‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 33 sur 59 · XVI. LE NIL · texte numérisé non relu

XVI. LE NIL

Le Nil , fleuve d'Egypte , qui coule auprès d'Alexandrie , s'appelait anciennement Mêlas , d'un fils de Neptune de ce nom. Il prit ensuite le nom d'Egypte s, parla raison que je vais rapporter. Egyptus , fils de Vuïcain et de Leucippe, régnait dans cette contrée. Pendant une guerre qu'il eut à soutenir contre ses propres sujets, les eaux du Nil ne se retirant point des terres , et les peuples étant pressés par la famine , l'oracle leur promit une récolte abondante si , pour apaiser les dieux , le roi du pays sacrifiait sa propre fille. Egyptus, que les maux accablaient de toutes parts , conduisit à l'autel sa fille Aganippé, et l'immola. Mais bientôt , désespéré de cette perte , il se jeta dans le fleuve Mêlas , qui prit dès lors le nom d'Egyptus 2. Il le changea depuis en celui de Nil , et voici quelle en fut la cause. Garmathone, reine d'Egypte, pleurait amèrement , avec toute sa cour, son fils Chrysochoas, qui était mort avant d'avoir atteint l'âge de puberté. Isis lui ayant apparu subitement , la reine suspendit les témoignages de sa douleur, fit à la déesse l'accueil le plus gracieux , et lui laissa voir toute la satisfaction que sa présence lui causait. Isis , pour reconnaî-

1 Tout le reste du chapitre manque dans le texte.

2 C'est le nom qu'Homère donne loujours au Nil; etEuslalhe,sur le quatrième livre de l'Odyssée, pag. 1499 de l'édition de Rome, dit que ce nom lui fut donné, ainsi qu'au pays qu'il arrose, parceque les chèvres s'y engraissaient, de àt£, chèvre. Plusieurs autres écrivains, entre autres Stobée et Hésychius, attestent qu'il eut d'abord le nom de Mêlas, et qu'il le reçut à cause de la profondeur de ses eaux, qui les faisait paraître noires.

tre sa piété, engagea Osiris à rappeler son fils des enfers. Il se rendit aux prières de la déesse1; mais Cerbère, que d'autres appellent Phobérus2, poussa des hurlements si terribles, que Nilus, le mari de Garmathone , saisi d'une fureur soudaine, se précipita dans le fleuve Egyptus , qui depuis prit son nom.

On trouve dans ce fleuve une pierre qui ressemble à une fève : dès qu'un chien l'aperçoit, il cesse d'aboyer. Elle a la plus grande vertu contre les possessions des esprits, car on ne l'a pas plutôt approchée du nez d'un homme possédé du démon, que l'esprit malin se retire de lui.

Il produit d'autres pierres nommées collotes, que les hirondelles ramassent après que les eaux du Nil se sont retirées, pour construire le mur Chélidonien, qui résiste à l'impétuosité des flots et empêche que le pays ne soit ravagé par l'inondation du fleuve. (Voyez Thrasybule dans son histoire d'Egypte.)

Près du Nil est le mont Argillus, qui fut ainsi nommé à l'occasion suivante. Jupiter ayant enlevé de Lycte, ville de Crète, la nymphe Argé, dont il était amoureux, la transporta sur la montagne d'Egypte nommée aujourd'hui Argillus. Il en eut un fils nommé Dionysus, et qui , devenu grand , donna à cette montagne le nom d' Argillus , en l'honneur de sa mère. Dans la suite , il rassembla une armée de pans et de satyres , fit la conquête de Tlnde, et après avoir soumis l'Ibérie , il y laissa pour gouverneur Pan, qui, de son nom, appela le pays Partie , dont on a formé depuis celui de Spanie3. (Voyez

1 Piularque, dans son traité d'isis et d'Osiris, dit que ce dieu exerce l'empire sur les morts, et qu'il est le même que celui que les Grecs appellent Adès et Pluton.

2 Ce second nom de Cerbère signifie terrible^ et n'est sans doute qu'un surnom de ce gardien redoutable des enfers.

3 C'est aujourd'hui l'Espagne, que les auteurs latins nomment souvent l'Ibérie, à cause de l'Èbrc, qui la traverse.

Sosthène dans le livre treize de f histoire d'Ibérie1.)

xvii. l'eluotas.

