‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 10 sur 59 · ON NE PEUT VIVRE, MÊME AGRÉABLEMENT · texte numérisé non relu

ON NE PEUT VIVRE, MÊME AGRÉABLEMENT

EN SUIVANT LA DOCTRINE d'ÉPICURE.

Colotès, l'ami d'Epicure, a composé un ouvrage dont le but est de prouver que ce n'est pas vivre que de sui-. vre la doctrine des autres philosophes. On a déjà vu dans un autre traité ce que j'ai écrit contre lui pour la défense des philosophes qu'il attaque. Mais comme, dans la promenade qui suivit la conférence où je l'avais combattu, il se tint encore d'autres discours contre la secte d'Epicure, j'ai cru devoir la rédiger par écrit. Quand je n'aurais eu en cela d'autre vue que de montrer à ceux qui s'ingèrent de blâmer les ouvrages d'autrui, qu'ils ne doivent pas les parcourir légèrement et en extraire de côté et d'autre des passages isolés, ni s'attacher à des paroles vagues échappées dans les conversations , pour tromper ainsi les gens sans expérience, ce motif m'aurait paru suffisant.

Après la conférence finie, nous nous promenions , selon notre coutume, dans le Gymnase, lorsque Zeuxippe prenant la parole : « II me semble, dit-il, que la dispute a été soutenue de notre côté Svec plus de ménagement qu'il ne convenait. Aussi Héraclite s'est-il retiré très mécontent de ce que nous nous étions mis à l'écart pendant qu'il était si fortement engagé contre Epicure et Métrodore, quoiqu'au fond nous n'ayons rien à nous reprocher. — Et vous ne dites pas, lui dit Théon, que Colotès, en comparaison de ces deux philosophes, est l'homme du monde le plus modéré. Car ce qu'on peut imaginer d'injures plus grossières, de bouffonneries, de bravades, de paroles arrogantes et obscènes, imputations d'assassinats,' de désordres, de corruption, de discours odieux, ils l'ont entassé contre Aristote, Socrate, Pythagore, Protagoras,

Théophraste, Héraclide, Hipparque, et tout ce qu'il y a eu de philosophes illustres. Aussi, quand ils se seraient conduits dans tout le reste avec la plus grande sagesse, ces accusations calomnieuses suffiraient pour les faire exclure du nombre des philosophes ; car on ne doit pas admettre dans le chœur respectable des sages, des hommes envieux et jaloux qui se livrent par faiblesse à leur ressentiment.

— Héraclide, en sa qualité de grammairien, dit alors Aristodème, rend à Epicure, au nom de la tourbe poétique (car c'est l'expression des épicuriens), les injures qu'il a dites contre Homère, et toutes les calomnies que Métrodore 1 a répandues dans la plupart de ses ouvrages contre ce prince des poètes. Mais laissons là ces philosophes, mon cher Zeuxippe , et reprenons plutôt ce que nous disions au commencement de notre conférence sur l'imputation que les épicuriens font aux autres sectes, qu'on ne peut pas même vivre en suivant leur doctrine. Comme Plutarque est déjà fatigué, achevons nous-mêmes de traiter cette matière en noiis associant Théon. — Mais d'autres, lui dit Théon, ont rempli cette tâche avant nous; ainsi

Prenons un autre objet

si vous le jugez à propos, ef pour venger les philosophes des reproches qu'on leur fait, essayons de prouver, s'il est possible, qu'on ne peut pas vivre, même agréablement, en suivant la doctrine des Epicuriens. — Certes, dis— je alors en souriant, c'est bien là vouloir, comme on dit, leur marcher sur le ventre et leur enlever leur dernière ressource, que d'ôter même la volupté à des hommes qui ne cessent de dire :

Nous ne fûmes jamais ni lutteurs vigoureux, 1 Mélrodorc fut un des plus célèbres disciples d'Épicure.

