‹ Œuvres morales de Mme. de LambertChapitre 27 sur 30 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

PASSÀRD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

7, RV8 DES GIUNDS AUGUSTINS.

MES

SOUVENIRS

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Vil/ WJkmMKX&BIi

Quelques personnes, en bien petit nombre à la vérité, soutiennent que, dans les arts comme dans les lettres, la supériorité des hommes sur les femmes naît uniquement de la différence d'éducation, et ne veulent compter pour rien la différence créée par la nature. 11 n'en est pas moins vrai que l'extrême sensibilité , qui fait le premier charme des

femmes, amenant une grande mobilité de pensée, elle doit les priver de l'énergie nécessaire à l'emploi soutenu d'une application sérieuse, et les rendre incapables de persistance pour tout ce qui ne tient qu'à l'esprit. Chez les hommes, au contraire, la sensibilité (quand ils en ont) n est pour ainsi dire que momentanée ; des sensations innombrables, produit de la faiblesse d'organisation physique, de vives émotions de cœur, que fait naître la plus légère cause, ne viennent pas sans cesse leur ravir la faculté de réfléchir longtemps sur un même sujet ; or, cette faculté est la base indispensable de tout œuvre de premier ordre. On élèverait les femmes au collège, elles pourraient lire en grec Euripide et Sophocle, qu'aucune d'elles n'écrirait une tragédie qui pût se placer auprès de Polyeucte ou d'Athalie. La preuve en est que plusieurs femmes apprennent la peinture dans un atelier, où les maîtres les plus habiles dirigent leurs études, et que pas une n'a fait

et ne fera jamais un tableau d'histoire comparable à ceux des grands peintres.

Faut-il inférer de ceci que les femmes ne doivent ni peindre ni écrire? Bien loin de là, car il a existé, il existe encore des femmes dont l'intelligence est de beaucoup supérieure à celle de la majorité des hommes, sans en excepter un assez grand nombre d'hommes de lettres ; mais, de même qu'elles n'essaient pas de porter de fardeaux trop lourds pour leurs faibles bras, elles doivent s'abstenir de lutter contre l'autre sexe dans tout genre d'ouvrages qui exigent une force de volonté, une aptitude de tête et une persévérance de travail dont leur nature ne les rend pas susceptibles.

Un champ bien assez vaste leur reste encore ouvert, si par suite d'un penchant irrésistible, ou, ce qui est bien plus commun dans nos temps de révolutions, par suite d'un revers de fortune, elles rendent le public juge de leur talent ; plus d'une femme a laissé

un nom célèbre, et, pour ne parler d'abord que de celles qui 6e sont livrées à la peinture, les portraits de madame Lebrun, les copies sur porcelaine de madame Jacotot, les miniatures de madame de Nirbel, après avoir été admirées de leur vivant par les premiers connaisseurs, le sont encore après leur mort, dans nos musées. On peut citer aussi la Rosalba, dont les pastels se vendent toujours fort cher ; sans parler de plusieurs femmes qui marchent aujourd'hui sur leurs traces ; mais bien loin que ces exemples réfutent ce qu on vient de lire plus haut, remarquez bien que, parmi ces artistes distinguées, pas une n'a tenté de peindre une bataille.

Le nombre de femmes qui se sont fait un nom dans la littérature est beaucoup plus considérable, vu que l'emploi de l'intelligence n'exige aucune étude manuelle et suivie, et qu'il suffit d'avoir de l'esprit, le goût

de la lecture et l'habitude d'observer le

monde pour se servir d'une plume avec plus

ou moins de succès; une fonte de femmes écrivent chaque jour des lettres qui sont des modèles de style épistolaire. Par malheur, ces correspondances ne sont point destinées à la publicité ; nous ne devons qu'au hasard la jouissance de lire madame de Sévigné, qui ne pensait écrire que pour sa fille, et dont on réimprime les lettres cent cinquante ans après sa mort.

Tout ce qui tient à la délicatesse de pensée, à la vérité de sentiment et à la finesse d'observation, est du ressort des femmes ; aussi lès voit-on se distinguer surtout comme auteurs de romans et comme auteurs d'ouvrages d'éducation.

Pour ces derniers, l'habitude de parler aux enfants et le tact dont elles sont clouées leur indiquent le trait , le mot propres à frapper ces jeunes têtes, où tout s'imprime si vite et pour ai longtemps; elles savent être ctaires, être simples, sans tomber dans la niaiserie ; les contes que misai Edgewortk

et madame Gutzot ont écrits pour la jeunesse sont de beaucoup supérieurs à ceux de U. Bouiliy et de quelques autres hommes, sous le rapport de l'intérêt, outre que l'invention est plus ingénieuse, et l'exécution plus facile.

Quant au roman, trop de femmes se sont rendues célèbres dans cette branche de littérature, pour qu'on leur refuse maintenant le droit de la cultiver. Les ouvrages de madame de La Fayette, de miss Burney, de madame Cottin, ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe ; ils font partie des bibliothèques, et plusieurs survivront à bien des volumes de monsieur tel ou tel. Ce succès n'a rien de surprenant : dans un genre dont la première base est ia connaissance du cœur humain, les femmes étaient naturellement appelées à se distinguer ; car il est rare qu'elles aient de l'esprit sans regarder beaucoup et sans voir juste. De là naît

dans leurs romans la vérité de caractère et le naturel de dialogue.

C'est donc lorsqu'il s'agit de finesse d'observation que les femmes se trouvent sur leur terrain. Mais si leur intelligence peut briller dans tout ce qui demande de l'imagination, du discernement» de la délicatesse et du bon goût, s'ensuit-il que cette intelligence puisse s'exercer sur ce qui exige de la force de tête ? N'est-il pas, au contraire, fort probable que M. de La Place aurait levé les épaules en souriant, s'il avait été tenté de lire les mémoires de mathématiques écrits par la marquise duChâtelet, ces mémoires qu'admirait tant Voltaire? Quant à Voltaire, c est tout simple, il était amoureux ; de plus, en dépit de ses prétentions comme savant, il n'entendait rien aux mathématiques, et nulle femme ne peut se flatter que tous ses lecteurs remplissent les deux conditions. 11 est certes beaucoup plus sage de ne jamais essayer de franchir

des limites qui semblent avoir été posées par la nature, puisque, dans la multitude de femmes auteurs plus ou moins connues, on ne peut en nommer que trois dont le talent exceptionnel ait quelque chose de masculin : madame Dacier, madame de Staël et madame Sand.

. Nous devons à madame Dacier une traduction d'Homère, que . les hellénistes estiment comme la meilleure qui existe encore aujourd'hui.

Madame de Staël, sans atteindre dans son style la perfection du style de madame Sand, ne se distingue pas moins par des qualités qui sont bien rarement le partage d'une femme : la vigueur de pensée et la profondeur d'examen. Pour écrire ï Influence des passions sur les individus et les nations, l'Ailemague, la Littérature dans ses rapports avec les institutions sociales* etc., etc., il était nécessaire d'avoir le goût dçs études solides et suivies, joint à l'habitude 4e livrer son

esprit aux idées graves, et celle dont on a dit qu'elle avait toujours été jeune et jamais enfant, pouvait seule entreprendre des travaux aussi sérieux et d'aussi longue haleine. En effet, le caractère de madame de Staël, aussi bien que son intelligence, avaient quelque chose de mâle ; elle était résolue, courageuse et persévérante. On peut dire de plus qu'une grande élévation d'âme la maintenait au-dessus de toutes les petitesses dont plusieurs sont communes aux deux sexes : noble et désintéressée, elle ne connaissait pas plus Tégoïsme qu'elle ne connaissait l'envie, et jugeait ses amis et ses ennemis avec la même impartia»

lité.

Elle eut trop souvent T occasion de prouver ce que j'avance ici ; on imagine sans peine qu'un talent aussi supérieur que celui de madame de Staël né put se montrer sans faire naître l'envie d'un grand nombre d'auteurs. Une femme entre autres, madame de

Genlis, sa contemporaine, poursuivit de sa haine l'auteur de Corinne, dont, par une cafarderie digne de tartufe, elle attaquait sans cesse les ouvrages, sous le rapport de l'immoralité. Elle ne se borna pas aux discours contre sa noble rivale ; elle fit imprimer un roman intitulé la Femme philosophe* dans lequel l'héroïne est présentée comme une infâme créature, et tient un langage où s'intercalent des phrases de madame de Staël, tronquées de la manière la plus perfide. Ce roman, très ennuyeux, n'eut aucun succès, et ne produisit d'autre effet que celui d'indigner tous les honnêtes gens contre celle qui lavait écrit. J'ignore si madame de Staël a daigné lire ta Femme philosophe; mais ce que je sais, c'est qu'elle ne parlait jamais la première de madame de Genlis, et qu'un jour, M. de Sabran ayant dit devant elle quelques mots $ Adèle et Théodore (1),

(4) Un des premiers ouvrages de madame de Genlis.

elle ajouta du ton le pins simple et le plus vrai : c Madame de Genlis écrit très purement. >

11 est inutile de citer ici les ouvrages de madame Sand, que tout le monde a lus ; on sait jusqu'à quel point l'auteur de Valentine est douée de la puissance de manier ta langue française, et dans quelle belle prose elle exprime les pensées les plus énergiques, les passions les plus violentes, ou les sentiments les plus doux et les plus naïfs. Beaucoup de pages de Lélia peuvent se placer, sous le rapport du style, à côté de celles qu'ont écrites Buflbn, Montesquieu; et lorsqu'on lit la Mare au Diable, on croirait lire Bernardin de Saint-Pierre. Cette variété dans le langage le plus pur, ce tour de phrase si facile, ce nerf qui n'exclut jamais l'élégance, font déjà comparer madame Sand aux écrivains français du grand siècle, et la feront peut-être rester le premier écrivain

du nôtre. Plût au ciel qu'au lieu de s'atta-

cher à combattre avec acharnement tous tes principes qui constituent la société, madame Sand eût consacré sa plume d'or au bonheur de ses semblables ! Combien nous aurait-elle rendues fières d'être femmes, el combien aurait-eBe mérité la reconnaissance, de ses contemporains l

Lord Ch***** était le plus gros homme de l'Angleterre. Un jour que plusieurs de ses amis dînaient chez lui, la conversation roula à table sur la force musculaire, et un jeune lord, assez mince de taille, dit qu'il gagerait bien pouvoir faire deux cents pas dans une allée de Hide-Park, en portant lord C***** sur ses épaules. Tous les convives rirent beaucoup d'abord de ce qui leur semblait une pure fanfaronade ; mais le jeune homme s'étant obstiné à soutenir son dire, lord (T**!

fia** par accepter k gageure. Us parièrent orille gainées, ètf selon la coutume, on écri* rittepari.

Le bruit d'une chose aussi surprenante né tarda pas à se répandue, en sorte qu'au jour ftiê, la haute- société se rendît en foule à Bydé^Park. Les parieurs arrivés, le jeune homme dit à lord Ch*"*" : Déshabillez-vous, mylord. — Comment f — Déshabillez-vous tout à fait ; vous ne pouvez pas même garder votre chemise. — Étes-vous fou? — Mes** sieurs, reprit le jeune homme en s'adressant aux spectateurs, le pari est écrit ; je me suis engagé à porter lord Ch*****, mais non à porter la moindre chose avec lui. Tout Londresétait là ; lord Ch***** paya les mille guinées.

