté était de m'en convaincre. Quelque chose qu'il me pût dire, je ne l'en crus pas davantage ; et il y avait des moments où je l'en estimais moins. H fut toujours avec moi sur ce ton-là ; et si j'avais voulu aider un peu mon amour-propre, il n'aurait tenu qu'à moi de croire que je lui avais inspiré une grande passion; mais enfin je voulus finir, et fixer mon état par le sien.

« Plusieurs routes s'offrirent à moi. J'avais son secret : il m'avait confié son repos; il me priait de le conduire , et je pouvais sans trahison, en faisant un personnage convenable, refuser de lui rendre service. Une autre se serait vengée par là de la préférence, et rien ne m'était plus aisé; car mon amie était timide, elle craignait le monde et sa famille, elle le craignait lui-même , et je n'avais qu'à me prêter à ses dispositions.

ce Une conduite plus digne s'offrit en même temps. J'écartai tous les petits dépits dont les femmes sont susceptibles : j'examinai son état et le mien, et je ne le trouvai pas coupable de sentir pour une autre ce que j'aurais souhaité qu'il eût senti pour moi. Je crus que c'était à moi à me punir d'une sensibilité déplacée, en la tournant à son profit, et que mes sentiments devaient être assez purs et assez forts , pour le rendre heureux par une autre. Toute ma tendresse, je la mis à part, et je m'oubliai moi-même pour m'imposer la conduite du monde la plus pénible, et à laquelle j'ai su obéir. Je pensai que s'il était sensible à une conduite estimable, j'en ferais uu digne anii, et que si cela était

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perdu pour lui , il ne le serait pas pour moi. Enfin, mon imagination séduite Ta si bien servi, qu'elle a su me persuader que rien ne serait plus digne de moi que de me vaincre.

« Je songeai donc à avancer son intelligence avec mon amie, comme si de leur bonheur eût dépendu le mien. Je parlai à madame L***de la grandeur de la passion qu'on avait pour elle; je la lui peignis avec les traits les plus forts» et je lui fis un portrait pris dans la vérité ,- mais orné par l'amour. Je trouvai en mon amie de fa prévention contre lui ; mais je sus la combattre. Je calmai ses craintes : je répondis pour lui ; je pris tout sur moi ; je touchai son cœur ; j'aidai son penchant à la tendresse ; je soulageai sa pudeur : enfin, quand il la vit, il n'eut qu'à achever ce que j'avais si bien commencé, et l'impression était presque faite.

« 11 y avait des moments où le personnage que je faisais me paraissait déplacé. Je manque à tout, disais-je ; j'agis contre mes principes, je ne sais plus me respecter, et je ne connais de devoir que celui qui peut lui marquer mon attachement. Quel spectacle serait-ce pour les indifférents! Cependant, dès que je consultais mon cœur et ma sensibilité , je croyais ne pouvoir rien faire de plus parfait que de le donner à une autre ; je jugeais du mérite de ma conduite par ce qu'elle me coûtait : enfin , sans retour vers moi , sans attendrissement sur mon état, je n'ai songé uniquement qu'à le rendre heureux.

« Il y eut un temps où je crus que j'allais jouir de la triste douceur de ne le plus voir ; il me parut mécontent, et je lui conseillai de ne plus voir mon amie ni

moi : cela me paraissait moins cruel que le pénible emploi dont je m'étais chargée. Je le soupçonnais d'être amoureux de madame C***; mais il n'en convenait pas.

« Cependant j'étais attentive à tout ce qui se passait : j'examinais ses démarches et tous ses mouvements; chaque faute qu'il faisait, je la grossissais par le besoin que j'avais de le trouver coupable : je n'étais pas payée pour lui prêter des excuses.

«Enfin, après une explication , il se raccommoda, et fut plus vif pour elle que jamais. Je sentis que c'était quelque chose de bien douloureux > que de savoir ce que Ton aime attaché à quelque chose de parfait ; mais, loin que mon intérêt ait pris sur la justice que je devais à mon amie, ma délicatesse et la crainte de lui manquer ont augmenté son mérite à mes yeux. Je n'ai pas à me reprocher, depuis qu'ils m'eurent donné leur confiance, d'avoir pensé un moment à ce qui me convenait : tous mes avis ont été sincères et ont servi leurs intérêts contre mon cœur, de sorte que la plus grande passion du monde a toujours été au service de l'amitié. Je n'ai pensé qu'à me vaincre et à me punir d'une sensibilité dont je n'étais pas la maîtresse, puisque le cœur ne demande congé à personne pour sentir.

« Dans certaine occasion, le duc voulut me persuader qu'il était guéri de sa passion, et ne cessait point de me dire beaucoup de mal de mon amie. Cela gâta l'estime que j'avais pour lui. 11 redoubla de soins pour moi, il me paraissait être plus vif que pour elle en sa présence : il me faisait jouir d'un triomphe qui. aurait pu flatter ma vanité, il me suivait partout; il devin*

jaloux de tout ce qui m'approchait, et sa jalousie était sincère, car il ne voulait point me perdre, et il conduisait un dessein comme une passion. Une personne moins attentive aurait pu s'y méprendre; mais mon esprit voyait tous ses défauts, quoique mon cœur ne les sentit pas encore. »

« Si je n'avais pas parlé pendant un si long récit, c'était par impuissance ; et mon amie, occupée de ce qu'elle me disait, n'avait pas pris garde à mon état. Je fis un cri, n'en pouvant plus, et je lui dis : a En voilà assez, ne m'en dites pas davantage. » La violence que je m'étais faite avait épuisé mes forces, de manière que je tombai évanouie, et je fus longtemps entre les bras de mes femmes sans pouvoir revenir. Enfin, pour mon malheur, elles me rendirent à la vie.

« A peine commençais-jc à ouvrir les yeux et à me soutenir, qu'un grand bruit se répandit dans la maison. Quelques-unes de mes femmes me quittèrent; mais comme elles ne revenaient point, et que les cris rdoublaient , je m'appuyai sur le bras d'une d'elles, et je marchai en tremblant vers le lieu d'où venait le bruit. En entrant dans un vestibule,. je vis quatre hommes qui en portaient un autre baigné dans son sang. Il tourna la tête , et je connus que c'était le prince. Je pensai m'arréter ; mais faisant un effort , je suivis un si triste spectacle. On mit le prince sur un lit de repos qui était dans une salle, et je fis signe aux domestiques qu'on allât chercher du secours; car à peine pou vais-je parler. Le prince, en me voyant, tourna ses yeux mourants sur moi, et me dit : a Je n'ai pu toucher votre cœur, ni vous prouver mon

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amour; je meurs content, si en expirant je puis vous persuader que vous n'avez jamais été aimée et adorée comme de mot, quoiqu'un plus heureux me mette dans l'état ou je suis. » Dans le moment, tout ce qu'il y avait de spectateurs, qui étaient en grand nombre, tournèrent avec indignation leurs regards sur moi : mais je me faisais plus d'horreur qu'à eux; et Éléonor, qui était accourue au bruit, voyant ma situation, m'arracha de la présence d'un si cher et si cruel objet.

« On me mena dans ma chambre : je la priai d'aller le secourir, et d'envoyer en diligence quérir ce qu'il y avait de meilleurs chirurgiens. On l'avait déjà fait, et comme nous n'étions pas loin de la ville, ils ne forent pas longtemps à venir. On visita les blessures qui se trouvèrent mortelles. J'envoyais de moment en moment savoir l'état où il était ; mats je vis bien à l'air de mes femmes, qui ne me répondaient pas, qu'il n'y avait plus rien à espérer.

« Enfin, mon amie entra, et à la douleur qu'elle montrait, je jugeai de l'état du prince. «C'est le duc, me dit-elle, qui s'est battu contre lui.— Pouvez-vous, lui dis-je, m'annoncer une chose si cruelle? — Il faut bien, répondit-elle, que vous soyez instruite de ce qui se dit publiquement, afin de voir quel parti il y a à prendre. » Quoiqu'elle eût raison, je trouvai de la dureté à parler ainsi ; la douleur est souvent injuste. Je la priai de retourner au secours du prince et de ne le point quitter.

« J'entrai ensuite dans mon cabinet avec une de mes femmes en qui j'avais la dernière confiance : je me je-

tai sur un lit de repos, et lui dis : a Je n'ai plus rien à faire sur la terre : il ne nous est pas permis de nous donner la mort : quelle cruauté d'avoir à soutenir la vie dans la situation où je suis! J'ai toujours compté sur votre attachement, suivez-moi; je ne puis plus supporter la vue des humains. — Et où aller, me ditelle, mademoiselle? — N'importe, lui répondis-je, pourvu que j'évite les yeux de tout ce qui me connaît.» Elle voulut combattre mon dessein; mais cela fut inutile, et j'ouvris une porte qui donnait sur un degré dérobé qui descendait dans le jardin. Elle m'arrêta pourtant, en me disant : « Où voulez-vous aller avec l'habit que vous avez, et avec des pierreries? Attendez au moins que je vous mette un de mes habits les plus simples. » Je la crus, et je lui dis de se bâter, ne pouvant plus rester dans cette fatale maison. «Mais ne voulez-vous pas savoir ce que devient le prince ? me dit-elle , et cela ne doit-il pas régler votre destinée? —Eh! n'entendez-vous pas, lui disje, tous les domestiques qui font des cris effroyables, et qui disent qu'il n'a pas un moment à vivre? »

«Je descendis brusquement : nous passâmes le jar din sans trouver personne, et sortîmes par une porte de derrière qui donnait dans un grand bois. Le jour commençait à tomber. Je marchai quelque temps sans parler : la honte et la crainte m'ôtaient tout courage : n'en pouvant plus enfin, je tombai par terre, et j'appuyai ma tète sur les genoux de la fille qui me suivait. Elle se désespérait de mon état : elle me parlait; mais je ne Técoutais ni ne lui répondais. Là nuit était obscure. Accablée de douleur et de faiblesse, je m'asas

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soupis ; car la nature pense à elle, et ne perd rien de ses droits.

