DES NOMS DES FLEUVES ET DES MONTAGNES
en chantant dans la langue du pays un hymne en l'honneur de Vénus. Tous les ans ils enterrent vives, auprès d'une colline nomme Therogonum1, une vieille femme à qui Ton a fait son procès dans les formes. Aussitôt on voit accourir du haut de la colline une multitude de serpents et dévorer les insectes qui voltigent autour de cette femme. C'est ce que raconte Ghryserme, dans le quatrevingtième livre de son histoire de l'Inde 2. Archélaûs en a parlé avec plus de détail dans son treizième livre des Fleuves.
Près de l'Hydaspe est le mont Eléphas ; voici d'où il a tiré son nom. Quand Alexandre , roi de Macédoine, fut entré dans l'Inde; à la tête de son armée, et que les habitants du pays eurent pris la résolution de le combattre, l'éléphant de Porus, roi de cette contrée, entrant tout à coup en fureur, monta sur la colline du soleil et prononça distinctement ces mots d'une voix humaine : 0 roi, mon maître,* ftls de Gégasius , garde-toi de rien entreprendre contre Alexandre, car il est fils de Jupiter. A peine il eut fini de parler qu'il expira. Porus, instruit de cet événement, fut frappé de terreur, et étant aller trouver Alexandre, il se jeta à ses genoux et lui demanda la paix ; il l'obtint aux conditions qu'il avait proposées lui-même ; et, changeant le nom de la montagne, il l'appela le mont Eléphas. (Dercylle, dans son troisième livre des Montagnes 3.)
ii. l'ismène.
L'Ismène est un fleuve de Béotie, qui coule auprès de
1 Ce nom signifie qui produit des bêtes féroces.
2 Chryserme était de Corinthe. Slobée cite son histoire de Perse ; celle de l'Inde n'est connue que par notre auteur, et peut fort bien n'avoir jamais existé, aussi bien que l'Archélaùs qu'il cite en témoignage de ce même fait.
3 Dercylle est cité par Athénée comme auteur d'une histoire d'Argos et de quelques autres ouvrages. Son histoire des Fleuves n'y est pas nommée, et pourrait bien être de l'invention de l'auteur.
Thèbes. 11 s'appelait autrefois le pied de Cadmus, pour la raison suivante. Cadmus ayant tué à coups de flèches le dragon qui gardait la fontaine 1 , et craignant que l'eau n'en fût empoisonnée , parcourut ce pays pour y découvrir quelque source. Pallas F ayant conduit à l'antre de Corycie2, ilenfonça son pied droit dans une boue très épaisse, et il en sortit une rivière à laquelle ce héros, après avoir immolé aux dieux un taureau, donna le nom de pied de Cadmus. Quelque temps après, Isménus, fils d'Amphion et de Niobé, qu'Apollon avait blessé d'une flèche, ne pouvant résister à l'excès de sa douleur, se précipita dans ce fleuve, qui depuis porta son nom, comme le dit Sostrate dans son second livre des Fleuves 3.
Auprès de F Isménus est le mont Cythéron, qui s'appelait anciennement Astérius, pour la raison que je vais dire. Béotus, fils de Neptune, balançait entre deux femmes .d'une naissance illustre, désirant d'épouser celle qui lui apporterait de plus grands avantages. Une nuit qu'il les attendait toutes deux sur le sommet d'une montagne dont le nom n'est pas connu , tout à coup une étoile, se détachant du ciel, tomba sur l'épaule de l'une d'entre elles nommée Eurythémiste, et disparut aussitôt. Béotus, décidé par ce prodige , épousa Eurythémiste , et, pour perpétuer le souvenir de cet événement, il donna le nom d' Astérius à la montagne. Elle fut dans la suite appelée Cythéron; en voici la cause. Tisiphone, l'une des furies, étant devenue amoureuse d'un jeune homme parfaitement beau , nommé Cythéron , et ne pouvant contenir la violence de sa passion, elle lui en fit l'aveu. Cythéron, saisi
1 Celte fontaine, qui n'est point nommée dans le texte, s'appelait la fontaine de Mars.
2 Cet antre était voisin de la ville de Delphes, et près du temple d'Apollon.
3 II y a eu .deux auteurs de ce nom : l'un, appelé le grammairien, vivait du temps d'Auguste; l'autre était de Phéna^ore, ville de la Tauride.