La danse des ballets de l'Opéra n'était point, il y a, soixante ans, ce qu'elle est devenue depuie. Tout ce que j'entendais dire

dans ma jeunesse de Vestris père, de mademoiselle Guimard, etc9 etc., prouve que Fart se réduisait alors à exécuter correctement quelques entrechats, quelques pirouettes peu difficiles, et que le talent consistait principalement dans la grâce. Comme à cette époque, les menuets étaient fort en vogue, il n'est pas étonnant que le public se contentât dune danse terre-à-terre. Mais je pense qu'aujourd'hui que nous avons possédé des Taglioni et des Essler, les célébrités du dernier siècle nous sembleraient très insipides. Le père Vestris était surtout renommé pour l'élégance avec laquelle il, ôtait et remettait son chapeau en commençant le menuet, et longtemps après qu'il eût quitté le théâtre il resta le premier maître de danse de Paris, sous le rapport de la bonne grâce, Il était comique de voir quelle extrême importance il attachait à son talent ; et comme il avait toujours conservé l'accent italien, il ne pariait de lui-même qu'en se nommant le

diou de la danse. Toutes les jeunes femmes, avant d'être présentées à la cour, prenaient de lui quelques leçons qui se payaient fort cher, pour qu'il leur apprit à faire agréablement, devant Leurs Majestés, les trois révérences d'usage. Des revers de fortune l'obligèrent, dans un âge fort avancé, à reparaître sur le théâtre à l'occasion d'une représentation à bénéfice que l'Opéra lui avait accordée. Il dansa seulement le menuet, ou plutôt il le marcha; mais j'avoue que nous fûmes tous ravis de la grâce, de la noblesse qui distinguaient encore tous les mouvements de ce gros homme, et qu'il fût applaudi à tout rompre. Son nouveau public cependant n'était plus habitué à une danse aussi grave ; lui-même avait créé celui qui venait d'opérer une révolution dans l'art, et son fils, Auguste Vestris, depuis quelques années, faisait à 'Opéra les délices des amateurs de ballets. Celui-ci, tout en conservant ce qu'avait de gracieux l'école dont il sortait, joignait à

l'exécution des pas les plu* diflk&eft, ik té* gèrelé si prodigieuse qu'elle lui permettait d'arriver jusqu'à* tours de force avec une facilité ravissante. Aussi son père disait-il : € Quand Auguste touche la terre c'est par procédé pour ses camarades. »

Les Vestris étaient venus d'Italie s'établir en France. Ils étaient trois frères et passaient tous les trois (sans en excepter le danseur), pour de fort honnêtes gens. Ils vivaient en famille, et l'un deux, qu'ils appelaient le cuisinier* tenait la maison; leur mère, qu'ils aimaient beaucoup, étant trop vieille pour s'occuper des soins du ménage. Grétry m'a conté que lorsqu'ils perdirent cette mère, au moment où ils allaient, avec leurs amis, la conduire dans sa tombe, le danseur parvint à étouffer ses sanglots, pour adresser au cercueil les adieux les plus touchants. Le malheur voulut qu'au milieu de son oraison funèbre, il portât les yeux sur son frère \e cuisinier, auquel le long manteau

de deuil qu'il était d'usage de porter alors, donnait l'aspect le plus grotesque. Il s'arrête et lui dit tout eu larmes :

— Mais va-t-en doue, toi, avec ton fichou manteau de deuil, que tou me feras crever de rire.

Le troisième frère avait passé une partie de sa jeunesse à Berlin, où i! était attaché, comme secrétaire, je crois* au prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric. 11 avait rie l'esprit et de fort bonnes manières, eu sorte que, revenu en France, on le traitait aussi bien dans la société qu'il l'avait été à la cour de Frédéric IL II racontait un jour que le prince Henri, amateur passionné des arts comme de la littérature française, dépensait en livres, en statues et en tableaux la moitié de son revenu, qui n'était pas très considérable. Ayant dans sa galerie, à Reinsberg^ un buste magnifique qui représentait l'Antinous, il voulut multiplier ce chef-d'œuvre afin d'en orner son parc. Il fit tirer des plâ-

trcs en nombre suffisant pour qu'on pût en placer un entre chaque arbre d'une allée assez longue. Lorsqu'il recevait la visite des étrangers de marque qui voyageaient en Prusse, il s'empressait de leur montrer ses jardins, et, les conduisant à cette allée en véritable cicérone : — Voilà, disait-il, un superbe buste d'Antinous, — puis un autre Antinous, — celui-ci est encore un Antinous , il allait ainsi jusqu'au bout, prenant soin seulement de varier autant que possible Tinflexion de sa voix et ses expressions, ce qne le narrateur imitait de la manière la plus plaisante.

Cette anecdote, que je crois vraie, car Yestris la contait devant l'ambassadeur de Prusse, qui riait aux éclats, n'empêche point que le prince Henri ne se soit montré comme un grand capitaine dans la guerre de Sept- Ans, et qu'il ne fut un homme fort distingué par son esprit et par son caractère.

Le seul artiste que j'aie vu s'arrêter à temps, et quitter le public avant que le pu* blic ne le quittât, c'est Grétry . Je me rappelle que dans ma jeunesse, il vint passer un été à la campagne chez mon père et qu'il y composa Anacréon et Lisbeth sur un mauvais piano qui me servait pour mes études. L'hiver suivant ces deux ouvrages furent représentés, le premier au grand Opéra, le second à TOpéra-Comique et tous les deux attirèrent la foule. A cette époque, un jour que je dinais chez lui, Rouget de Lisle (I), qui venait souvent dans la maison, proposa, au dessert, de boire au grand succès de Lisbeth et iXAnacréon. — Soit, dit Grétry en levant son verre ; au succès de mes dernières notes : les mélodies s'épuisent comme

(1) Rouget de Lisle a fait les paroles et la musique do la Marseillaise. À l'époque de notre première guerre contre toute l'Europe. Ce chant lui fut sans doute inspiré par un sentiment national commun alors à tous les Français ; car il était loin de se montrer révolutionnaire, et ne joua jamais aucun rôle politique.

toute autre chose ; je ne veux pas attendre qu'il n'y ait plus rien dans mou sac. » et il tint parole, car, bien qu'il ne soit mort que beaucoup d'années après le jour dont je parle, on n'a jamais pu le décider depuis à écrire une ligne de musique.

Grétry était un -de ces hommes rêveurs, -doués de tact et de finesse, qui par leur ftature sont plus propres que d'autres à observer le cœur humain et à saisir l'accent des passions. Un accident grave, qui lui était arrivé dans sa première jeunesse, l'avait pour ainsi dire condamné au silence ; car, à la fnoindre fatigue , un vaisseau qu'il s'était rompu dans la poitrine en chantant, se rouvrait et lui causait des hémorrhagies effrayantes. Il parlait donc très peu, redoutait Jes fortes émotions, et s'efforçait de réduire sa vie à regarder vivre ses semblables ; aussi était-il devenu habile dans la connaissance des effets que font subir à Fàme les diverses sensations qui l'agitent. Ce savoir, joint au

talent qu'il tenait ée la nature, de peindre avec des notes, imprime à toute sa musique un caractère admirable de vérité qui la fait vivre encore aujourd'hui, quand la forme et les moyens de l'art sont devenus tout autres qu ils n'étaient de son temps.

Les obstacles que Grétry eut à vaincre avant de parvenir à se faire entendre du public, sont de nature à donner du courage aux jeunes compositeurs présents et à venir. Heureux le peintre, heureux le statuaire qui, sans avoir besoin de protection, travaillent, exposent leur ouvrage, et reçoivent aussitôt un brevet de génie ou de médiocrité. 11 en est tout autrement du musicien : nonseulement il lui faut obtenir un poëme, mais il lui faut encore lutter contre le dédain de cette troupe d'exécutants dont le secours lui est nécessaire. Tout débutant Ta supporté, ce dédain, et sait combien il faut aimer son art pour ne pas abandonner la carrière dès les premiers pas. Heureusement il est rare

— Si —

que la patience manque au talent ; car il en fallut une forte dose à Grétry, puisque ce ne fut qu'après deux années de sollicitations au* près de tous les auteurs dramatiques que Marmonlel, tourmenté par quelques amis, consentit à lui sacrifier un poème.

Ce poème était le Huron, qui fut représenté pour la première fois à l'Opéra-Cornique, qu'on appelait alors la Comédie-italienne, le 5 janvier \ 769. Dès le premier acte, le succès fut décidé, et le succès fut immense. Cette musique qui ne ressemblait à aucune autre, cette déclamation si vraie, ces chants si mélodieux, excitèrent de véritables transports dans la salle, et les auteurs ayant été demandés à grands cris, on vint nommer Grétry, que ce moment paya de deux ans d'attente.

Ainsi la révolution que Gluck avait opérée naguère dans la tragédie lyrique s'opérait de même pour la comédie. A la place de ces chants vagues, traînants et décousus, qui

caractérisaient jusqu'alors l'école française, on venait d'entendre des mélodies ravissantés, si parfaitement nnies aux paroles, que chacun, en se rappelant les situations de la pièce, se rappelait aussitôt quelques notes de Grétry ; et ceci peut-être est le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une œuvre dramatique ; sans nier le charme qu'on trouve souvent dans cette musique vague, qui, sein* blable au chant du rossignol , plait à l'oreille, mais ne parle ni à l'esprit ni au cœur, on peut soutenir avec raison que telle ne doit pas être la musique du théâtre ; celle-ci puise ses grands effets dans la déclamation ; non qu'il s'agisse, on le sent bien, de noter puérilement les mots, mais elle doit reproduire l'expression de l'accent naturel. Dans tous les pays du monde, la joie, la colère, la douleur frappent Fair par les mêmes sons, tous les hommes agités d'une même passion, en quelque langue qu'ils parlent, font entendre les mêmes accents, et cette étonnante simi-

— Solitude existe entre gens pris dans tomes les classes <le la société ; il ne faut qu'éoottMr* pour s'en convaincre. Pergolèse, Gluck, Mozart, Grétry avaient mieux entendu que d'au» 1res, de même que Molière avait mieux vu, et cette faculté de si bien entendre et de si bien voir est ce qu'on appelle le génie.

Le premier opéra de Grétry donné, les succès les plus brillants se succédèrent sanê interruption, puisque c'est dans le court es* pace de deux ans qu'on a représenté : Lu* cite, le Tableau parlant, Sylvain, les Deux avares, C Amitié à l'Epreuve, Zémire et Azor et ÏAmi de la maison. Il est bien vrai de dire que ces parutions n'approchent point, sous le rapport du volume, des partitions de nos jours : l'orchestre, à cette époque, se com+ posait de deux contre-basses, quatre violons, deux altos, deux bassons, deux clarinettes, deux flûtes et deux cors, Les trompettes, la grosse caisse, les ophicléides, les trom» bonnes, etc., etc., etc., n'existaient pas, et en

outre, tous tes morceaux étaient beaucoup plfls courts ; mais quel trésor de mélodie ne lrotive-t-on pas dans les sept opéras dont je parle ? Quelle variété d'expression musicale* et quelle couleur, propre à la pièce comme à toutes les situations !

Le public ne se lassait point de se porter en foule au théâtre, pour applaudir avec transport ces compositions si vraies, si originales, qui créaient, enfin, une école française, et bientôt Grétry dut à ses ouvrages une fortune considérable pour l'époque. Il put épouser la femme qu'il aimait; il put appeler près de lui sa vieille mère (*), sa sœur, dont les cinq enfants sont devenus ses enfants, quand il eut perdu ses trois filles, qui sont mortes toutes trois à l'âge de dix sept ans. Entouré de sa nombreuse famille et de quelques amis, il cessa, fort jeune encore, de fréquenter le monde ; un travail aussi assidu que le sien,

(1) Grétry était né à Liège en 4744.

pour la personne qui les recevait, le fatiguaient prodigieusement ; mais il prétendait ne pouvoir pas en donner d'autres.

Quand Grétry eut fait représenter trente ouvrages, les comédiens le prièrent de voi** loir bien accepter une loge pour lui et sa famille. Tous les soirs, à moins qu'il ne fût malade, il allait au théâtre, et comme, pendant quarante ans, la toile s'est levée à peu près chaque jour pour la représentation d'un opéra de lui, il plaisantait lui-même du plaisir qu'il prenait à entendre sa musique. H est juste de dire qu'il se plaisait aussi franchement à entendre celle des autres, surtout quand elle était composée dans le système qu'il croyait propre à son art. On, Ta vu sou* vent applaudir vivement différents morceaux de Dalayrac, ou de Boieklieu qui débutait alors. Il était moins enthousiaste, on doit l'avouer, de ce qu'il appelait la musique tapageuse; Un aimait pas à voir les compositeurs dramatiques chercher leurs plus

puissants effets da»s l' accompagnement* « C'est faire jouer un trop grand rèle à l'or* cfcestre, di$a»t*il ; il ne faut pas que le pie* deslal brille aux dépens de la 9tatue. * toutefois, il rendait pleine justice aux richesses d'harmonie dont les Méhul, les Chérubini dotaient le théâtre; car Grétry n'était point envieux, soit que son doux caractère se re* fusât à tout sentiment haineux, soit qu'il eût la conscience intime de sa supériorité, H voyait avec calme les succès de ses rivaux et s'abstenait volontiers de toute critique.