« A la pointe du jour, j'ouvris mes yen*, et je fus effrayée quand je visdistinctementteua mes malheurs. Je les passai tous en revue. « Je perds lift prince accompli, disais-je : je ne l'ai point aimé quand sa passion et la mienne auraient pu faire notre bonheur* et je l'adore quand je le perds. L'amour impitoyable reut le venger, et me rendre le sujet de sa plus cruelle persécution. Et de quelle main le perds-je ? De la main d'un perfide, qui ne m'a peut-être jamais aimée : j'ai x été la victime de sa vanité : ma vie, ma réputation, tout va être enveloppé dans l'horreur du crime : me voilà confondue parmi toutes celles de mon sexe qui ont abandonné et la gloire et l'honneur. Quelle douleur pour un père dont j'étais les plus chères délices! Dans quel état va être la mère du prince, qui ne vivait que pour lui 1 Faut-il envelopper tant de monde dans mon malheur! Pourquoi est-ce que je fuis? Ne serais-je pas trop heureuse s'ils m'immolaient à leur juste ressentiment? 11 y avait des moments où je voulais retourner pour me présenter à leur fureur; et puis, la honte prenant le dessus, je ne songeais qu'à me dérober à leurs yeux, et à chercher un antre pour y passer le reste de ma vie. « Mais après tout, disaisje ensuite , quels sont mes crimes, grand Dieu ? Le fond des cœurs vous est connu : un senti n en t involontaire est entré dans mon âme ; je l'ai rejeté et combattu : je n'ai jamais blessé mes devoirs , ni la pudeur; de quoi me punissez-vous?

« La fille qui était auprès de moi fondait en lar-

KHM1TË. 291

mes, et médisait : a Quelle est votre résolution ! Belle et jeune comme vous êtes, à quoi vous exposez-vous? — Peut-être, lui dis-je , je trouverai quelqu'un qui m'ôtera une vie que les dieux ne m'ordonnent de conserver que poyr me punir. — Vous ne trouverez point d'ennemi parmi les hommes, répliqua-t-elle : cependant, j'ai une sœur qui est établie dans une petite ville ; je voudrais vous y conduire : vous y seriez inconnue, et moins tristement que d'être errante. »

« Je la crus : nous nous mîmes en route, et au bout de quelque temps nous arrivâmes au lieu où elle voulait me conduire. Nous fûmes reçues de sa sœur avec amitié : je passai pour son amie, comme nous en étions convenues, et nous les trouvâmes occupés à l'établissement d'un de leurs enfants.

« Le jour destiné pour la cérémonie des noces étant venu, et voulant éviter de paraître dans une assemblée, je sortis dès le matin avec mon amie, sous prétexte d'aller me promener. En marchant le long dune colline, j'aperçus un bois : j'y allai, et voyant une petite maison, que mon amie me dit être un ermitage, je m'avançai et la trouvai ouverte. Un berger, qui paissait son troupeau aux environs, m'apprit qu'on croyait l'ermite mort depuis quelque temps en faisant sa quête. J'entrai donc, et m'écriai aussitôt : « Voilà une habitation que les destinées m'offrent ; j'y veux passer le reste de mes tristes jours » : et jusqu'à ce moment, personne que vous, mesdames, n'avait interrompu ma solitude ni ma douleur. »

A SI. l'abbé de Choisy » en. lui envoyant les Réflexions

sur les Femmes.

Voilà, mon cher abbé, le petit ouvrage que vous m'avez fait faire. Je n'ai pas eu le temps de le perfectionner : des sentiments plus sérieux occupent mon âme, et des affaires plus importantes mon loisir. De plus, j'ai eu peine à rappeler des idées agréables depuis longtemps oubliées. Pour vous, qui les avez toujours présentes, et qui n'avez jamais pu épuiser ce fonds de joie qui est en vous, quelque dépense que vous en ayez su faire ; vous à qui la vieillesse sied • bien, puisqu'elle n'en écarte ni les jeux, ni les amours; vous qui avez su rétablir l'intelligence entre les passions et la raison de peur d'en être inquiété; vous qui, par une sage économie, avez toujours des plaisirs de réserve, et qui les faites succéder les uns aux autres;

1 François Timoléon de Choisy, né en 1G4I, lui reçu de l'Académie mi 16»% à la place du duc do Sainl-Aignan, mon en mi. Il esl au- Inir de (dustiurs HMoirrs cl de Mémoires sur la Cour.

vous qui avez su ménager la nature dans les plaisirs, afin que les plaisirs soutinssent la nature ; vous enfin qui, comme Saint-Évremond, dans vos belles années viviez pour aimer, et qui présentement aimez pour vivre, vous avez raison, mon cher abbé ; dérobons ces derniers moments à la fatalité qui nous poursuit. Je demande à votre amitié et à votre fidélité que ce petit écrit ne sorte jamais de vos mains : vous seul êtes le confident de mes débauches d'esprit.

A Madame de Sain l-H jacinthe, en lui envoyant un écrit à Madame la supérieure de la Madeleine de Trcsnel, sur l'éducation d'une jeune demoiselle.

Vous n'êtes pas faite, madame, pour demander une chose deux fois. C'est assez de savoir que vous la souhaitez : on est payé d'avance, çt avec usure, par le plaisir de vous la donner. Je n'en connaîtrais pas de plus grand, si ce n'est celui de vous prévenir ; mais ce que vous voulez de moi est si peu de chose, que je croyais que la lecture, que vous avez souffert qu'on vous en fit, devait vous suffire. Je vous envoie donc, madame, ce petit écrit que je fis pour Mme de Beuvron lorsq'uelle était encore enfant dans la Madeleine de Tresnel. Vous y verrez une grand'mère qui use de ses droits. J'espère qu'en exerçant les vôtres sur mademoiselle votre fille, elle y répondra si bien, qu'elle se rendra digne de vous. Je ne puis faire un meilleur

LfïTAES. 295

souhait pour elle, ni qui marque mieux ce que pense de vous et ce que pense pour vous,

Madame,

Votre très- humble cl très obéiss: nie scrvaule,

. La marquise de Lambert.

A Madame la supérieure do la Madeleine de Tresnel, sur l'éducaiion

dune jeune demoiselle.

Notre amie, madame, me prie de donner des conseils pour l'éducation de notre petite-fille ; mais ce serait de vous que je voudrais les recevoir. Personne n'a de lumières plus étendues, une raison plus sûre , et une piété plus solide que vous, madame. Mais on croit qu'une grand'mère a droit de donner des avis. Il faut donc jouir des privilèges de son âge : nos années nous en ôtent assez.

Je crois qu'on ne saurait de trop bonne heure songer à l'éducation de la petite personne : chaque âge demande unie attention particulière. C'est dans ces premières années que se forment dans le cerveau des traces qui ne s'eÉïacent jamais , et que les idées des biens et des maux prennent leur rang dans l'imagination. 11 importe donc infiniment de ne pas déranger leur ordre naturel , et de donner aux premiers biens la place qu'ils doivent avoir. 11 faut de bonne heure lui donner une grande idée de Dieu et de la religion, lui en parler d'une manière touchante. Vous

296 LETTHKS.

lie vous rendez maîtresse de l'esprit qu'en intéressant le cœur : trop heureuse si , dans la suite de sa vie, ses sentiments n'ont que Dieu pour objet.

Pour rendre une éducation utile , il faut que la personne qui en est chargée se fasse respecter , qu'elle donne une grande idée d'elle. 11 ne faut pas trop badiner avec les enfants : il est bon de vivre sérieusement et un peu sévèrement avec eux. 11 faut aussi être en garde contre les grâces de l'enfance , dont ils savent se servir très-avantageusement pour arracher ce qu'ils veulent de nous. Ces premières grâces cachent bien des défauts ; il ne faut pas s'en laisser séduire.

Le grand ennemi que nous avons à combattre, c'est l' amour-propre : nous ne saurions de trop bonne heure travailler à l'affaiblir ; il faut bien se garder de l'augmenter par la louange. La louange est un des grands dangers de l'éducation : par elle , vous étendez l'idée qu'elles ont d'elles-mêmes ; vous armez leur orgueil ; vous leur donnez une préférence sur leurs compagnes : elles deviennent vaines , difficiles à vivre, aisées à blesser : cela forme un caractère peu aimable. 11 faut bien se garder de leur faire sentir combien elles sont chères, et l'intérêt qu'on prend à elles. Elles s'accoutument à croire qu'on doit toujours être occupé d'elles : par là vous fortifiez leur amourpropre. Laissez-les faire ; quelque appliquée que vous soyez à le détruire, il soutiendra ses droits contre vods. Les enfants timides peuvent être encouragés parla louange; mais la petite personne est vive et confiante : elle a besoin d'être contenue et réprimée.

