‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 11 sur 59 · OEDIPE · texte numérisé non relu

OEDIPE

Et moi prêt à l'entendre; Parle donc sur-le-champ.

Il est vrai que ce désir est une sorte d'intempérance du plaisir de savoir, et une violence faite à la raison.

ce Mais quand un récit qui n'a rien de fâcheux ou de nuisible, qui ne contient que des faits grands et illustres, joint à un fond intéressant , la force et l'agrément de l'éloquence, comme l'histoire d'Hérodote, celle de la guerre des Perses parXénophon,

Et les vers inspirés au prince des poètes, -

la description de la terre parEudoxe les livres d'Àristote sur les fondations des villes et sur les républiques 2, les Vies des hommes illustres par Aristoxène 3 , le plaisir qu'on goûte à ces lectures, est non-seulement agréable et vif, mais pur et sans repentir. Quel homme, pressé par la faim et la soif, trouverait plus de plaisir à manger les mets délicieux et à boire les vins excellents des Phéaciens, qu'à lire le récit des voyages d'Ulysse? Qui aimerait mieux passer la nuit avec la plus belle femme, que de veiller pour lire ce que Xénophon a écrit de Panthée \ ce qu'Aristobule raconte de Timoclée5, et Théopompe de Thisbé 6? Voilà les plaisirs qui sont propres à l'ame.

1 Cet ouvrage d'Eudoxe est perdu.

2 Le premier de ces ouvragos est perdu ; la Politique de ce philosophe, en huit livres, nous est parvenue.

3 Cet ouvrage d'Arbtoxéne contenait les Vies de plusieurs philosophes célèbres, entre autres de Pythagore, d'Archytas, de Socrate et de Platon.

* Voyez dans fa Cyropédie, liv. VI et VII, l'histoire touchante de Panthée et d'Abradate.

S Cet A ri.» lobule de Cassandrée avait écrit l'histoire d'Alexandre. f3 Thcopo'îipe de Chio, disciple Ù2 l'orateur îsocrate, fut un célèbre lus-

« Les épicuriens rejettent même ceux que procure Fétude des mathématiques. La lecture de l'histoire n'en donne que de simples et de doux ; mais ceux qui naissent de la géométrie, de l'astronomie et de la musique, ont un attrait piquant, qu'augmente encore la variété, et auquel il ne manque aucun appât pour attirer l'esprit ; leurs figures ont une sorte d'enchantement, et ceux qui, propres à cette étude, en ont une fois pris le goût, répètent à tout moment ces vers de Sophocle :

Les Muses m'ont rempli d'une sainte fureur, Et de leur double Mont franchissant la hauteur, Je n'aime que les sons de leur céleste lyre, Et les sublimes chants qu'Apollon leur inspire.

Ce n'est pas seulement Thamyras 1 que cet amour transporte, mais encore Eudoxe, Aristarque, Archimède. Les peintres mêmes sont tellement fixés par la beauté de leurs ouvrages, que Nicias 2, en peignant la descente d'Ulysse aux enfers, demandait souvent à ses esclaves s'il avait cliné ; et lorsque son tableau fut achevé, le roi Ptolémée lui en ayant fait offrir soixante talents, il les refusa, et ne voulut le vendre à aucun prix. Quelle jouissance ne devait donc pas trouver dans la géométrie et dans l'astronomie, ou Euclide, lorsqu'il écrivait son traité de Dioptrique ; ou Philippe 3, lorsqu'il composait sa Démonstration de la figure de la lune; ou Archimède, lorsqu'en mesurant l'angle qui a son sommet dans l'œil, il trouva que le dia-

loi ion. Je ne sais si cette Thisbé est la femme du tyran de Phèrcs, qu'elle fil assassiner par ses frères. Ihéopornpe avait écrit l'histoire de la Grèce, et son sujet pouvait l'avoir conduit à parler de cette femme.

1 Thamyras était un personnage d'une tragédie de Sophocle, laquelle même portait son nom?

2 Ce table;iu de Nicias est un des plus célèbres de l'antiquité. Le prix qu'il en refusa est énorme ; il monte à plus de trois cent mille livres de noire monnaie.

3 Ce Philippe, né à Médane, ville du pays des Druttiens en Italie, fut disciple de Platon, et s'appliqua à l'astronomie.

mètre du soleil était une partie du plus grand cercle égale à la portion de Tare compris dans un des quatre angles droits; ou enfin Apollonius et Aristarque, après des découvertes semblables, dont encore aujourd'hui la théorie et l'intelligence causent tant de plaisir et tant de satisfaction à ceux qui s'en occupent?

« Quelle indignité de mettre en parallèle avec des plaisirs de cette nature les voluptés des sens, et de déshonorer les bois de l'Hélicon, ce séjour des Muses ,

Où nul pastêur jamais ne conduit ses troupeaux, Et dont toujours le fer respecta les rameaux !

Ces plaisirs de l'ame sont vraiment ces prairies délicieuses où les abeilles vont extraire des sucs si purs ; les autres, semblables à ces irritations qu'éprouvent les animaux les plus sales et les plus lascifs, n'occupent que cette partie de l'ame qui est le siège des passions. Le goût des voluptés corporelles, susceptible de beaucoup de variété, rend fiers et présomptueux ceux qui s'y livrent. Cependant personne encore n'a fttit un sacrifice aux dieux pour avoir joui de l'objet de ses désirs; aucun gourmand, après s'être rassasié des meilleurs mets, à la table d'un roi, n'a souhaité de mourir sur-le-champ. Mais Eudoxe eût voulu être consumé, comme Phaéton, par les feux du soleil, pourvu qu'il pût en approcher d'assez près pour connaître la figure, la grandeur et la nature de cet astre. Pythagore immola un bœuf, pour avoir démontré un problème géométrique, comme le dit Apollodore dans ce distique :

Dès qu'il eut découvert un problème fameux, Pythagore courut sacrifief aux Dieux,

Ce fut, ou pour avoir démontré que le carré de l'hypoténuse du triangle rectangle est égal à celui des deux autres côtés, ou pour avoir mesuré l'aire de la section para-

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bolique du cône1. Les esclaves cTArchimède étaient obligés de l'arracher à ses démonstrations pour le mettre dans le bain, et pendant qu'il y était, il traçait sur son corps des figures de géométrie avec l'étrille dont on le frottait. Un jour, en entrant dans le bain, l'eau qu'il déplaça lui ayant fait découvrir le problème de la couronne qu'Hiéron lui avait proposé, saisi d'une sorte d'enthousiasme, il s'élança du bain en criant : Je l'ai trouvé 2; et il courut dans la ville en répétant plusieurs fois ces mots. Mais avons-nous jamais entendu un homme friand ou lascif s'écrier avec transport : J'ai mangé, j'ai joui. Cependant il y a toujours eu, et il y a encore bien des gens intempérants. Mais nous détestons ceux qui se rappellent avec transport les bons repas qu'ils ont faits, parcequ'ils sont épris du genre de volupté le plus méprisable. Au contraire, nous partageons l'enthousiasme d'Eudoxe, d'Archimède et d'Hipparque, et nous pensons avec Platon, que les mathématiques, quoique négligées par des hommes grossiers et ignorants, font toujours des progrès, à cause du plaisir qu'elles procurent à l'esprit. Mais les épicuriens évitent avec soin toutes ces voluptés précieuses dont la source ne tarit jamais ; ils ne permettent même pas à ceux qui suivent leurs écoles de les goûter; ils leur ordonnent de s'en éloigner et de les fuir à pleines voiles.

« Bien plus, tous ceux qui font profession de cette secte, hommes et femmes, conjurent Pythoclès, avec

1 Diogènc Laercc, dans la Vie de Pylhagore. rapporlc, d'après ce même Apollodorc , que ce philosophe immola une hécatombe pour avoir découvert le premier des deux problèmes dont parle Plutarquc.

2 Tout le monde connaît la solution du problème qu'Hiéron proposa à Archimède pour découvrir la fraude d'un ouvrier qu'il avait chargé de faire une couronne d'or, et qui fut soupçonné de n'y avoir pas employé tout ce qui lui avait élé remis. Archimède, occupé de ce problème, s'en alla au bain , et ayant remarqué qu'à mesure qu'il entrait plus avant dans la cuve l'eau s'en allait par-dessus les bords, il eff sortit sur-le-champ en criant de toutes ses forces : Je l'ai trouvé! et il courut tout nu chez lui pour achever la démonstration de sa découverte.

Epicûre, de fuir toute espèce d'instruction honnête l; ils louent beaucoup un je ne sais quel Apelle, et lui font un grand mérite de n'avoir jamais gâté son esprit par l'étude des mathématiques. Quant à l'histoire, pour ne point parler des autres preuves de leur ignorance sur ce point , je me bornerai à rapporter ici ce qu'en dit Métrodore dans son traité sur les Poètes : « Ne rougissez pas d'avouer que vous n'avez jamais su pour qui, des Grecs ou des Troyens, combattait Hector , et que vous n'avez lu ni les premiers ni les derniers vers d'Homère. »

a Epicure n'ignorait pas que les voluptés des sens, semblables aux vents étésiens, durent peu et se flétrissent promptement, dès que la vigueur de l'âge commence à s'amortir. Cependant il agite la question, si le sage, en qui la vieillesse a éteint les facultés naturelles, ne' doit pas se livrer aux plaisirs dont il est capable. Il pense sur ce point bien différemment de Sophocle, qui se félicitait de ce que l'âge l'avait affranchi de l'esclavage de la volupté, comme des fers d'un maître sauvage et cruel. Du moins ces philosophes voluptueux , voyant que la vieillesse flétrit la plupart des jouissances humaines, et que, comme le dit Euripide,

Vénus des cheveux blancs n'accepte point Thommage;

auraient-ils dû se ménageries plaisirs del'ame ; et comme une ville menacée d'un siège se munit de provisions sèches qui ne soient pas sujettes à se gâter, ainsi, après avoir honoré Vénus au commencement de leur vie, ils auraient fait succéder à ses fêtes la lecture d'histoires et de poëmes intéressants, ou la discussion de problèmes

i Ce Pylhoclès était un jeune homme admirablement beau, au rapport de Diogène Laerce, qui cile, d'après des auteurs contemporains d'Épicure, des paroles très passionnées de ce philosophe, et qui. rapporte aussi un fragment d'une lettre de lui à Pythoclès, à qui il disait : Fuyez précipitamment, heureux jeune homme, toutes sortes de discipline. Mais Djo^ ^ène Laerce n'a pas l'air de croire à ces imputations,

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de musique et de géométrie. Leur serait-il jamais venu en pensée de s'occuper ainsi de ces voluptés aveugles et efféminées, qui nesont que lesaiguillonsimpuissantsd'une cupidité amortie, si, au défaut d'autres ouvrages, ils eussent appris à écrire sur Homère ou sur Euripide, comme l'ont fait Aristote, Héraclide et Dicéarque 1 ? Mais, sans doute , ils n'ont jamais fait cas de ces sortes de travaux, et toutes leurs autres occupations sont, comme ils le disent eux-mêmes de la vertu , arides et sans agréments. Cependant, comme ils désirent de ces jouissances auxquelles leur corps se refuse, ils se livrent à des actions honteuses qui, de leur aveu même, ne sont plus pour eux de saison. Ils se nourrissent, faute de plaisirs nouveaux, du souvenir des anciens, comme on use au besoin de nourritures salées; ils cherchent aussi à rallumer, contre le vœu de la nature , une étincelle de sensation dans des sens presque morts , et qui ne sont plus qu'une cendre froide. Voilà à quoi ils sont réduits, faute d'avoir su ménager à leur ame des plaisirs purs qui pussent lui procurer une joie digne d'elle.

« J'ai dit sur les autres jouissances de l'esprit ce qui s'est offert à ma pensée. Mais la musique, qui cause à l'ame tant et de si vifs plaisirs , qui pourrait jamais oublier, après toutes les absurdités qu'en a dit Epicure, combien ces philosophes s'en sont déclarés les ennemis ? Le sage, dit Epicure, aime les spectacles publics ; il est, autant que personne , curieux des pièces de théâtre et des concerts qu'on donne aux fêtes de Bacchus ; mais il ne veut pas qu'on discute, même à table, des problèmes de musique ou des questions littéraires, et il conseille aux

i Aristolo avait composé plusieurs écrils sur Homère, dont on voit la liste dans Fabricius, Bibl. gr., toni II, pag. 195. Héraclide de Pont avait composé des commcnlaires sur Homère, Eschyle, Euripide, et sur plusieurs autres écrivains célèbres. Dicéarque avait également commenté les anciens poètes.

princes qui ont du goût pour les lettres de se faire plutôt conter des récits de batailles ou des histoires bouffonnes, que de s'entretenir de poésie et de musique. Voilà ce qu'il a osé dire dans son livre sur la Royauté, comme s il l'eût composé pour un Sardanapale, ou pour un Naratos, satrape de Babylone ; car, sans doute, ni Hiéron, ni Attale, ni Archélaùs, ne se seraient jamais laissé persuader de faire lever de leur table Euripide, Simonide, Mélanippide, Cratès ou Diodore1, pour y faire asseoir à leur place des Cardax, des Agrias et des Gallias, ces bouffons ridicules, ou des Thrasonyde et des Thrasyléon, qui n'avaient d'autre talent que d'exciter les clameurs bruyantes et importunes d'une populace grossière. Si le roi Ptolomée, qui le premier forma le musée Alexandrin 2, eût connu ces préceptes si beaux et si dignes d'un roi, il n'aurait pas dit aux Samiens : 0 Muses ! dJoù leur vient cette envie? car il ne convient à aucun Athénien d'être ainsi l'ennemi des Muses, et de leur déclarer la guerre. Ce sont, dit Pindare,

Les mortels que les dieux n'ont pas favorisés, Qui du chant des neuf sœurs sont toujours effrayés.

Eh quoi! Epicure, vous allez au théâtre dès le matin pour y entendre les joueurs de flûte et de harpe, et si, dans un banquet, un Théophraste venait discourir sur les accords de la musique, un Aristoxène sur les muances 3, et un

1 Simonide vécut longtemps à la cour d'Hiéron, tyran de Syracuse ; Ménalippide et Euripide étaient fort avant dans la faveur d'Archélaùs, roi de Macédoine. Ce Cratès était de Malles, ville de Cilicie, grammairien, âmi d'Attale, roi de Pergame. Diodore ne m'est point connu.

2 II s'agit ici de Ptolomée-Soter, qui, après la mort d'Alexandre, eut l'Egypte en partage, et qui protégea beaucoup les sciences. Il était luimême homme de génie, et son fds Ptolomée -Philadelphe, son successeur et l'héritier de son goût pour les sciences, fonda à Alexandrie une école de médecine et celte immense bibliothèque, détruite depuis par le fanatisme des Arabes.

3 Muances, en musique, signifie les changements qui pouvaient arriver dans la suite d'un chant ou d'une modulation.

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Aristophane sur Homère, vous vous boucheriez les oreilles et vous feriez éclater votre indignation? Mais n'est-ce pas montrer encore plus d'opposition à la musique que cet Atéas, roi des Scythes, qui, ayant fait prisonnier le musicien Isménias, et l'ayant entendu jouer de la flûte pendant son souper, jura qu'il prenait plus de plaisir à entendre hennir son cheval? N'est-ce pas avouer qu'on a déclaré une guerre irréconciliable à tout ce qui est agréable et utile, que de ne rien estimer ou aimer de pur et d'honnête, s'il n'est joint à la volupté?

((N'eût-il pas été plus raisonnable, pour vivre agréablement, de craindre les parfums et les odeurs, comme on le dit des escarbots et des vautours, que de détester les entretiens sur la musique et sur les belles-lettres? Car quelle flûte ou quelle lyre, même accompagnées du chant ,

Quel admirable chœur de voix harmonieuses,

firent jamais autant de plaisir à Epicure et à Mélrodore qu'en faisaient à Aristote, à Théophraste, à Hiéronyme et à Dicéarque , leurs entretiens sur la musique, les règles qu'ils donnaient de cet art et les questions qu'ils agitaient sur les instruments, les rhythmes et les accords, lorsqu'ils examinaient, par exemple, pourquoi, de deux flûtes d'égale grandeur, celle qui est plus étroite rend un son plus grave; pourquoi, quand on élève une flûte, tous les tons en deviennent plus aigus, et quand on la baisse ils sont plus graves; pourquoi une flûte, placée auprès d'une autre, est plus grave et qu'elle est plus aiguë quand elle en est éloignée ; pourquoi, lorsqu'on répand de la paille ou de la poussière sur l'orchestre d'un théâtre, le son en est plus sourd; pourquoi Alexandre, qui voulait faire revêtir de bronze le devant du théâtre qu'il construisait à Pella, en fut détourné par son architecte, qui lui représenta qu'il étoufferait les voix des acteurs; pourquoi enfin,

des divers genres de musique le chromatique dilate l'ame et l'enharmonique la met dans une situation tranquille?

a Les caractères que les poètes mettent en scène , les fictions dont ils font usage , la variété de leur style et la solution des difficultés auxquelles ils donnent lieu, joignent au plaisir et à l'agrément un pouvoir naturel de persuader, et peuvent, suivant Xénophon, faire oublier l'amour même , tant ces sortes de voluptés ont d'attrait ! Les épicuriens ne les connaissent pas et ne veulent pas même les connaître. Ils appliquent uniquement aux sensations du corps la partie contemplative de leur ame ; et comme le plomb précipite le filet au fond de l'eau, ils la plongent de même dans les plaisirs des sens , semblables en cela à des palefreniers ou à des pâtres qui donnent à leurs bestiaux de la paille , du foin ou de l'herbe, comme la seule nourriture qui leur soit convenable. N'est-ce pas en effet vouloir , pour ainsi dire, engraisser Famé comme on engraisse des pourceaux, que de ne lui laisser goûter d'autres plaisirs que ceux du corps , de la borner à se réjouir de ceux qu'elle espère, ou à se ressouvenir de ceux dont elle a joui, sans lui permettre de chercher en elle-même aucune jouissance douce et agréable ? L'homme étant composé de deux substances, l'ame et le corps, et la première étant faite pour commander, est- il rien de plus déraisonnable que de convenir que le corps a un bien propre qui lui est naturel, et d'en refuser à l'ame un semblable? de vouloir qu'elle reste oisive à considérer le corps, à sourire à ses affections, à partager * ses plaisirs? de supposer que dès son origine elle a été sans affection, sans mouvement, sans choix, sans désirs et sans joie? Il fallait, ou que, levant ouvertement le masque, ils fissent de l'homme un être purement corporel, à l'exemple de quelques philosophes qui n'admettent pas de substance spirituelle , ou, s'ils laissaient en nous deux natures différentes, qu'ils conservassent à chacune d'elles son bien et

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son mal, ses qualités propres et celles qui lui sont étrangères, comme dans nos sens naturels, chacun a sa fonction différente, quoiqu'ils aient tous entre eux une analogie sensible.

«Or le sens naturel de Pâme est l'entendement, et prétendre qu elle n'a ni vue ni mouvement, ni affection particulière et innée qui soient pour elle un principe naturel de joie, ce serait soutenir la plus grande absurdité. — Mais, ajouta Théon, ces opinions ne sont-elles pas faussement imputées à ces philosophes? Et n'avons-nous pas à craindre de les calomnier? — Ce ne sera pas du moins à notre jugement, lui répondis-je, et nous vous déchargeons de toute accusion d'injustice ; poursuivez donc sans crainte. — Mais, reprit-il, si vous êtes trop fatigué pour me remplacer, Aristodème ne doit-il pas parler à son tour? — Je le ferai", lui dit Aristodème , et ce sera quand vous aurez épuisé vos forces comme Plutarque. Mais vous êtes encore tout frais; continuez donc, ou nous vous accuserons de prétexter, par paresse, de la fatigue.