Dans l'espace de vingt- cinq années, il avait composé quarante-six opéras, et, le dernier de tous, Ânacréon. ayant obtenu le plus grand succès, ce fut ce moment qu'il choisit pour abandonner son art.

11 a survécu dix-huit ans à cette sage réso* lution , jouissant d'une renommée toujours croissante, que ne venaient point affaiblir tes œuvres débiles du vieillard. 11 passait tes hivers à Paris, objet de la considération gé-

nérale et des applaudissements du public ; il se retirait Tété à Montmorency, où il avait acheté l'ermitage de Jean-Jacques Rousseau. C'est là qu'il s'est éteint doucement, le 24 septembre 4815, à l'âge de soixante-et-onze ans.

Son corps ayant été rapporté à Paris, ses funérailles furent une sorte d'apothéose. On n'avait jamais vu, et, vraisemblablement, on ne reverra plus chose pareille. Tout ce qui tenait aux sciences, aux lettres et aux arts suivait en grand deuil le char funèbre. Dès le matin, une immense foule de peuple remplissait les rues que devait suivre le cortège. On fit des stations devant les théâtres, où des éloges furent prononcés par les acteurs les plus célèbres de la capitale. Le corps arrivé à Saint-Roch , tous les orchestres de Paris réunis exécutèrent une messe des morts, dont les morceaux étaient composés par nos premiers maîtres. Les coeurs étaient vraiment tristes : les larmes coulaient, lors-

que le cortège, suivi par une foule innombrable, se remit en marche pour aller déposer l'auteur de Richard dans s» dernière demeure. Ce qu'il y eut surtout de remarquable dans cette triste et glorieuse cérémonie, c'est que nul ne demandait à son voisin à qui Ton rendait de si grands honneurs. Depuis le maréchal de France jusqu'au chiffonnier de Parfr, tous connaissaient Grétry, tous savaient par cœur quelques-uns des airs qu'il avait composés; en un mot, tous lui devaient d#f jouissances.

Tfe ^ ife

Va des hommes avec lesquels Grétry a obtenu ses plus grands succès, était Sedaine, que la natt)|$ avait créé auteur dramatique. Admirable comme inventeur de situations comme pow la vérité de son dialogue, nonseulement Sedaine n'a jamais écrit un ou*

wage privé d'intérêt, mais nul ne savait

mieux conduire une pièce et n'était plus certain de ses effets. Ce qui m'a toujours frappée dans ses comédies, aussi bien que dans ses opéras, c'est l'habileté avec laquelle il se dispense de faire ee qu'on appelle une exposition : ni dans le Philosophe sans le savoir ou la Gageure imprévue, ni dans le Déserteur ou Richard Comr^de-Lion, etc. , etc., cm ne voit au début un des personnages faire à un autre le récit de ce qui s'est passé avant le lever du rideau, afin de mettre au fait le spectateur : dès la première scène, la pièce marche, et cela sans qu'il en résulte aucune obscurité, tant les éclaircissements se trou* vent liés à l'action. Ce secret est celui des maîtres, et l'on ne peut aimer la comédie sans s'agenouiller devant l'exposition de Tartufe, faite si admirablement par madame Pernelle en colère.

Sedaine comptait avec raison sur ses effets ; je ne crois pas qu'un seul de ses ouvrages ait subi la première reppésentatkaisans être plus

0» wwiis àifflé. .11 s'en inquiétait fort peu, se yxommùi tranquillement dans les coulisses, disant à ceux qu'il voyait i?edouler une chute : « Cept représentations. > Et si Ton insistait ; «Cent cinquante représentations. » Lorsqu'il donna le Comte d'Albert, on siffla très fort dès les premières scènes. Madame Dugazon, qui jouait le rôle de la comtesse, le joignit et lui dit, toute tremblante : — « Nous n'achèverons pas le second acte. — Au second acte, répondit-il, quand les applaudissements effondreront la salle, ne vous troublez pas, je tous prie, ne soyez pas trop émue. » On a joué en effet le Comte d'Albert plus de cent fois, la salle pleine.

Tout le monde sait que Sedaine avait été,* dans sa jeunesse, tailleur de pierre. Un architecte qui L'avait surpris lisant, s'intéressa à lui, le mit au nombre de ses élèves et finit par 1! associer à ses travaux. Devenu maître d'une partie de son temps, il ne tarda pas à se livrer à son penchant pour Fart draina-

tique, et le Diable à quatre y son premier opéra donné, il put compter à deux théâtres autant de succès que d'ouvrages.

Sedaine allait fort peu dans le monde ; on peut remarquer néanmoins que dans ses comédies (notamment dans la Gageure), il a su donner à ses personnages le ton de la meilleure compagnie. Quant à sa manière d'être, avec le peu de gens qu'il aimait à fréquenter, elle était franche, souvent même un peu brusque, attendu que jamais il n'employait de circonlocution pour exprimer sa pensée. Bien qu'il fût aisé de voir qu'il manquait d'instruction première, au point de ne pas écrire correctement sa langue, ainsi que le prouvent, dans ses opéras, plusieurs fautes de français, il avait tant d'esprit naturel que j'ai rarement joui d'une conversation aussi intéressante que la sienne ; il laissait percer, sous une écorce un peu rude, une justesse et une finesse d'observation qui prêtaient à son entretien un charme infini.

Sedaine avait l'horreur du faux au théâtre. J] ne supportait pas davantage qu'on répandît le froid et l'ennui sur ce qui était bon et honnête; aussi a-tit toujours pris grand soin de ne mettre la morale qu'en action. Un soir, il se trouvait dans la loge de Grétry à la première représentation d'un opéra de Bouilly. La pièce roulait sur ce beau trait d'un porteur d'eau très misérable, qui, trouvant un portefeuille rempli de billets de caisse, l'avait rapporté à son propriétaire. Le sujet, comme on le voit, pouvait dispenser l'auteur de faire un sermon à chaque scène. Cependant le dialogue se composait, d'un bout à l'autre, de maximes sur la conscience, la probité, etc., etc. Sedaine, après s'être démené pendant quelque temps sur sa chaise, se leva tout à coup. — Je m'en vais, dit-il, cet homme- là fait puer la vertu ; et il sortit de la loge.

Sedaine était membre de l'académie d'architecture, mais il fut longtemps repoussé de

l'académie française, qui le trouvait trop peu littéraire. 11 ne dut l'honneur d'y être reça qu'au succès éclatant de Richard Cœur-de- Lion.

Il est mort en 1797.

Dans un moment où le goût de jouer an loto- dauphin avait gagné ta société, au point que Ton ne jouait plus autre chose, quelques femmes, qui voulaient aider le sort, ne se faisaient point scrupule de lever rapidement leur dauphin, placé sur un autre numéro que celui qu'on venait d'appeler, en disant avec assurance : Mon dauphin ! Un soir le duc de Lauzun, qui perdait beaucoup, ayant fini par découvrir ce manège, se leva de table. — Pourquoi donc quittez-vous le jeu ? lui dit une des coupables. — Tout bien considéré, mesdames, répondit le duc, le loto n'est pas I aml de l'homme.

Voici un, trait de (a reine Marie- Antoinette qui prouve combien cette infortunée princesse était bonne. Celui qui me Ta raconté le tenait de H. de Ghalabre, qui s'était seulement abstenu de lui nommer l'auteur du délit.

M. de Chalaore tenait la banque chez la reine, quand on jouait le pharaon à la cour* Un soir, qu'il ramassait l'argent des joueurs qui venaient de perdre le coup, la grande habitude qu'il avait de soulever des rouleaux de cinquante louis, lui (il reconnaître à l'instant qu'un rouleau qu'il teuait dans sa main

et qu il avait vu poser sur la table par un très-jeune homme, était faux. Dans la crainte

de le remettre par mé garde en circulation, il saisit un moment où personne ne le regardait et le mit précipitamment dans la poche de sa veste.

La reine seule l'avait vu. Surprise que M. de Ghalabre, dont l'extrême délicatesse du \m était connue, >e permit de soustraire

la moindre somme de sa banque, elle attendit que tout le monde se retirât et lui fit signe de rester.

Lorsqu'ils se trouvèrent seuls. — Monsieur de Chalabre, lui dit-elle, je désirerais savoir pourquoi vous avez ôté du jeu ce soir un rouleau de cinquante louis ? — Un rouleau, madame ? — Oui, reprit la reine, vous l'avez mis à droite, dans la pocbe de votre veste. — Puisque Votre Majesté m'a vu, répondit M. de Chalabre, je me vois forcé de lui dire que j'ai retiré ce rouleau parce qu'il est faux. — Faux ! s'écria la reine. M. de Chalabre sortit le rouleau, et en déchira le papier qui ne renfermait qu un morceau de plomb habillement taillé. — Avez-vous pu remarquer celui qui Ta posé sur la table ? demanda la reine, que le saisissement avait fait pâlir.

M. de Chalabre répondit à cette question avec un embarras si marqué, que Marie- Antoinette insista et finit par dire, d'un ton

qui ne permettait plus de détours : — Je veux le savoir. — Eh bien! madame, c'est le jeune comte de ***.

La reine, entendant le nom d'une des meilleures familles de France, poussa un soupir. — Je vous demande, monsieur de Chalabre, dit-elle, au bout d'un instant, de garder un silence absolu sur cette triste affaise, et elle le congédia.

Au cercle suivant, le jeune comte, dont le père était alors ambassadeur près d'une cour étrangère, arriva seul comme de coutume. Quand la reine le vit s'approcher de la table du pharaon, elle lui dit en souriant : — Monsieur le comte, j'ai promis à votre mère de vous prendre sous ma tutèle pendant son absence, notre jeu est trop cher pour un jeune homme, et vous ne jouerez plus le pharaon à la cour.

Le comte rougit beaucoup; il ne put témoigner sa reconnaissance d'une si grande

bonté qu'en s'inclinant respectueusement d'un air attendri, mais il est probable que depuis ce jour, le comte de "** ne joua plus nulle part.

Une remarque que j'ai toujours en. îeu

de faire, c'est que les personnes que l'on pleure le plus longtemps quand la mort les a frappées, sont celles qui étaient bonnes. Depuis que j'existe, j'ai vu mourir bien des gens distingués ; la douleur de leur famille, de leurs amis était vive; mais le temps produisait sur elle son effet accoutumé, même lorsque ceux dont je parle laissaient après eux une grande célébrité. En un mot, j'ai reconnu que l'on peut oublier assez promptement l'homme d'esprit ou l'homme de talent avec lequel on a vécu ; mais qu'on n'oublie jamais celui dont mille cireonstan-

«es de ta^ie vieaaeat sans cesse nous, rappeler la bonté*

De tons les chanteurs que j'ai entendu dans ma jeunesse, Garât, selon moi, était le plus extraordinaire et le plus parfait. IL n'a vait jamais eu de maître, il ne connaissait pas même la gamme, mais la nature l'avait doué d'une organisation musicale si prodigieuse, qu'il plaçait instinctivement la bonne basse sous la première mélodie venue qu'on lui faisait entendre, et qu'en écoutant un opéra, il retenait dans sa mémoire le chant et les parties importantes de l'orchestre.

11 était né à Bordeaux, d'une excellente famille, qui combattit inutilement la passion effrénée qu'il manifesta dès son enfance pour la musique. Cette passion 1 ayant emporté sur tout, il arriva seul à Paris à l'âge de vingt ans, et Grimm, dans sa correspon-

dance, parle de f enthousiasme qu'inspirait aux artistes et aux amateurs la ravissante voix d'un jeune homme gui, ne sachant pas la mu* sique, chantait tout l'opéra d'Orphée (I) comme un autre aurait chanté une ariette.

A force de vocaliser, ce qu'il faisait à la vérité du matin au soir, même en se promenant sur les boulevards, il était parvenu à donner à son gosier toutes les cordes de l'échelle, en sorte qu'il chantait avec la même facilité, et la même pureté de son, un air de basse, de baryton, de ténor ou de soprano. 11 savait tout par cœur, ainsi qu'on doit le penser, puisqu'il n'aurait pu déchiffrer une ligne ; mais s'il voulait apprendre un morceau, il suffisait que Tune des personnes auxquelles il donnait ses conseils (car il n'a ja-

(1) C'est pour avoir chanté devant la reine Marie-Antoinette, à laquelle il donnait des leçons, la grande scène d'Orphée aux enfers, écrite dans la partiton italienne pour un soprano, que Garât a joui, jusqu'à notre première révolution d'une pension de six mille francs.

mais voulu avoir d'élèves payans), lui en chantât les notes deux ou trois fois : il le savait , plaçait les ornemens à sa guise, et ne l'oubliait plus.

