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justesse et 4e bon goût. Il est certain que dans son âge màr, eoimneette avait f>rodigieuseBMNtt lu, et que son entourage était propre à développer toute foetligance natu~ relie, cet esprk n'avait pu que s'accroître ; mais an voit wa bien grand «ambre de femmes être moins spirituelle à «cinquante ans qu'elle ne Tétait à vingt-ciaq.
J'appuierai mon opinion sur ce point de celle d'un meilleur juge, en citant ici un mot charmant de madame de Staël. Un jour (pie cette dernière dînait dans une maison avec madame Récamier, un des convives , assis à table entr elles deux , crut faire preuve de finesse en disant : — Me voilà placé entre l'esprit et le beauté. — Ah ! s'écria aussitôt madame de Staël, c'est la première fois que Ton me fait un compliment sur mon visage.
M. de Semonville était au plus haut degré
ce qu'on appelle un homme habile. Sans cesse occupé du soin d'assurer sa fortune et sa position dans le monde, les révolutions se succédaient sans lui nuire, tant il mettait d'adresse à se conserver des appuis pour toutes les circonstances, a ménager tous les gens qui pouvaient le servir, e à ne faire d'autres démarches que celles qui devaient lui être utiles. M. de Talleyrand l'avait beaucoup connu, et, en apprenant sa mort, il se mit à réfléchir pendant quelques instans. — Je ne devine pas, dit-il enfin, quel intérêt Semonville a pu trouver à mourir.
Il y a quarante ans à peu près, que Ton voyait presque tous les soirs au balcon ou à l'orchestre de la Comédie-française un vieillard, appelé le marquis de Xi mènes, grand amateur de ce théâtre et surtout de tragédie, il avait vu jouer Lekain, mademoiselle
Clairon, mademoiselle Dumesnii ; il possédait toutes les traditions, ce qui lui fournissait les moyens de donner d'excellents conseils, mais ce qui l'avait rendu si difficile, que les acleurs qui succédaient à ces talents renommés, recherchaient, comme la plus grande faveur, un compliment du marquis de Ximènes. Aucun d'eux ne jouait pour la première fois un rôle de l'ancien répertoire, sans chercher aussitôt à savoir ce qu'en pensait le sévère connaisseur, au risque d'essuyer une critique qui souvent était assez rude.
Lorsque Lafond faisait ses débuts, il venait un soir de jouer le rôle d'Orosmane dans
Zaïre \ le public l'avait applaudi à tout rompre, et le succès était complet. Tout en se déshabillant dans sa loge, Lafond dit à ceux qui l'entouraient : — j'espère que ce soir notre marquis est content de moi ? Je vais me dépécher de descendre au foyer, parce qu'il y viendra sans doute pendant la petite pièce.
Jl $e hâte, en effet, et il descend, la première personne qu'il aperçoit eu entrant, c'est le marquis de Ximèœs qui vient à lui. Lafond, ravi de cet empressement, prend u& air de modestie convenable pour recevoir les félicitations qu'il attend.— Monsieur Lafond, dit le malin vieillard, vom venez de jouer Orosmane comme Lekain ne l'a jamais joué, — Ah I monsieur le marquis.. . — Non, Lekain ne Je jouait pas comme cela... il s en serait bien gardé !
La conversation finit là*
Pans le temps où la loterie existait en France, te cnri d'une pauvre paroisse pré> Chait un jour eonlre ee jeu fatal, 11 s'adressait principalement à une foule de femmes mal velues, qui l'écoutaienu— Je ne sais que trop ce que vous faites ! s'éoriaifcil : s'il vous arrive de rêver du numéro cinq, du numéro
— lift* —
ving^ du numéro soixante, vous vous hâtefc de porter le petit avoir que vous avez acquis avec tant de peine, pour le placer sur ces numéros, sans songer que vous avez de la famille, sans songer que la religion vous dé» fend de croire, etc. , etc.
Le sermon fini, le digne homme descendit de sa chaire, se félicitant d'avoir dit tout ce qu'il espérait pouvoir toucher son auditoire, quand une pauvre vieille femme s'approcha de lui.— Voulez-vous bien, monsieur le curé, dît -elle; avoir la bouté de me redire les trois numéros que vous venez de donner dans votre sermon ?