Ce n'est pas que je veuille bannir la louange : c'est une aide à l'éducation et à la vertu ; mais il faut savoir la placer, ne pas la donner par sentiment , ni séduite par leurs agréments , mais par réflexion.. Il ne faut jamais les louer sur les grâces extérieures , elles s'accoutument à croire que cela tient lieu de tout ; mais sur leurs bonnes actions.

Il faut leur donner un grand amour pour la vérité, et leur apprendre à la pratiquer à leurs dépens , leur inspirer qu'il n'y a rien de si grand que de dire franchement f ai tort^ et se bien garder de les punir des fautes avouées.

Il faut donner aux enfants une grande idée de l'honneur, et leur peindre le déshonneur comme ce qu'il y a déplus à appréhender. On les amuse de contes frivoles qui réveillent toutes les passions timides. Il faudrait conserver leur crainte pour le déshonneur. Qu'ils regardent l'estime comme le premier des biens, et le mépris comme le plus grand des maux. Si vous pouvez les rendre sensibles à l'estime et à la honte de leurs fautes , c'est une grande avance pour leur éducation : la honte leur servira de punition, et l'estime leur tiendra lieu de récompense.

Il importe infiniment de les bien persuader que le bonheur n'est attaché qu'aux actions louables. On peut leur donner ce qu'ils souhaitent , non comme récompense , mais comme une suite nécessaire des bonnes actions qu'ils ont faites. Par là ils s'accoutument à croire que ce qu'ils désirent n'est donné et n'appartient qu'aux actions estimables. Si les petits présents que vous leur faUes sont pour mange wqus

augmentez en eux leur goût du plaisir, qu'il faut seulement souffrir : si c'est pour leur parure, vous relevez l'idée qu'elles ont de ces choses , qu'il faut leur apprendre à mépriser.

Les enfants aiment i être traités en personnes raisonnables. Il faut entretenir en eux cette espèce do fierté, et s'en servir comme d'un moyen pour les conduire où l'on veut. Il faut les ménager et leur faire croire qu'ils ont plutôt oublié que manqué.

Il est nécessaire de rompre la volonté des enfants , de lès rendre souples, et de les faire plier sous l'autorité de la raison , de leur apprendre à ne pas céder à leurs désirs. Us ont quelquefois des larmes d'opiniâtreté ; et, n'ayant pas le pouvoir de faire ce qu'ils désirent , ils veulent , par leurs larmes , maintenir le droit, qu'ils s'imaginent avoir, de faire ce qu'ils souhaitent. Il faut bien se garder de céder aux accès d'opiniâtreté. Il faut distinguer en eux les besoins naturels de ceux de la fantaisie, et ne leur permettre de demander que leurs vrais besoins. Ce qui donne de la force à nos désirs, c'est la liberté qu'on prend de les montrer; et quiconque se permet de convertir ses souhaits en demandes , n'est pas fort éloigné de croire qu'on est obligé de lui accorder ce qu'il désire : on peut plus aisément souffrir ses propres refus que ceux des autres. La personne qui est auprès d'elle est pleine de mérite, et doit lui tenir lieu de raison. Quand on n'est pas accoutumé à soumettre sa volonté à la raison des autres dans la jeunesse, on aura beaucoup de peine à écouter les conseils de la sienne, et à la suivre dans un âge plus avancé.

LKTTftRS. £90

11 faut leur donner du courage dans l'esprit. La fermeté et l'insensibilité de l'âme est le meilleur bouclier qu'on puisse opposer Aux maux : c'est le soutien des' vertus et le rempart contre les vices. C'est la sensibilité de Tâme qui allonge les malheurs et les éternise. On ne peut, sans courage, demeurer ferme dans son devoir.

Il est nécessaire de les rendre sensibles à l'amitié et à la reconnaissance. C'est sur leur cœur qu'il faut travailler : nous n'avons de vertus sûres et durables que par lui. Il est bon de les accoutumer à avoir l'esprit juste et le cœur droit. Inspirez-leur aussi la libéralité, et à partager ce qu'elles ont avec leurs compagnes. 11 faut leur persuader que celle qui donne est la mieux partagée i puisqu'elle a pour elle la gloire , l'amitié , et le plaisir d'en faire.

Les enfants s'amusent souvent à contrefaire : quand ils le font avec grâce , on s'en réjouit. C'est un talent dangereux'. On ne cherche point à imiter ce qui est bon, cela ne ferait pas rire : c'est le ridicule qu'on veut trouver. Ne leur faites pas croire que l'agrément soit dans la moquerie. Rien de si aisé que de plaire aux dépens d'autrui : vous êtes aidé et soutenu par la malignité de ceux qui vous écoutent. Il faut bien plus d'esprit pour plaire avec de la bonté qu'avec de- la

malice.

Outre les règles générales pour tous les enfants , il y en a de particulières pour chaque caractère. Pour peu d'application qu'on y donne, il est aisé de les découvrir. La petite personne, par exemple, est souple et flatteuse : c'est un caractère utile à ceux qui l'ont,

mais dangereux pour les autres. Cela séduit les personnes superficielles, et qui est-ce qui ne Test pas ? Se donne-t-on la peine d'approfondir les caractères ? On se rend aux manières extérieures, qui couvrent bien des défauts. Les personnes qui sentent que cela leur réussit ne mettent plus dans la société que du jargon, et se dispensent des vertus de la société et des sentiments. Ceux qui ne commercent pas de manières, payent de réalité, et sont dans la nécessité d'être vrais et solides , dont les autres se dispensent.

Je crains que la petite personne n'ait de la disposition à Tévaporation et à l'étourderie : c'est l'ennemie de la modestie. Et que faire d'une femme sans modestie? La timidité doit être le caractère des femmes; elle assure leurs vertus. La timidité et la modestie sont sœurs : elles se ressemblent , et souvent on les prend Tune pour l'autre. Je crois qu'il est temps de songer sérieusement à sa correction ; elle est avancée : ces petites imperfections , qui ne paraissent rien à ceux qui l'aiment, sont pourtant les semences des défauts. Vous savez bien mieux que moi, madame, qu'un philosophe trouvant un enfant , le reprit de quelques défauts : l'enfant lui dit : « Vous me reprenez de peu de chose. — Nul défaut habituel ne peut être petit » , répliqua-t-il.

Ceci , madame, est très-imparfait ; mais j'ai voulu vous laisser le plaisir de penser et de retendre , et le droit de me reprendre.

LEtfUCft. 304

Au R. P. U***, jésuite, sur Homère.

Vous me faites trop d'honneur, mon R. P. , de me juger digne de décider sur des matières si graves. Je sais demeurer à ma place. Je dois vous écouter et me taire.

J'ai fait voir à nos amis votre dissertation : ils l'ont trouvée parfaitement bien. M. de La Motte prétend qu'il rend justice à Homère ; mais il ne le croit pas toujours divin. Il se révolte contre le culte que lui rend madame Dacier ; et; en convenant delà beauté de ses narrations, de ses descriptions , de ses peintures, il demande si les défauts qu'on lui reproche ne sont pas des défauts, si les dieux d'Homère n'avilissent pas l'idée qu'oh doit avoir de la Divinité , si ces héros doivent servir de modèle : il me semble que les héros d'à présent gâtent un peu ceux d'Homère.

M. de La Motte convient que si Homère était Venu dans des .temps plus avancés et aussi polis que les nôtres , il aurait été un poëte admirable ; car il rend justice à son génie. Il me semble que M. de Cambray a très-bien décidé stir Homère, quand il dit qu'il porte le sceau de l'humanité, qui est de n'être pas sans imperfection. Madame Dacier ne se contenterait pas de le croire , avec saint Augustin , agréablement frivole , elle qui lui donne les qualités les plus respectables.

Vous toe pardonnerez ces hardiesses , mon R. P. , puisque je ne suis que l'écho de ce que j'entends. Mais je Vous parlerai de mon chef quand je vous dirai

qu'on ne peut écrire avec plus de netteté et d'agrément. 11 règne, dans tout ce que vous faites, une logique qui porte la clarté et l'évidence . Vous joignez deux qualités que M. Pascal a cru ne pouvoir s'unir, qui sont l'esprit géométrique et l'esprit fin : vous avez l'un et l'autre. Vous me faites penser hautement , et vous élevez mon âme aux plus grands desseins. Je n'entreprendrai pas d'éclairer l'esprit : c'est votre affaire ; mais je voudrais bien réunir les cœurs. Je suis conciliante : aidez-moi ; unissons-nous pour un si grand bien. .

