SUR
Depuis Molière, un esprit de dénigrement systématique a toujours poursuivi les femmes auteurs; Mme de ^ambert le remarque elle-même eu ces termes : « Un auteur espagnol « disait que le livre de fion Quichotte avait perdu la roo- « narchie d'Espagne , parce que le ridicule qu'il a répandu « sur la valeur, que cette nation possédait autrefois dans uh « degré si ère in en t, en a amolli et énervé le courage. Molière « en France a fait le même désordre par la comédie des Fem- « mes savantes. Depuis ce temps-là on a attaché presque « autant de honte au savoir des femmes qu'aux vices qui leur « sont le plus défendus. »
Quoiqu'elle soit dérivée de Molière» ce grand et sincère génie, n'y a-t-il pas quelque chose de puéril et de malséant dans cette terreur du ridicule qui s'était emparée de l'esprit des femmes dans le siècle même où elles furent le plus' remarquables par l'esprit ?
Eh ! devaient-elles être en effet si craintives, ces femmes qui comptaient alors dans leurs rangs la princesse Palatine, Mme de Longueville, digne sœur du grand Condé, Henriette d'Angleterre, Mme de Motteville, Mme de Lafayelte, Mme de Sévign'é et sa fille, Mn e de La Sablière , Mme Deshoulières, poêle médiocre, mais nature élevée, et vers la tin de ce beau régné, Mm« de Lambert et Mme Dacier! Grands et charmants esprits, intelligences sérieuses ou enjouées, participant toutes de la grandeur de l'époque et y ajoutant, comprenant
M essai àtih Les ouvrages
)<> génie, le faisant naître et lui dérobant parfois des étincelles; écrivant loules de ce beau style du temps; érudites coniine des hommes, mais gardant toujours les grâces de la femme. Peu d'entre elles ont laissé des ouvrages, toutes auraient pu en écrire. Il en est même dont l'esprit ne brilla pas dans le monde, dont le nom et le mérite ne furent connus que plus tard ; la vie de famille et la solitude du cloître eu dérobèrent plus d'une à une réputation brillante; ce fut un bien pour leur vie. Plus lard, le monde est allé à leur recherche et a retrouvé leur sillon. De ce nombre sont : la mère Angélique Arnault, abbesse de Port-Royal, dont la correspondance recèle des éclairs sublimes d'éloquence chrétienne ; les deux sœurs de Pascal, Mm« Perrier, et surtout Jaqueline (morte religieuse à Port-Royal ) , qui eurent un reflet du génie de leur frère ; puis l'abbesse de. Rochechouart, sœur de Mm* de Montespan, spirituelle comme elle , presque aussi belle, et occupant les loisirs de la vie religieuse à traduire le Banquet de Platon et à correspondre avec Racine. Ces femmes, et celles qui dans les siècles suivants eurent comme elles le goût des lettres, nous ont laissé des pages immortelles; des pages qu'aucun homme n'aurait pufe crire comme elles, car ces pages sont l'expression des sentiments mêmes que les femmes seules peuvent éprouver, et parlant exprimer avec vérité. De là vient que l'intelligence créatrice des femmes est incontes- . table; que nier leur talent d'écrire, c'est nier leur faculté de sentir, l'un dérivant naturellement de l'autre, He seraitil pas à jamais regrettable pour l'art que lant de sentiments exquis, tant d'idées ingénieuses et charmantes, que le virginal amour de la jeune Qlle, la tendresse forte et dévouée de la mère, le renoncement de l'épouse ; en un mol, que toutes les mystérieuses et louchantes inspirations du cœur de la femme ne nous eussent pas été révélées par elles? On a dit que l'esprit humain, pour s'élever, pour concevoir et produire de grandes œuvres, a besoin du choc des passious, du spec-
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tacle des grandes scènes de la nature; il Tant à l'homme de génie, a-t-on prétendu, des luttes avec le monde et de lointains voyages. Eh! depuis quand te foyer des inspirations n'est-il plus dans l'âme ? Depuis quand les passions contenues ont» elles manqué d'éloquence? Depuis quand un peintre a-t-il besoin devoir tous les sites de l'uni vers pour peindre u» grand et beau paysage? C'est lord Byron qui , un des premiers, a donné le goût de cette vie désordonnée et cosmopoli te; depuis lui, qn ne croit plus au génie sfil n'a rompu tous les liens de la famille et de la patrie. Autrefois Racine osait être un bon père; Bossuet, CorueiHe et Pascal étaient de hardis penseurs et de sublimes écrivains, sans courir les grands chemins, et Mm* de Sévigné trouvait chez elle la profondeur et la grâce qui rendent son esprit immortel.
