LA MARQUISE DE LAMBERT
Elle se dérobait souvent aux plaisirs de son âge pour aller lire en son particulier, et elle s'accoutuma dès lors, de son propre mouvement , à Taire de petits extraits de ce qui la frappait le plus. Celaient déjà ou des réflexions fines sur le cœur humain, ou des tours d'expression ingénieux; mais le plus souvent des réflexions. Ce goût ne la quitta ni quand elle fut obligée de représenter à Luxembourg, dont M. le marquis de Lambert était gouverneur, ni quand, après sa mort, elle eut à essuyer de longs et cruels procès, où il s'agissait de toute sa fortune. Enfin, quand elle les eut conduits et gagnés avec toute la capacité d'une personne qui n'eût point eu d'autre talent, libre enfin et maitresse d'un bien considérable qu'elleavai t presque conquis, elle établit dans Paris une maison où il était honorable d'être reçu.
C'était la seule, a un petit nombre d'exceptions près, qui se fût préservée de la maladie épidémique du jeu ; fa seule où l'on se trouvât pour se parler raisonnablement les uns aux autres, et même avec esprit, selon l'occasion. Aussi, ceux qui avaient leurs raisons pour trouver mauvais qu'il y eût encore de la conversation quelque part laocaientils, quand ils le pouvaient, quelques traits malins contre la maison de M"* Lambert , et M"* Lambert elle-même , très-délicate sur les discours et l'opinion du public, craignait quelquefois de donner trop à son goût : elle avait besoin de se rassurer en faisant réflexion que dans celte même maison, si accusée d'esprit, elle y faisait une dépense très-noble, et y recevait beaucoup plus de gens du monde et de condition que de gens illustres dans les lettres.
Son extrême sensibilité sur les discours du public fut
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mise à une bien plus rude épreuve. Elle s'Amusait volontiers à écrire pour elle seule, et elle, voulut bien lire ses écrits à un très-petit nombre d'amis particuliers; car quoiqu'on n'écrive que pour soi, on écrit aussi un peu poilr les autres sans s'en douter. Elle fit plus, elle laissa sortir ses papiers de ses mains, sous les serments les plus forts qu'on lui fit de la fidélité la plus exacte. On viola les serments. Des auteurs ne crurent point qu'une modestie d'dn auteur pût être sincère : ils prirent des copies qui ne manquèrent pas de circuler» Voilà les Àm$ d'une mère à ton /W«, les Avis à ta fille imprimés I et elle se croit déshonorée. Une femme de condition faire des livres! comment soutenir cette infamie?
Le public sentit bien cependant le mérite de ces du> vrages, la beauté du style, la finesse et l'élévation des sentiments, le ton aimable de vertu qui y règne partout. Il s'en fit en peu de temps plusieurs éditions, soit en France, soit ailleurs, et ils furent traduits en anglais. Mais M** de Lambert ne se consolait point; et l'on n'aurait point la hardiesse d'assurer ici une chose si peu vraisemblable* si après ces succès on ne lui avait pas vu retirer de ches un libraire,- et payer au prix qu'il voulut, toute l'édition qu'il venait de faire d'un autre ouvrage qu'on lui avait dérobé.
Les qualités de l'àme, plus rares et plus importantes, surpassaient encore en elle les qualités de l'esprit. Elle était née courageuse, peu susceptible d'aucune crainte* si ce n'était sur la gloire ; incapable de se rendre aux obstacles dans une entreprise nécessaire ou vertueuse. Elle n'était pas seulement ardente à servir ses amis sans attendre leurs prières ni l'exposition souvent humiliante de leurs b&>
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soies, mais une bonne action à faire, même en faveur des personnes indifférentes, la tentait toujours vivement, et il fallait que les circonstances fussent bien contraires si elle n'y succombait pas. Quelques mauvais succès de ses générosités ne l'en avaient point corrigée, et elle était toujours également prête a hasarder de faire le bien.
Elle fat fort infirme pendant tout le cours de sa vie. Ses dernières années furent accablées de souffrances, pour lesquelles son courage naturel n'eût pas suffi sans le secours de toute sa religion.
Enfin elle décéda à Paris, le 12 juillet 1755, dans laquatre-vingt-emème année de son âge, généralement regrettée à cause des grandes qualités de son cœur et de son esprit.
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(Bitrail du Mercure de France do 1733.)
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