on ne peut n i Mu-

ni orateurs, ni magistrats, ni sénateurs,

Nous aimons seulement les plaisirs de la table;

nous nous occupons de procurer à nos sens toutes les jouissances qui peuvent affecter agréablement notre anie et lui faire sentir les douceurs de la volupté. C'est donc les priver non-seulement du plaisir, mais encore de la vie, que de ne pas leur laisser la ressource de vire agréablement.— Eh bien! me dit Théon, si vous trouvez le sujet utile, que n'entreprenez-vous de le traiter?— Je consens qu'on s'en occupe, lui dis-je; je vous écouterai, et je répondrai à vos questions, mais je vous défère l'honneur de commencer. »

Théon ayant fait d'abord quelques difficultés, Aristodème lui dit : « Vous nous fermez une voie bien plus simple et plus courte pour arriver au but que nous nous proposons, en nous empêchant de citer d'abord cette secte à notre tribunal sur ce qui regarde l'honnêteté ; car il n'est pas facile d'ôter les moyens de vivre agréablement à des philosophes qui font de la volupté la fin dernière de l'homme. Mais en leur refusant la vie honnête, on les prive en même temps de la vie agréable, puisque, de leur propre aveu, il n'est pas possible que la vie soit agréable si elle n'est honnête.

— C'est un point, répliqua Théon, sur lequel nous reviendrons dans la suite de cet entretien. Maintenant nous allons faire usage de ce qu'ils accordent eux-mêmes. Les épicuriens croient que le souverain bien de l'homme réside dans l'estomac et dans tous les organes du corps par où le plaisir s'insinue, et qui ferment l'entrée à la douleur. Ils pensent que toutes les belles découvertes, toutes les inventions utiles que les hommes ont faites, n'ont eu pour but que les plaisirs sensuels et l'espérance qu'on avait d'en jouir. Voilà ce qu'a dit le sage Métrodore. Par là, mon ami, ils donnent au souverain bien le fondement

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le plus fragile et Je plus ruineux ; car les mêmes organes qui introduisent les plaisirs dans le corps servent aussi de passage à la douleur, ou plutôt nous en avons peu qui laissent rentrée aux voluptés, et tous la donnent aux souffrances. C'est par les articulations, par les nerfs, par les pieds et les mains que les plaisirs nous arrivent, et c'est là aussi qu'ont leur siège les douleurs les plus vives et les plus cruelles, la goutte, les rhumatismes, la gangrène et les ulcères rongeurs. Quand nous parfumons nos corps des odeurs et des essences les plus douces, il n'y a qu'un très petit nombre de nos organes qui en soient agréablement affectés, et souvent les autres en éprouvent une sensation incommode. Mais il n'est aucune partie du corps à laquelle le feu, le fer, les morsures, les étrivières ne fassent ressentir les impressions les plus douloureuses ; une chaleur brûlante, un froid rigoureux et la fièvre affectent également tout le corps.

« Les plaisirs, semblables à des vents légers, caressent successivement les extrémités du corps et se dissipent aussitôt. Rien n'est si rapide que leur passage, et comme ces étoiles tombantes qui s'évanouissent presque en même temps qu'elles brillent, un même instant les voit s'allumer et s'éteindre en nous. Mais la durée de la douleur nous est assez attestée par le Philoctète* d'Eschyle, lorsqu'il dit de sa plaie :

Le terrible dragon qui, de sa bouche impure, Sur mon pied tout sanglant imprima la morsure, Ne me laisse en repos ni la nuit ni le jour; Son poison sur mon corps a fixé son séjour.

La sensation de la douleur ne glisse pas légèrement sur notre corps pour en chatouiller la surface; mais comme la graine de l'herbe médique 1, en formant sur la terre

i Celte herbe médique est la luzerne. Les Grecs, dit Pline le Naturaliste, liv. XVM I, cliap. xvr, lui ont donné le nom de médique parcequ'elle

plusieurs détours obliques, s'y accroche et s'y conserve plus longtemps par ses aspérités, de même la douleur s'attache à nous par ses pointes aiguës, et, y jetant des racines profondes, nous enlace fortement, et s'y fixe nonseulement des nuits et des jours, mais des saisons, des années entières, et jusqu'à des olympiades ; elle cède à peine à des douleurs nouvelles qui prennent sa place, comme un clou est chassé par un autre plus fort. Qui jamais a passé autant de temps à boire et à manger qu'un homme brûlé par la fièvre a souffert la soif, et que des gens assiégés ont enduré la faim? Quelle conversation, quel passe-temps agréable avec des amis dure autant que les tortures que les tyrans font souffrir? Et ce qui prouve combien le corps est peu fait, et pour ainsi dire peu organisé pour une vie agréable, c'est qu'il supporte mieux les douleurs que les plaisirs, qu'il est plein de force et de vigueur contre les premières, et que, faible contre les autres, il s'en dégoûte promptement.

