‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 34 sur 59 · XXI. LE CAIQUE · texte numérisé non relu

XXI. LE CAIQUE

Le Caïque, fleuve de Mysie, s'appelait anciennement l'Astrée, du nom d'un fils de Neptune, Pendant qu'on cé-

1 Celle pierre est nommée aëlite par Slobëe et par Dioscoride, qui s'accordent avec notre auteur pour lui attribuer celte vertu presque miraculeuse.

2 Dans le traité des Parallèles, ce INicias est cité comme étant de Malée, promontoire de Laconie. Malles est une ville de Cilicie. Cet historien , d'ailleurs, est peu connu.

lébrait la veillée des fêtes de Minerve, il abusa de sa sœur Alcippe, sans la connaître, et lui prit son anneau. Le lendemain il reconnut le cachet de sa sœur, et accablé par la douleur, il se précipita dans le fleuve Adure, qui, de son nom, fut appelé Astrée. Voici pourquoi il fut nommé Caï~ que. Caïcus, fils de Mercure et de la nymphe Ocyrrhoé, ayant tué un habitant du pays distingué par sa naissance, et craignant la vengeance des parents du mort, se précipita dans l'Astrée, qui porta depuis le nom de Calque.

Il croît sur ses bords une espèce de pavot qui porte des pierres au lieu de fruits. Elles contiennent des graines noires qui ont la forme de lyres, et que les Mysiens jettent dans les terres labourées. Si Tannée doit être stérile, les pierres restent immobiles dans les endroits où elles sont tombées ; mais s'il doit y avoir une récolte abondante, elles bondissent comme des sauterelles.

On y trouve aussi une plante nommée élipharmaque, que les médecins emploient dans les pertes de sang, parcequ'elle a la propriété de resserrer les vaisseaux, au rapport de Timagoras dans le premier livre du traité des Fleuves 4.

Près de ce fleuve est le mont Teuthras, ainsi appelé du nom d'un roi de Mysie qui étant allé chasser sur le mont Thrasylle, et ayant lancé un sanglier énorme, se mit à le poursuivre avec toute sa suite. L'animal eut le temps de se jeter en quelque sorte comme suppliant dans le temple de Diane Orthosie 2. Tous les chasseurs se disposant à l'y forcer, le sanglier s'écria d'une voix humaine très intelligible : Prince, épargnez le nourrissonde la déesse. Mais Teuthras se dressant fièrement sur ses pieds, tua l'animal. La déesse, irritée de ce mépris, rendit la vie au

1 Ce Timagoras n'est cité que par Stobée, qui n'a Tait que copier notre auteur.

2 C'est la môme que Diane Orlhicnnc. ( Voyez ce que nous en avons dit à l arlicleUu Gange.)

sanglier, et pour punir Teuthras, elle le frappa de la lèpre et le rendit furieux. Ce prince, honteux de son état, faisait sa demeure ordinaire sur le sommet des montagnes. Sa mère Lysippe, instruite de ce qui était arrivé à son fils, accourut à la forêt avec le devin Polyide, fils de Cyranus, qui lui ayant appris tout ce qui s'était passé, rengagea à apaiser la déesse par des sacrifices. Son fils ayant recouvré l'usage de la raison, elle bâtit un autel à Diane, sous le nom d'Orthosie, et fit placer un sanglier en or avec une tète d'homme. Encore aujourd'hui, s'il arrive qu'un de ces animaux soit lancé par des chasseurs, il entre dans le temple, et y fait entendre une voix humaine. Teuthras revenu, contre toute espérance, à son bon sens, donna son nom à la montagne.

On y trouve une pierre nommée antipathès, qui, macérée dans le vin, est souveraine contre les dartres et la lèpre, au rapport de Ctésias le Gnidien dans le second livre de son traité des Montagnes.

xxii. l'achélous.

L'Achéloùs, fleuve d'Étolie, fut anciennement appelé Thestius pour la raison suivante. Thestius, fils de Mars et de Pisidice, ayant transporté sa demeure à Sicyone, à cause de quelque chagrin domestique, et y ayant fait un assez long séjour, retourna enfin dans sa patrie. Il trouva son fils Calidonius dans le lit de sa mère, et ne doutant pas que ce ne fût un adultère, il tua son fils sans le connaître. Quand ensuite il eut vu de quelle perte irréparable il était lui-même l'auteur, il se précipita dans le fleuve Axénus, qui prit depuis le nom de Thestius. Voici à quelle occasion il eut celui d'Achéloùs. Achéloùs, fils de Mars et de la nymphe Naïs, ayant eu commerce avec sa fille Clistoria , sans la connaître, en conçut une douleur si vive, qu'il se précipita dans le fleuve Thestius, qui prit alors le nom d'Achéloùs.