Les querelles d'érudition vont toujours plus loin qu'il ne faut : l'esprit seul devrait être de la partie , sans intéresser l'âme, et y mêler de la passion. Il y a assez longtemps que les intéressés sont sur la scène : il y a toujours à perdre dans des querelles aussi poussées. J'aime M. de l& Motte, et j'estime infiniment madame Dacier. Notre sexe lui doit beaucoup': elle a protesté contre l'erreur commune qui nous condamne à l'ignorance. Les hommes , autant par dédain que par supériorité, nous ont interdit tout savoir : madame Dacier est une autorité qui prouvé que les femmes en sont capables. Elle a associé l'érudition et les bienséances ; car, à présent, on a déplacé la pudeur : la honte n'est plus pour les vices, et les femmes ne rougissent plus que de leur savoir. Enfin, elle a mis en liberté l'esprit qu'on tenait captif sous ce préjugé , et elle seule nous maintient dans nos droits. Par reconnaissance pour l'une, par amitié pour l'autre , voyons si nous ne pourrons pas les rapprocher. Le temps, ce me semble, y est propre. Madame Da-

cier s'est soulagé le coeur par le grand nombre d'injures qu'elle a dites. Le public rit et applaudit à M. de La Motte ; car il faut convenir qu'il a l'esprit aimable et léger : son dernier ouvrage a plu infiniment : on le lit, on le cite. Il se fait donc entre eux une espèce de compensation ; matfil faut être bien juste. pour attraper le point de l'équilibre, et profiter de leur disposition : cela vous est réservé, mon R. P. Je suis avec toute l'estime que vous méritez, etc.

Au même, sur le même sujet.

Sans ma mauvaise santé,, mon R. P., je n'aurais pas été si longtemps à répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je vous dois des reproches d'avoir montré la mienne à M. l'abbé d'Auverpe et à M. de Caderousse : c'est me citer au tribunal de la délicatesse et du bon goût.

Quand je vous ai dit ce que je pensais sur votre manière d'écrire, ce n'est point louange, c'est un sentiment, c'est connaissance de* ce que vous valez. Vous êtes agaçant, mon R. P. Si je n'ai point répondu aux justes questions que vous m'avez faites, c'est que je n'ai jamais pensé à combattre contre vous : nos armes ne seraient pas égales. Songez-vous de plus que je ne suis qu'une femme , dont l'esprit , si j'en avais , serait toujours gêné par les usages, et qu'il doit se cacher sous le voile des bienséances?

Mais, après avoir payé le tribut que moq sexe doit

506 LETiiifcb.

Voilà ses armes. Sa colère est la plus déraisonnable, la plus impuissante ; une colère oisive, qui n'entreprend rien : enfin, tout y révolte nos sentiments, nos usages et nos mœurs. Je sais qu'il faut nous mettre au point de vue, au point du goût de ces temps-là , et que nous ne pouvons pas bien juger, faute de nous, monter juste ait' point de leurs idées, comme vous le dites fort bien. 11 était donc fort difficile à M. de La Motte de donner un caractère aux béros d'Homère : car s'il les babillait à notre façon, ils ne conviendraient plus aux temps où ils étaient; et ceux de ces temps-là ne plaisent guère aux nôtres.

Vous réduisez toutes ces questions , mon H. P. , dans un pyrrhonisme bien fondé , et tout devient arbitraire. La plupart de ces disputes tombent sur des choses sur lesquelles nous ne sommes point à portée déjuger. Les deux partis soutiennent qu'il y a des beautés et des défauts dans Homère ; mais il faudrait savoir le nombre et lé poids de ces défauts. 11 y a des beautés: il faudrait donc supputer le nombre des beautés pour savoir qui des deux l'emporte , et Ton tomberait dans un calcul fort incertain. Mais où prendre des juges du beau et du parfait? Le beau est réel, il n'est pas imaginaire. Si vous attachez l'idée du beau à la grandeur, à la nouveauté et à la diversité , Homère peut être beau. Mais si vous voulez que le parfait réveille en nous des sentiments agréables , qui intéressent le cœur, Homère n'est pas beau pour moi , car il m'ennuie.

L'auteur de la nature a attaché à chaque idée un sentiment qui la doit accompagner : c'est un établis-

sèment qu'il a fait en créant l'homme. 11 y a cependant des auteurs qui ne réveillent en nous aucun sentiment agréable , et à qui pourtant on ne peut refuser son estime : ils plaisent à l'esprit, sans que le sentiment soit de la partie. Homère peut être dansée rang; je me prends à lui seul de l'ennui qu'il me cause. Quoique madame Dacier sacrifie ses propres intérêts à la passion qu'elle a pour lui, je n'en croirai pas son amour, et je suis persuadée que sa traduction est trèsfidèle. D'ailleurs, j'ai trouvé dans madame Dacier beaucoup d'esprit , une raison ferme et solide : ainsi il faut toujours la séparer d'Homère, comme M. de La Motte a toujours séparé Homère de son poème. 11 convient que , dans le. temps que l'art n'était pas né , Homère n'avait pas d'exemple pour se guider, qu'il tire tout de lui et qu'il marche seul, sans rival et sans modèle ; mais il ne trouve pas son poëme parfait , et la mesure du beau ne le dédommage pas des défauts qu'il y trouve. Je ne rapporte que ses jugements; car je ne me mêle pas de décider. J'ordonne à ma petite raison de se taire; mais mon sentiment est mutin et et indépendant. Je ne vous dirai donc pas ce que je pense ; imaginezrvous que je ne pense rien ; mais je sens, et je ne sens rien d'agréable quand je lis Homère. On attaque vivement M. de La Motte sur son poëme. J'en viens de lire les vers que je vous envoie, avec lesquels je le j usti fie :

Vénus lui donne alors sa divine ceinture, Ce cbef-d'œuvre sorti des mains de la nature, Ce tissu, le symbole et la cause « la fois Du pouvoir de l'amour, du charme de ses lois.

Elle enflamme les yeux de cotte ardeur qui touche ; D'un souris enchanteur elle anime la bouche, Passionne la voix, en adoucit les sons; Prête des tons heureux, plus forts que les raisons; Inspire, pour toucher, ces tendres stratagèmes, Ces refus attirants, recueil des sages mêmes ! Ella nature enfin y voulut renfermer Tout ce qui persuade et ce qui fait aimer.

Avec de pareils vers on ne peut pas avoir tort. Mais ne songez-vous donc point, mon R. P. , au raccommodement que nous avions espéré?

Je suis avec tout le respect que vous méritez, etc.

P. S. Je vous prie de ne pas montrer ma lettre à madame Dacicr, et de n'en donner copie à personne. Je me Ge encore à vous : vous ne m'avez manqué qu'une fois.

Au même.

En disant la vérité , mon R. P. , vous m'avez rendu justice , et je vous en fais de très-sincères remerciements. Rien n'est plus vrai que , depuis dix ans, j'ai fait l'impossible pour empêcher l'impression d'un manuscrit que j'avais prêté à un ami, et que l'on a trouvé à sa mort. M. Ganeau, libraire, vous dira que j'ai voulu acheter l'édition : il a eu la bonne foi de ne vouloir pas recevoir mon argent, parce qu'il en avait beaucoup débité. J'ai résisté à tous mes amis , qui voulaient le faire imprimer, et surtout à M. de La

LETTKfcb. ÔiHI

Rivière, à qui Ton doit beaucoup de déférence pour son mérite et ses vertus. Tout le monde sait que j'ai acheté toute l'édition d'un autre manuscrit.

11 y a très-longtemps que j'avais écrit ces Ati$t et je l'avais fait pour ma propre instruction , croyant que je devais commencer par moi, avant de les faire passer à mes enfants. J'ai de très-bonne heure senti le besoin que les femmes avaient d'être raisonnables. De plus , un auteur de votre connaissance m'a appris que la félicité n'était donnée aux hommes que par l'entremise de la vertu , et je n'ai trouvé de bonheur véritable que dans ma propre réformation.

Voilà, mon H. P., ma confession de foi. Vous voulez bien que j'y joigne les assurances de ma trèssincère reconnaissance , et du respect avec lequel jo suis , etc.

vu.

M. de La Molle Fénelon à M. de Sac y, au sujet de madame la marquise de Lambert.

Cambray, 12 janvier 1710,

Madame la comtesse d'Oisy vous expliquera mieux que moi, monsieur, ce qui m'a empêché jusqu'ici de lire le manuscrit ' de madame la marquise de Lambert, que vous m'avez confié. Je viens de faire aujourd'hui cette lecture avec un grand plaisir. Tout m'y paratt exprimé noblement et avec beaucoup de déli-

1 Avis é'tme mire <• son (ils.

catesse. Ce qu'on nomme esprit y brille partout ; mais ce n'est pas ce qui me touche le plus. On y trouve du sentiment avec des principes. J'y vois un cœur de mère sans faiblesse. L'honneur, la probité la plus pure, la connaissance du cœur des hommes régnent dans ce discours. Je savais déjà, par les anciens officiers, l'histoire de la querelle des deux maréchaux, arrêtée avec tant de force. En lisant cette instruction, je me suis souvenu du panégyrique de Trajan que vous m'avez fait relire avec tant de plaisir en français. Les louanges que Pline donne à cet empereur ne permettent pas de douter que Trajan ne fût beaucoup meilleur que ceux qui l'avaient 'précédé : de même, les paroles de la mère nous persuadent que le fils à qui elle parle de la sorte doit avoir un fonds d'esprit et de mérite. Je ne serais peut-être pas tout à fait d'accord avec elle sur toute l'ambition qu'elle demande de lui; mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée. Le fils doit sans doute beaucoup aux exemples de valeur, de probité, de fidélité, de capacité militaire, qu'il trouve sans sortir de chez lui ; mais il ne doit pas moins à la tendresse et au génie d'une mère qui met si bien dans leur jour ces exemples, et qui a pris tant de soins pour poser les fondements du mérite et de la fortune de son fils. Jugez, monsieur, par l'impression que cet ouvrage fait sur moi, ce que je pense de cette digne mère. Je vous serai très-obligé si vous voulez lui dire combien je suis reconnaissant de la bonté qu'elle a eue d'agréer que vous me confiassiez

cet écrit. Peut-on vous demander ce que vous faites maintenant aux heures que vous dérobez à. vos occupations publiques ?