Sa mémoire, au reste, était si merveilleuse qu'on aurait peine à s'en faire une idée, si je ne citais un fait, qui m'a été affirmé par tous les musiciens qui Font connu dans son jeune temps*

Le célèbre Marchesi, qui avait pris un engagement à Londres, se trouvant appelé à Paris par des intérêts d'affaires qui touchaient sa fortune, demanda à sou directeur un congé de trois semaines que ce dernier lui accorda, sous la condition ex* presse que la perle des chanteurs de la Grande-Bretagne ne chanterait point devant la reine de France. Ne point chanter chez la reine, si elle lui témoignait le désir de l'entendre, c'était pour Marchesi ne pouvoir chanter devant personne ; toutefois il en donna sa parole, et partit.

Marie -Antoinette, inelrmite aussitôt de ma arrivée à Paris, le fit assurer, avec toute sa grâce habituelle, de l'extrême plaisir qu'il lui ferait en venant une fois à Versailles. Marchesi, retenu par sa promesse, témoigna respectueusement ses regrets, .et s'excusa par rengagement qu'il avait pris de ne point chanter en France.

Quelques jours après, pensant que son refus de chanter chez la reine devait être connu, il crut pouvoir ne plus se priver d'entendre quelques-uns des concerts de Paris, auxquels on l'invitait dfe toutes parts, et comme il lui avait été dit que l'on faisait toutes les semaines une excellente musique chez madame de la Galissonnière , ce fut chez elle qu'il se rendit un soir.

Le concert commença par un quatuor instrumental, après lequel madame de la Galissonnière pria Garât de chanter. Garât y consentit aussitôt ; et, comme électrisé par la présence du Qipne àe f Italie, il se aur»

p«sa tellement, que Marchesi avait p^ioe à retenir des cris de surprise et d'admiration. A la fin de l'air, il se lève dans une sorte de transport ; il court au piano, et serrant Garât dans ses bras : — Quoi talent! quel talçnt ! s'écrie-t-il ; comment vous rendre le plaisir que vous venez de me faire ? — En chantant vous-même quatre mesures, maestro, répondit vivement Garât. — Eh bien! soit, dit Marchesi ; je n'ai rien à vous refuser.

. A ces mots, les assistants ravis fout revenir l'accompagnateur, et, sur la demande de Marchent on place sur le pupitre l'air à' Alexandre aux Indes, dont le beau récitatif commence par ce vers :

Atessandro die fai (1 ) ?

(4) 11 faut dire qu'à cette époque, la partie distinctive du talent d'un grand chanteur était l'art de composer et de placer les traits, les fioritures. On peut voir que, dans les airs de Sarti, de Jomelli, etc., le chant est noté simplement. Rossini (qui chantait à merveille il est vrai) est le premier ,

Marchesi chante. Garât, assis en face de lui, respire à peine; son âme entière est concentrée dans ses oreilles, qui ne perdent pas une note, et la foudre, en tombant sur lui, pourrait seule l'arracher à son extase.

Le lendemain il se rendit chez Marchesi, qui r avait invité à venir déjeuner. Quand ils eurent quelque temps causé de musique, avec deux ou trois artistes qui se trouvaient là, Marchesi dit à l'un d'eux : — • Accompagnez, je vous prie, monsieur Garât, que je serais bien heureux d'entendre encore. — Alors Garât lui demanda la permission de chanter l'air $ Alexandre aux Indes, qui lavait si fort ravi la veille. Marchesi donna son consentement par un sourire ; mais quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il crut s'entendre lui-même. L'accent, l'expression, les ornemens, le moindre appogiature, tout

compositeur qui ait imaginé d'inventer lui-même, et d'écrire tous les ornements de sa musique, ce qui réduit ceux qui chantent ses opéras au seul mérite de l'exécution.

était saisi avec une telle exactitude, et reproduit avec un tel charme d'exécution , que le grand chanteur levait les yeux au ciel, et finit par s'écrier : È un diavolo I è un diavolo (\ ) !

Garât se plaisait à donner des conseils à quelques femmes qu'il entendait chanter dans la société. Plusieurs lui ont dû un talent dont beaucoup d'artistes auraient été fiers. Mademoiselle de Chavilly, entre autres , qui avait une voix superbe , était parvenue , grâce à lui , à chanter Gluck comme aucune femme, même au théâtre, ne Va jamais chanté. Mon père, qui le connaissait depuis longtemps, l'ayant prié de vouloir bien me donner quelques minutes de leçon de temps à autre, il y consentit, et je me souviens que la première fois qu il nous accorda cette faveur, il resta plus d'une demi-heure pour me faire dire à son gré les quatre premières lignes du récitatif

(1) C'est un diable I c'est un diable !

d'un air de fluta» €ommej&ipîrmmnçmB fort mal, M se contentait de Mb dire: t Recommencez; je ©entends poiot vos paroles, » J'obéi9saîs, mais sans étaepkra heureuse, la mollesse de mon accentuation rendant tons mes «(forte inutiles. Las de ne répéter ce fatal : c Je n'entends pont, » il se mettait à chanter la phrase lui-même - alors j'admirais l'expression que donnait à ces notes sa manière de dire ; seulement il m'était impossible de limiter. En vain je criais, en vain j'ouvrais la bouche au point de me démonter la mâchoire, lorsqu'enfin il me dit : — Mais ne vous époumoonez donc pas ainsi ; appuyez simplement sur les consonnes, on entendra tout.

Ce procédé, en effet, est infaillible, et je me trouve heureuse de pouvoir le communiquer ici aux jeunes femmes qui apprennent à chanter. On a dû remarquer d'ailleurs que parmi les élèves de Garât, ceux qui étaient destinés au théâtre, madame Bran-

chu, Ntoriit; Rraahard, etc., se sort tous distingués par une belle prononciation.

Cette qualité dans un chantevr a le grand avantage de prolonger ses succès au-delà du temps où ses moyens fléchissent. Il y a quelques années, j'assistais à une représentation de la Dame Blanche; Poncbard chantai l encore le rôle qu'il avait créé dans cet opéra, mais sa voix s'était affaiblie, au point <fi il s'est retiré du théâtre peu de mois après. Tous ceux qui jouaient les autres rôles avaient des voix jeunes et fortes ; Ponchard n'en fut pas moins le seul que Ton entendait, et celui qu'on applaudissait le plus. Depuis lors, le célèbre Duprez vient de nous offrir un nouvel exemple à l'appui de œ que j'avance sur le pouvoir de la prononciation.

Garât n'était plus très jeune quand je l'ai connu, mais son talent était dans toute sa force. S'il est vrai, comme on me l'a dit, qu'il ait toujours obtenu les plus grands suc-

ces près des femmes, on ne saurait les attribuer qu'à sa voix, attendu qu'il* était fort loin de pouvoir être cité parmi les beaux hommes. Sa taille était médiocre, ses traits, fort irréguliers, avaient quelque chose d'étrange. 11 soignait beaucoup sa mise, mais parfois elle était assez bizarre pour que, dans un lieu public, il pût se féliciter d'être connu de tout Paris. 11 avait beaucoup d'esprit nature), racontait à merveille, et ce feu méridional qui animait sa conversation produisait souvent des saillies tout'à fait amusantes. Un jour, par exemple, qu'il se trouvait dans notre loge, à l'Opéra-Comique , Soulié chantait un air. Soulié était le premier acteur qui eût eu l'idée de broder la musique française, et cette innovation l'avait rendu l'idole du parterre. Toutefois, comme il avait très peu vocalisé, il était rare qu'il ne manquât point son trait, et qu'il n'altérât point la mesure. Garât, qui F écoutait, trépignait derrière moi, lorsqu'cnfin il

s'écrie : — Comment ! on ne tirera pas un coup de fusil à cet homme-là (\) ?

Lorsque notre première révolution eut fait perdre à Garât la pension que lui faisait la reine, il donna des concerts, auxquels la foule se portait avec un empressement qui ne se ralentit point, jusqu'au moment où il partit pour voyager en Espagne, en Angleterre et en Allemagne. A son retour à Paris, il ne chanta plus que des romances, des boléros, des nocturnes, que Ton écoutait encore avec délices.

Philidor, le compositeur dont les succès ont précédé ceux de Grétry, était, comme Ton sait, l'auteur iïErnelinde, du Maréchal ferrant, et de beaucoup d'autres ouvrages, donnés au Grand-Opéra ou à l'Opéra-Comi-

(4) Soulié, au reste, était excellent musicien, et mémo compositeur; il a fait la musique d'un opéra intitulé le Secret, dans lequel on trouve de fort jolies choses.

que ; mais il & était en- outre rendu célèbre comme le plus habile joueur d'éckeca de l'Europe, et il avait, dans sa jeunesse, fait une ressource de ce talent pour vivre à l'aise en Allemagne, en Hollande et eu Angleterre. Les plus forts amateurs, bien njuil leur rendît toujours des pièces, ne parvenaient jamais à le gagner. Oa l'avait même vu deux ou trois fois conseiller une personne placée hors de sa vue, et qui conduisait une partie pour son compte, tandis qu'il en jouait une autre ; mais un pareil effort de tête le fatiguait, au point qu'il renonça totalement à exécuter de nouveau ce tour de force.

Néanmoins, M. le comte d'Artois en ayant entendu parler, eut le plus grand désir d'en être témoin, et fit proposer à Philidor de jouer contre lui cent louis de cette manière. Philidor, après avoir bien averti le prince qu'il était eertain de le gagner, finit par céder à ses instances et par accepter le pari.

QmaÀ IL ta,cx»nterd'A*tois eut choisi les deux joueurs qui devaient défendre ses intérêts, e*mme ii était km\ tléciéé à payer les cent louis, quelque cfcose qjui . arrivât, il fit consentir en seeret le second de Philidor à ne point, exécuter exactement on des ordres qui kl serait donné» et ceci convenu, la partie commença. Elle était à peine en train, que Philidor ayant dit à son joueur de faire sortir un de ses cavaliers, celui-ci fit sortir un fou, et, une vingtaine de coups après, il avertit que V adversaire faisait échec au roi avec 6a reine. — Cela n'est pas possible, s'écria Philidor, notre cavalier la prendrait. — Mais le cavalier n'est pas là, répondit le complice du prince, c'est le fou. — Gomment

le fou!

Philidor pesa sa tête dans ses deux mains , et réfléchit profondément le temps qui lui était nécessaire pour rappeler toute la partie à sa mémoire. — - Au cinquième coup, dit-il euf», quand je vous ai dit de faire sortir le

cavalier, vous vous êtes trompé,et vous avez fait sortir le fou.

À ces mots, le comte d'Artois se leva, saisi de surprise et d'admiration ; il avoua sa malice, en priant Philidor de la lui pardonner, et lui envoya le lendemain matin ses cent louis dans une boîte d9or, ornée de son chiffre en diamants.

Madame de Matignon, qui entrait dans un salon où se trouvait beaucoup de monde, ayant aperçu madame de Balbi, s'approcha d'elle vivement, et lui dit tout haut : — Je sors d'une maison, madame, où Ton vient de réapprendre que vous disiez beaucoup de mal de moi. — Eh bien ! sommes-nous quittes ? répondit madame de Balbi sans se déconcerter le moins du monde.

Madame de Balbi était aussi spirituelle qu'on puisse l'être ; non-seulement dans sa

conversation, les mots fins, les saillies, les traits piquants se succédaient sans relâche, mais elle contait admirablement. Comme je ne l'ai connue qu'à l'époque de sa rentrée en France, après l'émigration, je ne saurais dire si, dans sa jeunesse, elle avait été fort jolie ; il faut croire pourtant qu'elle n'était point dénuée d'agréments personnels, puisqu'elle a captivé très longtemps le cœur de Monsieur, frère de l'infortuné Louis XVI, et depuis Louis XVIII, Monsieur, pendant plusieurs années, entretenait avec elle une correspondance suivie, et lorsque madame de Balbi vivait retirée à Versailles, où elle est morte, elle a montré à plusieurs personnes quelques-unes des lettres de ce prince, qui sont des modèles de style épistolaire. Tout le monde sait d'ailleurs que Louis XVIII joignait aune instruction littéraire peu commune beaucoup d'esprit naturel ; il a même fait dans sa jeunesse de très jolis vers, et lorsqu'on a donné l'opéra dePanurge, dont Gré-

try avait £ait la i»«»i«p»,jeiqui« «L wtfraud succès, te brute courut que MoMèor était l'auteur de fie t ouvrage, et que More) (attaché à sa maison 60us je ne sais quel titre), bien qu'il fâA nommé sur l'affiche, s'était <$oe son préte-nom.