Je n'ai connu l'abbé Delille que lorsqu'il fait vieux et aveugle, mais je ne l'en trouvais pas inoins bien aimable encore, car il. n'avait rien perdu de sa gaîté et de sa finesse. f esprit. La rare perfection avec laquelle il
disait les vers empêchait qu'on pût jamais se lasser de lui entendre dire les siens. 11 y mettait beaucoup de complaisance, et ce talent, joint au charme de sa conversation faisait de ce vieillard, fort laid et privé delà vue, l'homme de Paris le plus recherché.
Bien qu'il ait porté toute sa vie le costume et le titre d'abbé, Delille n avait point reçu la prêtrise. Assez avancé en âge, ayant voulu se marier, il épousa sa nièce. Cette femme, aussi commune d'esprit que de manières, le traitait fort rudement, au point de l'enfermer parfois dans son cabinet jusqu'à ce qu'il eût composé le nombre de vers qu'elle lui avait donné pour tâche. Elle était fort violente; et l'on raconte qu'un jour comme elle le querellait, et qu'il répondait à ses invectives par des plaisanteries, elle devint si furieuse qu'elle saisit unin-4». et le lui jeta à la tête. 11 évita le coup, puis lui dit en riant : c Si vous pouviez, ma bonne mie, mettre vos caresses en in-42. *
11 est vrai de .dire que celte mauvaise femme avait pris sur son mari un empire inexplicable, mais en général, l'heureux caractère de l'abbé Del il le s'opposait à ce qu'il pût jamais en vouloir à personne, et c'était toujours gaiement qu'il se vengeait des torts qu'on avait envers lui. Il nous parlait un jour d'un méchant poète qui n'avait point cessé de l'attaquer par des discours et des écrits outrageants* — Il m'est impossible, disait-il, d'imaginer pourquoi ce monsieur N...» m'avait pris en haine. Nous ne nous étions jamais rencontré dans le monde, je n'avais jamais prononcé son nom, et tout ce que je savais de lui, c'est qu'il faisait de mauvais vers. 11 n'en imprimait pas moins tous les mois une satyre contre mes ouvrages et contre moi. Ces satyres, comme ses autres écrits ne se vendaient point, en sorte que je me suis vengé de lui d'une manière assez plaisante. Lorsqu'on a inventé le carton avec lequel on faisait des bateaux et des voitu-
res (t), j'ai acheté chez son éditeur, pour im prix très modique, tous les exemplaires de ses ouvrages, et je m'en suis fait faire un cabriolet, que j'appelais les œuvres fugitives de M. N...
Tout le monde a lu le poëme de Y Imagination, dans lequel Delille peint les angoisses d'uB jeune peintre, qui, descendu seul dans les Catacombes de Rome, laisse échapper de sa main le peloton de fil dont il doit se servir pour retrouver la porte. Robert, le paysagiste, était le héros de ce touchant épisode, et un soir qu'il soupait chez une femme de mes amies, avec une vingtaine de personnes, au nombre desquelles était l'abbé Delille, nous priâmes tous ce dernier de nous dire les Catacombes. Robert avait lu ces vers,
(1) Cette invention, qui n'eut pas de succès il faut croire, était due au. marquis Ducrest, frère de madame de Geniù. J'ai vu marcher sur la Seine un de ces bateaux. Toul alla
fort bien le jour de l'expérience ; mais depuis je n'en ai pius entendu parler.
mais il ne prévoyait pas (effet que produirait sur lui le talent avec lequel Pauteur les récitait. Les accents du poète le reportèrent tellement à cette heure effroyable, où, si jeune encore, il allait mourir de là mort la plus affreuse, qu'il frissonna. Les regards attachés aux lèvres de l'abbé Delille, il se voyait encore , au milieu des tombes, des ossements, cherchant en vain le fil libérateur ; le flambeau qui l'avait guidé jusqu'alors s'éteignit une seconde fois sur ses doigts glacés. Enfin lorsqu'il retrouva le peloton de fit il pâlit, et pria qu'on lui fit donner un verre d'eau.