— Il est vrai, poursuivit Théon, que ce qui me reste à dire est très facile. J'ai à montrer combien l'homme trouve de plaisirs dans la vie active. Les épicuriens conviennent eux-mêmes qu'il y a plus de douceur à rendre un service qu'à le recevoir. A la vérité , on peut obliger quelqu'un par de simples discours; mais les bienfaits les plus ordinaires et les plus importants sont dans les actions comme le nom même de bienfait l'indique, et ces philosophes en sont d'accord. Nous avons entendu Plutarque nous rapporter tout ce qu'Epicure dit, tout ce qu'il écrivit à ses amis pour exalter dans les termes les plus magnifiques le courage et la hardiesse de Métrodore, qui se rendit au Pyrée pour secourir le Syrien Mythras1, quoi-

i 11 fail allusion à ce qui est rapporté dans le traité suivant, lequel avait été écrit avant celui-ci. Ce Mythras avait été fait prisonnier par les Allié-

que dans cette occasion Métrodore n'ait rien fait. Quel plaisir donc ne dut pas éprouver Platon lorsque Dion, après Favoir quitté, renversa la tyrannie de Denys, et délivra la Sicile ? Quelle joie ne sentit pas Aristote, lorsqu'il obtint le rétablissement de sa patrie, qui avait été rasée de fond en comble, et qu'il y ramena ses anciens habitants *? Quelle satisfaction pour Théophraste et Phidias d'avoir exterminé les tyrans de leur patrie ? Qu'ai-je besoin devons rappeler en détail les services qu'ils rendirent par là à une multitude de personnes? Ils ne leur envoyèrent pas un muid de blé ou de farine, comme Epicure en envoya à quelques particuliers ; mais ils procurèrent à des bannis le retour dans leur patrie ; ils délivrèrent des captifs , rendirent à des maris et à des pères leurs épouses et leurs enfants. Vous le savez aussi bien que moi. Mais me serait-il possible de passer sous silence l'effronterie de cet homme qui, méprisant et foulant, pour ainsi dire, aux pieds les exploits de Miltiade et de Thémistocle, écrivait à ses amis en ces termes sur son propre compte : « Le blé que vous m'avez envoyé a fait connaître de la manière la plus signalée le soin que vous prenez cle ma personne, et les preuves de votre bienveillance pour moi vous élèveront jusqu'aux cieux. » Si l'on supprimait de cette lettre le mot de blé, ne croirait-on pas que ces témoignages de reconnaissance ont pour motif le salut de la Grèce, ou la liberté d'Athènes?

« Je ne remarquerai pas ici que les voluptés corporelles exigent de grands frais, et que le pain et les légumes ne peuvent les satisfaire ; qu'il faut auxhommes sensuels des mets exquis, des vins de Thasos, des essences, de la'pâtisserie , des gâteaux de miel, et outre tout cela encore des

nicns, et apparemment que Métrodore allait le visiter au Pyrée, dont il était éloigné de quarante stades.

i II s'agit de Stagyre, patrie d'Aristole, qui en avait obtenu d'Alexandre le rétablissement.

femmes jeunes et belles, comme ces Léontium, ces Boïdium, ces Hédia et ces Nicédium qu'Epicure entretenait dans ses vergers. Pour les plaisirs de Famé, tout le monde convient qu'afin qu'ils soient nobles, grands et durables, qu'ils n'aient rien de bas, de vain et de méprisable , ils doivent être fondés sur des actions glorieuses et dignes de passer à la postérité. Mais qu'Epicure tire vanité do s'être plongé dans les plaisirs des sens, comme font les matelots quand ils célèbrent les fêtes de Venus, d'avoir, dans une maladie dangereuse, rassemblé ses amis à sa table, sans craindre, en buvant avec excès, d'augmenter son hydropisie; d'avoir versé des larmes de joie et de tendresse au souvenir des dernières paroles de Néoclès son frère, sont-ce là, pour tout homme sensé, des plaisirs et des jouissances véritables? Certes, s'il est pour l'ame un rire sardonique et forcé, il accompagne sans doute ces plaisirs de commande et ces ris mêlés de larmes. Que si quelqu'un veut les appeler des joies et des plaisirs vrais, qu'il considère combien sont plus parfaits ceux qui sont exprimés dans ces vers :

J'ai su par mes conseils briser l'orgueil de Sparte.

Marcelîus fut pour Rome un astre protecteur.

Est-ce un homme, est-ce un dieu qui vient me consulter 1 ?

Quand je me remets devant les yeux les hauts faits d'un Thrasybule 2 et d'un Pélopidas , ceux d'Aristide à Platée, et de Miltiade à Marathon, je ne puis m'empêcher de dire avec Hérodote, qu'il y a dans une telle vie encore plus de douceur et de plaisir que d'honneur et de gloire. J'en ai

1 Ce sont trois oracles, dont le premier regarde Epaminondas; le second, Marcelîus, le vainqueur d'Annibal, et le troisième, Lycurgue. Le dernier est rapporté par Xénophon dans son Apologie de Socrate.

2 Thrasybule est celui qui revint à la tête des exilés d'Athènes lors de l'expulsion des trente tyrans.

20 i ON NE PEUT VIVRE

pour garant Epaminoridas , qui disait que la plus grande satisfaction qu'il eût goûtée dans sa vie était que ses parents eussent vu le trophée que les Thébains avaient érigé pour la victoire qu'ils avaient remportée à Leuctres, sous sa conduite.

« Comparons donc le plaisir que dut éprouver la mère d'Epaminondas avec celui de la mère d'Epicure , qui se réjouissait de ce que son fils, enseveli au fond d'un verger, partageait avecPolyène une courtisane de Cyzique. Pour la mère et la sœur de Métrodore, on ne peut douter qu'elles ne fussent ravies de joie de son mariage, quand on lit les lettres qu'il écrivit à son frère à ce sujet, et qui subsistent encore dans ses ouvrages. Ces philosophes ne cessent de crier qu'ils ont mené une vie agréable, et de célébrer leur bonheur, comme font les esclaves qui soupent ensemble aux fêtes de Saturne, ou qui, dans celles deBacchus, courent les champs en jetant des cris si tumultueux, qu'on ne saurait supporter les témoignages bruyants de leur joie quand ils s'excitent ainsi les uns les autres.

Eh bien! qu'attends-tu donc? les mets sont sur la table.

Buvons; ce vin exhale une odeur admirable.

Ne te refuse pas au plaisir qui t'attend.

On répond à ces mots par un concert bruyant.

Le vin coule à grands flots pour honorer la fête.

L'un d'un chapeau de fleurs a couronné sa tête;

L'autre de laurier vert agitant un rameau,

Des sons aigres et durs de sa voix discordante

Met en fuite Apollon et sa troupe savante,

Et veut qu'on applaudisse à ce concert si beau.

Celui-ci dont le vin a troublé la cervelle,

Va chasser de chez lui son épouse fidèle.

« Cela ne ressemble-t-il pas à ce que Métrodore écrit à son frère. « Il n'est pas nécessaire, lui dit-il, mon cher Timocrate, de chercher à sauver les Grecs, ni de briguer les couronnes qu'ils décernent à la sagesse. Il vaut bien mieux boire et manger, de manière que le corps y trouve

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un grand plaisir sans en.recevoir de dommage. »I1 ajoute dans un autre endroit de cette lettre : « Que je suis fier et joyeux d'avoir appris d'Epicure à satisfaire mes sens d'une manière utile ! car, en vérité, mon cher Timocrate, vous qui aimez à étudier la nature, c'est en cela que consiste le souverain bien. » Ainsi ces philosophes font dépendre la volupté des jouissances des sens, et la circonscrivent, pour ainsi dire, avec le compas dansl'çstomac. Après cela pourraient-ils connaître cette joie pure et noble qui inspire à Famé des sentiments généreux, la pénètre d'une vive lumière, lui fait goûter un calme parfait, et la dispose à la véritable grandeur? Ils lui ont préféré une vie solitaire, éloignée des affaires publiques ; ils ne se montrent ni occupés du bien de l'humanité ni enflammés du désir de la gloire. Eh quoi ! l'ame est-elle donc un être vil, bas et petit, que ses désirs ne portent que vers une nourriture grossière, comme le polype étend ses bras vers sa proie ? ces sortes de désirs ne sont-ils pas amortis en un instant par la satiété ?

« Mais quand les mouvements de l'ame, qui tendent vers le bien et qui lui font chercher la gloire dans la bienfaisance, ont acquis plus de perfection, alors ils n'ont plus pour terme la durée de la vie humaine ; cet amour de la gloire et du bien de l'humanité, embrassant l'éternité entière, l'excite sans cesse à de nouveaux efforts pour produire de ces actions honorables et utiles qui lui procurent un plaisir ineffable , et auxquelles la fuite même ne peut dérober les gens vertueux , parcequ'elles viennent de toutes parts au-devant d'eux, et qu'elles les environnent de tous côtés, quand, par leurs bienfaits, ils ont rendu heureux une foule de personnes.

Pour ses concitoyens, un tel homme est un Dieu.

Car celui qui a inspiré aux autres une affection si forte que sa présence seule excite de vifs tressaillements de t. v. 12

joie, qu'on s'empresse autour de lui pour le toucher et lui parler, il est évident pour un aveugle même qu'un tel homme jouit de 1# volupté la plus pure. Aussi des personnes de ce caractère ne se lassent jamais de faire du bien, et on les entend répéter souvent ces paroles :

Pour le bien des mortels un dieu nous a fait naître. Ne nous lassons jamais d'obliger les humains.

« Je n'ai pas besoin de citer ici les personnes d'une vertu parfaite. Mais je suppose qu'un homme médiocrement vicieux fût sur le point de mourir, et qu'un dieu ou un roi maître de son sort lui accordât une heure de vie, en lui laissant le choix de l'employer aune bonne action ou à se procurer quelque jouissance et qu'il dût mourir aussitôt après , peut-on croire qu'il aimât mieux passer cette dernière heure avec une Laïs ou à boire d'excellent vin, plutôt que de tuer le tyran Archias et de mettre en liberté la ville de Thèbes? Pour moi, je ne crois pas qu'il y ait d'homme qui en fût capable. Je vois que les gladiateurs eux-mêmes, je parle de ceux qui sont Grecs de nation et non d'hommes sauvages et féroces, quand ils sont près de descendre dans l'arène et qu'on leur sert les mets les plus délicats, sont bien plus occupés dans ces derniers moments de recommander leurs femmes à leurs amis et d'atfranchir leurs esclaves, que de satisfaire leur sensualité.

a D'ailleurs le plaisir qui accompagne les voluptés des sens n'est pas absolument inconnu aux hommes occupés des affaires publiques.

De Gérés, de Bacchus ils goûtent les doux fruits.

Au retour des combats ou d'autres grandes entreprises, ils se réunissent à table avec leurs amis, comme le faisaient Alexandre et Agésilas, Épaminondas môme et Phocion ; et ces repas sont bien plus agréables que ceux

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de ces hommes délicats qui se font frotter d'huile devant le feu, ou bercer mollement dans leurs litières. Ces sortes de plaisirs sont bien v\\s aux yeux de ceux qui en connaissent déplus doux. Qu'ai-je besoin de rapporter F exemple d'Épaminondas, qui, voyant qu'un de ses amis avait fait pour un repas plus de dépense que ses facultés ne le comportaient , refusa de souper chez lui en disant : Je croyais que vous ni aviez invité à un sacrifice, et non à une partie de débauche ! Alexandre lui-même ne refusa-t-il pas les cuisiniers qu'Ada 1 lui avait envoyés ? Il lui fit dire qu'il en avait de bien meilleurs ; que , pour le dîner, c'était une marcfie nocturne, et pour le souper un léger dîner. Philoxène ayant écrit à ce prince pour lui proposer d'acheter deux jeunes gens d'une grande beauté, peu s'en fallut qu'il ne lui ôtât son emploi2. Et cependant , qui pouvait mieux que lui se satisfaire?

« Hippocrate dit qu'une moindre douleur est effacée par une plus grande. De même les voluptés corporelles sont éteintes et amorties par les plaisirs que causent ces actions honorables et vertueuses qui procurent à l'ame une joie incomparable. Si donc, comme le disent ces philosophes , le souvenir des plaisirs passés est une des principales causes d'une vie agréable, qui de nous en croira Epicure, lorsqu'il nous dit que, près de mourir dans les douleurs les plus aiguës , il les soulageait par le souvenir des voluptés passées , dont il se faisait comme un cortège en sortant de ce monde ? Il serait plus facile, ce me semble , de voir sa figure dans une eau profonde et violemment agitée , que de s'occuper, dans un pareil déchirement de corps, du souvenir agréable des voluptés

1 Ada était reine de Carie, et elle avait fait alliance avec Alexandre, de qui elle fut traitée d'une manière très honorable. Connaissant peu le caractère de ce prince, et jugeant de lui par la mollesse des souverains efféminés de l'Asie, elle croyait lui témoigner sa reconnaissance par l'offre qu'elle lui faisait.

2 Ce Philoxène était gouverneur de la Cilicie.

208 ON NE PEUT VIVIlE

dont on a précédemment joui. Pour les belles actions qu'on a faites, il n'est , je crois , au pouvoir de personne de les éloigner de sa pensée. En effet, Alexandre eût-il pu jamais oublier sa victoire d'Arbelles; Pélopidas, la défaite du tyran Léontiades, et Thémistocle, la journée de Salamine ? Pour celle de Marathon , les Athéniens en célèbrent encore aujourd'hui l'anniversaire, comme les Thébains le font pour celle de Leuctres. Nous-mêmes , comme vous savez , nous avons consacré par des fêtes publiques la victoire de Daïphantus auprès d'Hyampolis1. La Phocide est ce jour-là pleine de sacrifices et d'honneurs rendus à la mémoire de ce général ; et assurément il n'est personne de nous qui trouve autant de plaisir à manger et à boire qu'à se rappeler les exploits de ces grands hommes. D'après cela, on peut juger de la satisfaction et de la joie extrême qu'éprouvèrent toute leur vie les auteurs de ces actions glorieuses, puisque après plus de cent ans le souvenir seul en est encore pour nous un sujet de réjouissance publique.

a Épicure convient lui-même que la gloire nous procure quelques plaisirs. Et aurait-il pu ne pas en faire l'aveu , lui qui en avait une passion immodérée et si déraisonnable que, non content de soutenir qu'il n'avait jamais eu de maître, de disputer sur des syllabes et des points avec Démocrite , dont il avait été le plagiaire jusqu'à copier ses propres termes , de prétendre qu'il n'y avait de sages que lui et ses disciples , il a même osé écrire que Colotès l'adorait en embrassant ses genoux, lorsqu'il lui interprétait les lois de la nature ; que Néoclès , son frère, avait déclaré que personne n'avait été, dès son enfance, et n'était encore plus sage qu'Epicure; enfin que sa mère avait conçu précisément autant d'atomes qu'il en fallait pour enfanter un sage? Callicratidas

t Voyez ce trait d'histoire dans le traité des Actions courageuses des Femmes.

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disait que Conon était adultère de la mer1. Ne pourraiton pas dire aussi qu'Epicure cherchait secrètement à corrompre et à violer la gloire, parceque étant passionné pour elle, il ne pouvait en jouir ouvertement. Dans un temps de famine, les corps, au défaut d'autre aliment, sont forcés de se nourrir de leur propre substance. Tel est aussi, dans les ames, l'effet du désir de la gloire, qu'avides de louanges et n'en recevant point d'autrui, . elles se louent elles-mêmes. Ceux que possède cet amour de la gloire et de la louange ne confessent-ils point par là que c'est par faiblesse et par lâcheté qu'ils fuient les charges publiques , l'administration des affaires et la société des rois , occupations qui , suivant Démocrite , répandent les plus grands biens sur la vie humaine? A qui Épicure persuadera-t-il jamais, lui qui mettait un si grand prix au suffrage de Néoclès et à l'adoration de Colotes, que les applaudissemeuts des Grecs dans les jeux olympiques ne l'eussent pas transporté hors de luimême , et qu'il ne s'en fut pas enflé de joie

Gomme d'un vieux buisson le vent enfle les feuilles,

ainsi que le dit Sophocle ?

a Mais s'il est doux d'être estimé, il est affligeant d'avoir une mauvaise réputation. Or, rien ne donne une idée plus fâcheuse de quelqu'un, que de le voir privé d'amis et d'occupations, nier l'existence des dieux, ne s'occuper que de plaisirs et vivre dans une honteuse oisiveté. Et il n'est personne, les épicuriens seuls exceptés, qui ne convienne que ce portrait est celui des philosophes de leur secte. Mais , dira-t-on, cette réputation n'est pas méritée. Je n'examine dans ce moment que l'opinion

t Ce mot de Callicratidas est tiré de Xénophon, liv. I de son Histoire grecque, pag.'W, et le commentateur de cet historien dit que le général Spartiate accusait par là Conon de chercher par des menées secrètes à se rendre maître de la mer, I

qu'on a d'eux, et non sa vérité. Je ne rapporterai pas ici les décrets publics des villes et les écrits diffamatoires qu'on a prononcés contre eux , cela serait trop odieux ; mais si les oracles , si la divination , si la Providence des dieux , si l'amour et le soin des parents pour leur progéniture, si l'administration des affaires publiques, le commandement des armées, l'exercice des magistratures, sont des occasions d'acquérir de la gloire , peut-on ne pas regarder comme des hommes méchants et indignes de notre estime, ceux qui disent qu'au lieu de s'occuper du salut de la Grèce, il ne faut penser qu'à manger, à boire, à satisfaire ses sens, en évitant seulement les excès qui pourraient nuire? Cette opinion, qu'on a nécessairement d'eux, leur étant connue, ils ne peuvent que mener une vie triste et désagréable , puisque , de leur aveu , il est doux d'acquérir de la gloire et de jouir de l'estime publique. »

Quand Théon eut fini , nous interrompîmes notre promenade , et nous étant assis sur les bancs suivant notre coutume , nous réfléchîmes quelques instants en silence sur ce que nous venions d'entendre. Mais Zeuxippe , qui ne perdait point de vue le sujet de notre entretien , demanda quel serait celui qui achèverait de le traiter. « Je vois, dit-il, que la matière n'est pas encore épuisée et qu'il reste à parler de la divination et de la Providence , dont on n'a fait qu'une légère mention. Les épicuriens prétendent que le refus de croire à ces deux points de doctrine est ce qui contribue le plus à répandre sur leur vie la volupté , le calme et la confiance. — Par rapport à la volupté , dit Aristodème , on a déjà observé qu'en supposant même qu'ils parviennent à leur but, leurs opinions peuvent bien leur ôter la crainte des dieux et la superstition , mais qu elles ne sauraient leur donner aucune joie ni aucune satisfaction dont les dieux soient le principe. Elles se bornent à laisser l'homme sans trouble,

niais aussi sans contentement ; et il est affecté envers ces êtres suprêmes comme il peut l'être à l'égard des poissons de l'Hircanie ; dont il n attend ni bien ni mal. Maintenant , s'il faut ajouter quelque chose à ce qui a déjà été dit, c'est dans eux-mêmes qu'on doit le prendre.

« Premièrement, ils sont très opposés à ceux qui veulent qu'on ne témoigne aucune douleur pour la perte de personnes chéries, qu'on ne leur donne ni larmes ni gémissements ; ils disent que cette indifférence , qui tend à l'insensibilité, procède d'un vice plus grand, qui est la cruauté , ou d'un désir immodéré de gloire qui tient de la fureur ; qu'il vaut donc mieux se laisser affecter par ces chagrins, s'en affliger, en verser d'abondantes larmes et donner, ou par écrit ou de vive voix , toutes les marques de douleur qui prouvent de la sensibilité et de l'attachement. Epicure le prescrit en plusieurs endroits de ses ouvrages , et particulièrement dans les lettres qu'il écrivit à Dosithée et à Pyrson , père et frère d'Hégésianax qui venait de mourir, et que j'ai lues il n'y pas longtemps. Pour moi , je soutiens au contraire que l'athéisme n'est pas un moindre mal que la cruauté et l'ambition , et qu'on conduit les hommes à l'incrédulité en leur ôtant l'espoir des récompenses qu'ils attendent des dieux et la crainte de leur vengeance1. Il vaut mieux que notre opinion sur les dieux soit mêlée d'un sentiment de respect et de frayeur, quedes'ôter, en voulant détruire ce sentiment, l'espérance, la joie, la confiance dans la prospérité, et un asile favorable dans l'adversité. Il faut sans doute séparer de la croyance des dieux la superstition, qui est comme une tache sur l'œil , et cette séparation est possible. Mais prenons garde aussi d'arracher et

i Cette dernière phrase , où commence une nouvelle matière dans laquelle Plutarque va comparer la superstition avec l'athéisme, n'a point de liaison avec ce qui précède depuis*lc commencement de l'alinéa. Ce défaut de liaison me porte à croire qu'il y a ici une lacune.

de détruire en même temps la foi de la Divinité, que tous les hommes professent. Cette foi n'est ni farouche ni cruelle , comme le prétendent ces philosophes qui , osant calomnier la Providence, l'assimilent à ces furies infernales dont on fait peur aux enfants ; qui la représentent toujours armée pour châtier les mortels et punir rigoureusement leurs fautes. Mais il est peu d'hommes en qui la crainte de Dieu soit telle , qu'il leur serait plus avantageux de ne pas le craindre. En voyant en lui un être suprême propice aux bons et sévère aux méchants , cette crainte , qui seule leur tient lieu de toutes les autres, leur ôte le désir d'être injustes; leur méchanceté s'affaiblit peu à peu , et ils sont bien moins dans le trouble que ceux qui, s'abandonnant aux vices et aux forfaits , sont déchirés ensuite par les remords et par le repentir.

