D ISIS ET D OSIRIS
guerriers avaient dans leur cachet un scarabée gravé ; car, dans cette espèce d'insectes, il n'y a point de femelle, ils sont tous mâles, et ils se reproduisent en déposant leur semence clans du fumier qu'ils roulent en forme de boule, et qui sert également au fœtus de matrice et de nourriture. Lors donc que vous entendrez toutes les fables que les Égyptiens racontent des dieux, qu'on vous dira qu'ils ont erré sur la terre, qu'ils ont été coupés par morceaux, et qu'ils ont éprouvé beaucoup d'autres accidents semblables, souvenez-vous de ce que je viens de dire, et ne pensez point que tout cela soit effectivement arrivé. Par exemple, ils ne croient pas que le chien soit proprement le dieu Mercure ; mais comme cet animal est dans une continuelle vigilance, qu'il fait bonne garde, et que son instinct lui fait distinguer avec sagacité un ami d'un ennemi, ils l'ont comparé, suivant Platon, au plus fin de tous les dieux. Ils ne croient pas non plus que le soleil sorte du milieu d'un lotus, comme un enfant nouveau-né ; mais ils représentent sous cette figure le soleil levant, pour désigner que sa chaleur est entretenue par les vapeurs qui s'élèvent des lieux humides. Ochus, le plus cruel et le plus terrible des rois de Perse, qui, après avoir massacré un grand nombre d'Égyptiens, finit par égorger le bœuf Apis, dont il se nourrit avec ses courtisans, ils lui ont donné le nom de glaive, et il est encore sous cette dénomination dans la liste des rois; non qu'ils aient voulu par là exprimer sa propre substance ; mais par un instrument fait pour répandre le sang, ils ont caractérisé sa méchanceté et sa scélératesse. C'est ainsi que vous devez entendre le récit que font de ces dieux ceux qui en donnent une interprétation religieuse et philosophique. Alors, vous observez fidèlement tout ce qui est prescrit pour ces cérémonies sacrées, et persuadés que le sacrifice le plus agréable que vous puissiez offrir aux.dieux, c'est d'avoir d'eux des idées justes et vraies, vous éviterez
la superstition, qui n'est pas un moindre mal que l'athéisme. Voici donc ce récit, que j'abrégerai le plus qu'il me sera possible, et dont je retrancherai tout ce qui est inutile et superflu.
Rhéa, dit-on, ayant eu un commerce secret avec Saturne, le Soleil, qui s'en aperçut, prononça contre elle cette imprécation, qu'elle ne pût accoucher dans aucun mois ni dans aucune année. Mercure, qui aimait cette déesse et qui en était bien traité, joua aux dés avec la Lune et lui gagna la soixante-dixième partie de ses clartés, dont il forma cinq jours, qu'il ajouta aux trois cent soixante de l'année ; les Égyptiens les appellent épagomènes, et ils les célèbrent comme l'anniversaire de la naissance des dieux. On dit qu'Osiris naquit le premier jour, et qu'au moment de sa naissance on entendit une voix annoncer que le maître de toutes choses arrivait à la lumière. D'autres racontent qu'un certain Pamylès de Thèbes \ étant allé chercher de l'eau dans le temple de Jupiter, entendit une voix qui lui ordonnait d'annoncer hautement qu'Osiris, le grand roi, le bienfaiteur de l'univers, venait de naître ; que, pour cette raison, Saturne le chargea de nourrir l'enfant, et qu'en mémoire de cet événement, on célèbre la fête des Pamylies, qui ressemblent à nos Phallophories. Le second jour naquit Aroueris, ou Apollon, que quelques uns appellent l'ancien Horus; le troisième jour Typhon vint au monde, non à terme et par la voie ordinaire, mais en s'élançant par le flanc de sa mère, qu'il déchira. Isis naquit le quatrième jour dans des marais, et le cinquième Nephtys, que les uns appellent Teleuté et Vénus, et d'autres Victoire. On ajoute qu'Osiris et Aroueris eurent pour père le Soleil, qu'Isis fut fille de Mercure, Typhon et Nephtys de Saturne. Le troisième des jours épagomèsicj était regaxdé comme de
i C'est la Thèbes d'Egypte.