J'ai vu pour la dernière fois l'abbé Delille à une séance de l'Académie française, qu'il présidait. Tous les membres de l'Institut et la société la plus distinguée de Paris y assistaient. La séance était composée dans le seul but de rendre hommage au traducteur de Virgile et de Milton, à L'auteur des Jardins, de Y Imagination-, de la Piété, etc., etc., les
éloges, la moindre allusion que renfermaient les discours étaient applaudis avec transport parle public. Delille, bien que son émotion fut très vive, ne refusa point de terminer la séance en disant quelques-uns de ses vers. 11 choisit le Coin du feu9 que personne au monde n'a jamais lu comme lui, aussi l'enthousiasme fut-il porté au comble, et les applaudissements qui l'interrompaient sans cesse, se prolongeaient souvent au point de faire craindre qu'il ne pût achever.
La séance finie, comme on se levait pour sortir, un des secrétaires perpétuels pria le public de vouloir bien attendre un moment, afin que le président gagnât sa voiture sans être incommodé par la foule; ajoutant que Ton serait averti de son départ. Tout le monde se rassit aussitôt. 11 faut croire que beaucoup de membres de l'Institut arrête* rent en chemin leur illustre confrère, car le moment dont avait parlé le secrétaire dura plus d'un quart d'heure, sans que pour cela
Fklée vînt à personne de quitter son* siège, tout pressé que Ton pouvait être alors d'aller dîner; et je commençais à croire que nous allions passer la journée à nos places, lorsque Ton vint dire enfin que le public pouvait sortir.
Ces hommages rendus au célèbre poète furent les derniers dont il put jouir. Il mourut le 2 mai 4815. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours dans une salle du Collège de France (I), la tête ceinte d'une couronne de lauriers, et lorsqu'on le conduisit à sa dernière demeure, ses élèves obtinrent la faveur de porter le cercueil. Aucun de ceux qui cultivaient les lettres, aucun admirateur de la belle poésie ne se dispensa de se joindre au cortège, qu'une foule immense accompagna jusqu'au cimetière du Père-Lachaise. Là Delille fut placé dans la
(J) Delille était professeur de poésie latine au Collège de Fratfcc.
tombe qu'il avait désirée pour sa dépouille mortelle :
Que ce lien ne soil pas une profane enceinte :
Que la religion y répande l'eau sainte ; Et que de noire foi le signe glorieux Où s'immola pour nous le Rédempteur do monde, M'assure, en mon sommeil dans cette nuit profonde, De mon réveil victorieux (4) !
(Bpkre éèdkatoin dm poème de Cbmagmatio*.)
Depuis quarante ans que la France a perdu Delille, on ne peut se dissimuler que les amateurs d'une nouvelle poésie l'ont tellement déprécié, que la plupart des jeunes gens d'aujourd'hui ne l'ont pas lu ; on entend même beaucoup de personnes citer tel ou tel beau vers, passé traditionnellement dans la conversation, sans savoir que ce vers est de lui. Il n'en est pas moins vrai de dire que notre littérature a produit peu d'hommes
(4) La tombe de l'abbé Delille, au cimetière du Père-Lachaise, n'est indiquée que par cette simple inscription : Jacques Delille.
— fis —
qui loi soient supérieurs. Tout en accordant «pi'il mampwfft k Delilte ce feij divin qui fait les grands poètes, on ne peut lui refuser lé titre de grand versificateur; il a plié la langue aux descriptions de tonte nature. Une admirable clarté, une élégance soutenue, et souvent une rare énergie, impriment à ses vers le cachet d'un talent auquel on ne pourrait rien comparer, si les satires de Boileau et les œuvres fugitives de Voltaire n existaient point. Sa traduction des Géorgiques,
que le grand Frédéric appelait l'ouvrage le plus original qu'il eût lu depuis longtemps, ne fût-elle qu'un beau poëme écrit en langue française avec les idées de Virgile, qu'elle le placerait encore au rang de nos premiers écrivains, et ceux qui n'ont pas le bonheur de pouvoir lire Virgile en tàtin, lui sauront toujours gré de lui avoir fait connaître ce grand poète, autant que pouvait le lui permettre la faiblesse de notre langue.
Dans l'exil auquel les malheurs de sou
pays l'avaicut coudamiié, Del il le acheva sa traduction de C Enéide. Si C Enéide n'obtint pas le succès immense qui avait accueilli les Géorgiques, elle n'en fit pas moins rentrer dans le néant toutes les traductions qui l'avaient précédée, aussi bien que celles qui la suivirent; mais toute critique se tut, lorsque, revenu en France, l'interprète de Virgile fit paraître la traduction du Paradis perdu, de Milton. Dans le Paradis perdu, Delille n'était plus gêné par la perfection désespérante de son auteur, et n'avait plus à lutter contre les avantages reconnus de la langue latine ; aussi cet ouvrage est- il celui dans lequel le poète français a le plus déployé de vigueur et de charme : les Amours d'Adam et d'Eve resteront comme un modèle de grâce et de naturel.