« A la vérité, la plupart des hommes, plus ignorants que coupables, mêlent au culte respectueux qu'ils rendent à la Divinité cette crainte, cette frayeur excessive qu'on appelle superstition. Mais du moins l'emportent-ils infiniment sur les athées par l'espérance qu'ils conservent, par la joie qu'ils éprouvent , par l'attente de tous les biens qu'ils demandent aux dieux. C'est une vérité qu'attestent les preuves les plus frappantes. Il n'est point d'occupation, point d'exercice ou de spectacle qui nous flattent plus que ceux dont nous sommes, dans nos temples, ou les témoins ou les ministres , lorsque nous y célébrons des orgies sacrées , que nous y conduisons , en l'honneur des dieux, des chœurs de danse et de musique, lorsque nous y assistons à des sacrifices ou à la célébration des mystères. Notre ame alors n'est ni triste , ni mélancolique, ni abattue, comme elle devrait l'être si elle se croyait devant ses bourreaux ou ses tyrans. Persuadée au contraire qu'elle est en présence de son Dieu , à cette seule pensée elle bannit les soucis, la crainte et la don-'

leur, et, dans une douce ivresse, elle se livre sans réserve aux jeux , aux ris et à la joie , comme le dit un poëte dans ses vers érotiques :

Les vieillards décrépits, les vieilles surannées, En pensant aux plaisirs de leurs jeunes années, Eprouvent dans leur cœur un vif tressaillement.

Dans les cérémonies et les sacrifices publics, non-seulement le vieillard et la vieille femme, l'homme du peuple et le pauvre ,

Mais la vile servante au moulin condamnée,

les esclaves et les mercenaires, se livrent tous à la joie. Les rois et les gens riches traitent souvent leurs amis, et donnent de grands festins. Mais les repas qui accompagnent les sacrifices et les solennités, dans lesquels les hommes se croient unis d'esprit aux dieux, à qui ils rendent leur culte et leurs hommages, sont pour eux la source d'une joie bien plus vive. Celui qui nie la Providence ne prend aucune part à cette joie. Dans ces sortes de fêtes, ce n'est pas l'abondance du vin ou des viandes qui donne de la satisfaction , c'est l'espérance favorable qu'on y conçoit, c'est In persuasion que Dieu lui-même y est présent, qu'il nous est propice et qu'il accepte nos hommages. 11 y a des sacrifices où l'on supprime la musique et les couronnes de fleurs. Mais un sacrifice auquel Dieu n'est point présent, semblable à une solennité sans banquet, est, en quelque sorte, une action impie qui ne peut exciter aucune joie, aucun enthousiasme, qui doit être désagréable et pénible pour l'athée lui-même. Il feint d'adorer Dieu et de le prier, sans croire avoir besoin de ces actes pieux, et seulement parcequ'il craint la multitude ; il prononce des paroles contraires aux opinions qu'il soutient comme philosophe. Quand il sacrifie, il est auprès du prêtre qui immole la victime comme auprès d'un cui-

sinier qui égorge un animal , et à peine le sacrifice est fini, qu'il se retire en disant :

Je viens de faire aux dieux une inutile offrande: I]s ne s'occupent point de ce qu'on leur demande.

Voilà comment Epicure prescrit à ceux qui sacrifient de se composer à l'extérieur ; il leur conseille de ne pas porter envie au vulgaire, mais aussi de ne pas attirer sa haine en ne paraissant prendre aucune part à sa joie. Cependant ils sont en effet très mécontents d'être obligés de faire ce qui est pour tous les autres hommes un sujet de plaisir. Car, dit le poëte Evénus ,

Tout ce qu'on fait par force est toujours déplaisant.

« Aussi prétendent-ils que les superstitieux eux-mêmes assistent aux sacrifices et aux cérémonies de nos mystères moins pour le plaisir qu'ils y trouvent que parcequ'ils craignent les dieux. Mais les épicuriens ne sont pas à cet égard différents des superstitieux , puisqu'ils suivent ces mêmes pratiques par crainte, et qu'ils n'ont pas, comme les autres, une espérance consolante; qu'ils tremblent continuellement qu'on ne vienne enfin à découvrir qu'ils trompent la multitude et qu'ils 1 se jouent d'elle. C'est même par un effet de cette crainte qu'ils ont composé plusieurs ouvrages sur la Divinité, dans lesquels, à la vérité, ils s'enveloppent avec soin, où rien n'est sincère ni exact, où ils masquent et couvrent leurs opinions de tout ce qui peut les rendre méconnaissables, tant ils craignent ce peuple ! Après avoir parlé des méchants et des hommes du vulgaire, considérons maintenant une troisième classe d'hommes, celle des mortels distingués par leur vertu et par leur amour filial envers les dieux , et voyons quelle source de plaisirs purs ils trouvent dans leur opinion sur la Divinité, qui est pour eux le principe de tout bien, l'auteur de tout ce qui existe de beau , et qui ne peut ni faire

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ni souffrir aucun mal ; car Dieu est bon par essence, et un être bon ne saurait jamais avoir un sentiment d'envie, de crainte, de colère ou de haine. Comme l'effet de la chaleur est d'échauffer, et qu'il lui est impossible de rafraîchir, de même il est contraire à la nature d'un être bon de jamais nuire. Rien n'est moins fait pour s'allier ensemble que la colère avec l'empressement à obliger , que la haine avec la bienfaisance , que l'humanité et la bienveillance avec la mauvaise volonté et une humeur farouche. Entre ces qualités opposées, les unes sont l'apanage de la puissance et de la vertu, les autres de la faiblesse et du vice. Dieu donc n'est sujet ni à la haine ni à la faveur; son naturel est de faire du bien aux hommes et de les secourir, nrïn de s'irriter contre eux et de leur nuire. Le grand Jupiter, dont le séjour est dans le ciel, en est le premier descendu pour tout disposer et mettre en ordre. Parmi les autres dieux, l'un a le surnom de dispensateur des dons, l'autre celui de mielleux, un troisième celui de préservateur, et Apollon, comme le dit Pindare ,

En parcourant les cieux chaque jour nous éclaire, Et pour tous les mortels est un Dieu tutélaire.

« Tout appartient aux dieux, disait Diogène, et tout est commun entre amis ; or, les gens de bien sont les amis des dieux. Il est donc impossible qu'un ami des dieux ne soit pas heureux, ou qu'un homme vertueux et juste ne soit pas ami des dieux. D'après cela, croyez-vous que ceux qui détruisent l'idée de la Providence aient besoin d'une autre punition, et puissent éprouver de plus grand supplice que la privation d'une joie aussi vive et d'un plaisir aussi pur que ceux que nous procure la disposition où nous sommes envers les dieux ! Toute la satisfaction et la confiance d'Epicure étaient dans Métrodore, Polyène et Aristobule, et il passa sa vie ou h les soigner dans leurs

maladies, ou à pleurer leur mort. Mais Lycurgue, qui fut déclaré par la pythie

L'ami de Jupiter et des dieux immortels;

Socrate, qui était persuadé qu'un génie bienveillant s'entrenait avec lui ; Pindare, qui entendit le dieu Pan chanter une hymne que ce poète avait composée, croyez-vous qu'ils n'aient goûté qu un plaisir médiocre? Le croyonsnous aussi de Phormion et de Sophocle, lorsqu'ils donnèrent l'hospitalité, le premier à Castor et à Pollux, et le second à Esculape? Ils en étaient l'un et l'autre très persuadés , et l'apparition de ces dieux le fit croire à tout le monde. Je veux à ce sujet rapporter ici en propres termes ce qu'Hermogène pensait des dieux. « Les dieux, qui savent tout, disait-il, et qui peuvent tout, ont tant de bonté pour moi, et prennent tant de soin de ce qui me regarde, qu'ils n'ignorent jamais ni nuit ni jour ce que je projette ou ce que je vais faire; et comme ils savent d'avance tout ce qui doit arriver de chacune de mes actions, ils m'en avertissent par leurs messagers, qui sont des voix intérieures, des songes et des augures 1. »

« Il est naturel que tout ce qui vient des dieux soit bon ; mais la persuasion où nous sommes que tous nos biens nous viennent d'eux est la source d'un vrai plaisir , d'une confiance, d'une élévation d'ame et d'une joie inexprimable ; c'est comme une lumière douce et pure qui sourit aux gens vertueux. Ceux qui sont dans une opinion contraire ôtent à la prospérité ce qu'elle a de plus doux, et ne nous laissent aucun refuge dans l'adversité. Eprouvent-ils quelques malheurs, il n'envisagent d'autre port et d'autre asile que la dissolution de leur être et une entière insensibilité. On peut les comparer à des gens qui, dans un tempête violente, diraient aux passagers, pour

i Cet Hermogène est celui dont il est question dans l'Apologie de Socrate par Xénophon.

les rassurer, que le vaisseau est sans pilote, et que les dioscures1 ne leur apparaîtront pas pour apaiser la fureur des vagues et l'impétuosité des vents; qu'au reste ils ne doivent pas s'en inquiéter, parceque bientôt le vaisseau sera englouti dans la mer ou brisé contre les écueils. Telle est la consolation que les épicuriens donnent dans les maladies ou dans les dangers. « Vous espériez, disent-ils, quelques secours des dieux i à cause de votre piété ; votre confiance est présomptueuse. Un être heureux et incorruptible n'est susceptible ni de colère ni de pitié. Attendez-vous, après la mort, une vie meilleure que celleci? Vous êtes dans l'erreur : un corps tombé en dissolution est insensible, et ce qui n'a nul sentiment ne peut nous intéresser en rien. » Pourquoi donc, mon ami, m'exhortez-vous à faire bonne chère et à me réjouir? C'est que dans la tempête nous sommes près du naufrage, et qu'une douleur excessive conduit bientôt à la morl. Cependant tout passager, après même que le vaisseau a été brisé, conserve encore quelque espérance de se sauver en gagnant le bord à la nage. Mais dans la philosophie épicurienne, l'ame

Ne saurait échapper à la fureur des ondes,

puisqu'elle se dissout et périt même avant le corps; en sorte qu'elle ne peut que ressentir la plus vive joie d'avoir adopté cette doctrine si sage et si divine : Que la destruction et V anéantissement sont le terme de tous les maux.

« Mais , ajouta Aristodème en me regardant , je serais bien simple de traiter plus longtemps un pareil sujet, après vous avoir entendu hier réfuter d'une manière si satisfaisante ceux qui soutiennent que les opinions d'Epi-

i C'étaient Castor et Follux ; ce nom veut dire fils de Jupiter. Les anciens donnaient le nom de Castor et Pollux aux feux qui paraissent ordinaire ment à la fin des tempêtes, cl qu'on regarde aujourd'hui comme un eflVi de l'électricité.

cure nous rendent la mort plus facile et plus douce que la doctrine de Platon sur Faîne. — Eh quoi ! dit alors Zeuxippe, est-ce une raison de laisser la discussion imparfaite , ou devons-nous craindre qu'en disputant contre Epicure, on ne nous oppose l'oracle? — Point du tout, disje, car, suivant Empédocle,

11 fait bon répéter les paroles utiles.

Adressons-nous donc de nouveau à Théon ; je crois qu'il fut présent à cette dispute, et, jeune comme il est, il n'a pas à craindre qu'un défaut de mémoire fasse honte à son âge. » Théon alors, comme forcé par mes instances, reprit la parole. « Puisqu'il faut obéir, dit-il, je ne ferai pas comme vous, Aristhomène ; vous avez craint de répéter ce que Plutarque a dit , et moi, je ferai usage de vos principes. Vous avez très bien divisé les hommes en trois classes : la première, celle des gens méchants et injustes; la seconde, celle des ignorants et des gens du peuple ; la troisième, celle des personnes sensées et vertueuses. Les hommes méchants et injustes qui redouteront les châtiments et la vengeance du ciel , qui craindront de commettre le mal, et que cette crainte réprimera, en mèneront une vie moins troublée, et par conséquent plus agréable. Car Epicure ne croit pas qu'il faille employer d'autre frein pour arrêter les injustices que la crainte du châtiment. Il faut donc faire boire ces hommes dans la coupe de la superstition, armer contre eux toutes les terreurs du ciel et de la terre , les environner de frayeurs et de soupçons, ouvrir les abîmes sous leurs pas , s'il est vrai que, contenus par ces pensées effrayantes, ils doivent se conduire avec plus de modération et d'honnêteté ; car il leur sera bien plus utile de ne pas être injustes par la crainte de ce qui peut leur arriver après la mort, que de commettre des injustices qui les livreraient pour toute la vie à la méfiance et à la crainte.

EN SUIVANT LA DOCTRINE d'ÉPICTJRE. 24 9

(( Pour le vulgaire, outre la crainte des peines de F enfer, l'espérance de cette éternité que la mythologie nous promet, ce désir de l'immortalité, de toutes nos affections la plus ancienne et la plus vive, surpassent infiniment en douceur et en plaisir cette terreur puérile. Aussi, après avoir perdu leurs femmes, leurs enfants et leurs amis, aiment-ils mieux encore exister quelque part et vivre dans la peine, que d'être dans une dissolution totale et réduits au néant. Us entendent avec plaisir les expressions qui leur donnent lieu de penser qu'un mort n'a fait que changer de place , qu'il est passé de cette vie dans une autre , et qui prouvent seulement un changement dans Famé, et non une entière destruction. Ils se disent donc :

Là de mes vrais amis j'aurai le souvenir;

ou bien :

Pour Hector aux enfers de quoi me chargez-vous? Que faut-il que je dise à votre vieil époux?

De là est née l'opinion qu'on soulage sa douleur en ensevelissant avec les morts les armes, les meubles et les vêtements dont ils avaient coutume de se servir. Ainsi Minos mit dans le tombeau de Glaucus 1

Les instruments chéris de ce fils malheureux.

On leur donne avec plaisir les choses qu'on croit qu'ils désirent et qu'ils demandent après leur mort, comme Périandre fit brûler avec le corps de sa femme les habillements qu'elle avait portés, parcequ'il imagina qu'elle les lui demandait pour se garantir contre le froid 2. Eacus,

1 Glaucus était fils de Minos, roi de Crète; il fut étouffé dans un tonneau de miel, et rappelé à la vie par Polyde, à ce que dit Apollodore, liv. III. Le passage cité dans le texte doit être d'Eschyle ou d'Euripide , car ces deux poêles avaient fait chacun une tragédie intitulée Glaucus-

2 Pour les détails de cette histoire, voyez Hérodote, liv. V.

Ascalaphe 1 et l'Achéron n'effraient point le commun des hommes, puisqu'ils font souvent en leur honneur des chœurs de danse et de musique, des spectacles et des jeux de toute espèce.

« Mais tous ils redoutent l'image de la mort, quand on la leur peint hideuse et effroyable, privant F homme de tout sentiment, le plongeant dans l'oubli et dans l'ignorance de toutes choses. Ils frissonnent d'horreur quand on leur dit : un tel a péri, un tel n'est plus ; il leur est insupportable d'entendre dire :

Dans le sein de la terre à pourrir condamné,

On ne le verra plus à table couronné,

Se plaire aux sons flatteurs d'une touchante lyre,

ou bien :

Dès que l'homme en son corps a vu s'éteindre l'âme, Il n'est plus de moyen d'en rallumer la flamme.

Aussi y en a-t-il qui s'immolent sur les bûchers de leurs amis, à cette seule pensée que les hommes ne naissent qu'une fois, qu'ils ne peuvent retourner à la vie, que le temps est fini pour eux. Comme la vie présente comparée à l'éternité leur paraît un point, ou plutôt un néant, ils la méprisent, ils n'en font aucun cas, ils la passent dans la privation de toute jouissance ; ils négligent les actions vertueuses, parcequ'ils tombent dans le découragement et dans le mépris d'eux-mêmes, et qu'ils ne se regardent que comme des êtres éphémères et fragiles, qui ne sont destinés à rien de grand. L'opinion que l'homme est entièrement insensible après sa mort, et que ce qui n'a plus de sentiment ne nous intéresse en rien, nous ôte moins la

i Ascalaphe, fils de l'Achéron et de Gorgyra, est celui qui, lorsque Jupiter eut promis à Cérès qu'il lui rendrait sa fille Proserpine si elle n'avait rien mangé depuis qu'elle élait dans les enfers, déclara qu'il lui avait vu manger quelques pépins de grenade. Cérès, par vengeance, le métamorphosa en hibou.

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crainte de la mort qu'elle ne nous donne la démonstration de sa certitude.

Puissiez-vous devenir de la terre et de l'eau/

a dit un poëte. Voilà ce que la nature redoute le plus : cette dissolution de l'ame en une substance qui n'a plus ni pensée ni sentiment. Et Epicure, qui prétend que cette dissolution se fait en vides et en atomes, nous ôte encore bien plus par cette opinion tout espoir de l'immortalité; espérance pour laquelle j'oserais presque dire que tous les mortels, hommes et femmes, ne craindraient pas d'affronter la rage de Cerbère, ou se verraient condamnés sans peine à remplir le tonneau des Danaïdes, pourvu qu'ils fussent assurés d'exister et de ne pas être totalement anéantis. Mais, comme je l'ai déjà dit, il est peu de personnes qui craignent ces opinions qu'ils traitent de pures fictions et de contes de vieilles mères et de nourrices, et ceux qui les craignent ont recours à des expiations, à des initiations aux mystères qu'ils croient leur être d'un grand secours ; persuadés qu'elles servent à les purifier, ils espèrent qu'ils seront éternellement dans les Champs-Elysées, occupés de jeux et de danses, avec les ames heureuses qui y jouissent d'un air doux, d'un .ciel serein et d'une lumière pure. Mais l'idée d'une privation totale de la vie attriste également les jeunes gens et les vieillards.

Car tous nous regrettons l'astre qui nous éclaire, Lorsqu'il porte ses feux dans un autre hémisphère,

comme dit Euripide , et nous n'entendons pas sans un véritable chagrin ces tristes paroles :

Gomme il parlait encor, l'astre brillant des jours De ses deslins brillants vint terminer le cours.

Oter donc au commun des hommes l'idée de l'immorta-

lité, c'est leur enlever leurs plus douces espérances, « Que serait-ce donc pour les gens de bien, qui, ayant toujours mené une vie juste et pure, ne craignent aucun mal après la mort, et n'attendent au contraire qu'un sort parfaitement heureux, qu'une béatitude céleste? D'abord, comme les athlètes ne reçoivent jamais la couronne pendant le combat, mais seulement après la victoire , eux aussi, persuadés qu'après cette vie ils recevront le prix destiné aux hommes vertueux qui auront triomphé de leurs passions, ils ont la plus grande confiance en leur vertu; ils conçoivent la plus légitime espérance de voir un jour punis de leur orgueilleuse fierté ceux qui, enflés de leurs richesses et de leur puissance, insultent avec un mépris insensé à des hommes bien meilleurs qu'eux. En second lieu, aucun de ceux qui se sont livrés à la recherche et à la contemplation de la vérité n'a jamais pu satisfaire dans cette vie l'amour dont il était embrasé pour elle, parcequ'il ne la voyait qu'à travers le nuage épais de ses sens corporels, aidé d'une raison faible et troublée par les passions : semblable à un oiseau qui prend son essor dans les airs, il n'aspire qu'à s'envoler de ce corps, pour aller dans un séjour vaste et lumineux ; il travaille à dégager son ame du poids des affections terrestres ; il regarde la philosophie comme une étude de la mort. Aussi, pour les gens vertueux, la mort est-elle le bien le plus grand et le plus parfait, parceque c'est alors que leur ame vit véritablement, au lieu que cette vie n'en est pas une réelle, mais un songe et une illusion. Si donc le souvenir d'un ami que la mort nous a enlevé nous est toujours si agréable, comme le dit Epicure lui-même, de quelle joie ne se privent pas ces philosophes, qui espèrent voir en songe les ombres et les images de leurs amis morts, puisque, selon eux, ce ne sont que des spectres vains, que des fantômes privés de toute intelligence et de tout sentiment. Ils ne se promettent pas d'être réellement un jour dans

leur société , de voir un père, une mère chérie, une épouse vertueuse ; ils n'ont pas l'espérance de s'entretenir avec eux, et de vivr.e dans cette union si douce qui fait l'attente de ceux qui professent sur la nature de l'ame les mêmes principes que Pythagore, Platon et Homère. Ce dernier, ce me semble, nous montre, quoique d'une manière un peu obscure, quelle affection éprouvent à cet égard ceux qui pensent ainsi, quand il fait paraître au milieu des combattants l'image d'Enée, comme s'il eût été mort, et qu'ensuite il le montre vivant à ses amis, qui sont, dit-il, remplis de joie en le voyant

S'avancer d'un pied ferme et d'un air intrépide, Brûlant de signaler la valeur qui le guide i ;

alors ses compagnons, abandonnant son simulacre, se rangent autour de lui. Nous aussi, puisque la raison nous démontre qu'un jour nous vivrons véritablement avec ceux qui sont morts, et que nous nous réunirons à nos amis, n'écoutons pas ceux qui, ne pouvant se le persuader, s'attachent à des écorces, à des ombres vaines, et passent leur vie à souffrir et à se plaindre.