d'isis et d'osiius, 331 mauvais augure à cause de la naissance de Typhon ; les rois n'y traitaient aucune affaire et ne prenaient leurs repas qu'à l'entrée de la nuit. On dit encore que Typhon épousa Nephtys ; qu'Isis et Osiris, épris d'amour l'un pour l'autre, s'unirent dans le sein de leur mère ; et de cette union formée dans les ténèbres naquit, selon quelques uns, Aroueris, que les Égyptiens appellent le vieux Horus, et les Grecs Apollon.
Dès qu' Osiris fut monté sur le trône, il retira les Egyptiens de la vie sauvage et misérable qu'ils avaient menée jusqu'alors; il leur enseigna l'agriculture, leur donna des lois et leur apprit à honorer les dieux. Ensuite, parcourant la terre, il adoucit les mœurs des hommes, eut rarement besoin de la force des armes, et les attira presque tous par la persuasion, par les charmes de la parole et de la musique ; aussi les Grecs ont-ils cru qu'il était le même que Bacchus.
Typhon,, qui, pendant son absence, n'avait osé rien innover, parceque Isis administrait le royaume avec autant de vigilance que de fermeté, tendit des embûches à Osiris lors de son retour, et fit entrer dans la conjuration soixante-douze complices. Il fut secondé aussi parla reine d'Éthiopie, qui se nommait Aso. Il avait pris furtivement la mesure de la taille d' Osiris, et avait fait faire un coffre de la même grandeur, très richement orné, qu'on apporta dans la salle du festin qu'il donnait à ce prince. Tous les convives l'ayant regardé avec admiration, Typhon leur dit, comme en plaisantant, qu'il en ferait présent à celui d'entre eux qui, s'y étant couché, se trouverait justement de la même grandeur. Chacun d'eux l'ayant essayé à son tour sans qu'il convînt à personne, Osiris y entra aussi et s'y étendit. A l'instant les conjurés accourent, ferment le coffre, et pendant que les uns en clouent le couvercle, les autres font couler sur les bords du plomb fondu pour le boucher exactement; après quoi ils le por-
teht dans le Nil, d'où il fut poussé dans la nier par l'embouchure Tanitique, dont les Égyptiens, pour cette raison, ne prononcent encore aujourd'hui le nom qu'avec horreur. Cette conjuration eut lieu le 17 du mois athyr *, où le soleil parcourt le signe du Scorpion, la vingt-huitième année du règne d'Osiris ; d'autres disent de son âge et non pas de son règne. Les pans et les satyres qui habitent auprès de Chemmis 2 furent instruits les premiers de cet événement, et en répandirent la nouvelle. De là les frayeurs soudaines qui saisissent une multitude ont été appelées terreurs paniques.
Isis n'en fut pas plutôt informée, qu'elle coupa, dans le lieu même où elle l'apprit, une boucle de ses cheveux, et prit une robe de deuil. Ce fut à l'endroit où est aujourd'hui la ville de Copto 3, nom qui, suivant quelques auteurs, signifie privation, car on dit coptein pour priver. Elle courait de tous côtés, livrée aux plus cruelles inquiétudes, et s'informant à tous ceux qu'elle voyait du coffre qui faisait l'objet de ses recherches, lorsque enfin elle rencontra de petits enfants à qui elle fit la même question. Ils l'avaient vu par hasard, et lui dirent par quelle embouchure les amis de Typhon l'avaient poussé dans la mer. De là vient l'opinion où sont les Égyptiens que les enfants ont la faculté de deviner ; et ils tirent des présages des paroles qu'ils leur entendent prononcer au hasard dans les temples. Isis apprit qu'Osiris avait eu,
1 Le mois d'alhyr, qui était le troisième de l'année égyptienne, répondait à la fin d'octobre et à la plus grande partie de novembre ; il portait le nom ù'Alhyr, qui est la même déesse que la Vénus des Grecs, sortie du sein des eaux.