Himérus, fils de Lacédémon et de la nymphe Taygèfe, s'étant attiré la colère de Vénus , abusa , dans la veillée de cette déesse , de sa sœur Cléodice, sans la connaître. Le lendemain, instruit de son crime et accablé par ses remords , il se précipita dans le fleuve Marathon , qui fut depuis appelé Himérus et prit dans la suite le nom d'Eurotas à l'occasion suivante. Les Spartiates étant en guerre avec les Athéniens, attendaient la pleine lune pour combattre. Eurotas, leur général , qui n'était retenu par aucune crainte superstitieuse , rangea les troupes en bataille malgré les éclairs et les foudres qui semblaient devoir l'en détourner. Mais son armée fut taillée en pièces , et dans la douleur que cette défaite lui causa , il se jeta dans le fleuve Himérus , qui fut depuis nommé Eurotas.

On y trouve une pierre nommée thrasylide , qui resremble à un casque : dès qu'elle entend le son d'une trompette , elle s'élance sur le rivage ; mais si on prononce le nom des Athéniens, elle se plonge aussitôt sous les eaux. Il y a plusieurs de ces pierres dans le temple de Minerve Chalcièque2, où elles ont été consacrées, au rapport de Nicanor le Samien clans le second livre des Fleuves3.

Dans le voisinage de TEurotas est le mont Taygète , ainsi nommé de la nymphe Taygète , qui , déshonorée par Jupiter, se pendit de désespoir sur le sommet du mont Amyclée , qui porta depuis son nom.

Il croît sur cette montagne une plante nommée chari-

1 Sosthéne était de CnMe.

2 Ce mot signifie maison d'airain; c'était un temple revêtu d'airain que Minerve avait à Sparte.

3 11 y a eu plusieurs auteurs de ce nom ; celui-ci n'est guère connu que par notre auteur.

sium, que les femmes attachent autour de leur cou au commencement du printemps, et elles en sont plus tendrement aimées de leurs maris , comme le dit Cléanthe dans le second livre des Montagnes. Sosthène de Gnide en parle plus en détail, et c'est de lui qu'Hermogène a tiré ce qu'il en dit l.

xviii. l'inachus.

L'inachus est un fleuve de FArgolide qui s'appelait anciennement Carmanor. Haliacmon, originaire de Tyrin- Ihe , faisant paître un jour ses troupeaux sur le mont Coccygius , vit , sans les connaître , Jupiter et Rhéa qui avaient commerce ensemble. Aussitôt il devint furieux, et s'élança avec impétuosité dans le fleuve Carmanor, qui fut appelé depuis Haliacmon. Il prit ensuite le nom d'Inachus par la raison que je vais dire. Inachus, fils de l'Océan , ayant vu sa fille lo déshonorée par Jupiter, se mit à la poursuite du dieu en l'accablant d'injures. Jupiter, irrité , envoya contre lui Tisiphone , une des furies, qui lui troubla tellement la raison, qu'il courut se jeter dans le fleuve Haliacmon , qui dès lors prit le nom d'Inachus.

Il produit une plante nommée cyura , qui ressemble à la rue , et que les femmes qui veulent se faire avorter sans péril mettent sur leur nombril après l'avoir fait tremper dans le vin.

On y trouve aussi une pierre semblable au béril 2, qui noircit dans les mains de ceux qui veulent porter un faux témoignage. On voit un grand nombre de ces pierres

1 Cet auleur n'est point connu.

2 Béril est le nom que ks anciens ont donné à l'aigue-marine des modernes, et à plusieurs autres espèces de pierres précieuses qui portent présentement d'autres noms. Le béril tenait le huitième rang sur le pectoral du grand-prêtre juif. L'aigue-marine est ainsi nommée à cause du rapport de sa couleur avec celle de la mer. Sa couleur est mêlée de vert et de bleu ; elle la tient des substances métalliques.

dans le temple de Junon Prosymnée1, au rapport de Timothée dans son histoire d'Argos. Agathon le Samien en fait mention dans le second livre des Fleuves. Agathocle de Milet 2, dans son traité des Fleuves , raconte que le fleuve Inachus fut, à cause de son astuce, foudroyé par Jupiter, et son lit presque desséché.

Dans son voisinage sont les monts Mycène , Apésante, Coccygius et Athénéus : voici d'où ils avaient tiré leurs noms. ] Le mont Apésante portait anciennement le nom de Sélénée ,• parceque Junon , qui voulait se venger d'Hercule , invoqua le secours de la lune , qui, par ses enchantements magiques , remplit un coffre d'écume de laquelle naquit un lion énorme qu'Iris attacha avec sa ceinture et conduisit sur le mont Opheltus , où il mit en pièces un berger nommé Apésante , dont les dieux voulurent que la montagne prît le nom3, suivant le récit de Démodocus, dans le premier livre de son Héraclide4.