Le comte de Rivarol, l'auteur du Discours sur f universalité de la langue française, était intimement lié avec le marqués de Champce- . netz. Dans les eonamencemens de notre première révolution, ils écrivaient ensemble, d'abord le Petit Altaanach des grands hemmes,, ensuite tes Actes dos Apôtre*, auvrage périodique , dans lequel ils défendaient la monarchie contre l'ÀssemhléeAatîonale , avec une verve et une gaité de saiHies qui servaient mieux la cause que n'auraieut pu le foire les écrits les plus sages et tes plus sérieux. Us avaient tous deux prodigieusement d'esprit, mak celui de M. de Rhnrol prenait

souvent une teinte grave, celui de son ami jamais ; mil homme ne fui plus réellement gai «pie M. de Champceaetz \ ses characms, ses écrits sont tous marqués au coin du comique, il en était de même de sa conversation, et comme il faisait fréquemment des calembourgs, Rivarol l'appelait Yépigramme delà tangue française*

M. de Champcenetz s'était rendu redoutable à tout le monde par son goût et son talent pour la satire; ses sarcasmes n'épargnaient personne, aussi se faisak-il assez d'ennemis pour s'attirer plusieurs duels; s'il ne se battait pas aussi souvent qu'il aurait pu le faire, c'est, qu'il était connu pour se servir de l'épée et tirer au pistolet à merveille, outre qu'il avait beaucoup décourage.

Ce courage ne s'est point ébranlé, même aux approches de la mort* Il n'a cédé qu'une fois, je et ois, et d'une façon assez plaisante, dans une circonstance tout à fait imprévue. Il Logeait cbez son père, qui était gouverneur

— Codes Tuileries et qui habitait une partie du pavillon dé Flore, lorsqu'un matin le feu prit au pavillon et fit en quelques minutes des progrès effrayants. Le gouverneur étant à

Versailles, on monta aussitôt au troisième, où demeurait son fils, pour avertir ce dernier et prendre ses ordres. Cette annonce saisit tellement M. de Champcenetz, qu'il resta d'abord immobile, sans pouvoir dire un mot sur ce qu'il fallait faire, et lorsqu'il apprit que les flammes allaient gagner l'escalier, il perdit la tête si complètement, qu'avant de s'enfuir, il se mit à jeter par les fenêtres, ses vases précieux et ses pendules, en disant : C'est toujours cela de sauvé.

M. de Rivarol quitta la France avant l'époque de la terreur. M. de Champcenetz, moins prudent que son ami, resta, et périt sur l'échafaud. Traduit devant le tribunal révolutionnaire, lorsqu'il s'entendit condamner à mort, il obtint la permission de dire quelques mots, et demanda au président.

Fouquier-Tinville, s'il n'avait pas ici le droit de se faire remplacer, comme dans la garde nationale.

C'est avec beaucoup de justesse qu'on a toujours parlé de la mode comme d'un tyran auquel tout le monde se soumet ; et comme elle impose ses lois sous peine de nous exposer au ridicule , c'est en France que son despotisme est le plus assuré, aussi fait-elle subir à l'ameublement, et surtout à la toilette d'une Parisienne, des changemens si fréquents et si subits qu'une femme qui se voue au soin de la suivre avec une parfaite exactitude ne doit réellement pas avoir le temps de penser à autre chose.

Je m'amusais dernièrement à repasser dans ma mémoire toutes les métamorphoses qui se sont opérées dans ma coiffure depuis mon enfance: très jeune encore, je portais mes cheveux poudrés et pommadés, relevés

devant sur ma lète, de manière à laisser distinguer oe qu: on appelant les wpt pointes, qui, lorsqu'elles se trouvaient régulières, passaient pour une grande beauté. Bientôt après je les rabattis sur mon front pour les faire crêper, tantôt en grosses, tantôt en petites boucles, avec un énorme chignon derrière. Puis on fit retomber ce chignon, laissant les cheveux flotter sur les épaules, retenus par un coulant d'or ou d'acier. A la révolution de \ 789, toutes les femmes quittèrent la poudre, et peu après nous portâmes pendant plus d'un an des perruques blondes. On reprit enfin ses cheveux, mais pour les faire couper court et se coiffer à la Titus. Les cheveux repoussés, nous nous coiffâmes longtemps à la grecque et les têtes de toutes lés statues antiques servirent succe&fci veroeat de modèles à nos coiffeurs. Ensuite je portai des nœuds d'Apollon , des choux, que sais-je ? non sans voir reparaître chez plusieurs élégantes de longues boucles

peaéaMn; qwm $m nommait, dm» ma jen* nefise, xks repenti** ; puw«eirtm des bandeaux qne j'aèofrtat comme beaucoup d'autre»

vîeittes femmes, bien décidée à les conserver, parce que -cela est plutôt fart .

La reine Marie- Antoinette, qui chantait, aimait beaucoup à jouer V opéra-comique.

Elle était parvenue, non sans peine, à trouver parmi les personnes de la cour le nombre d'actrices et d'acteurs suffisant pour monter, sur son petit théâtre de Versailles, / 'Amant jaloux, de Grétry, et le roi, dont le plus grand plaisir était de la voir s'amuser, assistait à la première répétition.

Elle avait choisi le rôle de la soubrette; M. le comte d'Artois jouait celui de l'officier français, lequel doit, au premier acte, erahrasser, en sortant, la soubrette* Au moment d'embrasser la reine, M. le comte d'Artois

s'arrêta , disant : — € Il faudrait , madame, savoir si le roi le trouvera bon. » Marie-An-» toinetle, qui sentit la convenance de décider ce point avant de représenter la pièce devant toute la cour, pria son auguste époux de vouloir bien donner son avis. — c Puisqu'il joue le rôle d'un officier français, répondit Louis XY1 en riant, il faut bien qu'il embrasse une jolie femme dès que l'occasion s'en présente. Ce n'était pas la peine d'interrompre la répétition pour cela.»

^^ ^^ nT

Jamais existence de femme n'a peut-être été plus brillante et plus honorable que celle de madame Lebrun. Dès l'âge de dix-sept ans, son talent l'avait placée sur la première ligne des peintres qui précédèrent l'école de David. À la cour, à la ville, on se disputait ses heures pour obtenir un portrait sorti de ce pinceau si jeune et si habile. Son mariage

avec M. Lebrun acheva de perfectionner le talent extraordinaire qu'elle tenait de la nature; car elle n'a jamais en positivement de maître. M. Lebrun, l'homme de l'Europe qui se connaissait le mieux en peinture, faisait le commerce des tableaux, dans lequel il a gagné, dit-on, des sommes prodigieuses. Elle put joindre alors, aux précieux conseils quelle recevait de son mari, la vue dune multitude de chefs-d'œuvre des plus grands maîtres de l'école italienne et flamande, et Ton juge combien ces favorables conjonctures furent utiles à son talent.

A cette époque, l'académie de peinture admettait des femmes , qui xï y siégeaient qu'en bien petit nombre, ainsi qu'on doit l'imaginer. En 4785, madame Lebrun devint donc collègue de Joseph Vernet, de AJenageot, de Vincent, etc., etc., etc., cl fit, pour son tableau de réception, la Paix ramenant l'Abondance, tableau que tous nos peintres admiraient encore au ministère de l'intérieur

— flli —

en 4840, et qtfon a, je crois, porté depuis à Versailles.

Madame Lebrun avait alors vingt-huit ans; elle était belle, riche, l'artiste le plus renommé de la France. Elle devint l'idole de cette société , que nous ne connaissons que par ouï dire, mais que ses formes gracieuses et bienveillantes devaient rendre si aimable. Sa maison était le rendez-vous de tous ceux qui avaient acquis un nom dans les sciences, dans les lettres et dans les arts. Il se joignait à cette réunion les hommes et les femmes de la cour, assez heureux pour se faire inviter à des soupers où Ton servait trois modestes plats, mais où les princes du sang venaient s'asseoir entre Gluck et l'abbé Delille.

Lorsque les horreurs de la première révolution et le désir de refaire une fortune que M. Lebrun avait dissipée après avoir dissipé la sienne, obligèrent madame Lebrun à chercher dans les pays étrangers un asile tranquille et sûr, elle retrouva partout cette po-

sition hors de pair, que lui avaient valu sou grand talent et ses qualités personnelles. Partout, les palais et les ateliers lui furent ouverts. A Berlin, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Londres, elle se vit recherchée par les artistes, par les grands, par les rois, et dut penser que l'Europe entière était sa patrie.

Gâtée, flattée, adulée par tout ce qui l'entourait, et cela depuis l'âge qui touche à l'enfance, on peut croire qu'une pareille femme a passé sa vie dans un enivrement d'orgueil continuel. Nous tous qui ne l'avons connue que vieille, et qui l'avons tant aimée, nous sommes bien certains qu'elle n'a jamais cessé d'être simple et naturelle. Plus passionnée de son art qu'enorgueillie de ses succès , la vanité lui était aussi étrangère que l'envie. Elle peignait, poussée par le besoin, payée par le plaisir de peindre. Tout ce que son talent lui avait attiré d'hommages et de considération, elle en parlait quelque-

— es —

fois, mais sans le moindre désir de se faire valoir; elle contait cela ainsi qu'elle aurait conté toute autre chose, et comme elle était vraie jusqu'à la naïveté, il était aisé de voir qu'elle avait toujours puisé ses jouissances dans son atelier bien plutôt que dans le monde.

Lorsqu'elle fut rentrée en France, en 4801, elle trouva la nouvelle école parvenue à l'apogée de sa gloire. Bien loin d'envier les succès des peintres qui brillaient alors à Paris, son premier soin fut de rechercher et d'attirer chez elle Gérard, Girodet, Guérin et Gros, qui, tous quatre jusqu'à leur mort (car tous quatre l'ont précédée dans la tombe) sont restés ses amis. Elle allait voir leurs tableaux dans l'atelier avant de les voir au salon ; elle louait , elle admirait avec une franchise, avec un plaisir indicibles; et cette femme, dont la figure était restée charmante, a taille d'une beauté remarquable , leur donnait ses conseils en maître. Pourtant, à

cette époque, madame Lebrun n'avait que quarante-cinq ans : elle peignait encore et devait encore peindre longtemps; mais le sentiment d'une basse jalousie n'était jamais entré dans ce noble cœur.

Napoléon, qui peut-être voyait dans le peintre de la Sy bille l'artiste favori des Bourbons, ne la rechercha point et ne fît rien pour elle. Celte indifférence de. l'empereur n'excita chez madame Lebrun ni la moindre aigreur, ni le moindre regret; je suis même tentée de croire quelle ne la remarqua pas ; car elle n'en parla jamais. Elle continua de vivre tranquille et contente, entourée du petit nombre d'amis qu'elle avait retrouvés vivants et des gens de Paris les plus inléressans par leur talent ou par leur esprit.

Ce qui peut seul consoler un peu de la perte d'une aussi charmante femme, c'est la douce pensée qu'aucune vie n'a été aussi longue et aussi fortunée que la sienne. La bonté de son cœur, l'absence de toute haino,

— lOde toute envie tenaient incessamment son âme dans cet état de calme qui donne le bonheur. Sa santé a toujours été parfaite. Depuis son enfance jusqu'à ses derniers jours, elle a peint avec délices, et Ton peut imaginer combien d'heures heureuses elle a dû à son pinceau , puisqu'elle a laissé, soit en France, soit à l'étranger, quinze tableaux d'hisloireetsix cent soixante deux porlrails, sans compter près de deux cents paysages, quelle se délectait à faire lorsqu'elle voyageait en Suisse ou en Italie. Passionnée des beautés de la nature, passionnée des arts, jamais elle ne s'est lassée d'admirer un site pittoresque, de regarder des tableaux, d'entendre de la musique ou des vers. Si l'on joint à toutes ces jouissances la noble satisfaction que donne une renommée européenne, on reconnaîtra que le sort Ta favorisée d'un bonheur sans mélange.