2 Chemmis était une ville considérable de la préfecture de Thèbes dans la Haule-Égyple. Diodore dit que son nom signifie ville de Pan, et qu'Osiris, qui avait pris Pan avec lui dans ses expéditions, bâtit cette ville en son honneur.
3 Copto ou Coptos était une ville de la Thébaïde dans la Haute-Égypte, laquelle, suivant Strabon, était commune aux Égyptiens et aux Arabes, et servait d'entrepôt pour le commerce de ces deux peuples.
d'isis et d'osikis. 333 par erreur, commerce avec Nephtys, sa sœur, qui en était amoureuse, et qu'il avait pris pour Isis, et elle en eut la preuve dans la couronne de mélilot qu'il avait laissée auprès de Nephtys, et se mit à la recherche de l'enfant, que la mère avait exposé aussitôt après sa naissance, par la crainte de Typhon. Isis l'ayant trouvé, avec bien de la peine, conduite par des chiens qui allaient à la découverte, se chargea de le nourrir. Elle le prit ensuite pour son gardien et son compagnon de voyage et lui donna le nom d'Anuhis. On croit qu'il est préposé à la garde des dieux, comme les chiens sont faits pour garder les hommes. Elle apprit bientôt que le coffre, porté par les flots de la mer auprès de la ville de Byblos *, avait été déposé doucement sur un buisson, qui, en peu de temps, parvint à un tel degré de grandeur et de beauté, que sa tige enveloppa le coffre et le couvrit entièrement ; en sorte qu'on ne pouvait l'apercevoir. Le roi du pays, frappé de la grandeur de cette plante, ayant fait couper la tige qui cachait le coffre dans son sein, en fit une colonne qui soutenait le toit de son palais.
Isis, qui en fut, dit-on, avertie par une révélation céleste, vint à Byblos et s'assit auprès d'une fontaine, les yeux baissés et versant des larmes, sans adresser la parole à personne ; seulement elle salua les esclaves de la reine, leur parla avec bonté, arrangea leurs cheveux, et leur communiqua l'odeur délicieuse qui s'exhalait de son corps. La reine, frappée de la coiffure de ses esclaves et de l'odeur agréable qu'elles répandaient, conçut le plus vif désir de voir cette étrangère. On la fit venir, et la reine, dont elle devint l'amie, lui donna un de ses enfants à nourrir. On dit que le roi s'appelait Malcandrc et la reine Astarpe; d'autres la nomment Saosis, et quel-
i Byblos était une ville de Phénicie située assez près de la mer, sur un ileuve de môme nom ; elle était fameuse par le culte d'Adonis. Elle subsiste encore sous le nom de Gébal ou Gibyle.
ques uns Nemanoun, qui répond au nom grec, Athénais. Isis, pour nourrir l'enfant,- lui mettait, au lieu de mamelles, le doigt dans la bouche; la nuit, elle le passait dans le feu pour consumer ce qu'il y avait en lui de mortel, et prenant la forme d'une hirondelle, elle allait se placer sur la colonne et déplorait la perte d'Osiris. Une nuit, la reine l'ayant observée, et voyant son fils dans les flammes, elle jeta de grands cris, et le priva par là de l'immortalité. Alors la déesse se fit connaître et demanda la colonne qui soutenait le toit. Elle lui fut accordée, et ayant coupé la tige avec facilité, elle l'enveloppa d'un voile, y répandit des parfums et la remit au roi et à la reine. Ce bois est encore à Byblos, dans le temple d'Isis, oii le peuple l'honore.