Quid nunc te dicam facere in regione Pedana? Scribere quod Cassî Parmemis opuscula vincal?

Personne ne peut être avec plus d'estime et de vivacité que moi, tout à vous, monsieur, pour toute la

vie.

François,

Archevêque, duc de Cambray.

Madame la marquise de Lambert a M. l'archevêque de Cambray, en réponse à celle que ce prélat avait écrite à M. de Sacy.

Je n'aurais jamais consenti, monseigneur, que M. de Sacy vous eût montré les occupations de mon loisir, si ce n'était vous mettre sous les yeux vos principes et les sentiments que j'ai pris dans vos ouvrages : personne ne s'en est plus occupé, et n'a pris plus de soin de se les rendre propres. 'Pardonnez*- moi ce larcin, monseigneur, voilà l'usage que j'en ai su faire. Vous m'avez appris que mes premiers devoirs étaient de travailler à former l'esprit et le cœur de mes enfants. Tai trouvé dans Télémaque les préceptes que j'ai donnés à mon fils ; et dans Y Education de» Filles, les conseils que j'ai donnés à la mienne. Je n'ai de mérite que d'avoir su choisir mon maftro et mes modèles.

312 LF.tma.

J'ai la, hardiesse de croire que je penserais comme vous sur l'ambition ; mais les mœurs des jeunes getts d'à présent nous mettent dans la nécessité de leur conseiller, non pas ce qui est le meilleur* mais ce qui a le moins d'inconvénients ; et ils nous forcent à croire qu'il vaut mieux occuper leur cœur et leur courage d'ambition et d'honneurs, que de hasarder que la débauche s'en empare. Quel danger, monseigneur, pour l'amour-propre, que des louanges qui viennent de vous ! je les tournerai en préceptes ; elles m'apprennent ce que je dois être pour mériter une estime qui ferait la récompense des plus grand.es vertus. Nous sommes ici dans une société très-unie sur la sorte d'admiration que nous avons pour vous. Combien de fois, dans nos projets de plaisirs, nous sommes-nous promis de vous aller porter nos respects! Pour moi, je n'aurai pas de plus grande joie que de pouvoir vous assurer moi-même combien je vous honore, et à quel point je suis,

Monseigneur,

Voire irès-humble cl ires-obéissante servante,

La marquise de Lambert.

M. l'archevêque de Canibray à madame la marquise de Lambert.

Je devais déjà beaucoup , madame , à M. de Sacy, puisqu'il m'avait procuré la lecture d'un excellent

tarit ; mais la dette est bien augmentée, depuis qu'il m'a attiré la très-obligeante lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ne pourrais-je point enfin, madame, vous devoir à vous-même la lecture du second ouvrage * ? Outre que le premier le fait désirer fortement, je serais ravi de recevoir cette marque des bontés que vous voulez bien me promettre. Je n'oserais me flatter d'aucune espérance d'avoir l'honneur de vous voir en ce pays, dans un malheureux temps où il est le théâtre de toutes les horreurs de la guerre ; mais dans un temps plus heureux , une belle saison pourrait vous tenter de curiosité pour cette frontière. Vous trouveriez ici l'homme du monde le plus touché de cette occasion, et le plus empressé à en profiter. C'est avec le respect le plus sincère que je suis parfaitement et pour toujours ,

Madame,

Voire très-humble et très-obéissant serviteur,

François,

Archevêque, duc de Cambray.

. Madame la marquise de Lambert à M. l'archevêque de Cambray.

Monsieur de Sacy, monseigneur, m'a traitée en personne faible; il a cru que pour me soutenir j'avais besoin de louanges, et qu'en me montrant celles que vous me prodiguez , c'était un engagement à rrie les

1 Avis d'une mère à sa fille.

Si 4 LETTRE».

faire mériter. Le reproche que Pline faisait à son siècle , et qu'on pourrait avec assez de justice -faire au nôtre , ne tombera pas sur moi. Il dit que a depuis qu'on méprise la vertu , on néglige la louange. » Je suis très-sensible , monseigneur, à celle qui vient de vous. En est-il de plus délicate et de plus flatteuse, et même de plus dangereuse ? Mais comme ce qui part de vous ne peut être un piège, loin de me gâter, elle m'a fait un effet tout contraire ; elle m'a très-sincèrement humiliée ; et je sais que vous louez en moi, non ce qui y est, mais ce qui devrait y être. Rien de si aisé que de donner des préceptes ; mais s'ils ne sont pas soutenus de l'exemple, ils tournent contre la personne qui les donne. Si j'avais quelque chose de bon, quelque tour dans l'esprit, quelque sentiment dans le cœur, c'est à vous, monseigneur, que je le devrais; c'est vous qui m'avez montré la vertu aimable, et qui m'avez appris à l'aimer , pénétrée de vos bontés et d'admiration pour vos vertus. Combien de fois, dans la calamité publique, dans de si grands malheurs, si bien sentis , et d'autres si justement appréhendés, avons-nous dit avec un de vos amis : Nous avons un sage dont les conseils pourraient nous aider. Pourquoi faut-il que tant démérite et de talents soient inutiles à la patrie? Ce ne sont point des louanges , monseigneur , c'est un sentiment ; ce sont les expressions d'un cœur qui vous est respectueusement dévoué ; c'est ainsi que je suis, monseigneur,

Votre très- humble el trés-obéissante ferrante, La marquée de Lambert.

LKTTBCS. 315

M. l'archevêque de Cambray à madame la marquise de Lambert.

Cambray, le 17 janvier 1712.

Je suis vivement touché , madame , de l'honneur que vous me faites , en me prévenant si obligeamment. Pour moi , je n'ai aucun mérite à être occupé de ce qui vous regarde ; car une dame de votre voisinage m'a fait depuis peu une grande impression dans le cœur, en me mand: nt avec quelle générosité vous lavez soulagée dans ses embarras. Je vois bien que les vertus les plus nobles et les plus estimables dans la société ne sont point pour vous de belles idées, et que vous les mettez fort sérieusement eh pratique dans les occasions. Puisque vous aimez à faire du bien et que vous savez le faire si à propos , je souhaite de tout mon cœur, madame, que vous ayez le plaisir et le mérite d'en faire longtemps. On ne peut vous désirer plus de prospérités et de bénédictions que je vous en désire ; et le souhait que je fais pour moi, dans cette nouvelle année, c'est que vous m'y honoriez de la continuation de vos bontés, et que vous no doutiez point du respect avec lequel je suis très-fortement et pouj toute ma vie, *

Madame,

Yolrp {rés- humble et très-obéissant serviteur,

François,

Archevêque, duc do Cambrajr*

316 LETTHKS.

M. l'archevêque de Cambray à madame la marquise de Lambert, sur la mort de Monseigneur le duc de Bourgogne.

Cambray, 3 mars 17 12.

Pieu pense, madame, tout autrement que les hommes. 11 détruit ce qu'il semblait avoir formé tout exprès pour sa gloire. Il nous punit : nous le méritons. Je serai le reste de ma vie , avec le zèle et le respect le plus sincère,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

François, Archevêque, duc de Cambray.

Madame la marquise de Lambert à M. de Sacy ', sur la mort de Monseigneur le duc de Bourgogne.

Quel événement, monsieur! Gomment ceux qui l'ont vu ont-ils pu le soutenir ? Moi , qui ne fais que d'en entendre le récit, j'en suis accablée de douleur. Je pleure le malheur public et le mien particulier , et je regrette la portion de bonheur qui m'échappe. Je

1 Louis de Sacy, célèbre avocat au parlement de Paris, membre de l'Académie française, de la société intime de madame de Lambert, auteur d'une bonne traduction de Pline, mort en 1727.

lettres; 317

viens d'écrire à H. de Cambraj. Quelle perte pour lui et pour ses amis! que de gloire leur est moissonnée ! Que n'attendait-on pas d'un prince élevé dans des maximes si pures, si bien instruit des justes bornes qu'on doit mettre à l'autorité , qui ne se permettait rien , parce que tout lui était permis , qui n'aurait usé de la puissance que pour faire du bien ! tout ce qui était injuste lui paraissait impossible. H n'aurait pas pris la royauté pour lui, mais pour les autres , persuadé qu'il se devait à l'État, et que la royauté ne lui était que prêtée : digne enfin de commander aux hommes, parce qu'il savait obéir à Dieu.