« Dès que nous commençons à parler de .cette vie agréable, les épicuriens nous arrêtent aussitôt ; ils avouent sans peine que les plaisirs des sens sont bien faibles et qu'ils passent en un instant. Mais n'est-ce pas une plaisanterie ou une vaine jactance de leur part, comme, par exemple, loKsque Métrodore dit : Nous traitons le plus souvent les plaisirs du corps avec un souverain mépris, ou quand Épicure prétend que le sage, dans la maladie, se rit des plus cruelles douleurs? Comment des hommes pour qui les souffrances corporelles sont si légères et si douces, feraient-ils aucun cas des voluptés ? Si les sensations agréables ne l'emportent pas pour la durée sur les sensations pénibles, elles ne les surpasseront pas non plus par leur vivacité. Cependant ces philosophes traitent de la douleur dans leurs ouvrages, et Épicure a donné pour

leur est venue de Médic au temps où Darius, roi de Perse, leur fil la guerre.

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fin commune de tous les plaisirs, la privation de toute douleur, comme si la nature ne portait nos plus grands plaisirs qu'à l'exemption de la douleur, qu'elle ne pût donner plus d'étendue à la volupté, et qu'une fois parvenue à nous délivrer des sensations douloureuses, elle n'eût d'autre pouvoir que de nous ménager quelques modifications non nécessaires de cet état pénible. Mais le chemin qui nous conduit par le désir à celte situation, et qui est la mesure unique du plaisir, est bien court et bien étroit. Aussi les épicuriens, sentant le faible de cette ressource, abandonnent ce champ stérile, et transportent la fin de l'homme du corps à l'ame, comme si nous devions toujours y trouver des prairies et des vergers délicieux l.

Mais Ithaque n'a point de plaines spacieuses;

de même il n'y a point dans ce corps si faible une jouissance pure du plaisir ; elle y est hérissée d'épines et mêlée de sensations étrangères et pénibles.

— Eh quoi ! dit Zeuxippe, vous ne trouvez pas que les épicuriens aient raison de commencer par les sens où le plaisir prend d'abord naissance, et de passer ensuite à l'ame, comme à un appui plus solide, pour y mettre le complément de la volupté? — Je les approuverais, lui dis-je, et je croirais qu'ils agissent conformément à la nature si, comme les hommes d'État ou comme ceux qui se livrent à la théorie des sciences, ils savaient chercher et découvrir ce qu'il y a de meilleur et de plus parfait. Mais quand ils protestent à haute voix que l'ame ne peut être satisfaite de rien, ni goûter aucune tranquillité, sinon lorsqu'elle jouit des plaisirs du corps, ou qu'au moinr> elle les espère, parcequ'elle ne trouve qu'en eux son sou verain bien, ne font-ils pas, pour ainsi dire, de l'ame

t C'est sans doute une allusion au verger dans lequel Épieurè tenait son école à Athènes.

T. V. il

récouloir du corps, et ne versent-ils pas de celui-ci dans l'autre la volupté, comme on transvase du vin d'un vaisseau vieux et fêlé dans un vase neuf, parcequ'ils espèrent quelle s'y conservera davantage et qu'elle en aura plus de prix? Il est vrai que le temps bonifie le vin et fait qu'il se garde plus longtemps; mais le plaisir, tel qu'un parfum qui s'évapore, ne laisse dans l'ame qu'un simple souvenir; il s'allume dans nos sens et s'y éteint aussitôt. Le souvenir même en est faible et obscur, semblable à celui qu'on conserverait des boissons et des aliments de la veille, et qu'on mettrait comme en réserve dans la pensée, pour pouvoir se le retracer quand on n'aurait pas d'autres mets. Voyez combien les cyrénaïques, quoique abreuvés à la même source qu'Epicure, sont cependant plus modestes 1. Ils ne veulent pas que les hommes se livrent pendant le jour à certains plaisirs, et ils prescrivent de les couvrir des ombres de la nuit, de peur que ta vue, en imprimant dans l'ame des images très vives, n'en excite trop souvent le désir. Les épicuriens, au contraire, font consister la plus grande félicité du sage dans un vif ressouvenir qui lui conserve longtemps les images, les affections, et jusqu'aux mouvements des plaisirs passés.