La déesse se jeta sur le coffre et poussa des cris si affreux, que le plus jeune des fils du roi en mourut de frayeur. Isis, accompagnée de l'aîné, s'embarqua avec le coffre, et fit voile pour l'Egypte. Comme au lever de l'aurore il soufflait du fleuve Phédrus un vent impétueux , la déesse, irritée, le dessécha entièrement. Dès qu'elle se vit seule dans un lieu écarté, elle ouvrit le coffre, et, collant son visage sur celui d'Osiris, elle le baisa et l'arrosa de ses larmes. Le fils du roi s' étant approché doucement par derrière pour l'observer, Isis, qui s'en aperçut, se retourna et lança sur lui un regard si terrible , qu'il ne put le soutenir, et en mourut de frayeur. D'autres racontent autrement sa mort, et disent qu'il tomba dans la mer de la manière qu'on l'a dit plus haut. Les Egyptiens l'honorent à cause de la déesse, et c'est lui qu'ils chantent dans leurs repas sous le nom de Maneros. Selon quelques uns , il se nommait Palestinus ou Pelusius , et la déesse bâtit une ville qu'on appela de son nom Pélusium *. On dit que ce Maneros, chanté par les Egyptiens,
i Péluse était une ville de la Basse-Égypte qui donnait son nom à une des embouchures du Nil près de laquelle on l'avait bâtie. Son nom, qui
d'isis et d'osiris. 335 fut l'inventeur de la musique. D'autres prétendent que Maneros n'est point un nom d'homme, mais une espèce de formule usitée dans les festins et dans les fêtes, par laquelle on souhaitait que ces divertissements fussent heureux ; car c'est là ce qu'exprime le mot maneros qu'ils répètent si souvent dans ces occasions. De même cette figure de mort qu'ils présentent aux convives n'est pas, comme quelques uns l'ont pensé, une représentation de la mort d'Osiris. Leur but en cela est de les avertir qu'en jouissant des plaisirs de la vie, ils doivent se souvenir qu'ils seront bientôt dans le même état.
Isis s'étant mise en chemin pour aller à Butis *, où son fils Horus2 était élevé, déposa le coffre dans un lieu éloigné de la vue des hommes ; mais Typhon , en chassant la nuit au clair de la lune, trouva le coffre, et, ayant reconnu le corps d'Osiris, il le coupa en quatorze parties, qu'il dispersa de côté et d'autre. Isis l'ayant appris, monta sur une barque faite d'écorce de papyrus 3, et parcourut les marais voisins pour les chercher. De là vient que ceux qui naviguent dans des vaisseaux de papyrus ne sont point attaqués par les crocodiles, soit crainte, soit respect pour la déesse de la part de ces animaux. A mesure qu'Isis trouvait une partie du corps d'Osiris , elle lui élevait une sépulture dans le lieu même ; et c'est pour
en grec signifie bourbeuse, montre qu'elle était située dans un terrain fort marécageux.
1 Butis était une ville considérable de la Basse-Égypte, près de l'en>bouchure du Nil, nommée Sébennytique , et fameuse par un oracle de Latone.
2 Horus était le fils légitime d'Osiris et d'isis; on l'appelait l'ancien Horus, pour le distinguer du fils qu'Osiris avait eu de Nephtys, femme de Typhon. Ils étaient l'un et l'autre le symbole du soleil.
3 Le papyrus est une des plantes anciennement connues qui ont beaucoup exercé les savants modernes. M. Bruce a consacré au papyrus un article assez étendu dans le cinquième volume.de son Voyage d'Abyssinie, depuis la page 6 jusqu'à la page 26. Ses connaissances particulières en botanique, et sa véracité connue, doivent donner la plus grande confiance dans ce qu'il en rapporte.
cela qu'on voit en Egypte plusieurs tombeaux d'Osiris. D'autres disent qu elle fit faire plusieurs représentations d'Osiris et quelle en donna une à chaque ville, en leur faisant croire que c'était le corps même de ce prince. Elle voulait qu'il fût plus généralement honoré, et que si Typhon, venant à l'emporter sur Horus, cherchait à découvrir où était le tombeau d'Osiris, le grand nombre de ceux qu'on lui montrerait lui fit désespérer de connaître le véritable. 11 n'y eut que les parties naturelles qu'Isis ne retrouva point, parceque Typhon les avait jetées tout de suite dans le Nil , où elles furent dévorées par le lépidote s le pagre et l'oxyrinche ; aussi ce sont les poissons que les Egyptiens ont le plus en horreur. La déesse, pour remplacer cette perte, en fit faire une représentation, et elle consacra le phallus, dont les Egyptiens célèbrent encore aujourd'hui la fête.