Il croît sur cette montagne une plante nommée selèney°: elle rend une écume que les bergers ramassent avec soin au commencement du printemps. Ils s'en frottent les pieds, et elle les préserve de la morsure des serpents.

Le mont Mycène s'appelait anciennement Argium , du nom de l'Argus aux cent yeux. Voici à quelle occasion il prit celui de Mycène. Après que Persée eut tué Méduse, Sthéno et Euryalé, sœurs de cette gorgone, le poursuivirent pour le punir de sa trahison. Arrivées au sommet du

1 Ce nom lui venait de Prosymne, ville de l'Argolide où elle était honorée.

2 Cet Agathocle pourrait bien être le même que celui de Samos, déjà cité dans le Méandre.

3 Flacidus Laclance, dans ses notes sur la Thébaïde du Stace, dit que l'Apésante est une montagne voisine de Tarse en Cilicie, d'où Persée avait pris son vol lorsqu'il partit pour aller en Lybie. exterminer Gorgone. 11 le fait venir d'un verbe grec qui signifie s'en aller, partir.

* Cet auteur ne m'est point connu ; son ouvrage, s'il a existé, devait contenir le récit des exploits d'Hercule.

5 C'est-à-dire lune.

mont Argium, et désespérant de l'atteindre, leurs regrets pour une sœur qui Lleur était chère leur firent pousser d'affreux mugissements , et c'est de là que les naturels du pays donnèrent à cette montagne le nom de Mycène1, comme le dit Gtésias d'Ephèse dans le premier livre de sa Perséide2. Mais Chryserme de Corinthe, dans ses Péloponnésiaques , raconte l'histoire suivante. Persée , en traversant les airs , laissa tomber sur le sommet de cette montagne la garde de son épée. Gorgophonus , roi des Epidauriens , ayant été chassé de son trône , reçut ordre de l'oracle de parcourir les villes dansl'Argolide, et d'en bâtir une dans le lieu où il trouverait la garde d'une épée. Arrivé au mont Argium , il y trouva celle de Persée, qui était d'ivoire, et y construisit une ville qu'il nomma Mycène à cause de cette aventure3.

On trouve sur le mont Mycène une pierre nommée corybas, dont la couleur ressemble à celle du corbeau. Ceux qui la portent sur leur personne n'ont à craindre aucune vision monstrueuse.

Le mont Apésante fut ainsi nommé d'Apésantus , fils d'Acrisius, lequel ayant marché sur un serpent venimeux pendant qu'il chassait sur cette montagne , en fut mordu et expira sur-le-champ. Acrisius y fit ensevelir son fils , et changea son ancien nom de Sélinuntium en celui d' Apésante 4.

1 Muttàw signifie mugir, et c'est de là, suivant cette étymologie, que vient le nom de Mycène.

2 Ce Ctésias n'est pas l'historien de ce nom qui a écrit l'histoire des Perses, et dont il nous reste des fragments assez considérables.

3 Mu/Oi veut dire la garde d'une épée, et c'est d'après cette étymologie que l'auteur a formé le nom de Mycène. Il est, au reste, fort embrouillé dans ce récit. Gorgophonus, nom grec qui signifie meurtrier de la gorgone, est le surnom ordinaire de Persée, que la tradition commune fait fondateur de la ville de Mycène, et c'est en particulier l'opinion de Pausanias, liv. II, chap. xvi. 11 y a donc grande apparence que ce roi des Epidauriens est de l'invention de notre auteur.

v II a déjà parlé de l'origine dn noua d'Apésante, et ce qu'il en dit ici

Voici d'où le mont Goccygius prit son nom. Jupiter étant devenu amoureux de sa sœur Junon, et Tayaut épousée , il en eut un fils , et , depuis t la montagne sur laquelle il avait été conçu changea son nom de Ducéium en celui de Goccygius, au rapport d'Agatonyme dans sa Perséide1.

Il croît sur cette montagne un arbre nommé palinure. Le coucou est le seul animal qui puisse s'y poser, sans y rester attaché comme avec de la glu. (Voyez Ctésiphon dans le premier livre de son traité des Arbres.)

Le mont Athénée prit son nom de Minerve 2. Après la ruine de Troie , Diomède étant retourné à Argos , construisit un temple à Minerve sur le mont Céraunius , auquel il donna le nom d'Athénée , de celui de la déesse.

Il croit sur son sommet une plante semblable à la rue , qu'on nomme adrastée. Si une femme en mange par mégarde, elle devient furieuse, au rapport de Plésimachus, au livre premier des Retours 3.

xix. l'alphée.