« Je n'examine point en ce moment si c'est penser en philosophe que de vouloir laisser dans l'ame du sage des impressions si propres à enflammer ses désirs; mais, du moins, il est évident que ces plaisirs ne sauraient procurer une vie agréable. Il n'est pas même vraisemblable que le souvenir en soit bien vif, puisque la jouissance ellemême en est si faible, et je ne crois pas que ce souvenir se conserve dans ceux qui en ont fait un usage modéré. Ceux mêmes qui sont le plus épris de ces voluptés, et qui les poursuivent avec tant d'ardeur, n'en conservent pas

i Les cyrénaïques, ainsi nommés de leur chef Aristippe, qui était de Cyrène en Afrique, faisaient aussi consister le bonheur de l'homme dans la volupté.

la sensation après qu'ils en ont joui : il ne leur- en reste qu'une ombre fugitive , que le songe léger d'un plaisir qui s'est envolé, et dont la pensée peut tout au plus irriter leur désir, comme ceux qui dans le sommeil croient se désaltérer ou posséder ce qu'ils ont désiré, ne trouvent dans ces jouissances imaginaires qu'un aliment à leur cupidité. Ainsi , pour ceux-là même , le souvenir de leurs plaisirs passés n'est pas une sensation agréable; et ces restes d'une volupté faible et languissante dont ils conservent l'image est un aiguillon piquant qui excite et enflamme à tout moment leur cupidité. Aussi n'est-il pas croyable que les gens honnêtes et tempérants s'arrêtent à ces sortes de pensées, et qu'ils méritent le reproche qu'Epicure faisait à Carnéade, de se rappeler, comme s'il en eût tenu un journal, combien de fois il avait eu commerce avec Hédia et Léontium1 ; où il avait bu du vin de Thasos2, et tous les bons repas qu'il avait faits3; car ce ressouvenir si vif, cette application si forte à l'image des plaisirs passés, décèlent évidemment une passion brutale et une ardeur effrénée pour les voluptés dont on jouit, ou qu'on espère.

« Aussi les épicuriens, ayant reconnu sans doute les absurdités qui suivaient de leurs principes, se sont-ils retranchés dans cette exemption de douleur, dans cette

1 Hédia etLéontium étaient deux courtisanes avec lesquelles on reprochait à*Epicure d'avoir des habitudes fréquentes, au rapport de Diogène Laerce dans la Vie de ce philosophe. Ce Carnéade n'était point l'académicien célèbre qui fut envoyé en députation à Rome. Celui-ci, beaucoup plus ancien, était le contemporain et l'ami d'Epicure. Le même Diogène rapporte que Métrodore de Stratonice, différent de celui dont il est parlé dans ce traité, fut le seul des disciples d'Épicure, qui, presque accablé des bonlés de son maître, l'eût quitté pour suivre Carnéade.

2 lie voisine de la Thrace, qui produisait du vin très estimé des anciens.

3 Les repas dont Plutarque parle ici, et qu'il appelle iiKa&Vç, étaient ceux que les épicuriens célébraient tous les mois en mémoire de leur maître, et pour lesquels Épicure avait assigné des fonds dans, son testament, comme on le voit dans Diogène Laerce.