« Mais, sans cela, ceux qui pensent que la fin de cette vie est le commencement d'une meilleure, s'ils sont dans la prospérité, meurent avec d'autant plus de satisfaction, qu'après la mort, ils espèrent de plus grands biens. Ils en sortent avec moins de regret : l'espérance des biens qui leur sont destinés dans une autre vie les remplit d'une volupté inexprimable et d'une attente délicieuse ; elle efface de leur ame toutes les imperfections qu'elle peut avoir contractées, et leur fait supporter avec modération tous les accidents qui leur arrivent dans le chemin, ou plutôt dans le court sentier de la vie. Pour ceux qui regardent la mort comme une privation de tout sentiment,

t Allusion à deux endroits du Ve liv. de Ylliade, v. 445 cl 512.

ils n'en espèrent pas un changement à leurs maux ; sa perspective est affligeante dans Tune et l'autre fortune, mais plus encore dans la prospérité que dans le malheur. Elle ôte aux malheureux l'espérance douteuse d'une meilleure vie, et aux personnes heureuses un bien certain dans la vie agréable qu'elles menaient.

« Les drogues médicinales désagréables en soi, mais nécessaires, soulagent les malades et font beaucoup de mal à ceux qui se portent bien. De même la doctrine d'Epicure ne promet pas une fin heureuse à ceux qui vivent dans l'infortune, et à ceux qui sont dans la prospérité, elle ne leur annonce que la dissolution, que l'anéantissement total de leur ame ; aux gens sages et prudents qui sont dans l'abondance des biens, elle leur ôte la tranquillité de l'esprit, en les faisant passer d'une vie heureuse à une privation entière de la vie. Il est évident que l'idée de la perte de tous les biens fait autant de peine que leur espérance certaine ou leur jouissance actuelle causent de plaisir. Mais les épicuriens prétendent que la pensée d'un anéantissement total donne à leur ame un bien aussi agréable que solide, en leur ôtant la crainte de maux infinis et éternels, et ils s'en avouent redevables à la doctrine d'Epicure, qui arrête les frayeurs de la mort par l'idée de la dissolution de l'ame. Cependant si c'est un très grand bien que d'être délivré de l'attente de maux infinis, n'est-ce pas aussi un très grand sujet de tristesse que de perdre l'espérance de biens éternels, et d'avoir à renoncer à une souveraine félicité? Ce n'est pas un bien dans l'une et dans l'autre fortune, que de ne pas exister: c'est en général pour tous les hommes un état contraire à la nature. Ceux que la mort délivre des maux de la vie n'ont pour toute consolation dans cette doctrine que l'insensibilité ; ce n'est pas sortir, mais s'enfuir de la vie. Au contraire, ceux qui de la prospérité tombent dans le néant, ne peuvent voir dans la mort qu'un terme redoutable où

tinira leur bonheur. Car la nature ne craint pas l'insensibilité comme le commencement d'un nouveau mal, mais comme la privation de tous les biens actuels. Cet état, qui, selon ces philosophes, ne nous intéresse en rien, et qui suit la perte de tout ce que nous possédons, nous affecte au moins par la pensée. L'insensibilité ne peut pas affliger ceux qui n'existent pas, mais elle touche ceux qui vivent actuellement et qui pensent au mal qu'elle leur fera en les réduisant au néant.

« Ce n'est donc ni Cerbère ni le Cocyte qui rendent infinie la crainte de la mort : c'est cette menace d'un anéantissement total qui ne laisse plus aucun espoir de revenir à l'existence. Car il est impossible de naître une seconde fois , et, comme le dit Epicure, il faut ne plus être éternellement. Or, si c'est un mal de ne pas exister, et que ce mal ne doive avoir ni fin ni changement, ce sera donc un mal éternel que cette privation de biens dont le terme sera une insensibilité qui ne finira jamais. Hérodote pensait plus sagement lorsqu'il disait que Dieu, qui connaissait la douceur de l'éternité, en avait envié la jouissance aux hommes, et surtout à ceux qui passent pour i heureux dans le monde, et qui ont dès à présent, dans la douceur des biens dont la mort les privera, une source de peines et de chagrins 4. En effet, quelle joie, quelle jouissance, quelle volupté n'amortirait pas cette pensée présente à l'ame de ceux qui font consister dans le plaisir le souverain bien et la suprême félicité, qu'elle tombera dans un néant infini, comme dans une mer sans fond?

« Si la plupart des hommes meurent au milieu des douleurs, comme le croit Epicure, il ne leur reste plus aucune consolation contre la crainte de la mort, puis- * qu'elle les conduit par des maux réels à la privation de

i Ce passage d'Hérodote, qui se trouve dans le Vie livre de son Histoire, chap. xlvi, est un de ceux que Plutarquc a blâmés dans son traité sur la Malignité d'Hérodote.

tous les biens. Cependant les épicuriens ne cessent de dire le contraire, ils veulent forcer tous les hommes à regarder comme un bien l'exemption des maux, et à croire que la privation des biens n'est pas un mal. En attendant ils conviennent que la mort ne laisse ni espérance ni joie, qu'elle met fin à tous les plaisirs et à tous les biens ; mais au contraire, c'est alors que la destinée la plus belle et la plus heureuse est l'attente de ceux qui croient que les ames sont incorruptibles et éternelles, ou du moins qiîe pendant de longs périodes de temps elles existent tantôt sur la terre, tantôt dans le ciel, jusqu'à ce qu'entraînées dans la dissolution générale de l'univers, elle seront changées, comme le soleil et la lune, en un feu intellectuel. Epicure donc enlève à l'homme cette source féconde des plus vifs plaisirs , en détruisant, comme je l'ai montré, l'espérance que nous avons en la Divinité, et les biens que nous en attendons; en éteignant dans la faculté contemplative de l'ame le désir de savoir, et dans la faculté active l'amour de la gloire , il réduit la nature à ces joies viles et méprisables que l'ame ne doit qu'aux sensations corporelles, comme si le plus grand bien dont elle fût susceptible était d'éviter le mal. »

CONTRE L'ÉPICURIEN COLOTES.

Colotes, celui qu'Epicure avait coutume d'appeler familièrement Colotara et Colatarium, publia, mon cher Saturninus, un ouvrage qui avait pour titre Ce n'est pas vivre que de régler sa vie sur les maximes des autres philosophes, et il le dédia au roi Ptolémée J'ai cru que vous liriez avec plaisir la réfutation que j'ai faite de cet ouvrage dans mes conférences publiques. Je sais que vous aimez les lettres et tout ce qui tient à l'antiquité ; que vous regardez comme l'étude la plus noble et la plus intéressante celle qui, au besoin, nous rappelle et nous rend présents à l'esprit, autant qu'il est en nous, les ouvrages des anciens. Il y a peu dejours qu' Aristodème d'Egée, un de nos amis (vous le connaissez, il est de l'Académie; ce n'est pas un simple initié, mais l'adepte le plus passionné pour la philosophie de Platon) ; il y a, dis-je, pëu dejours qu'ayant entendu lire le traité de Colotes, il garda, je ne sais comment, le silence, contre son ordinaire, etl'écouta patiemment jusqu'au bout. Quand la lecture fut finie : « Qui de nous , dit-il , se chargera de défendre les philosophes contre cet écrivain? car je n'approuve pas que Nestor ait confié à la fortune du sort le choix du plus vaillant des neuf guerriers qui se [présentèrent pour combattre contre Hector. — Mais aussi, lui dis-je, vous voyez que ce héros préside lui-même au sort de manière que le choix se fait sous la direction du plus sage des Grecs ;

Et le sort désigna celui qu'on desirait.

C'était Ajax. Cependant, puisque vous m'ordonnez défaire un choix ,

Comment pour ce combat oublierais-je Ulysse?

i Ce Plolcmée, roi d'Égypte, csl vraisemblablement celui qui eut le surnom de Philopator,

22b CONTKK

(( Voyez donc comment vous répondez à Colotes. — Vous savez, me dit-il, ce que fit Platon lorsque, irrité contre un de ses esclaves, il ne voulut pas le frapper luimême : il ordonna à son neveu Speusippe de le punir, parcequ'il était trop en colère; je vous dirai aussi : Emparez-vous de cet homme, et traitez-le comme il le mérite, car je suis en colère. »

Tous les assistants s'étantjoints àAristodème pour m'en prier : « Je m'en chargerai, leur disje ; mais je crains qu'on ne m'accuse de donner à l'ouvrage de Colotes plus d'importance qu'il ne mérite, en voulant défendre Socrate contre l'insolence grossière d'un écrivain qui ose proposer h ce philosophe respectable de manger du foin, et qui lui demande comment il ne porte pas la nourriture à son oreille plutôt qu'à sa bouche. Il serait peut-être beaucoup mieux d'en rire, et d'imiter la douceur et l'aménité que Socrate opposait à ces injures. Mais pour l'honneur de l'armée entière des philosophes grecs, deDémocrite, de Platon , d'Empédocle , de Parménide et de Melissus, que Colotes a si fort maltraités, on ne pourrait sans crime garder le silence ; ce serait même une sorte de sacrilège que de ne pas égaler, en les défendant, l'extrême franchise avec laquelle parlaient sur leur propre compte ces grands hommes qui ont porté la philosophie à un si haut degré de splendeur et de gloire.

« Nos parents , avec le secours des dieux , nous ont donné la vie; mais la bonne vie nous la devons aux philosophes qui nous ont communiqué l'instruction dont l'effet est de maintenir la justice et les lois, et de réprimer les passions ; cette seconde vie est le fondement de la société entre les hommes; l'équité, la modération et l'amitié mutuelle en sont les liens. Or, tous ces avantages nous sont enlevés par des philosophes qui nous crient sans cesse que le souverain bien consiste dans les plaisirs des sens, et que si les vertus étaient séparées de la vo-

l'épicurien colotes. 229 lupté, ils ne voudraient pas les acheter toutes ensemble pour la plus mauvaise pièce de monnaie. Dans leurs ouvrages sur les dieux et sur l'ame, ils soutiennent que celle-ci est anéantie après sa séparation d'avec le corps, et que les dieux ne se mêlent en rien des affaires des humains. Les épicuriens donc reprochent aux autres philosophes d'ôter par leur sagesse la vie à l'homme, et ceux-ci les accusent à leur tour de lui apprendre à mener une vie grossière et animale. En effet, c'est le résultat des préceptes répandus dans tous les ouvrages d'Epicure, et sa philosophie ne respire autre chose. Mais Colotes, qui a extrait des écrits des autres philosophes beaucoup de passages et de fragments détachés des raisonnements et des preuves qui en faciliteraient l'intelligence et leur donneraient de la probabilité, a fait un ouvrage bizarre, ou plutôt un tableau d'objets monstrueux. Vous le savez mieux que moi, vous qui lisez si souvent les écrits des anciens philosophes.

« Mais il me semble qu'il n'ouvre pas seulement comme ce Lydien une porte contre lui-même 1 : il livre encore Epicure aux plus grandes difficultés. Ce philosophe avait puisé ses principes dans Démocrite, et il lui paie un bon salaire des leçons qu'il en avait reçues. Il est certain que pendant longtemps Epicure lui-même reconnaissait tenir sa philosophie de Démocrite, comme l'avouent plusieurs écrivains, et entre autres Léontée, l'un des plus illustres disciples d'Epicure, dans sa lettre à Lycophron, où il dit que son maître avait la plus grande estime pour Démocrite, qui le premier avait eu des connaissances exactes, et saisi les vrais principes de la nature ; ce qui avait fait donner son nom à la philosophie naturelle. Métrodore, en parlant de la philosophie, dit ouvertement que si Dé-

i Proverbe qu'on appliquait à ceux qui, en soutenant une opinion , donnaient de l'avantage contre eux-mêmes à leur adversaire, etouvraient une porte à l'ennemi.

mocrite n'eût pas tracé la route à Epicure, jamais celuici ne serait parvenu à la sagesse. Mais si ce n'est pas viviv que de se conduire d'après les principes de Démocrite, comme le prétend Colotes, Epicure n'est-il pas ridicule d'avoir pris pour guide un philosophe dont la doctrine le menait à ne pas pouvoir vivre ?

« Colotes reproche en premier lieu à Démocrite d'avoir dit que rien n'est plutôt de telle manière que de telle autre, et d'avoir confondu par là toute la vie humaine ; maisDémocrite est si éloigné d'avoir soutenu une pareille assertion, qu'il l'a combattue au contraire dans le sophiste Protagoras, par plusieurs arguments qui ont la plus grande probabilité. Et Colotes, qui n'avait jamais eu la moindre idée de ces raisonnements, pas même en songe, s'est trompé sur le sens d'un passage dans lequel Démocrite établit que ce qu'il appelle corps n'est pas plus que le vide , c'est-à-dire que le vide a sa nature et sa substance propre aussi bien que le corps ; mais celui qui croirait que rien n'est de telle manière plutôt que de telle autre adopterait ce dogme d'Epicure , que toutes les perceptions qui nous viennent par les sens sont véritables. Car si de deux personnes, dont l'une dit d'un vin qu'il est piquant, et l'autre qu'il est doux, aucune des deux ne se trompe dans son jugement, comment le vin sera-t-il plutôt doux que piquant? On voit qu'un même bain paraît chaud aux uns et froid à d'autres, puisque ceux-ci demandent qu'on y mêle de l'eau chaude, et les autres de l'eau froide. Une femme de Sparte ayant fait visite à Bérénice , femme du roi Déjotarus, on dit que, lorsqu'elles furent assises l'une auprès de l'autre, elles détournèrent aussitôt la tête, la Spartiate parcequ'elle ne put supporter l'odeur des essences, et la reine celle du beurre. Si donc une sensation n'est pas plus vraie qu'une autre, il s'ensuit naturellement que l'eau n'est pas plus froide que chaude, que le parfum et le beurre n'ont pas une odeur plus ou moins

l'épicurien colotes. 231 désagréable l'un que l'autre. Car celui qui dit qu'une même chose paraît telle à l'un et différente à un autre, affirme sans y penser quelle a les deux qualités à la fois. Ces symétries, ces proportions des pores dans les organes de nos sens, dont les épicuriens font tant de bruit dans leurs écoles; ces mélanges multipliés de semences qui, répandues, selon ces philosophes, dans toutes les saveurs, ' les odeurs et les couleurs, font distinguer aux sens les différentes qualités des substances, ne les conduisent-ils pas à dire sans détour que les choses ne sont pas de telle manière plutôt que de telle autre ?

« Mais pour répondre à ceux qui croient que les sens nous trompent, parcequ'ils voient les mêmes objets produire des sensations opposées, les épicuriens enseignent' que, quoique toutes les qualités soient confondues ensemble , il en est cependant qui conviennent naturellement à certaines substances; que par conséquent toutes n'ont pas la perception et comme le contact d'une même qualité ; qu'un même sujet ne nous affecte pas également par toutes ses parties; que seulement chacun de nous est heurté par celles qui se trouvent en proportion avec nos organes ; mais que nous avons tort de soutenir qu'un objet est ou n'est pas coloré, qu'il est ou n'est pas blanc, et de vouloir faire admettre pour vraies nos sensations, en détruisant celles des autres ; ils ajoutent qu'il ne faut contredire aucune sensation, puisque toutes sont attachées à quelque qualité, et que dans ces mélanges si multipliés chacune prend ce qui lui est analogue; qu'on ne doit pas non plus prononcer sur le tout quand on n'est affecté que par quelques parties, ni croire que nous éprouvons tous les mêmes sensations, tandis que nous sommes affectés chacun par des facultés et des qualités différentes. D'après de tels principes, faut-il demander quels sont les philosophes qui avancent que rien n'est d'une telle manière plutôt que de telle autre? N'est-ce pas ceux qui veu-

lent que tout ce qui est sensible soit un mélange de toutes les espèces de qualités , comme un instrument fait en- V- tendre toutes les différences des tons? Ilsdisent que toutes leurs règles sont perdues, et qu'il ne reste plus de principe certain de jugement, si Ton admet qu'il peut y avoir d'objet sensible qui soit absolument simple, et que chaque qualité n'est pas composée de plusieurs.

«Voyez ce qu'Epicure, dans son Banquet, fait direàPolyénus *, qui dispute avec lui sur la chaleur du vin, et qui lui demande s1 il croit que le vin n'échauffe pas. Ce philosophe lui répond qu'on ne doit pas affirmer du vin en général qu'il soit échauffant , et il ajoute bientôt après que généralement le vin n'échauffe pas ; mais qu'une certaine quantité pourrait produire cet effet. Ensuite, pour en donner la raison, il allègue le choc de certains atomes, disséminés dans le vin, le mélange de quelques autres, lorsqu'il s'incorpore avec nos humeurs, et il en tire cette conclusion : « II ne faut donc pas dire généralement que le vin échauffé; mais qu'en certaine quantité il peut échauffer un tempérament disposé à l'être, et qu'une certaine quantité peut en rafraîchir un autre; car, dans unë si grande diversité de tempéraments, il en est en qui le froid pourrait se produire; et du mélange des principes qui constituent les uns et les autres, il se formerait une substance réfrigérante. C'est donc par ignorance que les uns affirment généralement que le vin est rafraîchissant, et les autres qu'il est échauffant. » Mais Epicure, qui prétend que tant de gens sont dans l'erreur en croyant que ce qui échauffe est échauffant de sa nature, et que ce qui rafraîchit est rafraîchissant , ne se trompe-t-il pas luimême, s'il ne voit pas qu'il faut conclure de ce qu'il a dit qu'une substance n'est pas d'une telle manière plutôt que de telle autre? Il ajoute que souvent le vin entre dans le

i Polyénus fui un des disciples d'Épicure. Diogène loue la douceur de

son caraclère.

l'épicurien colotes. 233 corps sans réchauffer ou le rafraîchir; mais que la masse des humeurs étant en mouvement et occasionnant une transposition de leurs parties, les atomes qui sont le principe de la chaleur , tantôt se réunissent et excitent par leur nombre la chaleur et l'inflammation dans le corps, tantôt ils se séparent et y portent la fraîcheur.

« Il n'est pas moins évident que Colotes a cru que les substances qu'on appelle amères, douces, purgatives, soporifiques, lumineuses , n'ont pas une qualité parfaite, ni une faculté active plutôt que passive lorsqu'elles entrent dans les corps ; mais qu'elles subissent dans les uns et les autres des différences sensibles. Epicure lui-même, qui, dans son second livre contre Théophraste, prétend que les couleurs ne sont pas naturelles aux corps, mais qu'elles sont l'effet de la disposition de leurs parties par rapport à la vue, dit que par cette raison un corps n'est pas en soi plutôt coloré que sans couleur. Il avait dit plus haut en propres termes : « Mais sans cela, je ne sais comment on peut dire que les corps qui sont dans l'obscurité ont une couleur. Souvent, il est vrai, à cause de l'air extérieur et ténébreux qui les environne, il y a des gens qui distinguent la différence des couleurs ; mais il y en a aussi que la faiblesse de leur vue empêche de les apercevoir. D'ailleurs, quand nous entrons dans un appartement obscur, nous ne distinguons pas les couleurs des objets; mais un moment après nous en voyons la différence. Il faut donc d'après cela dire que tout corps n'est pas plutôt coloré que sans couleur. Mais si la couleur en général est une qualité relative, le blanc et le bleu le seront aussi; et par conséquent l'amer et le doux; en sorte qu'il sera vrai de toute qualité qu'elle n'est pas plutôt de telle manière que de telle autre. Chacune sera ou ne sera pas telle, suivant la disposition de celui qu'elle affectera. » Colotes donc se couvre, lui et son maître, de la honte^et de l'ignominie dont il prétend charger ceux qui disent que les

choses ne sont pas plutôt de telle manière que de telle autre.