Si Ton ajoute à ces titres la quantité de beaux vers et de vers pleins d'élégance et de verve que Delille n'a dus qu'à son propre fond; la prodigieuse fécondité de cette
plume, toujours restée jeune; si l'on se rappelle la force et la clarté de style, la justesse et l'abondance d'expressions qui distinguent l'auteur des Trois Règnes, et lui assurent la première place dans le genre descriptif, on pourra s'étonner du dédain avec lequel Delille a été traité depuis sa mort, par une foule d'écrivains médiocres qu'on Ht fort peu de leur vivant, et dont on ne lira plus une ligne dans quelques années.
11 n'est point rare que les personnes âgées, dans la conversation, lient ensemble des générations que séparent plus d'un siècle. La grand'raère de madame de Pastoret, qui vivait encore dans ma jeunesse, se rappelait avoir entendu madame de Main te non, partant pour la promenade avec le roi, donner Tordre au cocher, en disant : A Trianon, té» gèrement.
Plus lard, un jour que je dînais dans le château de Guermande, une dame, placée à tahleprès du maître de la maison, et qui ne me semblait pas très vieille, prononça ces mots d'un sûr assuré : — En mil sept cent quinze, Louis XIV disait à mon mari que... — Cette dame est folle ? dis- je à mon voisin. — Non, me répondit-il; c'est la veuve du maréchal de Richelieu.
Le maréchal de Richelieu, en effet, à quatrevingt-quatre ans, s'étaitremarié, en troisièmes noces, avec madame de Roth, jeune alors. 11 en résulte que lorsque j'écris ceci, en JKIH* ilji'a existé qu'une.persoj&ne pour intermédiaire entre moi et cekri qui causait avec Louis XI V^ es ITrtS.
Une existence tout à fait extraordinaire était celle d'un komme nommé M, Martin, que beaucoup de vieux artistes et de gens
de lettres ont connu, et qui vivait encore sous le consulat de Bonaparte.
Sans naiss-incç, sans fortune, sans place., sans talent, M. Martin exerçait à Paris une puissance à laquelle rien de ce qui tenait au théâtre ne pouvait se soustraire ; car un goût exquis en littérature et en musique en avait fait l'oracle de tous ceux qui fréquentaient les spectacles. K cette époque, il existait fort peu de journaux ; l'habitude n était point venue de remplir le parterre de claqueurs et les loges d'amis pendant les premières représentations; quelques connaisseurs jugeaient un ouvrage : leur opinion faisait la loi qui entraînait la foule. Orf M.Martin était le chef, l'àrae de cet aréopage, remplacé de nos jours par une vingtaine de feuilletons. Enthousiaste zélé du talent, ennemi mortel de la médiocrité, son jugement avait d'autant plus de poids que s'il était sévère jusqu'à la rudesse,, jamais il n'était partial* *Le caractère^, les goûts, la
manière de vivre de M. Martin le rendaient
tellement indépendant de tout le monde, qu'aucune considération humaine n'aurait pu lui arracher réloge de ce qu'il trouvait mauvais, ou lui faire critiquer ce qu'il trou* vait bon. En cela, comme en toutes choses * M. Martin conservait son franc-parler, qu'il appelait la langue des honnêtes gens.
11 était né on ne sait où ; mais il disait avoir habité Paris, dont il ne sortait jamais* depuis Fàge de dix ans. Il était laid, petit, et d'une tournure assez commune ; toujours poudré à blanc et fort proprement vêtu, bien qu'il ne renouvelât son habit gris pour un habit exactement pareil, qu'à l'époque où le temps et la brosse en avaient réduit le tissu à sa dernière épaisseur. On ne lui connaissait aucun parent, et jamais il n'a dit un mot de sa fa* mille. 11 vivait seul, logé au quatrième, rue de Richelieu, dans une grande maison dont il occupait deux petites chambres. Possesseur de dix-huit cents livres de rente, il avait
réglé ses dépenses de façon qu'il lui restait toujours six francs le 51 décembre, sans qu'il dût rien à personne.