Ce sort ne s'est point démenti, même à ses derniers moments, puisque, dans sa qua-

(re- vingt-septième année, elle s'est éteinte doucement, en peu d'heures, et sans aucune souffrance.

Une femme très spirituelle, la comtesse de D...., disait un jour à sa fille, dont un excès de dévotion altérait la santé : — c Ma fille, yous étiez une ange; vous voulez devenir une sainte : c'est décbeoir. »

Le maréchal de Richelieu, dans sa vieillesse, était devenu un peu sourd; mais il exagérait cette infirmité bien au-delà de ce qu'elle était chez lui, quand il ne lui plaisait pas d'entendre. En sa qualité de premier gentilhomme de la chambre , il avait sous sa dépendance les trois grands théâtres de Paris. Toutefois, comme il n'aimait pas que Ton pût dire qu'il exerçait un despotisme nuisible aux intérêts des acteurs so-

ciclaires, il prenait soin d'obtenir, autant que possible, l'agrément des comédiens à ses volontés. Sachant que l'Opéra-Comique allait renvoyer une débutante qui n'annonçait aucun talent, mais à laquelle il s'intéressait, il manda les deux semainiers (I) et fit prier Grétry de venir chez lui à la même heure.

* Tout le monde réuni, le maréchal prit la parole. — « Je vous ai prié de venir, mon cher Grétry, dit-il, afin que vous énonciez devant ces messieurs votre opinion sur la jeune débutante. — Je pense , monsieur le maréchal , qu elle ne donne aucune espérance pour l'avenir, répondit Grétry. — Vous l'entendez, messieurs, elle donne des espérances pour l'avenir. — Ensuite, reprit plus haut Grétry, elle n'a pas la voix juste.— Vous voyez que M. Grétry lui trouve la voix

(1) les semainiers étaient les acteurs nommés chaque semaine pour administrer le théâtre.

juste, dit le maréchal ; ainsi, messieurs, vous la recevrez.

A beau mentir gui vient de loin, dit-on. Un vieux soldat, qui était revenu dans son village pour y finir ses jours, se donnait tous les soirs la joie de parler de ses campagnes à sa famille et à ses voisins, qui l'écoutaient avec autant de confiance que de plaisir. Étant jeune, il avait fait partie des troupes françaises qui servaient dans l'armée d'Hyder- Aly, à l'époque où ce dernier, auquel on donnait le titre de roi des îles de la mer des Indes, soutenait la guerre contre les Anglais. — C'était en 4768, disait le vieux soldat, que nous nous trouvions tous dans ce beau pays. Je n'ai jamais été plus heureux ; nous ne manquions de rien, et nous aurions été logés comme des princes, si nous n'avions pas mieux aimé vivre dehors à cause de la

chaleur» On nous permettait de chasser, de pêcher, tant que nous voulions; mais nous n'en avions guère le temps, parce que nous nous battions tous les jours. Les affaires étaient chaudes, je vous en réponds ; je me rappelle qu'une fois les Anglais ont tenu bon contre nous pendant quarante-huit heures, nous avons fini cependant par les mettre en fuite, et c'est là que je me suis fait remarquer, si bien que, le lendemain, quand le roi du pays nous a passés tous en revue et qu'il m'a reconnu dans les rangs, il est venu droit à moi, et il m'a dit : Soldat, tu t'es bien combattu, tu mérites une récompense. Tiens, voilà un billet d'Ambigu-Comique pour ce soir, que je te donne.

Peu de princes sont aussi bons que Tétait M. le duc de Berry. L'extrême vivacité de son caractère, quand il ne parvenait point à

s'en rendre maître, amenait toujours en lui un prompt repentir et des mouvements d'âme qui ne permettaient à personne de lui en vouloir longtemps. Il était compatissant pour les malheureux, affable avec le pauvre monde, et tous les gens de sa maison, depuis ses gentilshommes jusqu'à ses palefreniers, l'adoraient.

Il prenait un intérêt si véritable au sort de ses domestiques inférieurs, qu'après les avoir sermonés pour les engager à placer une partie de leurs gages à la caisse d'épargne, non sans donner à plusieurs d'entre eux des livrets, il demandait de temps en temps à chacun de combien s'était augmenté son petit avoir. Un jour qu'il adressait cette question à l'un de ses valets de pied, celui-ci répondit qu'il n'avait plus rien, et, voyant le prince marquer du mécontement, il ajouta que sa mère, qui était pauvre, avait eu le malheur de se casser la jambe, et qu'il avait voulu qu'elle fût bien soignée. M. le duc de

Berry ne répondit pas un mot, prit des informations, et, certain que le fait était vrai, il fît venir le valet de pied : — Tiens, dit-il, je te rends ta somme, va la replacer tout de suite à la caisse d'épargne.

La bienfaisance à part, les princes ont peu de chose à faire pour se gagner les "cœurs. Ce que j'ai vu se passer dans une soirée chez madame de Vaudreuil, en est une preuve. Le jour delà fête de M. le duc de Berry tombant le même jour que celui de la fête du roi, c'était seulement le lendemain de la Saint-Charles, qu'il avait contracté l'habitude, pendant rémigration, de souper tous les ans chez le comte de Vaudreuil. Celte habitude subsistait encore après le retour de la famille royale en France, et, chaque année, madame de Vaudreuil prenait soin d'arranger une soirée qui pût amuser le prince. Sachant qu'il désirait entendre Garât, elle ût inviter le célèbre chanteur et sa femme à venir chanter chez elle le lende-

main de la Saint-Charles» A cette époque, Garât, qui commençait à vieillir, avait épousé une jeune personne dont la voix était fort belle, et, tous deux étant sans fortune, ils vivaient de leur talent* Madame de Yaudreuil les reçut donc avec politesse, mais comme des artistes qu'on paie.

Le concert, dont ils firent tous les frais, fut charmant. Entre autres morceaux, ils chantèrent ensemble le duo d'Orphée d'une manière si admirable, que les auditeurs, et principalement le duc de Berry, les complimentèrent avec im véritable enthousiasme.

La musique finie, et comme on allait se mettre à table pour souper, le prince s'aperçut que Garât cherchait son chapeau, se disposant à se retirer, — Est-ce que Garât ne soupe pas avec nous? demanda-t-il tout bas à madame de Vaudreuil. Celle-ci répondît qu'elle n'avait pas jugé convenable de l'inviter à la table de Son Altesse. — Allons donc!

allons donc! reprit M. le duc de Berry, je vais arranger cela. Et Rapprochant de Garât, qui venait enfin de trouver son chapeau : — Est-ce que vous ne nous restez pas, monsieur Garât? lui dit-il; quand on chante comme vous venez de le faire, on n'est pas arrivé à l'âge où Ton désire se coucher de. bonne heure, et puis je vous avertis que nous garderions madame.

On imagine bien qu'ils restèrent tous deux ; mais depuis ce jour, ni Garât ni sa femme n'ont pu nommer le duc de Berry, sans ajouter qu'il serait bon roi.

Ce prince avait un ami, un véritable ami ; c'était le comte de La Ferronays. Tous les deux à peu près du même âge, il n'existait entre eux aucune réserve, et M. de La Ferronays, aussi aimable et aussi spirituel qu'on peut l'être, se trouvait tout naturellement à portée de donner, sous forme de conversa* tion, la* conseils les plus sages et les plus

utiles à celui qui ne lui cachait jam&s rien. Chacun d'eux se disait chaque jour qu'ils ne pourraient vivre l'un sans l'autre, et cependant, par suite de cette fougue de caractère que M. le duc de Berry ne pouvait entièrement vaincre, il sélevait (bien rarement à la vérité) quelques petits orages entre les deux amis. Un jour, par exemple, que l'entretien s'était porté sur un sujet qui touchait vivement le duc de Berry, la discussion s'anima au point que le prince, emporté par la colère, laissa échapper quelques expressions si blessantes pour M. de La Ferronays, que ce dernier monta aussitôt dans la chambre qu'il occupait aux Tuileries, résolu à donner sa démission et à quitter la France.

H y réfléchissait tristement, quand il entendit frapper à sa porte, et que M. le duc de Berry entra, se jeta dans ses bras, lui disant d'une voix brisée : — Tu dois être mal-

heureux aussi, toi ! car je le suis beaucoup depuis une heure.

La révolution a fait disparaître deux classes de la société qui, dans le dernier siècle, étaient fort nombreuses : les hommes à bonnes fortunes et les femmes entretenues ; car s'il existe encore quelques infortunées créatures qui vivent de leurs charmes, non-seulement elles n'ont plus le front de l'afficher, de tirer vanité des sacrifices que Ton fait pour elles, mais ces sacrifices, aussi secrets maintenants qu'ils étaient publics alors, sont devenus trop modiques pour amener le trouble dans les ménages et la ruine des familles. Mon père a vu toute autre chose; il avait parmi ses tableaux un superbe portrait peint par Greuze, c'était celui d'une demoiselle Duthé, qui, dit-on, a mangé huit ou dix millions, il est vrai qu'elle était bien belle; je n'ai jamais vu d'aussi grands et d'aussi doux

yeux bleus. C'est pour elle qu'on a bâti une des premières maisons de la Chaussée-d'Àntin(l), dont l'ameublement était si riche et de si bon goût, que les étrangers sollicitaient des billets pour le voir. La police faisait rentrer chez elle une demoiselle Théophile, qui partait pour Longchamp dans une voilure attelée de quatre chevaux, dont les harnais étaient couverts en strass, et Ton faisait sortir de l'Opéra, où la reine était attendue, une autre Lais en vogue, qui se pavanait dans sa loge, portant sur elle plus de diamants que la reine n'en avait dans tout son écrin. On peut dire, en un mot, que le scandale était au comble, et rien n'annonçait qu'il pût avoir un terme, les seigneurs et les financiers qui se ruinaient pour ces créatures, se faisant gloire de lutter entre eux de sottise : tel se vantait d'avoir vendu une ferme pour passer quatre heures avec Mademoiselle***, tel autre

(4) Le quartier de la Chaussée-d'Antin est resté pendant longtemps celui de ces dames.

de donner cinq mille louis par «in à une danseuse. On n'hésitait point à faire des dettes pour fournir à ces extravagances qui satisfaisaient la vanité ; car it était bien rare que l'amour y entrât pour quelque chose. Enfin la révolution, en obligeant les hommes des plus hautes classes à s'occuper d'idées graves et en diminuant les fortunes, ce qui fait habiter un même appartement par la femme et le mari, a détruit le coupable et ridicule usage d aller chercher des jouissances loin des siens, et de dépenser son revenu hors de sa famille. 11 en resuite que les femmes eu* t retenues, si elles ne sont pas encore en bien petit nombre, se trouvent au moins réduites a vivre modestement des dons qu'on leur fait aujourd'hui dans le plus grand mystère. Quant aux hommes à bonnes fortunes, il ne faut que lire les Mémoires du maréchal de Richelieu, du duc de Lauzun, etc. , etc., pour juger du triste etl'etque produit l'oisiveté, même sur des hommes que la nature

avait doués d intelligence. Celait surtout parmi les gens de cour que le plaisir de séduire et de tromper des femmes devenait une occupation qui trompait 1 ennui. Nos grands seigneurs, en temps de paix, n'avaient guère autre chose à faire que d'aller à Versailles et de revenir. Privés en général d'instruction, plus ils avaient d'esprit naturel, plus la conversation des diseurs de rien, à laquelle ils étaient réduits, devait leur sembler insipide et les forcer à chercher une distraction dans la galanterie. Des liaisons où le cœur n'était pour rien, n'en occupaient pas moins leur tête, employaient leurs moments, et satisfaisaient leur vanité. On voit combien de jours, de soins, de démarches, qui n'étaient pas toujours sans danger, coûtaient à un Richelieu et à ses pareils la conquête d'une femme ; et comme la rupture suivait habituellement de près le triomphe, une intrigue succédait à une autre (lorsqu'elles ne marchaient pas de front) ;

les lellres, les rendez- vous, les brouilles, les raccommodements, consommaient des heures, et cette misérable façon de vivre aidait les hommes désœuvrés à dévorer le temps.