Je m'occupe de ses vertus et de nos malbeurs ; je ne sais si c'est pour me consoler ou pour m'affliger : la douleur trouve quelquefois de la douceur dans son excès. H venait dans un temps où la soumission à la religion semble être devenue la bonté de l'esprit et de la raison ; où l'on est confondu avec le peuple , dès que Ion croit en Dieu ; où l'honnêteté des anciens temps est devenue le ridicule du nôtre. Pour lui, il croyait que la religion était le premier honneur du monde. 11 mettait la délicatesse et la bienséance danslçs bonnes mœurs. Qui se connaissait mieux que lui en vraie gloire? Il la faisait consister à rendre les hommes heureux. Sa première passion était l'amour des peuples et de l'État, comme celle d'Alexandre et de César était pour la gloire et pour la domination. Il avait déplacé la gloire du monde : il ne la mettait pas à répandre des fleuves de sang , à faire taire les lois et à faire gémir le peuple. Il croyait qu'il valait mieux rendre les hommes heureux que de les assujettir pour

les yçpdre misérables. Sa raison, éclairée à la lumière dp le vérité, avait éclipsé tous ces faux préjugés. C'est pourtant cette gloire, qui fait la désolation publique, que la renommée porte et célèbre , que les poètes Chantent , et que l'histoire consacre,

Mais que ne perdez- vous pas en particulier , cher Sacy ! je vais vpus apprendre un fait qui vous regarde, et que peut-être ne savez-vous pas. J'avais un ami auprès du prince, qui , pénétré de ses vertus , m'en parlait souvent. Il m'a dit qu'un jour, en sortant de son cabinet, où il avait lu votre Traité de V Amitié, il lui dit : « Je viens de lire un livre qui m'a fait sen- « tir le malheur de notre état : nous ne pouvons esif pérer d'avoir d'amis : il faut renoncer au plus doux « sentiment de la vie. » Il sentait , cher Sacy , le besoin de l'amitié. Les sentiments naturels avaient de grands droits sur son cœur : la majesté royale disparaissait devant eux. 11 aurait eu des amis, et il ne les aurait pas pris parmi ses flatteurs. C'est l'amitié qui , auprès des princes , est le guide de la vérité, « Achète la vérité', dit la sagesse, ma is ne paye pas le mensonge.» Un ancien disait a que les amis étaient les vrais sceptres, des rois. « Il pie semble qu'avec vous, cher Sacy, en me mêlant de citer* je franchis les bornes de la pudeur, et que je vous fais part de mes débauches secrètes.

Enfin , le prince seul n'aurait pas monté sur le trône, mais l'homme chrétien. Les vertus y allaient régner avec lui ; mais elle et les gens de bien ont perdu leur place. Quel règne ne nous promettait- il pas ! des espérances si flatteuses ont disparu; nos amours

LfcTTKfcfc. 319

sont courtes et malheureuses : le Ciel n'a faitque nous le prêter et le retirer; nous n'en étions pas dignes.

On dit qu'on doit estimer misérables ceux qui n'ont que le nojnbre d'années pour preuve d'avoir vécu : pour lui, il n'aurait amassé que des vertus , et la mort le crut vieux, quand elle compta le nombre de ses bonnes actions. Nous ne lui devions que des souhaits qu'Ovide faisait à Germanicus : « Nous n'avons, disait-il , à vous souhaiter que des années : vous tirerez de votre propre fonds tout le reste, pourvu qu'une plus longue vie ne manque pas à tant de vertus. »

Son esprit faisait tous les jours de nouveaux progrès par l'amour des lettres. Mais ce qui le perfectionnait, était le calme de son cœur : jamais agité ni troublé par les passions humaines, il ne savait pas courir après ses désirs : il les tournait tous vers la sagesse , qui, non-seulement se laisse trouver à ceux qui l'aiment, mais qui prévient ceux qui la cherchent. Jl nous a prouvé que ce sont les vertus et l'amour du peuple qui savent donner une grande renommée ; et quand on sait se placer dans le cœur des hommes, on sait s'assurer une place dans la postérité la plus reculée. Quel plus digne éloge ? que de regrets sincères , et quelle pompe funèbre plus magnifique , que les larmes et la douleur universelles?

Enfin, ces moments sont arrivés, moments qui égalent tout, qui abaissent la superbe des grands, et qui consolent la bassesse des petits : ces hommes, qui ne se sont pas crus hommes, payent enfin le tribut de l'humanité , et leur orgueil s'ensevelit sous leur cen-

dre. L'amour-propre trouve ce faible dédommagement dans les autres princes : leur grandeur s'appesantissait sur nous : on est vengé de la différence qu'il y avait pendant leur vie, par l'égalité qui se trouve à la mort. Mais dans celle du prince que nous regrettons , nulle ressource ; nous perdons un maître dont le joug était léger; il savait qu'il était homme , et qu'il commandait à des hommes; ainsi sa mort est en pure perte pour nous.

Mais tirons, cher Sacy , quelque utilité d'un si grand et si triste spectacle : apprenons à ne pas faire tant de cas de ce qui ne fait que se montrer et disparaître. « Mon Dieu , disait David , vous avez fait nos jours mesurables, et toutes les substances ne sont rien devant vous.» Â ces coups subits et imprévus, opposons la vigilance, ayons toujours une âme préparée : la seule précaution contre les menaces de la mort , c'est l'innocence de la vie.

Que cette lettre , je vous prie , ne soit que pour voqs : vous savez avec quelle franchise je vous écris, et avec quel attachement je suis à vous.

Madame la marquise de Lambert à M. ** '

J'avais prié M. l'abbé Alary, monsieur, de vous faire de ma part de très-sincères remerciements ; mais cela ne suffit pas à ma reconnaissance : vous voulez bien qu'elle passe directement de vous à moi..

Vous m'avez fait grâce en faveur de mon sexe : j'ai surpris votre approbation. On n'attend rien de nous, et Ton ne nous demande que des agréments ; on nous tient quittes du reste. Mais vous ignorez que depuis longtemps j'ai fait l'impossible pour n'être pas imprimée. Je respecte et redouto le public ; je n'ai jamais voulu d'autres spectateurs qu'un très-petit nombre d'amis estimables ; voilà mon théâtre : nous autres femmes nous ne sommes que pour être ignorées. Mais vous seriez , monsieur, très-capable de rassurer ma timidité par votre approbation. Je suis payée au delà de mes espérances, dès que vous voulez bien me donner une place aussi honorable dans votre estime. J'en fais tout le cas qu'elle mérite, et suis, monsieur, avec une très-sincère reconnaissance, etc.

A madame de ***

Vous écrivez, madame, le langage des dieux, et je vous répondrai le langage des hommes. Quand je suis chagrine , je me jette dans la morale : je vais vous rendre quelques-unes de mes réflexions de ce matin.

Pour tirer parti d'une retraite forcée, j'ai voulu me consoler en pensant aux avantages de la solitude. Vous me mandez que vous rentrez dans la vôtre : le monde n'a-t-il pas affaibli le goût que vous aviez pour elle ? N'avez-vous point trouvé votre manière de penser et vos sentiments un peu dérangés? Quelque pré-

paré qu'on soit quand on se présente aux objets, ils font malgré nous leur impression. M'est-il permis de citer? Un philosophe assurait «qu'il ne rentrait jamais chez lui tel qu'il en était sorti ; qu'il y avait toujours quelques sentiments, qu'il avait affaiblis, qui se réveillaient ; que plus il avait vu de monde , plus les passions acquéraient d'autorité ; qu'il est difficile de résister à leurs efforts quand elles viennent si bien accompagnées; enfin, qu'il revenait toujours plus imparfait, pour avoir été parmi les hommes. » Ces dangers ne sont pas pour vous, madame.

Gomme j'ai vu que le temps n'était pas d'accord avec mes désirs, j'ai essayé d'accommoder mes désirs au temps, et, pour me venger de sa malice, j'ai résolu non-seulement de supporter ma situation présente, mais même d'en jouir : cela est téméraire. Pour m'aider, j'ai lu une lettre de Pline étant à sa maison de campagne, dont il fait une très-aimable description : ensuite il fait passer en revue toutes les occupations delà ville, qui, lorsqu'il y est, lui paraissent si importantes ( Ces grands riens , qui tiennent une si grande place dans notre imagination, perdent bien de leur prix quand on les voit de loin,) Après avoir rendu compte à son ami de l'emploi de son temps , il s'écrie : « 0 innocente vie! que cette oisiveté est aimable ! qu'elle est honnête, et préférable aux plus illustres emplois! mer, rivages, dont je fais mon vrai cabinet, que ne m'inspirez-vous pas ! et ne vaut-il pas mieux passer ici sa vie à ne rien faire, que de songer sérieusement dans la ville à faire des riens! » Je voudrais fcien pouvoir illustrer mon loisir

LETTAE6. 523

comme Pline; mais il ne m'en restera que l'ennui et l'inutilité.

Avec vous, madame, Je prends de la hardiesse, et je vais vous citer une autorité respectable pour vous; c'est la Sagesse, qui dit : a Je la mènerai dans la solitude, et là je parlerai à son cœur. » C'est là où la vérité donne ses leçons, où les préjugés s'évanouissent, où la prévention s'affaiblit, où l'opinion , qui gouverne tout, commence à perdre ses droits, où nous apprenons à rabattre du prix des choses que notre imagination sait nous surfaire : enfin, il me semble que dans la solitude nous n'avons que les besoins de la nature, qui, après tout, sont très-bornés, et que dans la ville nous avons ceux de l'opinion, qui sont immenses. Je voudrais bien déranger des idées qui occupent une si grande place dans mon esprit, et rendre, s'il est possible, mon bonheur indépendant : il ne devrait presque dépendre que de nous ; et c'est par une espèce d'usurpation que les objets extérieurs se sont mis en possession d'en disposer : je voudrais bien me ressaisir d'un droit si important. Ehl qu'il est dangereux de se confier à ce qui est hors de nous I tout, en éloignement, me parait diminuer de prix et de valeur, hors vous, madame, qui êtes toujours pour moi dans le même point de vue.