« N'est-ce que dans cette occasion qu'on peut dire à ce censeur habile :

Il est couvert de maux et veut guérir les autres?

Non assurément. Dans le second reproche qu'il fait à Démocrite, il ne s'est pas aperçu qu'il chassait de la vie Epicure lui-même aussi bien que ce philosophe. Il attribue à Démocrite d'avoir dit que c'est par des lois de convention que nos sens distinguent la couleur, la douceur et l'amertume. Et il ajoute que celui qui soutient cette opinion ne peut pas s'assurer lui-même s'il existe et s'il vit. Je n'ai rien à opposer à cette assertion ; mais ce que je puis dire, c'est que cette opinion est aussi intimement liée aux dogmes d'Epicure que la figure et la pesanteur sont, suivant les épicuriens mêmes, inséparables des atomes. En effet, que dit Démocrite ? Qu'il y a des sub stances infinies en nombre, indivisibles, impassibles, qui sont sans différence, sans qualité, qui se meuvent dans le vide, où elles sont disséminées; que lorsqu'elles s'approchent les unes des autres, qu'elles s'unissent et s'entrelacent, elles forment, par leur agrégation, de l'eau, du feu, une plante ou un homme ; que toutes ces substances, qu'il appelait atomes, étaient de pures idées, et rien autre chose ; car on ne peut rien produire de ce qui n'existe pas , et ce qui est ne peut rentrer dans le néant, pareeque les atomes, à raison de leur solidité, ne peuvent éprouver ni changement ni altération. Ainsi on ne peut faire une couleur de ce qui est sans couleur, ni une substance ou une ame de ce qui est sans ame et sans qualité. Démocrite est donc répréhensible, non pour avouer tes conséquences de ces principes, mais pour avoir admis des principes qui donnent lieu à de telles conséquences. Il ne devait pas supposer des principes d'une nature

l'épicurien colotes, 235 immuable , ou, après les avoir supposés, ne pas voir qu'ils ne pouvaient produire aucune qualité, et nier les conséquences qui en découlaient naturellement, parcequ'il sentait tout ce qu'elles avaient d'absurde.

a Mais c'est une extrême impudence à Epicure de soutenir qu'en admettant les mêmes principes que Démocrite, il ne dit pas, comme lui, qu'il n'y ait de couleur, de douceur et de blancheur que par des' lois de convention. S'il dit vrai en cela, n'est-ce pas reconnaître qu'il agit selon sa coutume? car c'est ainsi qu'en détruisant l'idée de la Providence, il dit qu'il conserve la piété envers les dieux; qu'en ne cherchant dans l'amitié d'autre fin que la volupté, il veut cependant qu'on supporte pour .ses amis les douleurs les plus cruelles; qu'en supposant l'univers infini, il lui laisse un espace supérieur et un espace inférieur. A table on ne boit de la coupe que ce'qu'on veut, et on passe le reste à un autre; en philosophie, il faut se souvenir de cette sage maxime : Les principes ne sont pas nécessaires, mais les conséquences le sônt. Il n'était donc pas nécessaire qu'Epicure supposât des atomes pour principes des êtres, il devait plutôt les détruire, quoique admis par Bémocrite. Mais après les avoir une fois admis , après avoir tiré vanité des premières probabilités que ce système lui présentait, il fallait boire toute la coupe et admettre les conséquences embarrassantes qu'on en tirait, ou démontrer comment des corps privés de toute qualité peuvent, par leur seule réunion, produire des qualités de toutes les espèces. Par exemple, la chaleur, d'où nous vient-elle, ou comment est-elle produite dans les atomes, s'il n'y en a point déjà dans ces corps indivisibles au moment de leur agrégation, ou s'ils n'en ont pas après leur réunion? L'un supposerait qu'ils avaient déjà quelque qualité, l'autre, qu'ils avaient l'aptitude à en recevoir : or, vous dites que ni l'un ni l'autre n'est dans les atomes, parcequ'ils sont incorruptibles.

Mais, me dirêz-yous, Platon, Aristote et Xénocrate ne disent-ils pas que l'or et la pierre sont produits par ce qui n'est ni pierre ni or, et que toutes les substances s'engendrent des quatre premiers corps, qui sont de simples éléments ? Cela est vrai ; mais les principes concourent aussitôt avec ces premiers corps pour la production de chaque substance , et ils y contribuent pour beaucoup en leur communiquant les qualités qu'ils contiennent en # eux-mêmes. Quand ensuite ils se sont réunis et que les principes secs sont joints avec les humides, les froids avec les chauds, les mous avec les solides, ceux qui impriment le mouvement avec ceux qui sont faits pour recevoir les impressions et éprouver des changements dans toute leur substance, alors, par un effet de ces divers mélanges, • ils produisent des formes différentes. Mais l'atome étant par lui-même dépourvu de tonte faculté productrice, sa solidité et sa résistance font que lorsqu'il en rencontre un autre, il ne peut en résulter autre chose qu'un choc bruyant. Ils se heurtent sans cesse les uns les autres sans pouvoir produire, je ne dis pas un animal, une ame ou une plante, mais même une masse quelconque ou un nombre qui soit le résultat de leur agrégation , parcequ'ils sont toujours en agitation, toujours séparés les uns des autres.

« Mais Colotes, qui, dans son ouvrage, parle à un prince ignorant *, attaque Empédocle pour avoir dit :

La nature, vain nom, n'offre rien à l'esprit. Rien ne naît ici-bas, comme rien ne périt. Mais des corps composés l'union, la rupture, Sont ce que les mortels appellent la nature.

Pour moi, je ne vois pas en quoi cette opinion d'Empédocle empêche de vivre 2 ceux même qui pensent que rien

1 Plolémée Philopator, à qui Colotes avait adressé son ouvrage.

2 II faut se souvenir que le traité de Colotes avait pour but de prouver qu'on ne pouvait pas vivre en suivant la doctrine des autres philosophes.

l'épicurien colotes. 237 n'est produit et que rien n'est anéanti, mais que la réunion des choses qui existent s'appelle génération, et que leur dissolution se nomme mort 1 ; car Empédocle a montré clairement que, par nature, il a entendu la génération, puisqu'il l'oppose à la mort. Mais si c'est ne pas vivre que de regarder l'union des êtres comme la génération, et leur dissolution comme la mort, que font donc autre chose les épicuriens? Du moins Empédocle, en réunissant, en collant, pour ainsi dire, les éléments les uns avec les autres par des principes chauds, mous et humides, en fait une sorte de mélange et de composition qui les ramène à l'unité. Mais ceux qui poussent les uns contre les autres des atomes immuables et impassibles, ne leur donnent aucune faculté productive, et les font seulement se heurter réciproquement. Leur agrégation, en empêchant qu'ils ne se séparent, augmente leur collision mutuelle; de manière que ce qu'ils appellent génération n'est pas un mélange et une union intime, mais un désordre et un combat. Si donc les atomes ne se touchent entre eux qu'un seul instant, et qu'aussitôt après le contact ils s'éloignent mutuellement par l'effet de la résistance qu'ils éprouvent; qu ensuite ils se rapprochent lorsque l'impression du choc est diminuée, il s'ensuivra que le temps où ils ne se touchent pas et où seulement ils s'approchent et s'éloignent tour à tour, sera double de celui de leur contact ; en sorte qu'il ne peut pas résulter de leur mouvement même un corps inanimé. Quant au sentiment, à Famé, à l'intelligence et à la prudence, il est impossible de concevoir comment ils se formeraient t dans le vide et dans les atomes, qui, par eux-mêmes et séparément, n'ont aucune qualité, et qui, réunis, ne peuvent ni s'affecter ni se changer réciproquement. Cette réunion elle-même n'est pas un mélange véritable, une in-

* Cela veut dire qu'Empédocle croyait que la matière était éternelle: opinion commune à presque toutes les écoles de l'ancienne Grèce.

corporation, elle se borne à des chocs, à des répulsions mutuelles. Ainsi les dogmes d'Epicure détruisent et la vie humaine et tout être animé, puisqu'ils sont fondés sur des principes vides, impassibles, dépourvus de toute qualité et incapables de s'unir ensemble. Comment donc admettent-ils la nature, Famé et la vie? Comme ils admettent les serments, les prières, les sacrifices, l'adoration des dieux, [de parole seulement; ils en conservent les noms, ils en font les actes extérieurs, mais ils les détruisent réellement par leurs dogmes et par leurs actions. Ainsi ils donnent le nom de nature à ce qui est né ; celui de génération à ce qui a été engendré, comme on donne, par métonymie, le nom de bois aux ouvrages qui en sont faits, et celui de symphonie aux corps sonores.

« D'où est venu à Colotes l'idée de reprocher à Empédocle ces sortes d'expressions? «Pourquoi, dit-il, nous fatiguer et nous agiter nous-mêmes pour rechercher certaines choses et en éviter d'autres ? car nous n'existons pas, et il faut en dire autant de ceux avec qui nous vivons. » Soyez tranquille, mon cher Colotarium, pourrait-on lui dire ; personne ne vous empêche de vous agiter pour vousmême, et n'enseigne que la nature de Colotes soit autre chose que Colotes lui-même. On ne vous défend point d'user des choses qui ne sont pour vous que des voluptés, et de nous prouver qu'il n'y a point une nature de pâtisseries, d'odeurs et de plaisirs, mais seulement des pâtisseries, des parfums et des femmes ; car le grammairien qui dit que la force d'Hercule est Hercule lui-même ne nie pas pour cela l'existence d'Hercule; ni ceux qui disent que les mots symphonie et opinion ne sont que des % termes ordinaires et communs ne nient point qu'il existe des sons et des opinions, puisqu'il est des philosophes qui, n'admettant ni ame ni prudence, ne paraissent point nier qu'on ne puisse vivre et être prudent. Quand Epicure dit : La nature des êtres est composée de corps et de

l'épicurien colotes. 239 vides, faut-il prendre cette définition dans ce sens, que la nature est autre chose que les êtres qui existent , ou que ces êtres sont les seules choses qui existent, comme on a coutume d'appeler le vide même la nature du vide, et l'univers la nature de l'univers? Mais si quelqu'un disait à Epicure : « Comment l'entendez-vous , que l'un est le vide même et l'autre la nature du vide? » sans doute répondrait-il : « Cette communication de noms est autorisée par l'usage, et je m'y conforme. »

u Mais n'est-ce pas là ce qu'a fait Empédocle lorsqu'il a enseigné que la nature et la mort ne sont autre chose que ce qui naît et ce qui meurt ? Comme les poètes personnifient les choses, et disent en style figuré :

Là paraissaient le trouble et l'affreuse discorde;

de même bien des gens appellent génération et corruption la composition et la dissolution des substances. Empédocle est si éloigne de détruire ce qui existe et de combattre les apparences, qu'il ne prend pas un seul terme hors de sa signification ordinaire, et qu'en évitant même le tour figuré, qui pourrait obscurcir le sens du discours, il conserve aux mots, dans les vers, leur acception simple et usitée.

Quand la réunion des corps indivisibles A fait paraître au jour des substances sensibles; Qu'elle a produit un homme, un sauvage animal, Ou bien l'oiseau léger, le faible végétal, Dans l'usage commun cela s'appelle naître; Leur séparation est la mort de chaque être.

Colotes, qui a cité ces vers, n'a pas compris qu'Empédocle ne détruit ni les hommes, ni les bêtes féroces, ni les oiseaux, ni les buissons, puisqu'il dit qu'ils sont formés par le mélange des éléments ; et lorsqu'il enseigne que ceux qui attachent à ces unions et à ces dissolutions la naissance et la mort sont dans l'erreur, il ne nous ôte

pas la liberté d'employer pour ces objets les expressions usitées. Pour moi, il me semple qif Empédocle n'a point voulu changer ces termes métaphoriques ; mais, comme on Ta déjà dit, il disputait sur le fond même des choses avec ceux qui donnaient le nom de nature à la génération des êtres qui n'avaient aucune sorte d'existence ; c'est ce qui paraît clairement dans ces vers :

Vains et faibles esprits! de ce qui n'a point d'être, Croyez-vous que jamais quelque chose ait pu naître; Ou que rien doive un jour entièrement périr?

N'est-ce pas dire hautement à qui veut l'entendre qu'il ne nie point la génération ni la corruption, mais la création proprement dite, et l'anéantissement total? Et un écrivain qui aurait voulu se montrer plus honnête et ne pas se permettre une calomnie aussi dure qu'injuste aurait plutôt trouvé dans les vers suivants le sujet d'une accusation toute contraire. Voici comment Empédocle s'explique :

Est-il un esprit sain qui puisse imaginer

Que l'homme, dans le cours de cette faible vie,

Et de biens et de maux également suivie,

Vive avant que de naître, ou qu'après son trépas

Son être soit dissous et qu'il n'existe pas?

« Ce ne sont point là les expressions d'un homme qui nie que ceux qui sont nés et qui vivent n'existent pas ; c'est plutôt le langage de quelqu'un qui croit que ceux qui ne sont pas encore nés et ceux qui sont morts existent réellement; aussi n'est-ce pas là précisément l'objection de Colotes. Il dit que, suivant Empédocle, nous ne serions jamais ni malades ni blessés. Mais comment ce philosophe, qui soutient qu'avant la naissance et après la mort les hommes existent, et qu'ils éprouvent les mêmes biens et les mêmes maux que s'ils étaient vivants, pourrait-il nier que nous ne soyons sujets à désaffections? A qui

1/ ÉPICURIEN COLOTES. 241

donc, Colotes, appartient-il de n'être ni blessé ni malade? C'est à vous autres épicuriens, formés d'atomes et de vide, ces principes privés de tout sentiment. Mais ce n'est pas là tout ; ce qu'il y a de pire encore, c'est que vous n'avez pas même en vous la source du plaisir, puisque les atomes ne sont pas susceptibles de ce qui peut le produire , et que le vide ne saurait en recevoir l'impression.

« Mais puisque Colotes a voulu, pour ainsi dire, ensevelir dans une même fosse Démocrite et Parménide, et que j'ai différé la défense de ce dernier pour commencer par celle d'Empédocle, qui avait plus de rapport aux premières inculpations de cet écrivain, revenons maintenant à Parménide. Colotes lui reproche d'avoir avancé lessophismes les plus honteux; cependant ce philosopKe n'a, par ces prétendus sophismes, ni avili l'amitié, ni enhardi la volupté, ni ôté à la vertu sa dignité et son attrait naturel ; il n'a pas renversé les opinions reçues sur la Divinité , et lorsqu'il a dit que l'univers est un, je ne vois pas en quoi cette assertion détruit la vie humaine. Epicure lui-même, quand il dit que l'univers est infini et incorruptible, qu'il n'a pas étéengendré, qu'il ne peut ni s'accroître ni diminuer, ne parle-t-il pas comme s'il le croyait unique? Et lorsqu'au commencement de ce même traité il avance que la nature de l'univers est composée de corps et de vide, alors ne divise-t-il pas cette substance unique en deux, dont l'une, il est vrai, n'a point d'existence réelle et est, selon vous-même, impalpable, vide et incorporelle? Ainsi l'univers est unique pour vous si du moins, en parlant du vide, vous ne voulez pas employer des mots vides de sens, et, en attaquant les anciens, vous battre contre des ombres. Mais, direz-vous selon Epicure, les corps sont infinis en nombre, et c'est d'eux qu'est composée chacune des substances que nous voyons. Voilà donc deux principes de génération que vous admettez,

l'infini et le vide, dont l'un est privé d'action, impassible et incorporel ; l'autre, dépourvu d'ordre et de raison, et ne pouvant être terminé, se confond et se détruit luimême, parceque son immense étendue n'admet ni borne ni mesure. Mais Parménide n'enlève aux hommes ni le feu, jii l'eau, ni les montagnes, ni même, comme le prétend Colotes, les villes habitées, tant en Europe qu'en Asie, lui qui suppose le monde éternel, et qui, en mêlant ensemble les éléments, en réunissant la lumière et les ténèbres, compose par le moyen de ces principes et de leur substance même tout ce qui est visible. Il a beaucoup écrit sur la terre, le ciel, le soleil, la lune et les astres, et nulle part il n'a nié la génération des hommes, ni rien omis de ce qui servait à distinguer les choses essentielles. Car c'était un de ces anciens philosophes versés dans la science naturelle , et il enseignait une doctrine qui lui était propre, et qu'il n'avait pas empruntée d'ailleurs.

« Il a vu avant tous les autres philosophes, et avant Socrate lui-même, que, dans la nature, il y a des choses qui ne sont que du ressort de l'opinion, et d'autres qui sont l'objet de la pure intelligence ; que les premières sont variables, inconstantes, sujettes à des affections et à des changements divers ; que, susceptibles d'accroissement et de diminution, elles changent de rapports suivant la différence des objets, et ne conservent pas toujours les mêmes à l'égard d'un même objet. Mais la substance intellectuelle est d'une toute autre nature.

Elle est toujours entière et toujours immuable,

comme le dit Empédocle; toujours semblable à ellemême et persévérante dans sa manière d'être. Colotes, qui s'attache bien moins aux choses qu'aux mots, attaque calomnieusement ces principes, non par des raisonnements, mais par de vaines paroles , et il se contente de dire que Parménide, en supposant que l'univers est un,

l'épicurien colotes. 243 détruit tout. Mais loin de détruire Tune et l'autre substance, il conserve à chacune ce qui lui appartient ; il établit que l'essence de Y un est l'objet de la raison et de la science, parceque cet un est éternel et incorruptible ; et il l'appelle un parcequ'il est toujours semblable à luimême et qu'il n'admet aucune diversité. Il dit que l'essence de l'autre est l'objet des sens, parcequ'elle est toujours emportée par un mouvement désordonné r. Il est facile de voir la différence qu'il met entre ces deux natures :

L'une est la vérité, qui porte la lumière ;

c'est la nature intelligible, qui est toujours la même.

L'autre à l'opinion devant son existence, Ne peut des bons esprits avoir la confiance ,

parcequ'elle porte sur des objets susceptibles de toutes sortes de changements, d'affections et d'inégalités. Et comment Parménide eût-il laissé subsister le sentiment et l'opinion, s'il avait détruit ce qui est du ressort de l'opinion et des sens? Mais comme la permanence dans l'être est l'apanage de ce qui a une existence réelle/, au lieu que les autres substances , tantôt existent, tantôt n'existent pas, qu'elles passent continuellement d'une manière d'être à une autre et changent sans cesse de nature , celles-ci doivent avoir un tout autre nom que celui d'êtres toujours existants. Ainsi, dire que tout est un, ce n'est pas détruire la pluralité des êtres sensibles , mais montrer leur différence avec les substances purement intelligibles. Platon ayant voulu, dans son traité des Idées, rendre cette différence encore plus sensible, a donné lieu à la

i La doctrine de Parménide et de son école était pleine de subtilités, et se réduisait à ces mois, un et plusieurs. Ce que Plutarque vient d'exposer de cette doctrine fait entendre le sens qu'il faut attacher à ces termes. Par un, il désignait toutes les substances qui sont du ressort de l'intelligence ; le mot plusiurs exprimait tout ce qui tombe sous les sens.

244 CONTKE

censure de Cololes. 11 est donc naturel que je place en cet endroit les reproches qu'il lui fait.

« Et d'abord, arrêtons-nous un instant à admirer la vaste érudition et la grande exactitude de ce philosophe, qui prétend quAristote, Xénocrate, Théophraste et tous les péripatéticiens ont suivi la doctrine de Platon. Mais dans quel coin de la terre si inhabité avez- vous, Colotes, composé votre ouvrage, qu'avant d'intenter votre accusation contre ces grands personnages, vous n'ayez pu vous procurer leurs écrits? que vous n'ayez pas feuilleté les livres d'Aristote sur le ciel et sur Famé ; ceux de Théophraste contre les physiciens, le Zoroastre d'Heraclite, ses ouvrages sur l'enfer, sur les questions difficiles de la nature, ' enfin le traité deDicéarque sur l'âme ? Dans tous ces écrits, ces philosophes sont constamment opposés à Platon sur les objets les plus importants de la physique. Straton lui-même, le chef des nouveaux péripatéticiens1, ne pense pas comme Aristote sur bien des points, et soutient des opinions contraires à celles de Platon, sur le mouvement, sur l'intelligence, sur l'âme et sur la génération. Enfin, il dit que le monde n'est point un être animé, que les espèces naturelles suivent les rencontres du hasard, parceque c'est la spontanéité des mouvements qui leur donne le principe, et qu'ensuite les formes naturelles s'achèvent et s'établissent. Quant aux idées sur lesquelles Aristote a blâmé tout le monde, et qu'il attaque partout, dans ses morales, dans ses traités de physique et dans ses dialogues extérieurs 2, il a paru chercher plutôt à disputer qu'à

1 C'étaient ceux qui portaient proprement le nom de physiciens, parcequ'ils ne voulaient rendre raison de toutes les opérations de la nature que par les seules qualités de la matière, en faisant abstraction de toute cause première.