L'Alphée, fleuve d'Arcadie qui coule près de Pise d'Olympie, s'appela d'abord Stymphèle, du nom de Stymphélus, fils de Mars et de Dormothée, lequel, vivement affligé de la mort d'Alcméon Philippe, son fils, se précipita dans le fleuve Nyctime, qui, de son nom, fut appelé Stymphèle. Il prit dans la suite le nom d'Alphée, parceque Alphée, un des descendants du soleil, disputant

après coup est une seconde tradilion sur la dénomination de cette montagne, qu'il a oublié de placer plus haut.

1 Cet historien n'est point du tout connu.

2 On sait qu'Athénée est le nom grec de Minerve, et que c'est de cette déesse que la ville d'Athènes prit son nom.

3 Suidas et les anciens commentateurs de Pindare et d'Apollonius nomment cet historien Lysimachus. Son ouvrage avait vraisemblablement pour sujet le retour des princes grecs dans leur patrie, après la prise de Troie. L'histoire de Diomède donne lieu de le penser.

de valeur avec son frère Cërcaphus, le tua, et ayant été chassé par les bergers du canton, il se jeta dans le fleuve Nyctime, qui prit dès lors le nom d'Alphée *.

Il croît sur les bords de ce fleuve une plante nommée cenchritis, qui ressemble à un rayon de miel. Les médecins en font une décoction qu'ils donnent à ceux qui ont perdu l'usage de la raison, et qui les guérit de leur folie, comme le dit Ctésias dans le premier livre de son traité des Fleuves.

Le mont Cronius, qui est près de l'Alphée, fut ainsi nommé pour la raison suivante. Après la guerre des géants, Saturne, pour se dérober aux menaces de Jupiter, se retira sur le mont Cturus, qu'il appela de son nom le mont Cronius 2. Il s'y tint caché pendant quelque temps, et à la première occasion qu'il trouva de s'échapper, il se retira sur le mont Caucase en Scythie.

On trouve sur le mont Cronius une pierre nommée cylindre pour la raison que je vais dire. Toutes les fois que Jupiter éclaire ou tonne, cette pierre roule du haut de la montagne en bas, au rapport de Dercylle dans le premier livre de son traité des Pierres 3.

xx. l'euphrate.

L'Euphrate est un fleuve de la Parthie 4 qui traverse la ville de Babylone. Il se nommait autrefois Médus, du

1 Eustalhe, dans ses commentaires sur Dyonisius Afcr, prétend que le nom d'Alphée venait de la propriété qu'avait l'eau de ce fleuve de guérir la lèpre.

2 Pindare, dans sa dixième ode olympique, dit que le mont Cronius, avant que Saturne, appelé Cronos par les Grecs, lui donnât ce nom, n'en avait aucun. Le scoliaste de ce poëte confirme cette opinion.

3 II a été déjà question dans le Méandre d'une pierre cylindre; mais ses effets étaient différents.

4 La Parthie était l'ancienne Mésopotamie ou Babylonie, qui changea de nom lorsque les Parthes s'en turent emparés ; de là vient que, dès le siècle d'Auguste, les auteurs donnent fréquemment aux Parlhcs les noms de Perses et de Mèdes,

nom d'un tils d'Artaxerce, qui fit violence à Roxane, fille de Cordyus, dont il était amoureux. Dès le lendemain, son père ayant donné ordre qu'on l'arrêtât pour le punir de son crime, Médus, saisi de crainte, se jeta dans le fleuve Zarande, qui depuis porta le nom de Médus. Voici à quelle occasion il eut celui d'Euphrate. Euphrate, fils d'Arandacus, ayant trouvé son fils Axurtas couché avec sa mère, et le prenant pour un de ses sujets, dans le transport de sa jalousie, il le perça de son épée. Mais quand ensuite il se reconnut Fauteur d'un meurtre qu'il ne pouvait plus réparer, il se précipita dans le fleuve Médus, auquel on donna depuis le nom d'Euphrate.

On y trouve une pierre nommée astygé, que les sagesfemmes mettent sur le ventre des femmes dont le travail est difficile, et qui les fait sur-le-champ accoucher sans douleur i.

Il croît sur ses bords une plante qu'on appelle eœalla, nom qui signifie chaleur. Les personnes qui ont la fièvre quarte la mettent sur leur poitrine pendant l'accès, et sont aussitôt guéries, au rapport de Chryserme le Corinthien dans le treizième livre de son traité des Fleuves.

Près de ce fleuve est le mont Drymillus, sur lequel on trouve une pierre semblable à la sardoine, que les rois du pays portent sur leurs diadèmes. Infusée dans l'eau tiède, elle guérit les maux des yeux, comme le dit Nicias de Malles dans son traité des Pierres 2.

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