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bonne disposition du corps dont ils font le bonheur , comme si la vie heureuse consistait à penser qu'on a eu ou qu'on aura ce double avantage. Cette bonne disposition du corps, disent-ils, et une espérance fondée de la conserver longtemps, cause une joie aussi vive que durable à ceux qui savent s'en occuper. Voyez comment ils changent et déplacent, ou cette volupté, ou cette exemption de douleur, ou cette bonne disposition, pour la transporter tantôt du corps à l'ame, tantôt de l'ame au corps, parcequ'elle ne peut se fixer nulle part, et qu'elle s'écoule de partout. Ils sont forcés de l'attachera l'esprit, etd'étayer, pour ainsi dire , comme ils l'avouent eux-mêmes, la volupté du corps parla joie de l'ame, et réciproquement de donner pour terme à cette joie l'espérance des plaisirs des serïs. Mais est-il possible que le fondement une fois ébranlé, ce qu'il soutient ne le soit aussi? L'espérance et la joie peuvent-elles être fermes et durables, lorsqu'elles ont pour objet des choses aussi sujettes à l'agitation et au changement que l'est un corps exposé à tant d'accidents extérieurs, à tant de choses inévitables, et qui porte en lui-même des causes de maux que la raison ne saurait prévenir? Sans cela les gens sensés seraient-ils sujets à des maladies graves, telles que les rétentions d'urine, les dyssenteries, les phthisies, les hydropisies, dont les unes ont fait souffrir si cruellement Épicure lui-même, et d'autres ont emporté Polyène, Néoclès et Agathobule 1 ? Ce n'est pas que je veuille leur en faire un reproche ; je sais que Phérécyde et Héraclite ont eu des maladies cruelles 2. Mais s'ils veulent avouer leurs propres maux, et ne pas capter par des discours vains et

1 Polyène de Lampsaque fut un ami particulier d'Épicurc. Diogène Laerce nomme deux frères de ce dernier, Néoclès et Aristobule. Est-ce Plutarque qu'il faut corriger par Diogène Laerce, ou celui-ci par Plutarque? C'est ce qu'on ne saurait décider.

2 Phérécyde, contemporain de Thaïes et de Pylhagore, mourut, dit-on, de la maladie pédiculairc, et Héraclite de l'hydropisie.

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arrogants les suffrages de la multitude, je leur demande, ou de ne pas donner pour principe du bonheur la bonne disposition du corps, ou de ne pas dire que ceux qui ont des maladies graves, des douleurs aiguës, sont dans la joie et bravent leurs maux. Car souvent le corps jouit d'une bonne disposition ; mais une ame saine ne compte jamais beaucoup sur la durée de cet état. Et comme sur la mer,, suivant Eschyle,

La nuit, dans un temps calme, effraie un bon pilote,

parceque l'avenir est toujours incertain ; de même une ame qui place le souverain bien dans la bonne disposition du corps et dans l'espoir que cet état durera, ne saurait vivre sans crainte et sans agitation ; car le corps n'a pas seulement, comme la mer, des tempêtes extérieures à redouter : c'est de son propre fond que s'élèvent ses plus violents orages, et on pourrait compter plutôt sur un temps serein, au milieu même de l'hiver, que sur la vigueur constante du corps. Pourquoi les poètes appellent-ils les hommes des animaux éphémères, fragiles et périssables? pourquoi comparent-ils la vie humaine aux feuilles qui naissent et se flétrissent dans l'espace d'une année , si ce n'est parceque le corps est assujetti à toutes sortes d'accidents et de maladies? Les médecins nous avertissent de craindre et de prévenir l'extrême embonpoint ; car, suivant Hippocrate, une santé parfaite est un état dangereux ; et, comme dit Euripide ,

Celui qui paraissait tout brillant de santé

S'éclipse en un instant par la mort arrêté :

Comme on voit dans les airs, au sein d'une nuit sombre,

Un astre passager s'évanouir dans l'ombre.