Depuis soixante ans qu'une suite d'événements terribles ou sérieux a porté dans toutes les têtes des idées graves, que les enfants des nobles, élevés pour la plus grande partie dans les collèges, ont pris ou se destinent à prendre un état quelconque, ce qu'on appelait les hommes à bonne fortune n existent plus ; ils ont complètement disparu de la société, et celui qui, dans le monde, ne ferait autre chose que le métier de séducteur, nous semblerait assez passablement ridicule.

On peut donc dire que la révolution, qui a fait tant de mal, a fait aussi quelque bien , et, sous plusieurs rapports, les mœurs sont meilleures en France qu'elles ne Tétaient avant 1789.

Le maréchal de Mouchi, qui est mort sur l'échafaud pendant la terreur, était le plus grave des hommes, et sa femme se livrait rarement dans le monde à un mouvement d'abandon ou de gaîté. Une jeune femme, qui les voyait souvent, désirant savoir si les deux époux conservaient le ton froid et sérieux dans leur intimité, questionna sur ce point une fille attachée au service de la maréchale;— Oh! mon Dieu non, madame, répondit celle-ci ; lorsqu'ils sont seuls, ils se donnent de petits noms : monsieur le maréchal appelle madame ma marmite, et madame l'appelle mon poêlon. — Surprise d'une chose aussi bizarre, la jeune curieuse eut recours à des renseignements plus sûrs : le fait était que le maréchal appelait sa femme mon Armide, et qu elle l'appelait mon Apoltoit.

La duchesse de Lat... disait d'une

femme qui n'était pas polie : Elle est difficile à la révérence.

Un de ses amis, très peu spirituel, lui reprochait'd'avoir rapporté des propos qu'il avait tenus sur quelqu'un : — Soyez bien certain, mon cher A...., lui répondit-elle, que je ne m'amuse pas à répéter vos paroles ; j'aime mieux les miennes.

On disait devant le vicomte de Ségur qu'un nommé Leblanc, révolutionnaire enragé, mais qui avait rendu service à quelques personnes, venait de mourir. — Quoi ! ce pauvre Leblanc ! s'écria le vicomte, je l'ai beaucoup connu. Bon homme, mauvais gueux; je raimais assez; je suis bien aise qu'il soit mort.

L'amour-propre, quoi qu'on en dise, est un sentiment bien plus rare qu'on ne croit,

si, comme on le comprend généralement, il consiste dans cette hauto opinion que nous concevons de nous-méme, qui nous aveugle sur notre valeur personnelle, et ne nous laisse point douter de nos succès. L'amour» propre ainsi défini n'existe réellement chez personne; autrement, verrait-on la femme dont la beauté se passe, se teindre les cheveux et porter du fard ? L'auteur, qui vient de faire paraître un ouvrage, compter si peu sur son talent qu'il a recours à un journaliste, et s'humilie volontiers devant lui pour en obtenir un article louangeur? Et cet autre, qui ne travaille jamais que sur les idées d'autrui, parce qu'il les trouve meilleures que les siennes? L actrice, qui paie chaque soir des claqueurs afin d'être certaine qu'on l'applaudira ? L'homme riche, qui parle sans cesse de sa fortune, sachant bien qu'il n'a pas d'autres moyens de considération dans le monde? Tous ces gens-là ne sont-ils pas extrêmement modestes ?

Ce sont surtout les gens de lettres et les artistes que Ton accuse d'amour-propre ; mais rien n'est plus injuste, et l'on est forcé de le reconnaître quand on songe à l'envie réciproque qui les tourmente; s'ils avaient une grande confiance en eux-mêmes, ils ne craindraient pas tant leurs rivaux. Chacun s'avancerait dans la carrière plein du sentiment de sa force, certain de dépasser tous les autres, joyeux d'avoir à combattre des champions dignes de lui, et s écriant comme le Cid : Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans! Que voyons-nous, au contraire ? Des hommes distingués employer la critique, souvent même l'intrigue, pour arrêter l'essor de tous ceux qui pourraient un jour lutter contre eux. Quels auteurs se fient assez à leur talent pour rendre franchement justice au talent qui s'annonce ? Quels artistes se croient places assez haut pour ne point redouter la concurrence ? Le moindre rival les inquiète; ils voudraient l'étouffer. Tant

de crainte, tant de méfiance de soi-même ne sont-elles pas la preuve d'une excessive modestie ?

Ne croyons donc pas si légèrement à l'amour-propre des hommes. Examinons leurs actions, sans nous arrêter à leurs paroles, et nous reconnaîtrons bientôt que chacun a le désir de paraître parfait, mais que personne ne se flatte de l'être. 11 faut cependant excepter les sols. Les sols! fortunés mortels! toujours satisfaits d'eux-mêmes, ne doutant de rien, et d'autant plus confiants dans leur mérite qu'ils sont hors d'état de se juger comme de juger les autres. Tandis que les hommes passent leur vie à dissimuler les imperfections qu'ils se connaissent, un sot se félicite intérieurement sur la perfection de sa nature et sur l'étendue de. ses moyens. 11 n'impute jamais à lui-même les désappointements qu'il peut éprouver dans le monde : l'intrigue s'est opposée à ce qu'il obtînt telle place , une

cabale a fait refuser sa pièce, ses ennemis empêchent les libraires d'acheter ses ouvrages. Il n'en est pas moins convaincu de sa supériorité sur tout le monde, et celle conviction le met à l'abri de l'envie.

C'est à de pareils traits que Ton reconnaît l'amonr-propre dans toute sa plénitude ; plût à Dieu que ce sentiment fût général ! Il ferait bientôt régner dans la société la paix et la bienveillance ; car l'homme tout à fait content de lui-même est content des autres ; mais une telle béatitude n'appartient qu'à la sottise, et comme il suffit de penser pour se découvrir des côtés faibles, la plupart des gens d'esprit, quelles que soient les apparences, resteront modestes, envieux et souvent chagrins.

Dugazon, un des meilleurs acteurs de la Comédie-Française, bien qu'alors ce théâ-

Ire possédât Mol<\ Fleorv, mademoiselle Contât, etc., conservait, hors de la scène, une gatté d'esprit à laquelle il devait peut* être d'exceller dans les rôles comiques* S'étant pris un jour de querelle avec un de ses camarades, nommé Désessart, le plus gros homme que Ton pût voir, ils convinrent entre eux de se battre au bois de Boulogne à l'épée. Arrivés sur le champ de bataille avec leurs témoins, Désessart, qui , pour déguiser son obésité, portait toujours des vêtements noirs, ôte son habit et ne garde que sa veste. — tin instant, lui crie Du gazon, qui tire de sa poche un morceau de blanc d'Espagne, je ne suis pas un assassin, et j'ai réfléchi cette nuit que tu me faisais un trop grand avantage. En parlant ainsi, il s'approche, trace un cercle d'une dimension raisonnable sur le ventre du gros homme en disant : — Tous les coups d'épée que tu recevras en dehors du cercle ne compteront pas ; maintenant en garde v

Mais le fou-rire avait pris aux témoins. Désessarts lui-même ne pouvait garder ni son sang-froid ni sa colère, en sorte que le combat se transforma en un bon déjeuner à la Porte-Maillot/

Monsieur (depuis Louis XV1H) voyant son frère, le comte d'Artois et tous les seigneurs de la cour jouer à la paume avec passion, voulut y jouer aussi, bien que, tout jeune qu'il était alors, il eût acquis un embonpoint qui le rendait peu propre à cet exercice. Il avait déjà pris un assez grand nombre de leçons du garçon de paume, afin d'apprendre à juger la balle, ce qui est le point le plus important du jeu, lorsqu'un matin, après avoir joué avec son frère, il demanda au garçon de lui dire franchement ce qu'il pensait de la partie. — Si Monsieur n'était pas si grossier, et s'il avait un peu plus

de jugement, répondit cet homme, il joue* rait aussi bien que monseigneur le comte d'Artois.

Ce qu'on appelait les salons de Paris n'existe plus. Les jeunes femmes surtout doivent les regretter , elles y prenaient de bonnes manières, un ton parfait, et même, s'il leur plaisait d'écouler les conversations, presque toujours intéressantes, qui s'établissaient devant la cheminée, elles acquéraient diverses connaissances qu'entre dix-huit et vingt-cinq ans on n'a pas le courage d'aller chercher dans les livres.

Durant les années qui ont suivi la terreur le charme de la société française s'est retrouvé chez plusieurs maîtresses de maison, qui sortaient fort rarement le soir» et près desquelles les visites se succédaient sans relâche. Quelques personnes ne faisaient

qu'une apparition, d'autres ne se retiraient qu'à la Un de la soirée, en sorte qu'il y avait toujours, pour le moins, un cercle de causeurs, et parfois le salon était plein. Je vais parler de quelques-uns de ces salons où Ton apprenait à vivre, et dans lesquels, grâce au bon ton qui régnait encore alors, les discussions les plus vives, même les discussions politiques, ne tournaient jamais en disputes. Celui de madame Suard avait le défaut d'être trop spécialement littéraire, ce qui le faisait un peu tourner en bureau d'esprit. Cet inconvénient, il faut en convenir, tenait à la maîtresse de la maison, assez pédante de sa nature. Voulait-on dire tout bas un mot à son voisin, madame Suard, dont les yeux surveillaient tout, vous disait gracieusement : — lNous serions charmés de savoir de quoi vous causez, et comme tout le monde ne se soucie pas de se mettre en scène dans un cercle, il résultait dune pareiHe exigence une 6orte de gène pour beaucoup de gens.

Néanmoins, la considération dont jouissait dans la société M* Suard, qui, sans avoir écrit de son propre fond aucun ouvrage qu'on puisse citer (I), devait à son esprit et à ses connaissances variées la dignité de se* crétaire peupéluel de l'Académie française» Une réunion choisie de gens du monde et de gens de lettres, une conversation animée, que suspendaient parfois quelques lectures intéressantes, faisaient rechercher 1 avantage d'être reçu dans cette maison.

Des réunions plus agréables a la jeunesse, parce qu'il n'y régnait aucune pédanterie, avaient lieu chez madame Airouim, la veuve d'un ancien gouverneur de 1 lie-liourbon, qui avait latose une granue lortune. Madame iiroulin était le type Ue ces vieilles persou-

(\) Le titre littéraire le plus recomrnandable de Al. Suard, est, je crois, sa traduction ue iy Histoire de Charles-Quint7 par Kobertson. Le style eu est élégant et pur; du reste, ses Conseils à un jeune homme, ses Variétés littéraires, etc., sont aujourd'hui complètement oubliés.

nés que leur position dans le monde a toujours fait traiter en enfant gâté par ceux qui les entourent. Elle avait été belle, et elle avait beaucoup d'esprit; pour toute jeune femme qu'elle daignait prendre en affection» son entretien était extrêmement profitable , car il renfermait une étude précieuse de la société, et donnait de l'expérience avant le temps. 11 fallait, à la vérité, acheter sa faveur par une complaisance à laquelle jusqu'alors tout l'avait habituée. Elle exerçait sur ses amis une sorte de despotisme, et, dès qu'elle avait organisé un concert ou des proverbes, elle vous pardonnait difficilement d'être enrhumée ou de refuser un rôle. 11 faut dire qu'à cette époque, il était fort rare que, pour faire passer agréablement le temps à ceux qu'elle invitait, une maîtresse de maison eût recours à des artistes qu'il aurait fallu payer; en sorte que, plus elle désirait que Ton s'amusât chez elle, et plus elle devenait exigeante avec les personnes de son inti-

mité. Dans ces occasions, madame Brou tin se montrait véritablement tyrannique, et même ne conservait pas toujours tout le tact et la mesure qui distinguaient habituellement ses manières. Un jour, par exemple, on répétait dans son salon un proverbe qui devait être joué le surlendemain, et dont le sujet était Dasnières aux enfers. Cinq ou six jeunes gens qui venaient souvent chez elle avaient pris des rôles de petits diables ; ils devaient porter des vêtements noirs parsemés de flammes rouges et ornés par derrière d'une longue queue. M. 0* de L***, devenu depuis membre de l'Institut, témoigna la plus grande répugnance à s'affubler de ce dernier attribut de l'enfer, ajoutant qu'il rendrait plutôt le rôle. Le débat qui s'ensuivit ayant interrompu longtemps la répétition plusieurs des personnes jouant dans le proverbe vinrent dire ce qui se passait à madame Rroutin, qu'une légère indisposition retenait dans sa chambre. Tremblant pour

le succès de sa soirée, madame Broutin. qu'un regard observateur instruisait de tous les petits secrets de son cercle, se tourne tout à coup vers une jeune femme de la société, à laquelle M. D* de L* faisait une cour discrète, mais assidue : — Je vous prie, madame, lui dit- elle, ordonnez à M. D* de L* de mettre cette queue, et que ce tracas finisse.