2 Les objets qu'Aristole enseignait à ses disciples étaient de deux espèces. Il appelait les uns exotèriques, ou extérieurs, et les autres acroamatiques, ou qui sont faits pour être entendus. Les premiers avaient rapport à la rhétorique, aux arts subtils et aux affaires civiles. Les seconds traitaient des parties les plus profondes et les plus relevées de la philosophie.

l'épicurien colotes. 245 raisonner philosophiquement sur cette matière, et avoir eu pour but de traiter avec mépris la philosophie de Platon , tant il était éloigné de la suivre ! Quelle légèreté donc dans Colotes d'attribuer à ces philosophes, dont il ne connaissait point la doctrine, des opinions qu'ils n'ont jamais eues, de s'être mis en tête de redresser les autres, et de produire une preuve écrite de sa propre main, qui atteste son ignorance et sa témérité; de soutenir que des philosophes qui contredisent Platon et qui le condamnent ont adopté et professé ses maximes. Platon, dit-il, a avancé que nous avions tort de croire que les chevaux fussent des chevaux, et que les hommes fussent des hommes. Mais dans quel ouvrage de Platon Colotes a-t-il déterré ce passage? Pour moi, j'ai lu dans tous ses écrits qu'il prend un homme pour un homme , un cheval pour un cheval, et le feu pour le feu, et qu'il range chacune de ces substances dans la classe des choses qui sont du ressort de l'opinion.

« Mais Colotes, ce philosophe consommé , a cru que c'était une seule et même chose de dire : l'homme n'est point, et l'homme est ce qui n'a point d'être. Platon, au contraire, met une très grande différence entre ne pas être ou être ce qui n'a point d'être : le premier emporte une négation totale de substance, et le second exprime la différence qu'il y a entre la substance qui communique l'être et celle qui le reçoit. Les philosophes postérieurs à Platon n'ont mis cette différence que dans les genres, dans les espèces, dans certaines qualités communes ou particulières, et ils ne sontpas remontés plus haut, parcequ'ils se jetaient dans des questions plus subtiles de dialectique. Mais entre la substance qui donne l'être et celle qui le reçoit, il y a la même proportion qu'entre la cause efficiente et la matière, entre l'exemplaire et la copie, entre la faculté active et celle qui n'est que passive : cette même différence se trouve aussi principalement entre ce

216 pointue

qui existe par soi et qui est toujours le même, et ee qui, tenant son existence d'un autre, ne conserve jamais la même manière d'être. L'un n'a été et ne sera jamais sans exister, et c'est pour cela qu'il est absolument et réellement l'être, au lieu que l'autre, n'ayant l'être que par communication, n'est jamais sûr de se conserver, et le perd par sa faiblesse naturelle, parceque la matière glisse autour de la forme, et reçoit dans l'image de la substance réelle toutes sortes d'affections et de changements qui la tiennent toujours en mouvement et en agitation. Quand on dit que Platon n'est pas F imagé] de Platon, on ne lui ôte pas la substance et le sentiment de cette image ; mais on montre seulement la différence qu'il y a entre l'être C[ui est par soi et ce qui n'existe que par rapport à cet être : de même on ne détruit dans les hommes ni la nature, ni l'habitude, ni le sentiment, quand on dit que chacun de nous, par la communication particuculière qu'il reçoit de la substance commune, est l'image de l'être qui, par la génération, nous imprime sa ressemblance. Car celui qui dit que le feu n'est point le fer rouge, que la lune n'est pas le soleil, mais qu'elle est, suivant Parménide ,

Un astre qui, n'ayant qu'un éclat emprunté, Parcourt les vastes cieux sur son char argenté,

ne nie point l'utilité du fer ni la substance de la lune. Mais s'il disait qu'elle n'est point un corps et qu'elle n'est pas éclairée, alors il contredirait les sens naturels et nierait l'existence du corps, de l'animal, de la génération et du sentiment. Mais celui qui conjecture qu'une chose existe, parcequ'elle a quelque participation de l'être qui est toujours et qui donne aux autres l'existence, celuilà admet une très grande distance entre l'un et l'autre, mais il ne détruit pas les objets sensibles, et montre seulement l'existence des êtres purement •intelligibles. Il ne

l'épicurien colotes. 247 nous ôte pas les affections qui sont produites en nous et qui y paraissent visiblement ; mais il prouve qu'il est des choses d'une substance plus solide et plus durable qui ne naissent ni ne périssent et ne reçoivent aucune impression étrangère ; il nous enseigne à désigner plus exactement cette différence par les termes qu'on donne à ces deux sortes de nature, en donnant aux unes le nom d'êtres, et aux autres celui de substances produites. C'est aussi ce que font les modernes, qui refusent l'appellation d'être à plusieurs choses très considérables, telles que le vide, le temps, l'espace, et en général tout ce qui n'est qu'un simple énoncé et en quoi sont renfermées toutes les choses vraies. Ils disent que ce ne sont pas des êtres, mais qu'ils ont une certaine existence , et soit dans le commerce journalier de la vie, soit dans le langage philosophique, ils en font un usage continuel, comme de choses existantes et subsistantes. Mais je demanderais volontiers à notre censeur si dans leurs propres affaires les épicuriens n'aperçoivent pas eux-mêmes cette différence qui fait que certaines choses sont permanentes et immuables dans leur substance. Ne disent-ils pas que les atomes, par leur solidité et leur impassibilité, sont constamment dans le même état, tandis que tous les corps qui en sont composés sont mobiles et changeants, naissent et périssent , parcequ'un nombre infini d'images s'en écoulent continuellement, et qu'une infinité d'autres, comme il est naturel, y sont ramenées par l'air ambiant et réparent les vides qui se font dans la masse totale, laquelle varie par l'effet de ces échanges réciproques , et reçoit des affections nouvelles? Caries atomes qui se trouvent au fond de la masse qu'ils ont formée ne cessent jamais d'être en mouvement et de se heurter les uns contre les autres, comme le disent les , épicuriens eux-mêmes. Il y a donc dans les choses mêmes une pareille diversité de substance.

« Mais Épi cure, en cela plus exact que Platon, donne également le nom d'êtres à toutes les substances, au vide impalpable, au corps sensible, aux principes et à leurs composés, quoique d'ailleurs il ne croie pas que ce qui est éternel, indestructible, impassible, permanent, immuable et toujours fixe dans son être, ait la même nature que ce qui a engendré, qui est périssable, sujet au changement et à l'altération, et qui ne demeure jamais dans le même état. Au reste, si Platon a mérité d'être repris de cette confusion de termes, il devait l'être par des Grecs qui parlassent leur langue avec plus de pureté et raisonnassent avec plus de justesse. Mais il ne fallait pas lui reprocher d'avoir détruit les choses mêmes et renversé la vie humaine , parcequ'il avait appelé les choses sensibles des substancesproduites, etnonpas desêtres, comme Épicure.

« Après avoir justifié Parménide, il faut revenir à Socrate. Ici Colotes a, comme on dit, passé la ligne sacrée1. Après avoir rapporté l'oracle; rendu à Chéréphon en faveur de Socrate, par la prêtresse de Delphes, et qui est connu de tous 2, il ajoute : « Pour ce récit de Chéréphon, comme il est d'un orgueil et d'une fierté insupportables, nous ne nous y arrêterons pas. » Ainsi, pour ne rien dire des autres, Platon est d'un orgueil insupportable, lui qui nous a transmis cet oracle ; les Lacédémoniens le sont encore davantage, eux qui ont consigné dans leurs plus anciennes inscriptions celui qui fut rendu en faveur de Lycurgue 3. Ce fut encore par une vanité ridicule que Thémistocle rapporta aux Athéniens cette réponse de l'ora-

1 C'était un proverbe pris du jeu de dés. Les douze lignes qui partageaient la labié sur laquelle on jouait élaient coupées par une ligne transversale qu'on appelait ligne sacrée, et qu'on ne passait que lorsqu'on y était forcé ; d'où est venu le proverbe, qui signifiait : Passer par-dessus, tout, n'être arrêté par rien.

2 Cet oracle déclarait Socrate le plus sage des Grecs.

3 Lor-que Lycurgue alla consulter l'oracle de Delphes sur le projet qu'il avait formé de changer la constitution elles lois de Sparte, la pythie lui dit: Est-ce un mortel ou un dieu qui vient me consulter?

l'épicurien colotes. 249 cle, d'après laquelle il leur persuada d'abandonner leur ville, et vainquit sur mer les Barbares *. Ce fut encore un artifice de la part des législateurs de la Grèce d'avoir institué la plupart de leurs sacrifices les plus solennels d'après des oracles de la pythie. Mais si l'oracle apporté de Delphes, et qui donnait la prééminence) de la sagesse à Socrate, ce philosophe plein d'un saint enthousiasme pour la vertu, si cet oracle, dis-je, est d'un orgueil et d'un ridicule insupportables, quelle qualification faudra-t-il donner à ces cris tumultueux, à ces hurlements, à ces applaudissements forcenés, à ces apothéoses, à ce culte insensé , par lesquels vous célébrez , vous consacrez la vertu de cet homme qui vous exhorte à jouir sans cesse des voluptés, et qui, dans sa lettre à Anaxarque, s'exprime ainsi : « Je vous appelle à des plaisirs constants plutôt qu'à des vertus qui ne donnent que la vaine et inquiète espérance de fruits incertains? » Aussi Métrodore donnet-il à Timarque les conseils suivants : « Nous agirons avec sagesse en évitant de nous enchaîner par des affections réciproques et en nous retirant de cette vie terrestre pour nous plonger dans les orgies vraiment divines d'Épicure. » Colotes lui-même, un jour qu'il entendait Epicure discourir sur la physique, se jeta brusquement à ses genoux, etÉpicure s'en glorifie en ces termes: «Comme saisi à mes paroles d'un respect religieux, il vous prit subitement un désir surnaturel de vous prosterner devant moi, d'embrasser mes genoux, de vous coller à moi, de me donner tous les signes ordinaires d'adoration et de m'adresser des prières. Aussi, de mon côté, vous ai-je regardé comme un personnage sacré et digne de tous mes hommages. » En vérité, je pardonne la curiosité de ceux qui auraient voulu, à quelque prix que ce fût,

i Dans l'invasion de la Grèce par Xerxès, l'oracle conseilla aux Athéniens de s'enfermer dans des murailles de bois , c'csl-à-dire sur des vaisseaux.

voir cette scène mise en tableau, Colotes prosterné aux pieds d'Epicure et embrassant ses genoux, et Epicure, de son côté, adorant Colotes et lui adressant des vœux. Cependant cet hommage si humble , et acquitté par Colotes'avec tant de ferveur, ne lui procura pas les fruits qu'il en espérait ; il ne fut pas déclaré sage, et Epicure se contenta de lui dire : «Va, sois incorruptible, et crois que je le suis aussi. » Et des hommes à qui leur conscience reproche des paroles, des faits et des passions de cette espèce, osent accuser les autres d'un orgueil insupportable ! Ce n'est pas tout : Colotes, après avoir dit sur nos sens naturels ces paroles si belles et si raisonnables : que nous mangeons delà viande et non pas du foin, que nous passons les grandes rivières dans des bateaux et les petites au gué1, s'écrie : « Tu tenais, Socrate , des discours pleins d'arrogance ; tu parlais d'une manière à ceux qui conversaient avec toi, et tu agissais d'une autre. »

« Les discours de Socrate n'étaient-ils pas en effet bien pleins d'arrogance, lui qui disait qu'il ne savait rien, qu'il apprenait toujours, et qu'il faisait profession de chercher la vérité! Mais Colotes, si vous aviez lu dans Socrate des paroles semblables à celles d' Epicure, lorsqu'il écrivait en ces termes à Idoménée : « Envoyez-moi, en votre nom et celui de vos enfants, des prémices de vos sacrifices, afin d'honorer mon corps sacré, car il m'est permis de m' exprimer ainsi, » de quels termes plus insolents auriez-vous pu vous servir? Quant au reproche que vous lui faites d'avoir parlé autrement qu'il n'agissait, vous en avez de merveilleux témoignages dans ce qu'il a fait à Délium, à Potidée, sous la tyrannie des Trente, à l'égard d'Archélaiïs et envers le peuple, dans sa pauvreté et dans sa mort l. Sa conduite dans toutes ces occasions n'a-t-elle

1 La cinquième année de la guerre du Péloponnèse, les Athéniens furent battus par les Béotiens, et perdirent Délium, dont ils s'étaient emparés l'année précédente. Dans ce combat, Socrate. alors âgé de quarante-

l'épicurien colotes.

pas été d'accord avec sa doctrine? Vous auriez pu le taxer avec justice de cette inconséquence, si, après avoir établi en 'principe que la volupté était la fin dernière de l'homme, il eût vécu comme il l'a toujours fait. Mais en voilà assez sur les reproches personnels qu'il fait à Socrate ; passons à celui qui regarde sa doctrine sur l'évidence. Colotes n'a pas senti qu'il était lui-même coupable de l'inconséquence dont il accuse ce philosophe. C'est un des dogmes d'Epicure que personne, le sage seul excepté, ne doit s'attacher à une opinion au point de ne jamais en revenir. Puis donc que Colotes n'était pas sage, même après ses adorations à Épicure, il devait avant tout faire ces questions : Comment, lorsqu'il avait faim, il mangeait de la viande et non pas du foin; pourquoi il couvrait son corps de ses habits, plutôt que d'en revêtir une colonne; car enfin il n'était pas irrévocablement persuadé que la viande fût de la viande, ni qu'un habit fût un habit. Si donc il fait toutes ces actions, si même il ne passe pas au gué des grandes rivières, s'il évite les serpents et les loups, quoiqu'il ne soit pas irrévocablement persuadé que ces objets soient tels qu'ils le paraissent, et qu'en toutes ces occasions il n'agisse que d'après les apparences, il en était de même de Socrate; son opinion sur les sensations

cinq ans, ayant vu Xénophon étendu par terre, le chargea sur ses épaules et le porta ainsi pendant plusieurs stades, jusqu'à qu'il l'eût mis en sûreté. A Polidée, selon h' récit de Plutarque, inAlcib., pag. 194 et 195, il y eut un combat très vif, dans lequel Alcibiade fut blessé. Socrate lui fit un rempart de son corps et de ses armes, et il le sauva. Le prix militaire lui était dû, mais il eut la générosité de le céder à Alcibiade. Pendant la tyrannie des Trente à Athènes, Socrate fut souvent menacé de l'exil et de la mort s'il n'entrait pas dans les vues de l'administration ; mais rien ne put l'ébranler, et il opposa toujours aux tyrans la résistance la plus vigoureuse. Archélaiis, roi de Macédoine, fil prier Socrate de venir à sa cour. Le philosophe lui répondit qu'il ne voulait pas aller auprès de quelqu'un de qui il recevrait des bienfaits sans pouvoir les lui rendre. Socrate méprisa toujours les opinions et le jugement du peuple ; sa pauvreté fut volontaire, et il refusa constamment le salaire que plusieurs de ses disciples lui of fraient.

extérieures ne l'empêchait pas d'user des choses conformément à ce qu'elles paraissaient à ses yeux. En effet, il ne faut pas croire que le pain et le foin parussent à Colotes ce qu'ils sont, parcequ'il avait lu ces règles d'Kpicure descendues du ciel pour le bonheur des hommes, et que c'était par vanité que Socrate s'imaginait que le pain était du foin, et le foin du pain. Ces sages sans doute professaient de meilleurs dogmes, et tenaient des discours plus sensés que nous; mais d'avoir des sensations, d'être frappé par les objets présents, ce sont des affections communes à tous les hommes, et qui sont produites par des causes purement mécaniques. Le raisonnement qui affirme que les sens naturels ne sont pas parfaits et ne peuvent être le fondement d'une entière confiance, ne nie point pour cela que chaque objet ne nous apparaisse réellement ; mais il nous avertit qu'en usant de nos sensations pour agir conformément aux apparences, nous ne devons pas y croire comme si elles étaient absolument vraies et incapables d'erreur. L'usage nécessaire de nos sens et les avantages que nous en retirons nous suffisent, parceque nous n'avons rien de meilleur; mais cette connaissance de chaque objet qu'une ame philosophe désire d'acquérir ne peut être dans les sens. Colotes nous donnera lieu de revenir encore sur cette matière, parce qu'elle est le sujet des reproches qu'il faisait à plusieurs philosophes.

« Un des points sur lesquels il insulte Socrate, c'est la question que se fait ce philosophe sur la nature de l'homme, et à laquelle, par une vanité puérile, suivant Colotes, il répond qu'il ne la connaît point; mais il est évident que Colotes n'a jamais réfléchi sur cette matière. Héraclite croyait avoir beaucoup fait que de pouvoir dire; Je me suis cherché moi-même . Entre les maximes qui sont gravées au temple de Delphes, celle qu'on regarde comme la plus digne de Dieu est celle-ci : Connais-toi toi-même.

l'épicurien colotes. 253 Ce fut cette sentence qui donna lieu au doute de Socrate et à la question dont nous parlons, comme le dit Aristote dans ses Questions platoniques. Golotes trouve cela ridicule. Pourquoi donc ne se moque-t-il pas aussi de son maître, qui montre la même disposition que Socrate toutes les fois qu'il écrit ou qu'il raisonne sur la substance de l'âme et sur les principes dont elle est composée? Si, comme le disent les épicuriens eux-mêmes, il y a dans l'homme deux substances, Famé et le corps, celui qui recherche la nature de l'ame fait par cela seul des recherches sur la nature de d'homme en commençant par le principe le plus noble. Que cette nature soit pour la raison même difficile à comprendre et inaccessible aux sens, c'est ce qu'il faut apprendre, non pas de Socrate, qui n'est qu'un sophiste vain et arrogant, mais de ces sages philosophes, qui, n'allant pas au delà des affections charnelles par le moyen desquelles lame communique au corps la chaleur, la force et la souplesse, et qui, formant sa substance d'un composé de chaud, d'esprit et d'air, ne pénètrent pas jusqu'à sa faculté principale, et restent loin du but. Ils prétendent que la partie de l'ame qui juge est le siège de la mémoire, qui aime et qui hait; en un mot, la faculté raisonnable et intellectuelle vient d'une qualité qu'ils ne nomment point. C'est la honte de leur ignorance qui leur fait dire qu'ils ne savent pas nommer ce qu'au fait ils ne peuvent pas comprendre. Mais accordons-leur sur ce point le pardon qu'ils demandent ; car l'intelligence de cette question n'est ni facile ni commune, et peu de personnes en sont capables. C'est un secret enveloppé de ténèbres profondes qu'il est difficile de percer, et, malgré la richesse de notre langue, nous n'avons pas de terme propre pour l'exprimer. Socrate n'était donc pas un sot lorsqu'il cherchait à se connaître lui-même ; il faut plutôt le dire de tous ceux qui cherchent quelque autre chose avant celle-là, dont la connais-

sance est aussi nécessaire que difficile; rarement pouvonsnous espérer d'acquérir aucune autre science tant que nous ignorons ce que nous avons de plus grand et de plus parfait en nous. Mais accordons à Colotes que rien n'est plus inutile et plus insupportable que de chercher à se connaître, et demandons-lui quelle confusion cette étude met dans la vie humaine, et comment l'homme ne peut pas vivre, lorsqu'il réfléchit en lui-même et qu'il se dit : Que suis-je? mon être est-il un composé, [un mélange d'ame et de corps ? ou plutôt n'est-il qu'une ame qui conduit le corps, comme un pcuyer qui gouverne un cheval n'est pas un composé de cheval et d'homme? Chacun de nous est-il cette faculté principale de l'ame qui nous fait comprendre, raisonner et agir? les autres parties de l'ame ne sont-elles que les instruments de cette faculté? ou bien n'y a-t-il absolument point d'ame, et n'est-ce que l'organisation du corps même qui est la faculté de vivre et de comprendre? Socrate, en faisant toutes ces questions, ne prive personne de la vie ; tous les physiciens les font aussi. Il en est d'autres qui paraissent plus fâcheuses et qui portent le trouble dans bien des ames : ce sont celles qu'il propose dans son Phèdre, où il veut que chacun se fonde soi-même et se demande s'il n'est pas un animal sauvage plus artificieux et plus violent qu'un Typhon, ou un animal doux et tranquille qui participe à la nature divine. Mais par toutes ces réflexions il ne détruit point la vie humaine ; il ne fait qu'en bannir la présomption, l'orgueil, et cette opinion avantageuse que nous avons de nous-mêmes, qui est ce vrai Typhon1, dont votre maître a si fort rempli votre ame, en se déclarant l'ennemi des dieux et des hommes divins. « Après Platon et Socrate, c'est Stilpon que Colotes

i Typhon vient d'un mot qui signifie fumée, orgueil de l'ame. Typhon, dans la mythologie égyptienne, était le mauvais génie, esprit violent et farouche, ennemi et meurtrier d'Osiris.