« On croit que la fascination et le charme font perdre la beauté aux personnes qu'on regarde avec un œil d'envie , parceque la faiblesse naturelle du corps fait que ,

même dans Sa vigueur, il est sujet à de promptes altérations. Ce que les épicuriens eux-mêmes disent des autres philosophes prouve combien peu ils ont de ressources pour vivre exempts de douleur. Ils assurent que les hommes injustes, et qui transgressent les lois, passent toute leur vie dans la misère et dans la terreur : car s'ils ont la possibilité de cacher leurs crimes, ils ne sont pas sûrs d'y réussir. La crainte de F avenir , qui les poursuit sans cesse, ne leur permet pas de se livrer à la joie et de compter sur le présent. Ces philosophes ne voient pas qu'en parlant ainsi ils se condamnent eux-mêmes; carie corps peut souvent être bien disposé et jouir d'une santé parfaite, mais il est impossible de compter sur la durée de cet état ; on est toujours dans une incertitude inévitable sur l'avenir, et, pour ainsi dire, dans les douleurs de l'enfantement, quand on fonde sur la bonne disposition du corps une espérance qui n'est jamais solide et qui peut nous tromper. La conduite la plus vertueuse ne saurait nous donner cette confiance; car ce n'est pas une souffrance injuste qu'on redoute, mais en général toute espèce de souffrance. S'il est fâcheux d'être la victime de ses propres injustices, il ne l'est pas moins d'être enveloppé dans celles d' autrui. La tyrannie de Lacharès 1 et celle de Denys ne furent pas moins funestes aux Athéniens et aux Syracusains qu'à ces tyrans eux-mêmes, qui, en faisant souffrir les autres, n'étaient pas moins tourmentés, et s'attendaient à recevoir un jour la punition des maux qu'ils leur faisaient endurer. Ai-je besoin de citer encore les séditions populaires, les brigandages, les injustices des héritiers, les contagions de l'air, les périls de la navigation, accident par lequel Épicure lui-même dit qu'il manqua de périr en faisant voile pour. Lampsaque ? N'en

i Lacharès s'était emparé de l'autorité dans Athènes déchirée par différentes factions du temps de Démétrius Poliorcète ; mais quand il vit ce prince s'approcher de celte ville pour y mettre le siège, il l'abandonna.

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est-ce pas assez de la nature même du corps , qui porte en soi le principe de toutes les maladies, et qui, suivant le proverbe, fournit des armes contre lui-même *; qui, par les douleurs dont il est la source, remplit la vie d'inquiétudes et de terreurs continuelles, autant pour les bons que pour les méchants? Cependant ils ne fondent leurs plaisirs et leur espérance que sur ce corps fragile et sur les jouissances qu' il procure. Epicure l'a dit lui-même dans plusieurs de ses ouvrages, et en particulier dans son traité des Fins.de l'homme.

« Le fondement qu'ils donnent à une vie heureuse, outre qu'il n'a ni solidité ni constance, est encore vil et méprisable. Ils ne veulent d'autre bien et d'autre plaisir que d'être exempts de peines, et ils ne croient pas qu'on puisse imaginer d'autre bonheur, ni que la nature l'ait placé ailleurs que dans les lieux d'où elle a chassé le mal, comme Métrodore le soutient dans son traité contre les sophistes. Le bien donc, suivant ces philosophes, consiste à éviter le mal, et l'on ne saurait où mettre le bonheur, s'il n'y avait rien d'où Ton pût ôter le mal et la douleur. Ainsi Epicure dit que le bien naît de la fuite du mal, du souvenir et de la pensée agréable qu'on a été sans douleur. Rien, dit-il, ne nous cause une plus vive joie que d'avoir échappé à un grand mal , et c'est là certainement la nature du bien, si l'on sait s'entendre et s'y tenir, sans divaguer de côté et d'autre, en balbutiant sur la nature du bien. 0 l'inestimable volupté ! ô le précieux bonheur dont ces philosophes jouissent! Quelle joie incomparable de ne souffrir ni mal, ni peine, ni douleur ! N'est-ce pas là un beau sujet de se glorifier, de parler d'euxmêmes avec tant d'arrogance, de se dire des êtres immor-

i Le proverbe grec auquel Plularque fait allusion, dit mot à mot : du bœuf on prend la courroie. On faisait avec le cuir du bœuf des lanières ou des fouels dont on se servait pour conduire ces animaux. L'application du proverbe est aisée à faire.