Chaque jour, à dix heures du matin , M. Martin sortait de chez lui et n'y rentrait plus que le soir. II se rendait habituellement au café de Foy, pour y prendre une demitasse de chocolat. À peine paraissait-il, qu'on voyait tous les artistes et les gens de lettres qui se trouvaient dans le café saluer M. Martin d'un air respectueux ou s'approcher de lui avec un empressement égal à l'importance d'un homme qui, d'un mot, pouvait faire une réputation.
— Vous étiez hier à la pièce nouvelle? demandait l'un. On dit que vous avez paru assez content? — • Oui, quand on a baissé le rideau, répondait brusquement M. Martin.
— Vous ne pensez donc pas que cela aille loin ? — Quatre représentations salle vide.
Et l'arrêt était porté, tant il arrivait peu
que le public cassai ies jugements de notre original.
Jamais M. Martin n'applaudissait au spectacle que d'un mouvement de tête ou d'un mot prononcé à voix haute, et recueilli aussitôt par les amis de l'auteur. Le Grand- Opéra, la Comédie-Française et l'Opéra-Coinique lui avaient fait accepter ses entrées. Chaque soir, on le trouvait à 1 un de ces théâtres, où, placé habituellement à l'orchestre, il était la terreur de tout comédien, de tout chanteur qui ne parvenait pas à le satisfaire. Les pauvres débutants tremblaient en apercevant le petit homme, le menton appuyé sur sa canne, . immobile, silencieux, attendait Tentr'acte pour dire son mot, et le mot était souvent sanglant ; car H. Martin exprimait toujours sa pensée sans ménagements , sans périphrases : même en face des gens, il leur lançait le trait qui lui venait è l'esprit. Un matin, par exemple, qu'il déjeunait dans un autre café qne le
café de Foy, il trouva le chocolat mauvais. En allant payer au comptoir, il en fit des reproches à la limonadière, qui était fort laide; cette femme répondit sèchement qu'il était le seul qui s'en plaignît et que tous ceux qui venaient dans son café le trouvaient bon. — Ils vous trouvent peut-être jolie aussi? dit M. Martin. Et il sortit.
Tous les jours, après son dîner (diner frugal ; car jamais on n'a pu le faire consentir à dîner en ville chez qui que ce soit), M. Martin, en attendant l'heure du spectacle, allait au Café de la Régence. Il était d'une grande force aux échecs et regardait jouer quand il ne jouait pas lui-même* 11 arriva une fois qu'une vive discussion s'étant élevée entre deux joueurs sur la prise dune pièce, la galerie appela M. Martin pour qu'il jugeât le coup» Un des adversaires voyant s'approcher le petit homme, dont il ne pensait pas être connu, crut devoir entrouvrir négligemment sa redingote pour laisser voir un cordon bleu. La
ebose expliquée, Martin regarde le grand seigneur. — Vous avez tort, monsieur le duc, dit-il; reboutonnez-vous.
Un autre jour, on donnait une première représentation aux Français; la foule était immense. Le comte de Clermont d' Amboise, en grande tenue, couvert d'ordres, restait à la porte d'une des loges du rez-de-chaussée, qu'ouvrait, dans ce temps-là, l'homme qui recevait les billets de parterre. Apercevant M. Martin, qui attendait aussi que Ton vint ftti ouvrir l'orchestre, il court à lui. — Êtesvous l'ouvreur, mon cher? lui dit-il. — Non. Et vous ?
Un prince du sang, qui se plaisait à causer avec H. Martin toutes les fois qu'il le rencontrait, lui offrit un jour une pension de A ,200 francs.—-* Vous me pénétrez de reconnaissance, monseigneur, répondit le fier rentier ; mais je suis riche, trop riche; car je ne dépense pas mon revenu.
Peu de temps après , ce même prince le
fit appeler un matin. — Je voulais, lui dit-il, vous parler de la petite une telle, qui vient de débuter à l'Opéra-Comique. Ces imbéciles comédiens ne veulent pas la recevoir : Us prétendent quelle a la voix fausse. Moi, je ne m'en suis jamais aperçu.
— Cela tient, selon toute apparence, à ce que monseigneur n'a point l'oreille juste, répondit le petit bomme avec un respectueux sang-froid.