d'horreur à cette proposition, ne daigna pas même lu répondre. Tisiphone, trompée dans ses désirs, détacha un des serpents qui formaient sa chevelure , et le lança sur ce jeune dédaigneux. L'animal l'ayant saisi pendant qu'il gardait ses troupeaux sur le mont Astérius, le serra étroitement et l' étouffa. Les dieux voulurent que la montagne fût de son nom appelée Cythéron. (Léon de Byzance, dans son histoire deBéotie ■*.}
Mais Hermésianax de Cypre2 rapporte une autre origine de ce nom. Deux frères, nommés Hélicon et Cythéron, avaient des caractères et des mœurs très différents. Le premier, bon et humain, nourrissait avec tendresse ses parents dans leur vieillesse ; Cythéron , naturellement avare, voulut envahir tout le patrimoine, et commença par égorger son père. Ensuite, ayant tendu des embûches à son frère , il le poussa dans un précipice , mais il y tomba lui-même. Les dieux les transformèrent l'un et l'autre dans les montagnes qui portent leurs noms. Cythéron, par son impiété, donna lieu à la fable des furies. La piété filiale d'Hélicon fit placer sur la montagne qui prit son nom le séjour des Muses.
m. l'hèbre.
L'Hèbre est un fleuve de Thrace qui avait dû son premier nom à la violence de son cours. Cassandre, roi de cette contrée, eut de son épouse Crotonice un fils qu'il nomma Hébrus. Dans la suite, il répudia sa femme, et épousa Damasippe fille d'Atrax , laquelle étant devenue amoureuse du fils de son mari, le sollicita de satisfaire ses désirs. Hébrus ayant fui sa belle-mère comme une fu-
1 Léon de Byzance, dont Philostrate a écrit la Vie, fut auteur de plusieurs ouvrages historiques. Suidas nous en a conservé les titres.
2 Hermésianax est nommé plus bas comme auteur d'une histoire de Phrygie, ouvrage qui n'est cité par aucun des autres écrivains qui ont parié de lui.
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rie, se livra à l'exercice de la chasse. Cette femme impudique, voyant sa passion méprisée, accusa ce vertueux jeune homme d'avoir entrepris de lui faire violence. Cassandre, aveuglé par la jalousie, courut avec emportement chercher son fils dans les bois, et le poursuivit l'épée à la main, pour le punir d'avoir voulu déshonorer son père. Le fils, voyant qu'il ne pouvait lui échapper, se précipita dans le fleuve Rhombus, qui, depuis, prit le nom d'Hèbre, comme Timothée le rapporte au premier livre des Fleuves.
Le mont Pangée , situé près de ce fleuve, fut ainsi nommé à l'occasion suivante. Pangéus, fils de Mars et de Critobulé, ayant eu commerce avec sa propre fille, sans la connaître, en conçut une douleur si vive, qu'il courut au mont Carmanius, et, dans son désespoir, il se perça de son épée. La montagne prit, par Tordre des dieux, le nom de Pangée K
Il croît dans l'Hèbre une plante semblable à l'origan. Les Thraces coupent le bout de sa tige, et après s'être rassasiés de pain, ils le mettent sur des charbons ardents et en respirent longtemps la fumée. Alors leurs sens s'appesantissent, et ils tombent dans un profond sommeil.
On trouve sur le mont Pangée une plante nommée cithare ; voici l'origine de ce nom. Les femmes de Thrace, après avoir mis Orphée en pièces, dispersèrent ses membres dans l'Hèbre. Sa tête et son corps prirent, par l'ordre des dieux, la forme d'un dragon ; mais Apollon voulut que sa lyre conservât sa figure. Du sang qui coulait de ses plaies il naquit une plante qui fut nommée cithare, et qui, dans les fêtes de Bacchus, rend le même son que cet instrument. Les naturels du pays, vêtus de peaux de
i Le mont Pangée était dans la Thrace et dans la Thessalie, mais auprès de a mer et non pas de l'Hèbre; ce qui a fait croire à^Palmérius qu'il s'agissait ici du mont llhodope.
daim et- armés de leurs thyrses, chantent un hymne dont le vers suivant fait partie :
Folâtrer à propos, c'est savoir être sage.
(Voyez Glitonyme dans le second livre des Histoires tragiques