Osiris apparut des enfers à son fils Horus, et l'instruisit dans l'art des combats ; après quoi il lui demanda quelle action il regardait comme la plus glorieuse : « C'est, répondit Horus , de venger les torts qu'auraient essuyés un père et une mère. » Osiris lui demanda encore quel animal il croyait le plus utile pour la guerre. Horus lui ayant répondu que c'était le cheval, Osiris, étonné, lui demanda pourquoi il n'avait pas nommé le lion plutôt que le cheval : « C'est, répliqua Horus, que le lion est utile à ceux qui n'ont besoin que de défense ; mais avec le cheval on poursuit son ennemi et on le' tue. » Osiris, charmé de ses réponses, comprit que son fils était assez préparé pour le combat. On dit qu'une foule d'Egyptiens passèrent dans le parti d'Horus, et entre autres la concubine de Typhon, nommée Thoueris. Un serpent qui la poursuivait fut tué par les gens de la suite d'Horus; et c'est en mémoire de cette action, qu'encore aujourd'hui, ils apportent dans leurs assemblées une corde qu'ils coupent en plusieurs morceaux. Le combat dura plusieurs jours, et Horus rem-
Mi
d'isis et d'osiris. 337 porta la victoire. Isis ayant trouvé Typhon enchaîné, ne le fit point périr, mais le délia et lui rendit la liberté. Horus, dans l'indignation qu'il en conçut, porta la main sur sa mère, et lui arracha les marques de la dignité royale qu'elle portait sur sa tête. Mercure lui donna en dédommagement un casque qui représentait une tête de taureau. Typhon intenta procès à Horus sur sa légitimité ; mais aidé du secours de Mercure, il se fit reconnaître par les dieux, et vainquit Typhon dans deux autres combats. Isis, avec qui Osiris avait eu commerce après sa mort , en eut un fils qui naquit avant terme, et qui était boiteux. On lui donna le nom d'Harpocrate 4.
Tels sont les principaux faits de ce récitt dont j'ai retranché les circonstances les plus révoltantes , telles que le démembrement d'Horus et le décollement dTsis. S'il y a des hommes qui pensent et qui s'expriment ainsi sur la Divinité, dont le caractère distinctif est d'être heureuse et incorruptible, et qu'ils donnent pour véritables des faits de cette nature, je n'ai pas besoin, Gléa, de vous prévenir que, selon l'expression d'Eschyle ,
Il ne faut les payer que d'un profond mépris 2;
car de vous-même vous concevez sans doute une juste indignation contre ces personnes qui ont sur le compte des dieux des opinions si étranges et si impies. Vous voyez très bien que le récit que je viens de vous faire ne „ ressemble point à ces fables, à ces vaines fictions que les poètes et les mythologistes enfantent dans leur imagination, et qui, semblables à des toiles d'araignées, n'ont
1 Cet Harpocrate était un des dieux les plus anciens de l'Égypte. Son nom, suivant l'interprétation de Jablonski, signifie qui ett boiteux. Et, en effet, on le représentait boiteux, sous la figure d'un jeune enfant assis sur un lotos, et qui avait le doigt collé sur la bouche. M. Jablonski reconnaît en lui le soleil au solstice d'hiver.
2 Le vers d'Eschyle dit mot à mot : il faut cracher et se nettoyer la bouche.
338 TRAÏTÉ
aucune solidité. Il s'agit ici de faits véritables et d'accidents réels.