On peut imaginer rembarras de la jeune femme.

Madame de Pastoret , qui logeait dans le même hôtel que Madame Broulin, m'a toujours semblé le modèle de cette grâce et de cette aménité que mes vieux parents me disaient avoir distingué de leur temps la société française. Sa conversatk>n,qui manquait peutêtre un peu dénature!, n'eu était pas raoius pleine de sens et de bon goût, et si parfois elle s' écoutait parler, on le lui pardonnaitd'autant plus volontiers que sa voix était une des plus douces qu'on pftt étendre. Assez jeune en-

rare quand je Pai connue, eUe avait ouvert son salon aux plus aimables femmes et aux hommes les plus spirituels 4e Paris. C'est là que j'ai vu pour la première fois Madame d'Houdetot, que l'amour malheureux de J.-J. Rousseau a rendue si célèbre, mais qui «e conservait plus alors aucun reste de beauté ; la jeune duchesse Charles de Noailles, qui joignait à tous les charmes de sa personne tous les ta* lents qu'il lui avait plu d'acquérir ; l'abbé de Montesquieu, M. de Vaisne et M. de Talleyrand. A cette époque, M. de Talleyrand était beaucoup moins taciturne qu'il ne l'est devenu depuis, et bien que le plus souvent il parlât politique avec M. de Pagtoret et les autres députés, il ne dédaignait point de venir causer pendant quelques moments avec les jeunes femmes, aussi regretté-je aujourd'hui de n'avoir point écrit, les soirs, en rentrant chez moi, tous les mots heureux, tous les traits piquants qui rendaient sa conversation si brillante.

En 1797, le salon de madame dePastoret était devenu naturellement le rendez-vous d'un très grand nombre de députés clichiens (I), dont M. de Pastoret,leur collègue» partageait les opinions. Parmi ceux qui corn* posaient ce parti, plusieurs, dit-on, n'avaient pas le projet de ramener la monarchie, mais seulement de réformer les lois révolutionnaires, que le î) thermidor n'avait point fait disparaître. Quoiqu'il en soit, tous agissant de concert contre le Directoire, tous furent frappés. Chacun sait comment, dans la nuit du 1 7 au 1 8 fructidor, dix mille hommes de troupes, commandés par Àugereau, entrent dans Paris, cernent le Conseil des Anciens, celui des Cinq Cents, et livrent à la vengeance du Directoire ceux des députés inscrits sur la fatale liste qui ne peuvent s'échapper !

J'habitais alors une maison de campagne

(4) On les appelait ainsi, parce qu'ils s'assemblaient dans une maison de campagne de Clichy.

que mon père avait à Saint-Mandé, village qui touche à peu près la barrière du trône. Nous avions entendu tirer le canon d'alarme à quatre heures du matin, et mon père ayant voulu s'instruire de ce qui se passait, revint et m'apporta la triste nouvelle. Quand je parvins à voir madame de Pastoret, afin de lui offrir, pour son mari, un asile introuvable que • le hasard m'avait fait découvrir dans mon jardin , elle me dit, en me remerciant, que M. de Pastoret était en lieu sûr. Nous restâmes quelque temps ensemble, etjen oublierai jamais l'indignation avec laquelle elle me parla de M. de Talleyrand, que j'avais vu si souvent chez elle, reçu comme un ami, qui avait été le confident de tous les projets des clichiens, et que le Directoire venait de nommer ministre des affaires étrangères ! J'étais fort jeune alors, et n'ayant aucune connaissance de ce que certaines gens appellent l'habileté politique, je partageai cette indignation si vivement, que jamais depuis je n'ai rencontré

arec plaisir SI. de Talleyr and dans le monde, et que tout son esprit ne parvenait pas à vaincre mon éloignement pour sa personne.

Un salon qui ne ressemblait à aucun autre, était celui de Gérard, le peintre de la Psyché et du Bélisaire. Là ne s'établissaient jamais ces grands cercles ou Ton voit souvent une pauvre femme retenue captive entre deux ennuyé uses. L'appartement se composait de quatre pièces qui tournaient, et dans lesquelles on pouvait circuler librement, quand on avait salué la maîtresse de la maison, dont l'accueil était toujours plein de bienveillance, et mademoiselle Godefroy ,femme aussi distinguée par son esprit et son talent que par son caractère, et qui faisait partie de la famille. L'ameublement était fort simple , mais les murs étaient ores des beaux portraits qu'avait faits Gérard,

de ses amis ef d artiste* étrangers. Tous les mercredis soir, cet appartement se remplis-* sait de gens distingués dans tes arts, dans les lettres, dans les sciences, et d'hommes marquants de tous les pays. Tantôt Àndrieux ou Népomucène Remercier y lisaient la pièce qu'ils allaient faire jouer au Français, tantôt Rossini tenait le piano pour accompagner Rubmi, Madame Pasta, Tamburini, etc., etc. , et jamais rien de médiocre n'aurait osé se produire dans ces réunions, où les talents de toute nature trouvaient de si bons juges.

Lorsqu'on ne faisait point de musique, des conversations intéressantes s'établissaient de toutes parts entre ces personnes, heureuses de se rencontrer. On pouvait voir là Chérubini, Guérin, lord Brougham et Talma causer ensemble; M. de Humboldt s'entretenir de ses voyages avec quelques savants, au milieu desquels se glissaient Du val, f.anova, ou tout autre, jaloux dTeniend're parler

un homme dont les connaissances sont, pour ainsi dire, universelles. Mais celui que Ton entourait sans cesse, c'était le maître de la maison : il est rare que Ton joigne à un si grand talent un esprit aussi piquant et aussi cultivé que Tétait l'esprit de Gérard. Gérard avait prodigieusement lu, en sorte qu'il soutenait avec la même facilité une discussion sérieuse et les gais entretiens où Ton brille par la saillie. Je ne crois pas qu'il soit possible d'êlre plus aimable que je ne l'ai vu souvent, lorsqu'il se portait bien et qu'il voulait plaire. Contre l'usage de beaucoup d'artistes et d'auteurs, il ne parlait jamais de lui ou de ses ouvrages ; ce n'était point qu'il fût insensible à ses succès ; il s'affligeait au contraire de la critique plus qu'il ne l'aurait fallu pour sa tranquillité. Heureusement il eut peu d'occasion d'en souffrir, car le Bélisaire, la Psyché, la Bataille d'Justertitzet Y Entrée de Henri IV à Paris, comme le plus grand nombre de ses beaux portraits, obtinrent l'assen-

liment général, dont on se plaisait à le voir jouir.

Gérard, arrivé pauvre à Paris («), devint un des artistes les plus riches, quoiqu'il vécût toujours très honorablement et qu'il n'hésitât jamais à venir au secours des jeunes gens sans fortune qui annonçaient quelque talent pour la peinture. 11 leur ouvrait sa bourse et leur prodiguait ses conseils, bien qu'il n'ait jamais voulu avoir d'élèves proprement dits.

Une particularité remarquable de sa vie c'est que l'empereur l'ayant nommé son premier peintre , il faisait tous les portraits de Napoléon qui étaient envoyés aux cours étrangères , et qu'il a fait pareillement pour le même emploi, tous ceux de Louis XVI II, de Charles X, et de Louis-Philippe.

Gérard est mort en 4 837 , laissant un neveu digne de porter ce nom , par l'amour

(4) 11 était né à Rome, d'une famille française.

qu'il a pow les arts, et le respect qu'il garde à la célèbre mémoire de son oncle.

Ôii ne saurait parler dès salons êe Paris sans citer celui que la mort a fermé dans l'année 1 849, en nous enlevant la charmante femme que nous allions y chercher- Si Ton avait voulu s'expliquer comment madame Récamier , depuis sa tendre jeunesse jusqu'à soixante et douze ans, âge auquel nous l'avons perdue, attirait près (Telle, noi*-seulement une foule de ce monde brillant dont se compose l'élite de la société , maris encore un nombre prodigieux d'amis qui lui étaient entièrement dévoués , on aurait pu se dire , durant la première partie de sa vie , qu'elle étaif bette et fort riche ; mais plus tard 9 ses traits charmants ont perdu leur fraîcheur et sa fortune a disparu sans qu'elle perdit jamais le plus précieux avantage de son existence :

K^ **ui tenait à sa personne. La grâce

> x *s, le son de sa voix, son aima-

is. elle exerçait une séduction

%v ji bien sur les femmes que

^ .ne», et que la vieillesse même

a ravir, serait trop long de nommer tous ceux uont elle s'était acquis l'affection la plus tendre. Je citerai seulement, madame de Staël, i Chateaubriant, Mathieu de Montmorency, la reine de Hollande (I), le prince de Prusse, le t duc de Laval, Ballanche qu'elle a tant pleuré, qui tous sont restés ses amis fidèles jusqu'à t leur dernier jour , au point que plusieurs t d'eotr'eux lui ont laissé des souvenirs dans 1 leur testament.

Il est naturel de penser que parmi les hommes dont l'affection pour cette charmante femme survivait au temps ou à l'absence, un certain nombre avaient d'abord

(4) Hortense de Beauharnais, fille de l'impératrice Joséphine.

éprouvé pour elle un sentiment plus vif que celui de l'amitié ; mais comme la médisance n'a jamais essayé de lernir la pureté de sa vie , il faut croire quelle possédait le secret de conduire ses adorateurs à l'aimer simple* ment comme elle voulait l'être , et ce secret ne pouvait être connu que d'une personne dont la bonté de cœur désarme le dépit qu'inspire des espérances trompées. Madame Récamier, en effet était d'une bonté rare ; on n'a jamais poussé plus loin qu'elle l'indulgence pour les autres et le désir d'obliger.

Le crédit que lui donnaient dans le monde ses hautes relations , elle ne l'a jamais employé que pour secourir des malheureux, ou pour aider de son appui des hommes d'un ta* lent distingué. Daus ces deux cas , elle agissait avec la même chaleur d'âme , et je lai vue faire autant de démarches , dire autant de paroles pour placer un honnête domestique qui mourait de faim, que pour faire recevoir à l'Académie le littérateur qu'elle

croyait, sur l'avis des meilleurs juges, devoir obtenir le fauteuil.

Lorsqu'il ne lui resta de sa grande fortune qu'une modeste aisance , elle vint habiter l'Àbbaye-aux-Bois , et là, tout ce que Paris renfermait de plus brillant comme société l'entoura jusqu'à ses derniers jours. Dans ces temps de révolution, où les haines de partis rendent les réunions si difficiles, son salon était pour ainsi dire un terrain neutre ; les légitimistes, les républicains, les orléanistes y causaient ensemble, même de politique, sans la moindre aigreur; il semblait qu'elle eût le pouvoir de communiquer à tous sa douce modération. Tous les jours et pendant des années M. de Chateaubriant arrivait chez elle à trois heures, pour rester jusqu'à cinq, et cette habitude , il me l'a dit souvent , était devenue le dernier charme de sa vie. Lorsque l'affaiblissement de ses jambes ne lui permit plus de marcher, il montait l'escalier en descendant de sa voi-

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ture, soutenu par ses gens, et se faisait roii- * 1er sur un fauteuil jusque dans lé salon , oà se trouvait toujours un cercle nombreux,, ce qui dut lui coûter beaucoup d'abord ; <ar tout ce qui constatait sa vieillesse toi était extrêmement pénible.

Plus sage que le célèbre écrivain , madame Récamier avait su vieillir sans chagrin, et cependant quelle femme avait autant 4e droit à regretter sa beauté ? Pendant prè§ de vingt ans, elle n'a pu paraître nulle part sans exciter l'admiration, et bien qu'elle fût tonjours vêtue avec une simplicité qn o& pourrait appeler orgueilleuse, elle était suivie dans les jardins publics, et le parterre l'applaudissait au spectacle.

Je me rappelle qu'à cette époqpe j'ai entendu dire plus d'une fois que .madame Récamier était sotte, chose que beaucoup de femmes disent fort /Volontiers de celle qu'elles trouvent trop belle. Le fait est qu'à tout âge on reconnaissait en elle un esprit plein de

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