Il y croît une plante nommée zancle, qui ressemble à de la laine. Si on la broie et qu'on la jette dans le vin, elle le change en eau ; mais elle ne lui ôte que sa force, et lui laisse son odeur.

Tl s'y trouve aussi une pierre de couleur livide, que sa propriété a fait nommer limirgue. Si on la jette dans un drap, aussitôt, par une sorte de sympathie, elle en prend la forme et la blancheur, comme le dit Antisthène dans le livre troisième de sa Méléagride. Dioclès le Rhodien en parle avec un grand détail dans ses Etoliques

Près de ce fleuve est le mont Calydon, ainsi nommé de Calydon, fils de Mars et d'Astynomé, qui, ayant vu par mégarde Diane dans le bain, fut métamorphosé en pierre ; et la montagne qui s'appelait auparavant Cyrus fut, par Tordre des dieux, nommée Calydon.

Il y croît une plante nommée myope. Si on la trouve dans l'eau, et qu'on s'en frotte le visage, elle fait perdre la vue ; mais on la recouvre dès qu'on a apaisé Diane par des sacrifices, comme le raconte Dercylle dans le troisième livre de ses Étoliques.

xxiii. l'araxe.

L'Araxe, fleuve d'Arménie, tira son nom d'Araxus, fils de Pylus, qui tua à coups de flèches Arbélus, son aïeul, à qui il disputait le trône. Agité par les furies en punition de ce crime, il se jeta dans le fleuve Bactus, qui prit le nom d'Araxe, comme le dit Ctésiphon dans le premier livre des Persiques. Araxe, roi d'Arménie, ayant déclaré la guerre aux Perses ses voisins, et voyant qu'on différait d'en venir aux mains, consulta l'oracle, qui lui promit la victoire s'il immolait aux dieux préservateurs deux jeunes filles de la plus haute naissance. La tendresse paternelle lui ayant fait épargner ses propres enfants, il fit conduire

1 Cet Antisihène n'est sûrement pas le philosophe stoïcien de ce nom; celui-ci n'est pas plus connu (pic son ouvrage. J'en dis autant de Dioclès.

à l'autel les filles d'un de ses sujets, toutes deux de la plus grande beauté, et elles y furent immolées. Mnésalque, leur père, irrité de cette violence, dissimula d'abord son ressentiment ; mais ayant trouvé une occasion favorable, il tua les deux filles du roi, qu'il avait attirées dans le piège, et quittant son pays natal, il s'enfuit dans la Scythie. A cette nouvelle, Araxe, accablé de chagrin, se précipita dans le fleuve Halmus, qui prit le nom d'Araxe.

Il croît sur ses bords une plante nommée araœa, terme qui signifie, en langue du pays, ennemie des vierges. Dès qu'une jeune fille l'a prise, elle jette beaucoup de sang et se flétrit.

On y trouve aussi une pierre de couleur noirâtre, nommée sicyone. Lorsqu'un oracle a ordonné le sacrifice d'une victime humaine, deux jeunes filles posent cette pierre sur l'autel des dieux préservateurs. A peine le prêtre l'a touchée de son couteau, qu'il en sort une grande quantité de sang ; et aussitôt tous ceux qui ont part à cette cérémonie superstitieuse se retirent en poussant de grands cris, et reportent la pierre dans le temple. Voilà ce que raconte Dorothée le Chaldéen dans le livre second de son traité des Pierres.

Près de V Araxe est le mont Diorphe , ainsi nommé de Diorphus, fils de la Terre, dont on raconte l'histoire suivante : Mithras, qui voulait avoir un fils, mais qui détestait les femmes, vint à bout d'échauffer une pierre, et l'ayant rendue féconde, il en eut, dans le terme ordinaire, un fils qu'il nomma Diorphus, qui, parvenu à la fleur de son âge, osa disputer de valeur avec le dieu Mars, et fut tué dans le combat. Les dieux le métamorphosèrent en une montagne qui porta son nom.

On y voit une espèce d'arbre qui ressemble au grenadier; il porte une grande quantité de fruits dont le goût approche de celui du raisin. Si on cueille un de ces fruits lorsqu'il a atteint une trop grande maturité et qu'on pro-

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nonce en même temps le nom de Mars, aussitôt le fruit redevient vert, comme le dit Ctésiphon dans le livre treizième de son traité des Arbres.

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