Voilà ce que mon esprit a pensé , mais ce que mon cœur n'a pas senti ; il ne recevra jamais des vérités qui pourraient le conduire à l'éloigner de vous. L'un et l'autre s'accordent sur votre compte , madame ; car mon esprit a toujours trouvé parfait ce que mon cœur lui a montré aimable; et ma retraite m'a appris

334 LETTMift.

que la solitude est amie des sentiments, puisque les miens, madame, ont infiniment augmenté pour vous. Je change de ton, et je vous assure, madame, que dès que les eaux seront retirées, ma morale ne me retiendra pas un moment, et que je serai très-pressée d'avoir l'honneur de vous aller trouver.

A madame de "% sur son mariage.

N'ayant pu, madame, avoir l'honneur de vous voir, et ma mauvaise santé me retenant à la campagne, permettez-moi de vous faire ici des compliments sur une alliance aussi illustre et si digne de vous. Vous portez un nom , madame , qui était autrefois un peu brouillé avec la pudeur ; mais vous allez le raccommoder avec la modestie, vous qui savez si bien en soutenir les droits. Les amours en murmurent ; mais vous leur faites bien d'autres larcins. Ce petit dieu a cependant bien îles ressources, et j'ai ouï dire que, pour ne vous pas perdre, il s'était raccommodé avec son frère, que cette longue querelle avait cessé en votre faveur, et que le jour de vos noces ils signèrent un traité pour longues années , où l'amour promit d'être aussi longtemps amant que l'hymen serait époux. Assurez leur union, madame, serrez leurs nœuds, coupez les ailes à l'amour : séparément ils perdent tout leur prix, et l'hymen ne peut être heureux quand l'amour ne Test pas ; de leur intelligence

p, LETTRES. 525

dépendent vos beaux jours : qu'ils coulent, ces heureux *jours, dans l'innocence et dans la paix I que n'espère-t-on pas , madame , d'une personne comme yous, élevée dans des principes si purs et endoctrinée par la vertu même ! Si je faisais des vers , vous auriez, madame, un bel épithalame; mais je n'ai que des souhaits à vous offrir , et le très-respectueux attachement avec lequel je suis ,

Madame,

Votre très-humble et très-obéissante servante,

La marquise de Lambert.

A Monsieur l'abbé •".

Je suis en société depuis longtemps avec un homme de beaucoup d'esprit et de mérite, et qui s'est montré à moi sous deux formes bien différentes. Je l'ai vu autrefois dans une grande retraite, avec une fortune médiocre, mais soutenue de principes de sagesse et de réflexions saines, il avait une sagesse de communication : je l'allais chercher dans mes troubles ; il remettait Tordre et le calme dans mon âme. Il ne lui manquait rien ; il était sage et heureux ; mais son état ne lui a point suffi, et il est devenu homme de cour. Je lui reproche là-dessus qu'il en coûte à la sagesse : il me soutient le contraire , et voici les armes avec lesquelles il me combat.

11 prétend que la définition qui convient à un philosophe, c'est : a Un homme qui fait de son état tout ce qu'on en peut faire pour son bonheur et pour celui des autres; que plus vous avez de goût et de sensations agréables , plus vous avez de bonheur , parce que vous avez plus de ressources ; que ceux-là sont moins sages, qui renferment toute leur félicité dans un seul goût ; que c'est jouer trop gros jeu , et qu'il y a trop à perdre. »

Mettre la sagesse à être heureux, cela est raisonnable; cependant j'aimerais encore mieux mettre mon bonheur à être sage. Mais croire que celui-là est le plus heureux qui a le plus de sensations agréables, il me semble que c'est donner une fausse idée de là félicité. Le bonheur qui n'est fondé que sur les sensations est peu solide , variable et plein d'illusions. Le fou d'Athènes, qui redemandait sa folie en justice , était de cette espèce. Personne ne doute que les sensations ne donnent une espèce de bonheur ( ce n'est pas de quoi il s'agit ici ) : il est question de comparer pour choisir le meilleur. Je suis persuadée que M. l'abbé se croit heureux à SaintrCloud, au moins qu'il a le sentiment du bonheur; mais s'il était également heureux dans la solitude, et qu'il y eût ce sentiment-là au même degré, il ne me parait pas sage de quitter l'un pour l'autre ; et voici mes raisons.

Je ne sépare point l'idée du bonheur de l'idée de la perfection; celui-là me parait le plus heureux qui est le plus sage. 11 me semble qu'on n'a jamais donné pour règle du véritable bonheur les sensations agréa-

Mes. Le bonheur que vous avez dans la vie répandue, tient à une infinité de choses; ainsi vous avez une infinité de besoins. Plus vous avez de désirs, plus yous avez de pauvreté ; vous devenez esclave , le sentiment de la liberté est moins vif et s'affaiblit. Il n* sert de rien de dire : a J'ai plusieurs sentiments agréables , et j'ai plus de ressources. » Yous avez plusieurs sortes de besoins , et plus de pauvreté. L'on n'a jamais mis le bonheur du sage dans l'enivrement des passions; et si M. l'abbé m'assure qu'il n'a jamais poussé ses goûts jusqu'à l'illusion , qu'il a des goûta sages, qu'il sait s'arrêter, tant pis pour sa sensibilité. Le profit des passions n'est que dans l'enivrement; je ne connais point les demi-goûts ni les demi-embarquements; et il a grand tort, s'il a la force de s'arrêter, de se mettre en chemin.

Dans la retraite , l'esprit se nourrit de vérités pures. N'êtes - vous pas plus ferme dans vos principes? N'êtes-vous pas. plus attentif ? Et l'attention ne donnât-elle pas à l'esprit plus de force, plus d'étendue et de délicatesse ? Vos sensations, puisque vous en êtes devenu le chevalier, ne sont-elles pas plus vives et plus déliées dans la solitude? N'y a-t-il pas des plaisirs à part pour les gens délicats et attentifs ? Yous perdez tous ces profits : il n'y a rien à gagner dans la vie dissipée : les erreurs deviennent contagieuses : nous avons en nous une disposition propre à l'imitation ; nous nous ployons insensiblement , et le tempérament de Pâme se gâte comme celui du corps. Peut-on croire que l'on puisse avancer également dans le chemin de la perfection et dans la route de la

fortune , augmenter en sagesse et en crédit ? Cela me paraît impossible. Les idées du vrai échappent dans la foule , et nous nous trouvons heurtés et ébranlés par les erreurs populaires et par les objets sensibles. Je veux croire que vous avez moins à perdre qu'un autre, parce que vous êtes plus ferme ; mais il y a toujours à perdre.

Vous me direz encore : « J'ai fait un fonds de vrais biens qui ne périront point : voyons si nous ne tirerons rien de la fortune. » Quand nous cesserons d'être vains et ambitieux, nous n'aurons rien à lui demander. N'auriez-vous pas plus tôt fait démettre vos désirs au niveau de votre fortune, que votre fortune au niveau de vos désirs ? 11 vous est plus aisé de vous accommoder aux choses, que les choses à vous. Après quoi courez-vous ? Est-ce après les biens de l'opinion? Vous ne les aurez jamais à un degré qui vous suffise. Montrez-moi quelqu'un qui , en acquérant du bien , ait perdu la soif des richesses , et je m'embarquerai. Où est le temps1 que vous me disiez : a Tout est trop cher au marché : la fortune ne donne rien, elle vend tout ; Ton donne des vrais biens pour des faux : cela n'est bon que pour des esclaves ? » Vous m'avez trop bien endoctrinée, et je vous bats avec vos principes.

Vous insistez , en disant : « Je me trouve en état de faire plaisir à mes parents et à mes amis. » Quand vous aurez des opinions bien saines, et que vous pourrez guérir les maladies de Pâme, les plaisirs que vous ferez à vos amis seront bieq d'un autre prix.

Enfin, je me retranche à dire, que si dans votre retraite vous étiez heureux , il fallait y rester. Vos plaisirs étaient sûrs, durables et indépendants. Que si vous n'êtes heureux à présent qu'au même degré où vous Tétiez dans votre solitude, vous y avez perdu , parce que votre bonheur tient aux autres ; vous avez besoin d'eux, et vous êtes déchu de votre liberté. Je crois que vous ne pouvez faire un aussi bon traité avec la fortune qu'avec la sagesse, qu'il y a toujours à perdre; et que le mieux qui puisse vous arriver, si vous êtes renvoyé à vous-même, c'est de vous retrouver comme vous étiez quand vous êtes parti. Mais il faut donc que vous passiez en dépense contre vous •toutes les avances que vous auriez faites dans le chemin de la vertu : elles sont en pure pçrte.

Répondez à ceci, monsieur l'abbé, si vouslepQUvez, ou si vous l'osez ; mais souvenez-vous que je ne vous attaque qu'avec vos principes, et que vous devez les respecter autant que je les respecte.

xvn.

A Monsieur de Saini-IIyaciRlhe, a Londres.

Paris, 29 juillet 1729.

J'aurais répondu plus tôt, monsieur, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, si ma santé avait pu me le permettre.