— Elle est jolie comme les amours.
— Il est vrai ; mais elle a les cordes hautes détestables.
— Enfin, mon cher Martin, je m'intéresse au sort de cette petite ; je voudrais lui être utile, et j'ai compté sur vous afin de savoir ce que je puis faire pour elle.
— Que Votre Altesse lui fasse la rente qu'elle a eu la bonté de m'oflrir et la retire du théâtre ; car je veux perdre mon nom, si jamiis elle parvient à corriger ses cordes hautes.
Le prince, bien certain qu'il ne ferait pas sortir son homme delà, le remercia du conseil et lui permit de prendre congé.
Si, d'après les traits que Ton vient de lire, on supposait que M. Martin eût le moindre sentiment de haine contre les grands, on se tromperait fort. Cette espèce de haine naît presque toujours de l'envie, et M. Martin était trop heureux pour envier toute autre existence que la sienne. Aucun homme n'était plus satisfait de son sort. — Si les âmes renaissent au monde et que Dieu leur laisse le choix de l'enveloppe, disait-il un jour en se frottant les mains, vous verrez reparaître M. Martin. Quand il avait fait vingt fois le tour du Palais-Royal (dont le jardin, alors, était beaucoup plus grand qu'il ne Test aujourd'hui), tout en disputant, admirant, critiquant, donnant des conseils aux jeunes auteurs dont le talent l'intéressait, qu'il avait passé deux heures au Café de la Régence et cinq dans une salle de spectacle, sa journée
lui semblait mieux remplie qae celle d'un ministre; car, à l'exception de ce qui concernait les lettres, la musique et le jeu d'échecs, il ne prenait aucun intérêt aux affaires de ce monde. 11 avait, de plus, une indifférence profonde pour ce qui n'était que distinction sociale ou fortune ; il disait, voulant excuser un célèbre millionnaire près de quelqu'un qui s'en plaignait : « Ce pauvre malheureux est si bête, voyez-vous, qu'on lui passe bien des choses. »
Un homme qui puisait toutes les jouissances de sa vie dans les arts devait être grand amateur de Tordre et de la paix. Aussi M. Martin se montra-t-il l'ennemi prononcé de la révolution dès qu'il la vit commencer, — Vous verrez, vous verrez, disait-il, jusqu'où cela peut nous conduire. On fermerait un jour les théâtres, que je n'en serais pas surpris.
Vers la tin de 4791, il trouva, uti soir, Grétry, qu'il aimait beaucoup, dans le foyer
de rOpéra-Comiqtie. — Avez- vous des rentes? lui demanda-t-il.
— Fort peu, répondit Grétry.
— C'est égal, vendez-les, mon ami, vendez-les tout de suite ; j'ai vendu les miennes ce matin. Tâchons que ces gens-là n'aient plus rien à nous prendre que nos têtes.
On ne lui prit pourtant pas la sienne. Cette lêle toute remplie de mélodies et de vers de Racine, de Molière, etc., etc., etc., échappa comme par miracle à la hache révolutionnaire, quoique le petit homme eût conservé Thabilude de dire hautement sa pensée et que tout le monde le connût pour un franc aristocrate.
Mais si M. Martin conserva sa vie, il perdit tout son bonheur. Les esprits étaient agités par des intérêts trop graves pour que personne s'occupât longtemps d'une scène, d'ui) dénouement ou d'un duo. Jusques dans le& foyers des théâtres, on ne parlait que ]de dolitique; on n'était curieux que des nou-
velles de la chambre et des armées. Une première représentation passait inaperçue : les acteurs débutaient dans le désert. Le pauvre M. Martin ne reconnaissait plus son Paris, son cher Paris ; il n'y retrouvait ni ses habitudes, ni ses joies, ni sa considération. C'est alors qu'il dit à Ducis ce mot, qu'on a souvent prêté depuis à d'autres qu'à lui : Je vis par curiosité* ajoutant qu'il voulait savoir combien de temps les Français pourraient tenir à ce régime là.
Il avait vendu ses dix-huit cents livres de rentes, dont le capital était déposé dans un coffre. Tous les premiers de janvier, il prenait dans ce coffre de quoi vivre pendant une année, et, comme s'il avait fait son compte avec la mort, il ne laissa tout juste que de quoi payer son modeste enterrement.
talma m'a conté qie pendant un des cou-
gés qu'il obtenait de la Comédie Française pour aller gagner de l'argent en province, il s'était engagé à donner quatre représentations sur le théâtre de Lyon, où il avait été témoin de la scène suivante.