tels et égaux aux dieux mêmes, de jeter des eris de fureur, de se livrer à tous les transports des bacchantes par la pensée de l'excellence des biens dont ils jouissent, parceque, à la honte de tous les autres mortels, ils ont seuls découvert un bonheur divin, qui consiste dans l'exemption de tout mal? Ainsi leur félicité égale celle des moutons et des pourceaux , puisqu'ils la font consister dans les jouissances du corps ou dans celles de l'ame par le corps. Car les animaux les moins stupides, ceux que leur intelligence élève au-dessus des brutes, ne mettent pas leur fin dernière dans la fuite du mal. Lorsqu'ils sont rassasiés, ils s'amusent à chanter, à nager, à s'ébattre dans les airs ; la joie qui les anime leur fait imiter toutes sortes de voix et de sons; ils se caressent, ils jouent et bondissent ensemble. La nature leur enseigne à chercher le bien, après qu'ils ont évité le mal , ou plutôt à bannir loin d'eux tout ce qui leur est pénible et étranger, et qui les^empêcherait de poursuivre ce qui leur est meilleur et plus convenable. Car tout ce qui est nécessaire n'est pas un bien ; mais après la fuite du mal vient ce qui mérite nos désirs et notre préférence , ou même ce qui est agréable et analogue à notre nature, comme le disait Platon, qui voulait qu'on regardât l'exemption des peines et des douleurs, non comme un plaisir, mais comme une ombre du bonheur, comme un mélange de ce qui nous est naturel et de ce qui nous est étranger, comme une couleur nuancée de blanc et de noir où les extrêmes se rapprochent.

« Mais bien des gens, faute de distinguer ces extrêmes, les confondent avec ce qui tient le milieu ; c'est ce qui est arrivé à Épicure et à Métrodore, qui font consister l'essence du souverain bien dans la fuite du mal; qui ne connaissent d'autre joie que celle d'esclaves ou de captifs dont on a brisé les fers, et qui , après avoir été déchirés à coups de fouets, regardent comme un bonheur d'être lavés et frottés d'huile, mais qui n'ont jamais ni goûté ni

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connu une joie libre et pure, sans mélange et sans altération. De ce que les maladies de la peau et des yeux sont désagréables à la nature, il ne s'ensuit pas qu'il y ait un grand bonheur à se gratter et à se frotter les yeux. Si la douleur, si la crainte des dieux et la terreur des enfers sont un mal, il ne faut pas regarder comme un bien suprême de s'être affranchi de ces craintes. C'est resserrer la joie dans un espace bien étroit et la mettre bien à la gêne , que de la borner à ne pas se troubler des peines de l'enfer. Celte sécurité, qui n'est pas une disposition commune, donne à la sagesse, pour sa fin dernière, la situation où se trouvent tous les animaux. Si, par rapport à l'exemption des douleurs corporelles, il est assez indifférent que le corps la doive à lui-même ou à la nature , ce n'est pas non plus un grand avantage pour l'ame qu'elle tienne sa tranquillité d'elle-même ou de la nature. On pourrait même dire avec assez de fondement que cette exemption de trouble, quand nous la devons à la nature, a bien plus de force que lorsqu'elle vient de notre jugement et de nos réflexions. Mais supposons que l'une soit égale à l'autre, il n'en sera pas moins vrai que les épicuriens n'ont aucun avantage sur les animaux, lorsqu'ils entendent sans trouble ce qu'on dit de l'enfer et des dieux, et qu'ils ne craignent point, après la mort, des peines et des tourments éternels.

« Epicure lui-même avoue que si les impressions que font sur nous les météores, et ce qu'on nous dit de la mort et des peines qui la suivent, n'eussent pas jeté la crainte dans nos ames, nous n'aurions pas eu plus besoin que les animaux de nous appliquer à la recherche des choses naturelles. Car les animaux n'ont pas sur le compte des dieux des soupçons inquiétants ; ils ne craignent point ce qui leur arrivera après la mort, ils n'en prévoient aucun mal , ils ne s'en occupent même pas. Si, dans l'opinion que les épicuriens ont des dieux, ils eussent