Les mathématiciens disent que l'arc-en-ciel est une image du soleil, et que la variété de ses couleurs est l'effet de la réfraction que ses rayons éprouvent dans la nue. De même cette fable est la représentation d'un objet qui réfléchit naturellement notre pensée sur un autre qu'il s'agit de découvrir. C'est ce que nous prouvent ces cérémonies tristes et lugubres qui accompagnent leurs sacrifices, la forme de leurs temples, oii l'on voit d'un côté de larges ailes, de longues avenues découvertes, et de l'autre des chambres souterraines et obscures en forme de cellules ou de chapelles. Une autre preuve non moins forte, c'est l'opinion où l'on est qu'il existe des tombeaux d'Osiris. Quoique les Egyptiens croient que son corps est enseveli en plusieurs endroits , on est persuadé en générai qu'Abyde 1 ou la petite ville de Memphis est la seule qui possède son véritable tombeau. En effet, c'est à Abyde •qu'on enterre les plus riches et les plus puissants d'entre les Egyptiens, qui tous ambitionnent d'avoir un sépulcre commun avec Osiris, et l'on entretient à Memphis le bœuf Apis, qu'on regarde comme l'image de ce dieu, et qui, à ce titre, doit être au même endroit que son corps. D'autres prétendent que le nom de cette ville signifie le fort des biens , que le véritable tombeau d'Osiris est clans une île que le Nil forrhe auprès de Philes, et qui ordinairement est inabordable pour tout le monde ; les oiseaux mêmes ne peuvent s'y reposer, et les poissons n'en approchent pas ; seulement, h un certain jour, les prêtres s'y rendent, y font des sacrifices funèbres, et couronnent le tombeau d'Osiris, qui est ombragé par une
i Abyde était fameuse par son temple d'Osiris, et c'était là que Memnon faisait son séjour. Elle paraissait, dit Strabon, liv. XVII, p. 559, avoir été autrefois une ville très considérable, et presque comparable à Thèbes. Mais elle n'était plus qu'un petit bourg au temps de ce géographe. On y adorait Osiris.
d'isis et d'osikis. 339 plante dont la hauteur excède celle des plus grands oliviers. Eudoxe rapporte qu'on cite en Egypte plusieurs tombeaux d'Osiris, et que son corps est réellement à Busiris \ patrie de ce roi ; mais on ne peut contester qu'il ne soit à Taphosiris, comme le nom seul l'indique, puisqu'il veut dire tombeau d'Osiris.
Je ne parlerai point ici de quelques circonstances qui accompagnent leurs sacrifices, de ce bois que Ton fend , de ce lin qu'on déchire, de ces libations qu'on fait pour Osiris , parcequ' elles tiennent à des objets mystérieux qui ne sont point connus. Les prêtres d'Egypte disent non-seulement de ces deux divinités, mais en général de tous les dieux qui ne sont pas éternels et incorruptibles, que leurs corps sont déposés dans leur pays, où on leur rend les honneurs convenables , et que leurs ames brillent dans les cieux au rang des astres ; que l'ame d'isis est appelée par les Grecs la Canicule, etSothis par les Egyptiens ; que celle d'Horus est Orion, et celle de Typhon la Grande Ourse. Tous les autres peuples de l'Egypte contribuent à la nourriture des animaux qu'ils honorent; les seuls habitants de la Thébaïde n'entrent point dans cette dépense, parcequ' ils ne reconnaissent aucun dieu mortel, et qu'ils croient que leur dieu Cneph n'a pas été engendré et qu'il est immortel.
Maintenant ceux qui , des différents traits de cette nature qu'on raconte ou qu'on pratique, en veulent conclure que ce récit n'a pour objet que de conserver le souvenir des grandes actions de quelques uns de leurs rois et de leurs princes, à qui la supériorité de leur vertu et de leur puissance fit attribuer une origine céleste , et qui tombèrent ensuite dans les plus grands malheurs ; ceux-là, dis-
i Busiris était une ville considérable de l'Egypte, au milieu du Delta, qu'on croyait avoir été bâtie par un roi de ce nom, différent de celui que l'histoire peint si cruel, et qui faisait périr tous les étrangers qui abordaient dans ses États. Il y avait dans cette ville un temple d'isis très célèbre.