Pourquoi voudrait-on que l'intelligence des femmes eût besoin, pour resplendir, des sphères interdites?
On a prétendu encore que l'éducation des femmes s'opposait au développement de leurs facultés; que, manquant d'études premières, elles avaient toujours dansleuresprit un vide que les richesses de leur imagination ne pouvaient remplir. On a dit aussi queia mobilité de leur nature s'opposait à la solidité de leur jugement ; qu'elles étaient aptes à des conceptions superficielles et faciles, jamais à des conceptions profondes et qui demandent une attention soutenue. Ici, laissons répondre Mme de Lambert, elle le fera mieux que nous : « Ceux qui attaquent les femmes, dit-elle, ont pré- « tendu que l'action de l'esprit, qui consiste à considérer an « objet, était bien moins parfaite dans les femmes, parce que « le sentiment qui les domine les distrait et les entraîne. <r L'attention est nécessaire, elle fait naître la lumière, pour « ainsi dire , approche les idées de l'esprit et les met à sa « portée ; mais chez les femmes , les idées s'offrent d'elles* « mêmes et s'arrangent plutôt par sentiment que par ré» r flexion : la nature raisonne pour elles et leur en épargne
M ESSAI SUR t^S OUVRAGES
« tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment ntilse « à l'entendement; il fournit de nouveaux esprits qui illumi- « nent, de manière que les idées se présentent plus vives, « plus nettes et plus démêlées ; et pour preuve de ce que je « dis, toutes les passions sont éloquentes. Nous allons aussi « sûrement à la vérité par la force et la chaleur des senti- « ments que par retendue et la justesse des raisonnements, « et nous arrivons toujours par eux plus vite au but dont it « s'agit , que par les connaissances. La persuasion du cœur « est au-dessus de celle de l'esprit , puisque souvent notre « conduite en dépend ; c'est à notre Imagination et à noire « cœur que la nature a remis la conduite de nos actions et « de ses mouvements. »
Celle qui a écrit celte page avait, on n'en peut douter, la conscience de la valeur de son intelligence, et elle devait se sentir appelée à être un interprète supérieur des sentiments qu'elle analysait si bien. Cependant Mme de Lambert redouta la publicité comme on redoute le malheur. Ses premiers écrits : Avis (Tune mère à son fils, et Avis d'une mère à sa fille, destinés seulement à sa famille et à quelques amis, ne furent imprimés qu'à son insu. Comme d'autres cherchent la célébrité, elle s'efforça de l'éloigner : ce fut sans succès, car la célébrité ne répond pas au désir orgueilleux, mais au mérite réel de l'écrivain. Par l'élévation des pensées, par l'élégante correction du style, les ouvrages de Mme de Lambert sont dignes du suffrage qui leur fut accordé par les hommes les plus éminenls de son siècle. Dans les Avis d'une mère d son fils, nous trouvons, dès le début, un mélange de sensibilité et de raison qui nous captive et nous émeut : « Il n'y « a, dit-elle, que deux temps dans la vie où la vérité se « montre utile à nous : dans la jeunesse pour nous instruire, « dans la vieillesse pour uous consoler. Dans le temps des « liassions, la vérité nous abandonne. Voici, mon 111s, quêter ques préceptes qui regardent les mœurs : lisez-les sans