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conservé ridée de leur providence, les gens sensés auraient paru du moins avoir sur les bêtes brutes une espérance mieux fondée de mener une vie agréable. Mais comme tout le but de leur doctrine sur les dieux tend uniquement à ne pas les craindre, et à se débarrasser de toute inquiétude à cet égard, je crois que cette disposition est beaucoup plus constante dans des êtres qui ont' une ignorance absolue de la Divinité, que dans ceux qui se sont figuré un Dieu qui ne punit jamais ; car les premiers n'ont pas eu à s'affranchir de la superstition, puisqu'ils n'en étaient pas esclaves , et ils n'ont jamais adopté sur le compte des dieux des opinions qui les aient jetés dans le trouble. Il faut en dire autant par rapport aux enfers : ni les uns ni les autres ne peuvent en rien espérer de bon. Mais les soupçons et les craintes de ce qui arrivera après la mort, doivent bien moins affecter ceux qui n'ont pas même l'idée de la mort, que ceux qui sont persuadés que la mort n'a aucun rapport avec nous ; car enfin elle intéresse ces derniers, du moins en ce qu'elle est l'objet de leurs considérations et de leurs raisonnements. Mais les animaux sont libres de tout souci sur ce qui ne les regarde pas, et lorsqu'ils tâchent d'éviter les coups, les blessures et les meurtres, c'est pour se garantir de la mort qu'ils craignent aussi bien que les autres.

« Tels sont les biens que les disciples d'Epicure disent tenir de la sagesse ; voyons maintenant quels sont ceux dont ils se privent et se dépouillent eux-mêmes. Les épanouissements que l'ame éprouve par les plaisirs des sens, s'ils sont légers, n'ont rien qui mérite notre estime et nos recherches ; s'ils sont très vifs, outre qu'ils n'ont ni solidité ni durée, on ne doit les regarder que comme des voluptés importunes et fatigantes, qui ne sont point faites pour l'ame, et ne lui procurent pas des joies pures ;"ce ne sont proprement que des plaisirs du corps, auxquels l'ame sourit un instant, et qu'elle partage bien faiblement.

EN SUIVANT LA DOCTRINE d'ÉPICURE. 191

Ceux qui méritent ajuste titre de passer pour des jouissances et pour des joies de l'ame, sont exempts de toute affection étrangère, ne sont mêlés d'aucune émotion violente, d'aucun déchirement cruel, et ne traînent point après eux le repentir. Le bien qu'ils font éprouver à Famé est analogue à sa nature , il lui est comme inné, il ne lui vient point d'ailleurs ; et, loin d'offenser la raison, il est souverainement raisonnable, et prend sa source dans cette faculté de l'ame qui s'applique à la contemplation de la vérité et à l'étude des sciences, ou dans celle qui s'occupe à des actions belles et honnêtes.

« Vainement voudrait-on compter tous les plaisirs qui naissent de l'une et l'autre de ces facultés ; qu'il nous suffise d'en donner une idée. L'histoire, par exemple, nous fournit un grand nombre de traits intéressants qui nous attachent, sans jamais épuiser le désir que nous avons de connaître la vérité ; il nous cause un si vif plaisir, que le mensonge même n'est pas sans attrait pour nous, et que les fictions poétiques auxquelles nous n'ajoutons aucune foi nous paraissent vraisemblables. Rappelezvous avec quelle ardeur nous lisions l'Atlantique de Platon et les derniers chants de l'Iliade, regrettant, comme si nous eussions été à la porte d'un temple ou d'un théâtre fermé, que la pièce ne fût pas achevée. La connaissance de la vérité a tant d'attraits et de charmes, qu'on ne désire d'exister et de vivre qu' afin de connaître; et ce qu'il y a de plus affreux dans la mort, c'est l'oubli, l'ignorance et les ténèbres où elle nous plonge. Aussi ceux qui prétendent que les morts sont privés de toute espèce de sentiment, excitent-ils la réclamation de presque tous les hommes qui font consister l'être, la vie et le plaisir dans le sentiment et dans la connaissance propres à l'ame. 11 est même des choses fâcheuses qu'on apprend avec plaisir; et souvent, quoiqu'on nous annonce des nouvelles tristes et affligeantes, nous voulons tout savoir.

OEdipe en est un exemple dans Sophocle.

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