La directrice de ce théâtre, nommée madame Lobreau, possédait dans sa troupe un acteur qui remplissait assez bien l'emploi des pères nobles, mais qui avait la malheureuse habitude de s'enivrer. Talma étant convenu de jouer le rôle d'Ârsace, dans Sémtramis, pour sa première représentation; cet homme devait jouer celui du grand^prétre, et la directrice n'avait épargné ni prière, ni menace pour obtenir de lui qu'il s'abstint de boire ce jour-là.
Une heure avant le commencement du spectacle, la salle pleine à comble, on n'en vînt pas moins dire à mad «me Lobreau que le père noble était ivre mort. En songeant qu'elleallait perdre une recette énorme, madame Lobreau, 'furieuse, monte à la loge de
ce malheureux et l'accable de reproches, tout en le suppliant de revêtir son costume de grand-prêtre. Comme le pauvre homme jurait, d'une voix balbutiante, qu'il n'en avait pas la force, elle finit par donner Tordre qu'on l'aidât à s'habiller et qu'on le fit descendre dans la coulisse. Il se laissa faire assez tranquillement et descendit, à la grande joie de la directrice ; mais à peine Talma eut- il dft deux vers de la première scène, qu'il paraît et s'adresse au parterre. — Messieurs, dit-il, la barbare madame Lobreau veut m' obliger à jouer le rôle d'Oroes dans l'état où vous me voyez ; mais je connais trop bien le respect que je dois au public pour obéir, et je sais ce que j'ai à faire. Tenez, Arsace, ajoutet-il d'un ton grave, en remettant à Talma tout ce qu il devait lui donner au quatrième acte, voilà la lettre, voilà Tépée, voilà le bandeau, Sémiramis est madame votre mère ; arrangez tout çà comme vous pourrez ; je vais me coucher.
Il esl impossible d être parfaitement aimable quand on n'est pas doué d'une grande bienveillance naturelle. Tous les efforts que Ton peut faire, sous le rapport d'amabilité, ne parviennent à rien s'ils recouvrent un fond d'aigreur ou de sécheresse, car ce fond ressort en toute occasion, quelque spirituel que Ton puisse être. On pourrait même dire que parfois trop d'esprit nuit à l'amabilité, en nous faisant sacrifier l'indulgence au plaisir de lancer un sarcasme assez piquant pour exciter le rire de notre auditoire. Comme on voit fort peu de gens résister à cette tentation, il en résulte que beaucoup peuvent briller, peuvent amuser sans être réellement aimables, et ceci me rappelle un mot fort juste de M. de Talleyrand. Il parlait un jour de deux soeurs, bien conuues Tune et l'autre de la société, et disait : —Madame de F... est 1res
— ni —
aimable, quoiqu'elle ait peu desprit ; madame de V... a beaucoup d'esprit, mais elle n'est pas aimable.
Quoique le marquis de Bièvre soit mort depuis bien des années, son nom est encore connu de la société parisienne comme celui du plus spirituel auteur de calembours qui ait jamais existé. Tout ennemi que Ton soit de ce misérable genre, il est juste de dire qu un grand nombre des calembours de M. de Bièvre sont charmants, au point qu'un recueil en a été imprimé, sous le nom de Biévriana, et l'on conçoit que se voyant aussi recherché de la cour et de la ville pour les traits piquants dont il semait sa conversation, il se soit laissé entraîner jusqu'à l'abus. 11 paraît d'ailleurs que l'esprit, une fois entré dans la voie du calembour, parvient difficilement à en sortir; c'est pourquoi les gens
qui les font mauvais, et ce* gens, hélas! sont ea grand nombre; finisse»! par devenir insupportables.
Quant à M. de Bièvre v il était fort rare qu'il pût parler cinq minutes à qui que ce fût, même à la reine, sans laisser échapper un calembour. En outre , il jouait du bilboquet mieuxque personne «i monde, le jetant à distance, le lançant an plafond, sans jamais manquer de le ressaisir, la boile sur la petite pointe, ce que Ton considère comme la perfection de Fart. Grâce à ces deux ta* lents, il arrivait que le marquis de Bièvre, en dépit de sa naissance et de sa fortune, jouait souvent dans le monde le rôle d'un homme fait pour amuser la société.