je, donnent une ouverture facile et commode pour expliquer ce qu'il y a d'embarrassant dans cette fable, en transférant à des hommes ce qui ne paraît pas pouvoir s'appliquer à des dieux. D'ailleurs cette solution ingénieuse a des fondements dans l'histoire. Les Egyptiens racontent que Mercure avait un bras plus court que l'autre, que Typhon était roux, Horus blanc et Osiris noir; d'où il s'ensuivrait qu'ils auraient été des hommes. Ils ajoutent qu'Osiris commandait les armées ; que Canobe, d'où l'astre ainsi appelé a tiré son nom, était un pilote; que le vaisseau appelé Argo par les Grecs avait été construit sur le modèle de celui d'Osiris, et placé parmi les astres1, entre Orion et le Grand Chien, deux constellations dont la première, suivant les Egyptiens, est consacrée à Horus, et la seconde à Isis.
Mais je crains qu'en adoptant cette explication on n'ébranle les bornes les plus respectables , qu'on ne déclare la guerre non-seulement à toute l'antiquité, suivant l'expression de Simonide , mais encore à une multitude de familles et de nations qui toutes ont été pénétrées des sentiments les plus religieux pour ces divinités. C'est transporter 'des cieux à la terre ces noms si révérés ; c'est éteindre et arracher des esprits cette foi vive , empreinte dans tous les hommes presque dès leur enfance ; c'est ouvrir la porte à l'impiété de ce peuple d'athées qui transforment les dieux en hommes ; c'est enfin donner comme une sanction manifeste aux impostures de cet Evhemère de Messine qui , en imaginant les fables les plus absurdes, les plus destituées de fondement , a semé l'impiété dans tout l'univers par son audace à effacer en quelque sorte les noms de tous ces dieux généralement reçus qu'il
i Le vaisseau Argo était celui qu'on supposait avoir porte les Argonautes qui allaient à la conquête de la toison d'or, et qui fut mis au rang des astres, pareeque c'était, disait-on, le premier qui eût été mis en mer, et que d'ailleurs Minerve elle-même passait pour l'avoir construit.
d'isis et d'osiris. 341 transforme en rois, en princes, en généraux d'armée, qui ont, dit-il , existé dans des temps fort éloignés, et dont il a trouvé les noms écrits en lettres d'or dans File de Panchée. Cependant , jamais aucun Barbare ni aucun Grec n'en a eu connaissance , et il faudra croire que le seul Evhemère a abordé dans cette île des Panchéens et des Triphylliens , peuples qui n'existent et n'ont jamais existé nulle part.
D'ailleurs on vante en Assyrie les belles actions de Sémiramis, celles de Sésostris en Égypte. Les Phrygiens appellent encore aujourd'hui maniques tous les grands traits de courage et de vertu , par honneur pour un de leurs rois que les uns nomment Manès et d'autres Masdès, et qui se distingua par ses belles qualités et par sa puissance. Les Perses, sous la conduite de Cyrus, et les Macédoniens sous celle d'Alexandre, ont pénétré en vainqueurs presque jusqu'aux extrémités de l'univers; cependant tous ces héros n'ont jamais été regardés que comme de grands rois. Si quelques uns d'entre eux , enflés d'un vain orgueil , et , pour me servir des termes de Platon , emportés par l'ardeur de la jeunesse ou aveuglés par l'ignorance , ont usurpé le titre de dieux et se sont fait ériger des temples , leur gloire n'a eu qu'un éclat passager, et la postérité a hautement flétri non-seulement leur vanité et leur arrogance , mais encore leur injustice et leur impiété.
La mort a dissipé leur vaine renommée, Comme on voit dans les airs se perdre la fumée.
Enfin, tels que des* esclaves fugitifs réclamés parleurs maîtres, ils se sont vus arrachés de leurs temples et de leurs autels , et n'ont plus que des monuments et des tombeaux. Aussi Antigonus ayant entendu un certain Hermodote l'appeler, dans un de ses poèmes, fils du soleil et le traiter de dieu , il lui dit : « Celui qui vide tous