l'épicurien colotes. 255 attaque. Mais il n'a rapporté ni les vrais dogmes de ce philosophe, ni les maximes sensées dont il faisait sa propre instruction, celle de ses amis et de sa patrie ; il n'a pas dit un seul mot des témoignages d'affection que plusieurs princes lui donnèrent, ni de sa grandeur d'ame, que relevaient encore sa douceur et sa modestie. Il n'a cité qu'une plaisanterie de Stilpon contre les sophistes, et, sans la réfuter, sans affaiblir ce qu'elle a de vraisemblable, il s'emporte contre ce philosophe et lui impute d'anéantir la vie humaine, parcequ'il a dit que ce qu'on affirme d'une chose ne s'affirme pas d'une autre. « Gomment vivronsnous, dit Colotes, si nous ne pouvons dire : Un homme bon, un général d'armée, et qu'il faille nommer séparément l'homme, le général, le bon; qu'on ne doive pas dire ni dix mille cavaliers ni une ville forte, mais nommer à part les cavaliers, les dix mille, et ainsi des autres choses. » Et quel est donc l'homme qui ait moins bien vécu pour cela? Est-il quelqu'un qui n'ait regardé ce mot de Stilpon comme un jeu d'esprit, comme une question de dialectique faite pour exercer? Ce n'est pas une chose dangereuse, Colotes, que de ne pas dire un homme bon ni dix mille cavaliers; ce qui l'est véritablement, c'est de ne pas convenir que Dieu soit Dieu, c'est de ne vouloir pas reconnaître, comme vous faites, qu'il y ait un Jupiter qui préside à la génération, une Cérès législatrice, un Neptune qui féconde les plantes. C'est là cette séparation de noms qui a été vraiment funeste aux hommes et qui leur a inspiré un mépris impie de la Divinité et une insolence inouïe. C'est vous qui, arrachant des noms des dieux les titres qui y sont joints, avez en même temps aboli les sacrifices, les mystères, les cérémonies et les fêtes publiques. En effet, à qui sacrifierons-nous pour obtenir une heureuse culture1, ou en reconnaissance de la

• La fête dont il est question ici, et qui s'appelait Proèrosie, c'est-à-dire qui précède le labour, se célébrait à Athènes en l'honneur de Céres avant

vie sauve 4? Comment célébrerons-nous les Phosphories 2, les Bacchanales, les cérémonies du mariage, si Ton supprime les bacchantes, les prêtres qui portent les torches dans les mystères, ceux qui président aux sacrifices pour le labourage, enfin les dieux sauveurs ? Voilà ce qui touche aux intérêts les plus précieux de l'humanité, et où l'erreur porte sur les choses mêmes et non sur les paroles, sur l'ordre des mots ou sur leur acception ordinaire. Au reste, si les noms portent le trouble dans la vie humaine, personne ne commet dans le langage plus de fautes que vous, qui, en voulant que les idées intérieures soient la seule substance du discours, détruisez entièrement les mots, et en ne conservant que les objets qui frappent nos sens, prétendez que les notions que notre ame en a, et d'où dérivent tous nos moyens d'instruction, tels que les enseignements, les prénotions, les conceplions, les mouvements de l'esprit et les assentiments, tout cela n'est rien.

« Voici donc le sens de ce que dit Stilpon. Si nous affirmons d'un cheval qu'il court, ce qui est affirmé n'est pas la même chose que le sujet dont on l'affirme, comme la définition de l'homme n'est pas la même chose que celle de bon ; de même être cheval est autre chose que de courir, et si on nous demande la définition de l'un et de

qu'on commençât à labourer, ou avant qu'on confiât la semence à la terre. Les Athéniens, en offrant des sacrifices à Cérès, le faisaient au nom de tous les Grecs, et c'était pour cela que, de toutes les parties de la Grèce, on portait à Athènes les prémices des fruits.

1 Cette fêle s'appelait Soierie, ou pour le salut. Elle fut, dit-on, étaLlie par les Sicyoniens, que la valeur d'Aralus, le préteur des Achéens, avait délivrés du joug de la Macédoine.

2 Les Phosphories se célébraient en quelques villes de la Grèce, et en particulier à Athènes, en l'honneur d'Antinous, jeune homme de Bilhynie que l'empereur Adrien avait fort aimé, et à qui il avait fait décerner les honneurs divins sous le nom de Phosporus ou Lucifer. Les fêtes qui se célébraient en sa mémoire furent de là appelées Phosphories ; on les célébrait la nuit, et c'est de celte circonstance qu'elles liraient leur nom , parceque l'usage des flambeaux y était nécessaire.

l'épicurien colotes. 257 F autre, nous en donnerons une différente pour les deux; par conséquent ce serait se tromper que d'affirmer de l'un ce qu'on affirme de l'autre. En effet, si homme et bon, cheval et courir sont une même chose, comment bon peut-il s'affirmer d'un mets et d'un médicament ? Comment dit-on également d'un lion et d'un chien qu'ils courent? Mais si ce n'est pas une même chose, nous avons tort de dire d'un homme qu'il est bon et d'un cheval qu'il court. Si Stilpon va trop loin en cela, puisqu'il ne laisse subsister aucune liaison du sujet avec ce qui est dans le sujet ou avec ce qui en est affirmé, et qu'il croit que si chacun de nous n'est pas absolument une même chose avec ce qui est en nous un accident, on ne peut pas l'affirmer de nous-même comme accidentel, il est évident qu'il rejette quelques expressions employées ordinairement dans le discours et qu'il en blâme l'usage ; mais en cela il ne trouble point la vie humaine, et il n'anéantit pas toutes choses.

« Après les anciens philosophes, Colotes livre le combat à ses contemporains, mais sans en nommer aucun en particulier, quoiqu'il eût été beaucoup plus juste d'attaquer ceux-ci nommément, ou de ne pas nommer les anciens. Mais s'il a tant de fois insulté sans ménagement Socrate, Platon et Parménide, il est évident que c'est par crainte qu'il n'a pas nommé les vivants, et non par un sentiment de modestie qu'il n'avait pas eu pour des hommes qui leur étaientbien supérieurs. Les premiers qu'il a eu en vue sont, si je ne me trompe, les cyrénaïques, et après eux les académiciens de la secte d'Arcésilas. Ces derniers n'affirmaient rien; et les autres, plaçant dans l'homme même ses perceptions et ses affections, ne croyaient pas qu'elles méritassent assez de confiance pour rien affirmer sur les objets qui les produisaient. En abandonnant tous les dehors, comme on fait dans une ville assiégée , ils se sont , pour ainsi dire , renfermés dans les

affections dont ils affirmaient la vraisemblance ; mais ils ne prononçaient jamais d'aucun objet extérieur telle chose est. Aussi Colotes prétend-il qu'avec cette doctrine ils ne peuvent ni vivre ni faire usage de rien, et ensuite, prenant le ton plaisant : « Ces philosophes, dit-il, nient que Thomme, le cheval et le mur existent ; mais ils disent qu'ils deviennent eux-mêmes mur, chevalet homme.» En cela il suit la méthode des calomniateurs qui abusent malicieusement des termes. A la vérité, c'est une conséquence] de la doctrine des cyrénaïques, mais il fallait l'exposer comme ils le font eux-mêmes. Ils disent qu'une chose devient douce, amère, lumineuse ou obscure, lorsqu'elle est affectée par quelqu'une de ces qualités au point qu'elle ne peut plus en être séparée. Quoiqu'on dise que le miel est doux, l'olivier amer, la grêle froide , le vin chaud, l' air lumineux pendant le jour et obscur pendant la nuit , cependant bien des hommes , des animaux et des choses même attestent le contraire , puisqu'on voit des gens avoir le miel en aversion , et des animaux se nourrir de branches d'olivier; que certaines substances sont brûlées par la grêle, et d'autres rafraîchies par le vin; qu'il y a des hommes et des animaux qui sont éblouis par la lumière du jour , et qui ne voient clair que la nuit. Ainsi, quand l'opinion s'en tient à la sensation qu'elle éprouve, elle est à l'abri de l'erreur; mais si elle veut aller au delà, pour juger plus en détail les choses extérieures, et affirmer positivement quelle est leur nature, alors elle devient souvent incertaine, et se trouve en opposition avec d'autres personnes qui reçoivent des mêmes objets des impressions et des sensations différentes. Mais Golotes est comme les enfants qui commencent à apprendre à lire : accoutumés à voir les lettres sur des tablettes, quand ils les voient ailleurs , ils ont peine à les reconnaître et les lisent moins bien. De même les opinions que Colotes approuve et justifie dans Epicure, il ne les re-

l'épicurien colotes. 259 connaît et ne les entend plus dans d'autres philosophes. Les épicuriens, qui disent que lorsqu'il s'offre à notre vue une image ronde ou rompue, l'impression que notre organe en reçoit est conforme à l'objet, et qui cependant ne veulent pas qu'on affirme que la tour qu'on voit est ronde et la rame rompue; les épicuriens, dis-je, confirment la vérité de leurs perceptions, mais ils ne veulent pas avouer que les objets extérieurs y soient conformes. Or, comme les cyrénaïques ne disent pas qu'ils sont cheval ou mur, mais que leur organe reçoit la sensation du cheval ou du mur, il faut aussi que les épicuriens disent que leur sens reçoit l'image d'un objet rond ou rompu, et non qu'ils affirment que la tour est ronde et la rame rompue. L'image qui affecte la vue est brisée, mais la rame ne l'est point.

« Puis donc qu'il y a de la différence entre la sensation et F objet extérieur qui la produit, il faut ou s'en tenir au rapport de la sensation , ou être convaincu de faux, en affirmant sur l'apparence la nature du sujet. Et lorsqu'ils se récrient avec indignation contre les cyrénaïques, parcequ'en expliquant nos sensations ils disent que l'objet extérieur n'est point chaud, et que la chaleur n'existe que dans la sensation même que nous en avons , n'est-ce pas blâmer ce qu'on dit également par rapport au goût, que l'objet extérieur n'est pas doux, et que la douceur n'est que dans la sensation et dans l'impression qui se fait sur l'organe? Celui qui dit qu'il voit l'image d'un homme, mais qu'il n'est pas certain que ce soit un homme, d'où a-t-il pris ce raisonnement? N'est-ce pas de ceux qui disent qu'ils ont l'image d'un objet courbé ou rond, mais que la vue ne saurait prononcer affirmativement s'il est rond ou courbé, et qu'elle a eu seulement une image de forme ronde? Cela est vrai, me dira quelqu'un; mais si j'approche de la tour, ou que je touche la rame, je prononcerai que celle-ci est droite et que l'autre est déforme

polygone. Et lui aussi, quand il sera près de l'objet, conviendra qu'il lui paraît et qu'il le croit tel, mais il n ira pas plus loin. En cela, grand philosophe, il est beaucoup plus conséquent que vous, parcequ'il voit et observe que toute perception mérite également notre confiance en ellemême, mais non considérée par rapport à autrui ; car alors elles sont toutes d'une même condition. Et vous ne sauriez plus dire qu elles sont toutes vraies et qu'il n'y en a aucune de fausse, si vous croyez que les unes doivent prononcer affirmativement sur l'objet extérieur, et que vous n'ajoutiez foi qu'à la sensation des autres. Si vous leur donnez la même confiance de loin comme de près, il est juste, sur le rapport de toutes, d'affirmer la nature de l'objet, ou de ne s'en tenir au rapport d'aucune d'entre elles. Si, au contraire, il y a delà différence dans la sensation , suivant qu'on est près ou loin , il est donc faux qu'il n'y aitpas des perceptions et des sensations plus évidentes les unes que les autres. Celles que les épicuriens appellent des attestations ne font rien pour le sens, mais beaucoup pour l'opinion. Ils veulent donc qu'en prononçant d'après ces sortes de sensations sur la nature de l'objet, on attribue le jugement à l'opinion , et la perception au sens naturel; ainsi ils transportent la règle de nos jugements de ce qui est totalement vrai à ce qui nous trompe souvent. Ai-je besoin de faire remarquer combien il y a dans cette doctrine d'incertitudes et de contradictions?

« 11 paraît qu'Epicure était vraiment blessé de la réputation d'Arcésilas, le plus estimé des philosophes de ce temps-là. Il dit de lui que, sans avoir jamais rien enseigné de son propre fonds, il avait su se faire passer, auprès des gens peu instruits, pour un esprit très orné et d'une vaste érudition. Mais Arcésilas était si éloigné de se donner pour un inventeur d'opinions nouvelles, ou de s'attribuer celles des anciens, que les sophistes de son tempslui reprochaient

l'épicubien colotes. 261 devoir fait honneur à Socrate, à Platon, à Parménide et à Heraclite de cette opinion dont il était l'auteur, qu'il faut suspendre tout assentiment et quil nest rien que nous puissions comprendre; il le faisait, non que ces philosophes eussent besoin de cet hommage , mais parcequ'il croyait donner plus de poids et de stabilité à sa doctrine, en l'attribuant à des hommes célèbres. A cet égard, rendons grâce à Colotes et à tous ceux qui veulent que ladoctrine des académiciens ait eu Arcésilas pour auteur. Quant à la suspension de tout assentiment, ceux qui se sont donné le plus de tourment, et qui ont péniblement composé de gros ouvrages pour combattre cette opinion, n'ont pu lui porter la moindre atteinte. Enfin, après avoir tiré du fond du Portique cette vie tranquille qu'ils recommandent si fort, et qui, selon eux, devait être pour leurs adversaires comme une tête de Méduse, ils ont été forcés d'abandonner la partie. Ils ont eu beau essayer de tout, et mettre tout en œuvre, jamais ils n'ont pu faire un consentement de l'impulsion qui nous porte à agir, ni lui donner le sens naturel pour principe de son mouvement. On a toujours cru qu'elle se portait d'elle-même aux actions qu'elle avait à faire, sans avoir besoin que le consentement s'y joignît. Au reste , avec d'autres adversaires , on peut établir une dispute régulière:

Us savent se défendre et repousser les coups ;

mais parler à Colotes d'impulsion et de consentement, c'est jouer de la lyre à un âne.

« Pour ceux qui sont en état de saisir et de suivre nos raisonnements , nous leur dirons qu'il y a ckms notre ame trois mouvements divers : celui de l'imagination, celui de l'impulsion, et enfin celui du consentement. Le premier existe nécessairement en nous, et nos efforts ne sauraient le détruire ; il est impossible que les objets dont nous approchons n'impriment en nous leur image. L'impulsion

donnée par l'imagination nous porte vers les choses qui nous sont convenables , et nous détermine à agir par le mouvement qu'elle excite dans la faculté principale de notre ame. Ceux qui suspendent tout assentiment ne détruisent pas non plus cette seconde espèce de mouvement; ils font usage de cette impulsion naturelle qui conduit l'homme vers ce qui lui est convenable. Quel est donc le seul point qu'ils rejettent? c'est celui qu'accompagnent toujours la fausseté et l'erreur, c'est la facilité à croire et à consentir; disposition qui nous fait céder par faiblesse à la simple apparence des objets, et qui jamais ne peut nous être utile. En effet, pour agir il faut deux choses, la perception d'un objet qui soit analogue à notre nature , et une impulsion qui nous porte vers ce qui nous a paru tel; et ni l'un ni l'autre ne répugne à la suspension de tout assentiment ; car la raison nous empêche de céder à l'opinion, mais non à l'impulsion ni à l'imagination. Lors donc qu'une chose agréable et qui nous est analogue s'offre à nous, l'opinion ne nous est pas nécessaire pour nous imprimer le mouvement qui nous porte vers elle; l'impulsion, qui n'est autre chose que le mouvement et la tendance de l'ame, nous est aussitôt imprimée. Or tout homme qui croira qu'il faut avoir des sens et en suivre les mouvements regardera la volupté comme un bien. Elle le sera donc aussi pour celui qui suspend son assentiment parcequ'il a des sens , et que lorsque l'image du bien se présente à son imagination, il en désire l'objet, il se porte vers lui, et ne néglige rien pour s'en assurer la possession. Mais, entraîné par une nécessité physique et non géométrique, il s'attache autant qu'il lui est possible à ce qui est analogue à sa nature. Ces mouvements si doux et si agréables de nos sens nous attirent assez d'eux-mêmes, sans le secours d'aucun maître, comme les épicuriens en conviennent, et ceux même qui ne veulent pas l'avouer en éprouvent l'attrait et la

l'épicCIuen colotes. 263 puissance. Mais, dites- vous, comment celui qui doute de tout ne va-t-il jamais au sommet d'une montagne en croyant aller au bain? Pourquoi, lorsqu'il sort pour aller à la place publique, ne donne-t-il pas de la tête contre le mur de sa maison, et qu'il passe toujours par la porte ? Quoi ! vous me faites cette demande, vous qui croyez que le rapport des sens est infaillible , et que toutes les perceptions sont vraies? C'est que le bain lui paraît un bain, et non une montagne ; c'est que la porte s'offre à lui sous l'image d'une porte et non d'une muraille, et ainsi de même de tous les autres objets. La doctrine de la suspension de tout assentiment ne pervertit pas les sens naturels, et ne cause pas dans les affections et dans les mouvements purement mécaniques un changement qui trouble et altère l'imagination ; elle rejette seulement les opinions, et fait usage des autres facultés suivant leur destination naturelle.

« Miis, diront les épicuriens , il est possible de ne pas consentir à l'évidence. Oui, mais il est plus absurde de nier ce que l'oa croit certain que de ne rien nier ou affirmer. Quels sont donc ceux qui nient ce qu'ils croient, et qui combattent contre l'évidence ? Ce sont ces philosophes qui détruisent la divination, qui méconnaissent la providence des dieux, qui soutiennent que ni le soleil ni la lune ne sont animés, ces astres à qui tous les peuples sacrifient, qu'ils invoquent et qu'ils adorent. Ne niez-vous pas ce que tous les hommes avouent, que les enfants sont naturellement contenus dans leurs parents? N'assurez-vous pas, contre l'expérience universelle, qu'il n'y a point de milieu entre la douleur et la volupté? qu'être exempt de douleur, c'est jouir de la volupté, et que n'être pas dans la joie, c'est souffrir? Et sans citer bien d'autres exemples, n'est-il pas de toute évidence, et tout le monde ne convient-il pas qu'un homme dont le cerveau est troublé ou qui est attaqué d'une humeur mélancolique, lorsqu'il

est dans l'accès de son mal, croit voir et entendre des choses qu'il ne voit et n'entend réellement pas? Tel était celui qui disait :

Quels monstres effrayants vêtus d'habits funèbres S'attachent à mes pas dans l'horreur des ténèbres, Et sur mon front brûlant agitent leurs flambeaux?

Et ailleurs :

0 dieux! entre ses bras je reconnais ma mère.

Ces sortes de personnes sont bien souvent le jouet d'illusions plus étranges encore, qu'on peut comparer à ces monstres que les épicuriens tournent en ridicule, et qui, selon Empédocle, ont des jambes tourtues, des pieds de bélier , un corps de taureau , une tête humaine , et toutes ces formes bizarres qu'enfante dans ses rêves une imagination en délire. Les épicuriens prétendent qu'il n'y a dans toutes ces extravagances ni erreur, ni menscjgge, ni incohérence; que ce sont autant de perceptions vraies, autant de corps et de figures produites par F air ambiant. De quoi donc pourra-t-on douter dans la nature , si de telles choses sont croyables? Ce que jamais aucun ouvrier en masque ou en figures bizarres, ni le peintre le plus hardi, n'oseraient hasarder pour surprendre ou amuser les spectateurs, ces philosophes en affirment sérieusement la réalité ; ils vont même jusqu'à dire que si cela n'existe point, il n'y a plus de confiance et de certitude, plus de discernement de la vérité. Par là ils mettent en tout de la perplexité, ils nous rendent timides dans nos jugements et incertains dans nos actions, parceque les choses que nous faisons ordinairement , que nous regardons comme certaines et que nous avons, pour ainsi dire, sous la main, ils les attribuent à la même imagination, et leur donnent la même confiance qu'à ces illusions maniaques aussi extravagantes qu'absurdes. Cette égalité qu'ils met-

l'épicurien colotes. 265 lent entre les unes et les autres attire ifioins la confiance pour celles qui répugnent à la raison quelle ne l'ote à celles qui passent pour certaines. Aussi connais-je bien des philosophes qui aimeraient mieux croire qu'il n'y a aucune perception de vraie, plutôt que d'admettre qu'elles le sont toutes. Ils se défieraient de l'existence de tous les hommes qu'ils voient, de tous les discours qu'ils entendent, de tous les corps qu'ils touchent, plutôt que de croire à la vérité et à l'existence d'une seule de ces illusions fantastiques enfantées dans un état de fureur ou dans les rêves extravagants d'une imagination délirante.