Un jour, un diplomate avec lequel il était fort lié, se trouvant chargé, par le cabinet de Versailles, d'une mission importante auprès du pape, vint lui faire ses adieux avant de partir pour Rome. M. de Bièvre, qui n'avait jamais été en Italie, éprouva lout-à-coup le
pins vif désir de faire ce voyage, et proposa à son ami de l'accompagner. Celui-ci refusa (Fabordd'un air assez embarrassé, et pressé par le marquis d'expliquer son refus : — Eh bien ! dit enfin le diplomate, je t'avoue que ta passion pour le bilboquet et la rage que tu as de faire sans cesse des calembours, ne te rendent point le compagnon convenable d'un plénipotentiaire. — Et si je te donne ma parole de ne point faire un seul calembour et de ne point toucher un bilboquet avant mon retour en France ? — Tu ne la tiendras pas. — Si. Fais-en l'expérience. Si je manque une fois à ma parole, je te quitterai le lendemain» Ceci bien convenu, les deux amis partirent. Gomme on peut bien le penser, le marquis de Biè vre n'emportait point dans son voyage de bilboquet, mais Dieu sait ce qu'il lui en coûtait, pendant la route, pour retenir la niasse des calembours qui lui venaient à l'esprit et se pressaient sur ses lèvres ! Il y parvint toutefois jusqu'à Lyon, où Ton devait
s'arrêter deux jours. Là, l'intendant de la province ayant appris l'arrivée du diplomate, vint lui faire une visite et l'inviter à dîner chez lui le lendemain, avec son compagnon de voyage.
Pour faire honneur aux deux amis, l'intendant avait invité toutes les notabilités de la ville, en sorte que lorsqu'ils arrivèrent le salon était plein. La première chose que le marquis de Bièvres aperçut en entrant, fut un bilboquet placé sur la cheminée. Bien ré* solu à ne pas s'en approcher, il causait tranquillement avec quelques-uns des convives,
lorsque l'un d'eux prit l'instrument fatal pour s'en servir fort maladroitement. M. de Bièvre n'y tint plus ; il s'élance, enlève le bilboquet des mains du novice, et, comme s'il eût voulu regagner le temps perdu, il exécute une suite de tours de force qui excite l'admiration générale. On fait cercle autour de lui, on l'accable de compliments, de bravos répétés. — Oh ! monsieur, s'écrie l'un des spec-
tateurs, que je voudrais avoir votre adresse ! — Mon adresse, monsieur? répond -il, place des Terreaux, hôtel des Trois-Rois.
On se représente la mine que devait faire alors le plénipotentiaire.
J'ai connu dans sa vieillesse, et lorsque j'avais à peine seize ans, un grand artiste, qui, de même que le marquis de Bièvre, avait la manie de faire des calembours. C'était Joseph Vernet, le peintre de marine, celui qui, dans une traversée, voulant prendre l'esquisse d'une tempête, se fit attacher au grand mât du navire. Un trait aussi héroïque et plus de deux cents tableaux, tous estimés des connaisseurs, que Joseph Vernet a laissés, n'empêchaient point qu'on ne rencontrât souvent, depuis sa mort, beaucoup de personnes qui ne parlaient de lui que pour citer ses plus célèbres calembours, dont on pourrait faire un recueil considérable.
Son fils, Carie Vernet, avait hérité de cette
passion pour les pointes, et comme je lai vu
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plus» longtemps que je n'avais pu voir son père, j'avoue que ce feu roulant de calembours me troublait parfois l'esprit au point que je ne comprenais plus rien à ce qu'il me disait.
La famille Vernet est, je crois, la seule qui, de père en fils, ait produit de suite trois hommes distingués dans la même profession. Joseph a enrichi de ses tableaux toutes les galeries de l'Europe. Carie, son fils, s'est rendu célèbre comme peintre de chevaux, et je pense qu'il est inutile de parler ici des ouvrages que nous devons et que nous de* vrons encore, je l'espère, à M. Horace Vernet, son petit-fils.
Lorsque Ton est âgée, on se rappelle avoir entendu faire par les habiles un grand nombre de prédictions que le temps a justifiées. Je me souviens qu'un jour, en parlant de la