Quant aux livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer, et dont je vous remercie, j'eus un cruel chagrin lorsqu'on les imprima. Je crus les anéantir en achetant toute l'édition ; cela n'a fait qu'augmenter la curiosité. Le manuscrit sur les femmes est si défiguré, qu'on ne sait ce que c'est : on a ôté le commencement et la fin *, qui apprenaient pourquoi il a été fait. Si j'avais su que messieurs les Anglais eussent honoré un si médiocre écrit de l'impression, je vous l'aurais envoyé tel qu'il est, craignant moins ce qui se peut dire dans un pays étranger que le bruit qui se fait autour de moi. Je n'ai jamais pensé, monsieur, qu'à être ignorée, et à demeurer dans le néant où les hommes ont voulu nous réduire. Renvoyée à moimême, j'ai pensé à tirer de moi seule toute ma force, mes appuis et mes amusements. Les Avis que Ton a fait imprimer, je les avais faits pour moi, avant de les faire passer à mes enfants. J'ai cru qu'il fallait songer à ma propre réformation avant de penser à celle des autres. Je suis très-fâchée que ces amusements de mon loisir aient été connus par l'infidélité d'un ami à qui je les avais confiés. Vous voulez bien, monsieur, que je vous prie de faire mes remerciements au traducteur *. Quoique je sois très-fâchée que cela soit connu, je ne puis m'empêcher de lui savoir bon gré du cas qu'il paraît faire d'un si médiocre ouvrage. Il dit, dans sa préface, que ce que j'ai écrit sur les femmes est mon apologie : je n'ai jamais eu besoin

1 L'un et l'autre se trouvent dans celle édition.

2 M. Lockman, connu dans la république des lettres par plusieurs bonnes traductions.

d'en faire. Il m'accuse d'avoir l'âme tendre et sensible ; je ne m'en défends pas : il n'est plus question que de savoir l'usage que j'en ai su faire.

Je n'ai vu qu'une fois le gentilhomme que vous me recommandez * : il a toujours été à Versailles, et moi malade, ou à la campagne. Tout ce qu'il nous montre ici est trouvé extrêmement beau. Je lui rendrai tous les services qui dépendront de moi : il me paraît un très-honnête homme.

Je suis, monsieur, avec, etc.

La marquise de Lambert.

Monsieur de La Rivière, gentilhomme de Bourgogne, à madame la

marquise de Lambert.

Je suis ravi, madame, que vous n'ayez point oublié à faire de bonnes actions, et que votre bon cœur soit toujours prêt et à découvert dès qu'il s'agit de faire du bien. Vous venez de donner un asile à une personne qui en avait grand besoin, et qui le mérite par elle-même, et par sa mauvaise fortune. Elle a eu tant de soin de feu madame sa mère, que cet exemple domestique devoit instruire et toucher la personne qui l'abandonne, quelque déraisonnable qu'elle

1 M. Gossct.

soit d'ailleurs. Quand on a lu , et appris ses devoirs dans Tordre de l'honneur et de la conscience» on ne peut ignorer que ce que les enfants doivent aux pères et aux mères est un double précepte de la nature et de la religion, auquel il n'est pas permis de manquer. Enfin, madame, je m'intéresse tant à ce qui vous regarde , que je sens croître ma gloire de tout ce que vous faites pour la vôtre.

11 y a longtemps, madame, que je prêche à Mma de Créance la paix d'une retraite. Chaque. saison de la vie a des bienséances qui lui sont propres, et qui prescrivent de nouvelles règles de conduite : il est dangereux de s'y méprendre; le monde ouvre sur nous des yeux malins ; tout y est plein de gens qui s'offensent des mérites d'autrui, à proportion qu'ils éclatent; il suffit souvent d'être vertueux pour être haï ; les hommes rebutent ce qui passe leur règle, et ce qu'ils n'ont pas le courage d'imiter. Pour moi, madame, la peur m'a pris , et l'on ne saurait plus m'envier que le bonheur de mon obscurité. Comme j'ai toujours mis le ridicule presque au niveau du déshonneur, je me suis dépêché de vieillir, de peur de vieillir trop tard.

Mais, madame, voici un temps destiné aux souhaits ; et ce serait un crime que de ne pas respecter l'ancienneté et l'innocence de cet usage. Je souhaite donc tous les jours de ma vie la conservation de la vôtre : je vous souhaite une longue suite de bonheur et de paix, car on n'est point heureux sans elle; je vous souhaite encore, madame, une grande attention à vous souvenir de tous les mérites qu'il a plu à Dieu

de mettre en vous ; et à ne point oublier que le plus noble de tous les cbemins qui mènent à lui, c'est la reconnaissance.

En vérité, madame, j'aime tant à vous respecter, qu'il me semble que mes sentiments rajeunissent en vieillissant, et que les années ne se renouvellent que pour faire honneur à la fidélité de mon très-respectueux attachement pour vous.

Du 4 janvier 1737.

de La Rivière.

P. S. Si madame de Saint-Aulaire, madame, savait ce que je pense d'elle, elle ne serait pas en peine de ce que je lui souhaite.

Du même, à la même.

Je ne m'etinuie, madame, de l'opiniâtreté de vos maux, que par rapport à ce qu'ils vous font souffrir. Si vous voulez donner congé aux prétendus amis que votre état fatigue, il ne tiendra qu'à vous que je les , remplace tous par l'assuidité de mes soins. J'ai eu le loisir de donner quelque culture au peu d'esprit que j'avais : j'ai dans le cœur une douceur naturelle et compatissante pour tout ce qui souffre : la pitié m'occupe et ne me fatigue point. Quand on me reproche

mon humanité, je prie qu'on veuille bien souffrir que je sois homme. Cette compassion universelle a ses limites ; mais quand il s'agit d'une personne comme vous, dont la vie m'est aussi chère que la mienne, je ne donne point de bornes à mon sentiment. Ce n'est plus le temps, madame, des vanités attachées aux respects humains; prenez -moi au mot, j'irai vous garder. Je n'ai plus de sexe ; je n'intéresserai point vos bienséances ; et peut-être que vous trouveriez quelque consolation dans la manière dont je vous entretiendrais; ce n'est plus la saison.de ces dissertations qui ne portent à rien qu'à des choses qui passent.

Madame de Fontaine-Martel vient de mourir sans avoir jamais su pourquoi elle avait vécu. Je sais qu'elle vous avait prise en aversion, et cela seul est une marque de sa réprobation ; car qui peut haïr une personne comme vous, qui n'avez jamais pensé qu'à faire du bien ?

Je n'ai jamais, madame, attendu si impatiemment le retour du soleil, parce que j'espère qu'il vous rendra* des forces et de la santé. Mais en l'attendant, je vous supplie de vous souvenir qu'il n'y a de paix qu'en vivant dans l'ordre de Dieu ; à vouloir être tout ce qu'il veut que nous soyons, tristes ou gais, sains ou malades , et à conserver dans ces différents états une égale soumission à sa volonté. Ce qui redouble , mon espoir de votre convalescence , c'est que votre bon esprit subsiste tout entier au milieu des abattements de votee corps.

Je vous ai, madame, une obligation à laquelle peut-

être ne pensez-vous pas, c'est de m'avoir forcé à joindre une estime infinie au très-humble respect que je Vous dois.

Du 30jaoTier 1733.

de La Rivière.

À Madame la marquise de Lambert, par madame Vatry '.

Dans le vallon qu'arrose l'Hippocrène

Je cherchais les plus simples fleurs.

Apollon en cueillait, au bord de la fontaine, Qui ravissaient par leurs vives couleurs. De grâce, apprenez-moi, dis-je au dieu du Permesse, D'où vient vous refusez à présent aux mortels,

Ces talents, ce feu, cette ivresse, Qui leur firent jadis mériter des autels?

Minerve, la déesse sage, Sous humaine figure habitait avec eux, Du cœur et de l'esprit leur apprenait l'usage.

Qu'est devenu ce temps heureux ?

Ah i répondit le dieu, tu me parais instruite

Par ces gens appelés savants.

Leur peu de goût et de mérite

Les rend envieux et mordants; D'une langue inconnue adorant les merveilles, Tandis que de la leur ils sentent peu le beau : Ce sont frelons, ennemis des abeilles,

De chaque siècle le fléau.

Apprends que les dieux équitables :

Ont donné les talents , les biens

Aux modernes comme aux anciens.

1 Cette pièce fat faite pour faire plaisir a madame la marquise do Lambert, qui prenait le parti des modernes.

Ils sont dans tous les temps aux mortels favorables.

Minerve aussi, comme autrefois,

Les honore de sa présence :

Paris est le séjour dont elle a lait le choix : Elle a d'une mortelle emprunté l'apparence; Mais la Divinité parait dans ses discours.

L'aimable ', l'exquise sagesse

Près d'elle se trouve toujours :

Dans ses beaux yeux, dans son air de noblesse, On voit que de Minerve elle a reçu le jour : Tu trouveras la déesse entourée D'esprits divins, dont elle est adorée a :

Apprends qu'en ce rare séjour Sous le nom de Lambert Minerve tient sa cour.

'Madame la marquise de Salnt-Anlalre, fille de madame de Lambert: * Cette dame assemblait chez elle , deux fois la semaine, des Académicien et des gens de qualité, amateurs des lettres.

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