« Puis donc qu'il y a des sensations qu'il faut rejeter et d'autres qu'on doit admettre, on peut toujours suspendre son jugement , ^juand on n'aurait d'autre motif que cette différence qui suffit pour jeter des soupçons sur la nature véritable des choses ; sans cela , nous n'aurions rien d'assuré , tout ne serait que confusion et qu'obscurité. Quant à l'infinité des mondes, à la nature des atomes, aux diversités des substances indivisibles et de leurs déclinaisons, quoiqu'elles jettent du trouble dans bien des esprits, on a du moins cette consolation que tous ces objets sont loin de nous, et que chacune de ces questions est hors de la portée de nos sens. Mais cette défiance, cette ignorance sur les objets qui affectent nos yeux, nos mains et nos oreilles, sur nos sensations et nos perceptions, cette incertitude sur leur vérité ou leur fausseté, quelle opinion n'ébranlent-t- elles pas? quel est le jugement qui n'en soit entièrement confondu, et qui puisse leur donner ou leur refuser son consentement? Si des hommes qui ne sont ni ivres, ni fascinés, ni dans le délire, mais sobres et de sens rassis, qui donnent des règles pour bien juger de la vérité, lorsqu'il s'agit des perceptions et des mouvements qui frappent le plus évidemment leurs sens, admettent pour vrai ce qui n'existe pas, ou pour faux ce qui existe, il est étonnant sans doute, mais

non pas incroyable, qu'ils portent des jugements opposés sur ce qui s'offre à eux, et non qu'ils n'en portent aucun. Il est moins surprenant de ne rien affirmer sur des choses opposées et de suspendre son jugement, que d'affirmer des opinions contradictoires; et celui qui, sans affirmer ou nier, reste dans le doute et retient son consentement, est moins opposé à celui qui affirme une opinion que celui qui la nie, et il Test moins à celui qui la nie que celui qui l'affirme. Mais si l'on peut suspendre son jugement sur certaines choses, il n'est pas impossible de le faire sur d'autres , du moins selon vous, qui prétendez qu'il n'y a aucune différence ni entre les sensations ni entre les perceptions. La suspension de tout assentiment n'est donc point une fable ni une inventiofc de jeunes téméraires , comme l'imagine Golotes: c'est une disposition, une habitude de gens raisonnables qui veulent se préserver de toute erreur, qui n'abandonnent pas leur jugement à des sensations suspectes et incertaines, et ne partagent pas l'illusion de ceux qui ajoutent foi à des perceptions obscures, tandis qu'ils voient sujettes à tant d'incertitudes et de doutes celles qui les frappent le plus. Mais ce qu'il faut regarder comme de pures fables, ce sont ces mondes infinis en nombre et ces images d'Epicure. Ce qui est fait pour inspirer de la présomption et de la témérité aux jeunes gens, c'est ce qu'il dit de Pythoclès, à peine alors âgé de dix-huit ans, qu'il n'y avait pas dans toute la Grèce un meilleur naturel que le sien, et qu'il exprimait ses conceptions avec une facilité prodigieuse. Ce philosophe, aussi passionné qu'une femme, prie les dieux que les avantages extraordinaires que ce jeune homme possède n'excitent pas contre lui la haine et l'envie. Les véritables sophistes, les hommes arrogants, sont c^ux qui écrivent avec tant d'indécence et de fierté contre les philosophes les plus célèbres. Certainement Platon, Aristote, Théophraste et Démocrite ont quelquefois con-

l'épicurien colotes. 267 tredit ceux qui les avaient précédés ; mais personne, avant Colotes, n'avoir osé écrire un ouvrage où il se proposât d'attaquer seul tous les philosophes ensemble.

« Aussi, à l'exemple de ceux qui ont offensé la Divinité, il fait, à la fin de son livre, l'aveu de sa faute , et il convient que ceux qui ont établi la justice et les lois , qui ont donné aux villes des rois et des magistrats pour les gouverner, ont fait la sûreté, la paix et la tranquillité de la vie humaine ; il avoue que si Ton supprimait toutes ces institutions , les hommes mèneraient la vie la plus sauvage, et se dévoreraient les uns les autres. Ce sont ses propres expressions ; mais elles ne sont ni justes ni vraies ; car si, en abolissant les lois , on conservait les dogmes de Parménide , de Socrate, d'Héraclite et de Platon, les hommes seraient encore loin de s'entre-dévorer et de vivre comme des bêtes féroces. Ils n'en auraient pas moins horreur des crimes, et par le sentiment seul de l'honnêteté, ils respecteraient la justice, les dieux, les magistrats, persuadés qu'ils ont au-dessus d'eux des génies qui sont préposés à la garde de notre vie; convaincus que tout ce qui est sur la terre ou dans son sein ne peut entrer en comparaison avec la vertu, ils feraient volontairement et par raison, comme le dit Xénocrate, ce qu'ils font souvent malgré eux par la crainte des lois. Quand est-ce donc que la vie humaine deviendra sauvage , féroce et insociable? Lorsque les lois étant abolies , il ne nous restera plus que les écrits qui nous exhortent à la volupté; lorsqu'on niera la Providence des dieux; qu'on regardera comme des sages ceux qui crachent sur la vertu, si elle n'est jointe à la volupté, et qui tournent en ridicule les maximes suivantes :

Rien ne peut échapper à l'œil de la justice. Un dieu toujours présent observe tous nos pas.

Et celle-ci surtout : Dieu, qui, d'après V opinion la plus

ancienne, embrasse le commencement , le milieu et la fin du monde , marche toujours sur une ligne droite dans la route de la nature, suivi de la justice, qui venge les attentats commis contre la loi divine. Ceux qui méprisent ces belles maximes et les traitent de fables, qui placent le souverain bien de l'homme dans les sens et dans les organes de ses plaisirs, ceux-là ont besoin de lois, de crainte, de châtiments, de rois et de magistrats qui, armés du glaive de la justice, les empêchent de dévorer leurs voisins, et de se livrer à une voracité féroce qu'enhardit encore l'impiété. C'est là véritablement la vie des animaux féroces, qui ne connaissent rien au-dessus de la volupté, qui n'ont nulle idée de la justice divine, qui ne son t point frappés de labeauté de la vertu , et qui ne font servir qu'à satisfaire leur sensualité et à assouvir leurs désirs ce que la nature leur a donné de force, d'audace et de ruse. Aussi les épicuriens vantentils la sagesse de ces paroles de Métrodore : « Toutes les plus belles et les plus subtiles inventions de l'ame n'ont eu pour objet que les plaisirs des sens ou l'espérance d'en jouir , et toute action qui ne tend pas à ce but est vaine et inutile. » Lorsque, par de tels raisonnements et par cette belle philosophie, on aura anéanti les lois, il ne nous manquera plus, pour être des bêtes féroces, que des griffés de lion, dés dents de loup, des estomacs de bœuf et des cous de chameau. Voilà les inclinations et les préceptes que les animaux, qui n'ont ni langage ni écriture, expriment par leurs rugissements, leurs mugissements et leurs hennissements; tous leurs cris n'ont pour objet que leur ventre et leur sensualité ou présente ou à venir, si l'on excepte quelques espèces qui aiment à chanter ou à gazouiller. On ne saurait donc donner trop de louanges à ceux qui, pour réprimer ces passions brutales, leur ont opposé le frein des lois, la police des gouvernements et l'autorité des magistrats. Mais quels sont ceux qui confondent et anéantissent ces sages établissements ? Ne

l'épicurien colotes. 269 sont-ce pas ces philosophes qui disent que la couronne du repos vaut infiniment mieux que les plus grands empires; qui prétendent que régner est une erreur coupable qui nous éloigne du bonheur, et qui écrivent en propres termes : « Il faut chercher les moyens les plus sûrs de tendre au but de la nature, et d'éviter dès le commencement l'exercice volontaire de toute autorité sur la multitude , » qui osent même ajouter : « Il ne faut pas se tourmenter pour sauver les Grecs, et obtenir d'eux le prix de la sagesse ; il vaut bien mieux , mon cher Timocrate , boire, manger et tout accorder à ses sens, en observant seulement de ne pas se nuire?» •

« Mais, dans cette institution des lois que Colotes luimême a louée , le premier point, comme le plus important, est celui qui établit la foi de la Divinité. Aussi Lycurgue consacra-t-il aux dieux les Spartiates; Numa en fit autant des Romains; l'ancien Ion1 des Athéniens, et Deucalion de tous les Grecs, en établissant parmi eux les prières, les serments, les oracles et la divination, et en les attachant fortement à ces êtres suprêmes par le double lien de l'espérance et de la crainte. En parcourant la terre, vous trouverez des villes sans murailles et sans rois, dont les habitants, dépourvus de toute culture d'esprit, n'ont ni maisons, ni argent, ni monnaie, ni théâtres, ni gymnases; mais l'on n'en vit et l'on n'en verra jamais aucune qui n'ait pas l'idée d'un dieu, qui ne fasse ni prière, ni serments, ni divination, ni sacrifices pour obtenir les biens ou détourner les maux. Pour moi, je pense qu'on bâtirait plutôt une ville sans fondement , qu'on ne pourrait établir et conserver un gouvernement dans lequel on aurait absolument détruit toute idée de Divinité.

i Xuihus, fils d'Hellen, chassé de la Thessalie par ses frères, se relira à A thènes, auprès d'Érecthée, qui lui donna sa filleen mariago. lien eut Ion, qui, après la mort d'Érecthée, régna sur les Athéniens, et sa postérité se soutint longtemps sur le trône d'Athènes.

Ce qui donc est le lien de toute société, ce qui est le fondement et l'appui de toute législation , les épicuriens le renversent, non par des détours cachés et d'une manière énigmatique, mais par la première des maximes qu'ils donnent pour les plus certaines1. Ensuite, comme pressés par la vengeance céleste , ils sont forcés d'avouer qu'ils commettent un crime atroce, en confondant les droits les plus sacrés, en abolissant l'institution des lois, et ils se reconnaissent indignes de pardon. Adopter de fausses opinions, si ce n'est pas une preuve de sagesse, c'est au moins un apanage de l'humanité ; mais reprocher aux autres les fautes dans lesquelles on tombe soi-même, quel nom mérite une pareille inconséquence?

« Lorsque Épicure, en écrivant contre Antidore ou contre Bion le sophiste2, faisait mention des lois, de l'ordre et de la police des gouvernements , n'avait-on pas droit de lui dire :

Tenez-vous, homme faible, enfermé dans vos langes,

et soignez bien votre corps? C'est à ceux qui ont bien rempli les devoirs de la vie civile et domestique à relever nos fautes en ce genre ; et tels ont été tous ceux que Colotes a calomniés dans son ouvrage. De ce nombre est Démocrite , qui conseille dans ses écrits de se former à l'art militaire, comme le plus important de tous, et de s'accoutumer à en supporter les fatigues , parcequ'elles procurent les plus brillants avantages. Parménide donna à sa patrie des lois si sages que tous les ans, lorsque les magistrats entrent en charge, on leur fait jurer d'observer les lois de Parménide. Empédocle ayant convaincu les

1 Épicure avait un certain nombre d'opinions qu'il regardait comme /«f«*s certaines , et qu'il appelait ^tûpatS'o^ai, maximes dominantes. Diogène

Laerce nous les a conservées à la fin de la Vie de ce philosophe.

2 Antidore était un philosophe épicurien avec qui Épicure avait eu dispute, et qu'il traitait d'enjôleur. Nous avons déjà parlé plusieurs fois de Bion de Borysthène, ville de Scythie.

l'épicurien colotes. 271 principaux d'entre ses concitoyens de concussions et de violences , il les fit condamner ; il délivra son pays de la stérilité et de la peste , en faisant boucher des défilés de montagnes par où soufflait un vent du midi qui désolait les campagnes. Socrate, après sa condamnation , afin de conserver aux lois leur autorité , ne voulut pas profiter des moyens d'évasion que ses amis lui avaient ménagés , et il dit qu'il aimait mieux mourir injustement que de sauver sa vie en violant les lois. Mélissus *, élu général par ses concitoyens, défit les Athéniens dans un combat naval. Platon a laissé d'excellents préceptes sur les lois et sur les gouvernements ; mais il les a mieux gravés encore dans le cœur de ses disciples. Ce fut par l'ascendant de ses discours que Dion délivra la Sicile de la tyrannie de Denys ; que Python et Héraclide tuèrent le roi Cotys 2 et affranchirent la Thrace de la servitude. Chabrias et Phocion, deux généraux athéniens, étaient sortis de l'Académie. Epicure, il est vrai, envoya jusqu'en Asie pour réprimander Timocrate et l'arracher de la cour où il était3, parcequ'il avait offensé son frère Métrodore , et il Fa consigné dans ses ouvrages. Mais Platon députa plusieurs de ses disciples pour donner à divers peuples une forme de gouvernement ; il envoya Aristonyme aux Arcadiens, Phormion aux Eléens, et Ménédème à ceux de Pyrrha. Eudoxe et Aristote , deux disciples de Platon, donnèrent des lois , le premier aux Cnidiens, et le second aux habitants de Stagyre. Alexandre demanda à Xénocrate des préceptes pour bien régner. Celui que les Grecs

1 Mélissus de Samos, disciple de Parménide, chef de l'école éléatique, florissait, suivant Diogène Laerce, vers la quatre-vingt-qualrième olympiade. Cet écrivain parle aussi des exploits de Mélissus en qualité d'amiral des Samiens.

2 Python et Héraclide étaient frères; ils reçurent des Athéniens une couronne d'or, pour avoir tué Cotys, tyran de Thrace, ennemi d'Athènes.

3 On croit que c'était la cour de Démétrius Poliorcète, roi d'Asie, ou celle d'Eumène, roi de Pergame, dans la même contrée.

d'Asie députèrent vers ce prince, et qui contribua le plus à allumer en lui le désir de faire la guerre aux Barbares, fut Délius d'Ephèse, l'ami de Platon. Zénon, le disciple de Parménide, qui avait voulu tuer le tyran Démylus, ayant manqué son coup, fit éclater dans les tourments la beauté des préceptes de son maître, comme on voit For s'épurer dans le feu ; il montra qu'un grand homme ne redoute que l'infamie; que la douleur n'effraie que les enfants, lès femmes et les cœurs efféminés ; car il se coupa lui-même la langue avec les dents, et la cracha au visage du tyran1.

« Mais la doctrine et les dogmes d'Epicure n'ont jamais produit un vengeur de la tyrannie, un législateur, un magistrat , un ministre des rois, un défenseur des peuples, un homme qui ait été tourmenté ou qui soit mort pour la justice. Je vais plus loin encore : quel est le sage sorti de son école qui ait entrepris un voyage sur mer pour lé service de sa patrie, qui ait été en ambassade, ou qui ait fait quelque dépense pour le bien public ? Quelle action utile au peuple peut- on citer d'un seul d'entre eux? Métrodore descendit dWlhènes au Pyrée, et fit quarante stades pour aller au secours d'un Syrien nommé Mythrès, officier du roi de Perse, lequel avait été fait prisonnier. Epicure en parle sans cesse dans toutes ses lettres, et exalte cette action dans les termes les plus magnifiques. Et quauraientils donc dit s'ils avaient fait une action semblable à celle d'Aristote, qui obtint le rétablissement de sa patrie, détruite par Philippe, ou à celle de Théophraste, qui délivra deux fois la sienne, opprimée par des tyrans? Tout ce que le Nil produit de papier n'aurait pas suffi pour décrire de pareilles actions. N'est-il pas indigne que, dans un si grand nombre de philosophes, ils soient les seuls qui

i Ce Zénon n'est pas le fondateur de l'école stoïque, mais Zenon d'Elce de la secte éléatique. Le tyran qu'il voulut tuer est nommé par Diogéne Laerce Néarque ou Diomédon.

L'ÉPICURIEN côlotes. M 3

jouissent de tous les avantages que les citoyens ont dans les villes, sans contribuer à les servir de la moindre chose ? Tandis que les poètes tragiques et comiques s'efforcent de faire et de dire des choses favorables aux lois et au gouvernement, les épicuriens seuls n'écrivent sur la politique que pour nous éloigner de l'administration des affaires; sur la rhétorique, que pour nous détourner d'en foire usage ; sur la royauté, que pour nous engager à fuir la société des princes. Ils ne parlent jamais des hommes d'Etat que pour en plaisanter, et pour rabaisser leur gloire. Ils conviennent bien qu'Epaminondas avait quelques bonnes qualités, mais ils disent qu'au fond son mérite était assez mince : ce sont là leurs propres expressions ; ils ajoutent même qu'il avait un cœur de fer, et ils demandent ce qui avait pu l'engager à courir à la tête de son armée dans tout le Péloponnèse, au lieu de se tenir tranquille chez lui, couronné d'un chapeau de fleurs, apparemment pour s'y livrer à la bonne chère et à tous les plaisirs des sens.

« Mais je ne crois pas devoir omettre ici ce que Métrodore a écrit dans son traité sur la Philosophie, où il abjure la politique. Il y dit en propres termes : « Il y a des sages qui, par un excès d'arrogance et de vanité, se sont tellement passionnés pour l'administration des affaires publiques, qu'ils ont donné des préceptes de sagesse et de vertu, et qu'ils ont eu la même ambition que Lycurgue et Solon. » C'était donc un excès de vanité que de délivrer Athènes des factions qui la divisaient \ de donner à Sparte de bonnes lois, d'enseigner aux jeunes gens à modérer la fougue de leurs passions, et à ne pas se livrer à des courtisanes , de proscrire des villes les richesses , le luxe et l'intempérance, pour y faire régner les lois et la justice ;

i Athènes était déchirée par trois factions différentes, lorsqu'elles se réunirent toutes pour choisir Solon et le charger de pacifier les troubles, et de leur donner des lois.

274 contre l'épicurien colotes.

car c'était là le désir de Solon. Métrodore, d'un ton de raillerie, ajoute encore: «Un homme libre peut donc avec raison se moquer de tous les hommes en général, même des Lycurgue et des Solon. » Mais, ô Métrodore, celui qui se moque de ces grands personnages, bien loin d'être un homme libre , est un esclave insolent qu'il faudrait punir, non avec le fouet destiné aux personnes libres, mais avec ces étrivières hérissées de nœuds dont on châtie les prêtres de Cybèle quand ils ont manqué aux rites de leur culte. Au reste, ce n'est pas seulement aux législateurs que ces philosophes font la guerre, c'est aux lois elles-mêmes, et on peut s'en convaincre en écoutant Epicure. Dans son ouvrage sur les Doutes, il se demande à lui-même si le sage transgressera les lois lorsqu'il sera sûr de n'être pas découvert, et il répond : « Une assertion simple et précise n'est pas facile en pareil cas ; mais il dira : Je le ferai , et je n'en conviendrai point. » Ailleurs, en écrivant, je crois, à Idoménée, il l'exhorte à ne se pas asservir aux lois et aux opinions reçues, à moins que ce ne soit pour éviter le chagrin d'une prompte punition.

« Si donc vouloir abolir les lois et le gouvernement c'est détruire tous les fondements de la vie humaine, Epicure et Métrodore sont coupables de cet attentat, eux qui détournent leurs disciples de toute administration des affaires publiques, qui s'indignent contre les hommes d'Etat, qui traitent avec insulte les premiers et les plus sages des législateurs, et qui provoquent les hommes à la transgression des lois, lorsqu'ils n'ont point à craindre le châtiment. Aussi Colotes, dans son ouvrage, a-t-il, ce me semble, moins intenté de fausses accusations contre les autres philosophes qu'il n'en a avancé de très véritables contre les écrits et les dogmes d'Epicure. »

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