‹ Œuvres morales de PlutarqueChapitre 35 sur 59 · XXIV. LE TIGRE · texte numérisé non relu

XXIV. LE TIGRE

Le Tigre, fleuve d'Arménie qui se jette dans l'Araxe et dans le lac Arsacide 1 , eut d'abord le nom de Sollax 2, c'est-à-dire rapide. Voici ce qui lui fit donner le nom de Tigre3. Bacchus, que la haine de Junon avait rendu furieux, parcourait la terre et les mers dans l'espoir de se guérir de sa folie. Arrivé en Arménie, et ne pouvant pas traverser le fleuve Sollax, il implora le secours de Jupiter, qui, touché de sa prière, lui envoya un tigre sur lequel il passa le fleuve sans danger ; et, en reconnaissance, il lui donna le nom de cet animal , comme le dit Théophile dans le livre premier de son traité des Pierres. Hermésianax de Cypre raconte le fait autrement. Bacchus étant devenu amoureux de la nymphe Alphésibée, et ne pouvant vaincre sa résistance ni par ses dons ni par ses prières, prit la forme d'un tigre ; et en ayant triomphé par la crainte, il la transporta au delà du fleuve, et en eut un fils qu'il nomma Médus, et qui, devenu grand, donna à ce fleuve le nom de Tigre, en mémoire de cet événement. (Voyez Aristonyme dans le livre troisième de son histoire 4.)

On y trouve une pierre d'une blancheur éclatante ; on l'appelle mynclcm, et elle garantit des attaques des bêtes

1 Strabon et Donysius Afer nomment ce lac Arsène et Thonithis. Il est faux que le Tigre se décharge dans l'Araxe, comme le prétend notre auteur: il se joint à l'Euphrate au-dessous de Bassora.

2 Eustache, dans ses notes sur Denys le Périégète, dit qu'il s'appelait Sulaz, c'est-à-dire rapide.

3 Tous les écrivains conviennent queje Tigre était ainsi nommé à cause de son extrême rapidité. Mais ce nom n'était pas tiré du tigre, comme on le croit communément, c'était du mot médique tigris, qui signifie flèche, et qui était bien propre à donner une idée de limpétuosité cce fleuve.

* Aristonyme n'est point connu d'ailleurs. T. V.

féroces, suivant Léon de Byzance dans le second livre de son traité des Fleuves.

Près du Tigre est le mont Gauranus, ainsi nommé de Gauranus, fils du satrape Roxane, qui, en récompense de sa piété envers les dieux, obtint la faveur singulière d'être le seul, entre les Perses, qui vivrait trois cents ans et mourrait sans maladie. Il fut enterré sur le mont Mausorus, où on lui fit des obsèques magnifiques, et qui, par Tordre des dieux, reçut dès lors le nom de mont Gauranus.

H y croît une plante semblable à l'orge sauvage, que les naturels font bouillir; ils se frottent de l'huile qu'ils en expriment, et il les préserve de toute espèce de maladie, jusqu'à ce qu'ils cèdent enfin à la nécessité de mourir, comme le dit Sostrate dans le premier Recueil des histoires fabuleuses.

xxv. l' INDUS.

L'Indus, fleuve de l'Inde, qui traverse avec beaucoup de rapidité le pays des Ictyophages \ s'appelait anciennement Mausolus, du nom de Mausole, fils du Soleil ; il changea de nom à l'occasion suivante. Pendant qu'on célébrait la fête de Racchus et que les gens du pays étaient tout occupés de cette cérémonie religieuse, un jeune homme d'une naissance illustre, nommé Indus, fit violence à Damasalcide, fille du roi Oxyalus, et l'une.des canéphores 2. Ce prince l'ayant fait chercher pour tirer vengeance de ce crime, Indus, par la frayeur qu'il en eut, se précipita dans le fleuve Mausole, qui, depuis, porta son nom.

t C'était un peuple d'Asie, ainsi nommé parcequ'il se nourrissait de poisson.

2 Les canéphores , comme leur nom le signifie, étaient de jeunes filles qui, aux cérémonies publiques de religion, portaient dans des corbeilles les offrandes sacrées.

On y trouve une pierre 1 qui, portée par les jeunes filles, les défend de toute violence contre leur honneur.

Il y croît une plante semblable à la buglose , et qu'on nomme carpyce. Infusée dans l'eau tiède, elle est très efficace contre la jaunisse, comme le dit Clitophon de Rhodes dans le dixième livre de l'Histoire des Indes.

Dans le voisinage est le mont Lilée, qui tire son nom d'un berger naturellement fort superstitieux ; il n'adorait d'autre divinité que la Lune, et célébrait en pleine nuit les mystères de cette déesse. Les autres dieux, irrités du mépris qu'il avait pour eux, envoyèrent contre lui deux énormes lions qui le mirent en pièces et le dévorèrent. La Lune changea cet adorateur fidèle en une montagne qui prit son nom.

Elle produit une pierre d'une couleur noire, qu'on nomme clytoris. Les habitants du pays la portent comme un ornement dans les soieries*. (Voyez Aristote dans le quatrième livre de son traité des Fleuves V)

t Le nom de cette pierre manque dans le texte.

2 J'aiconservé le mot grec, afin d'éviter une trop longue périphrase. Il signifie proprement salutaires. C'étaient des fêtes ou des sacrifices qu'on faisait pour remercier les dieux d'avoir échappé à quelque grand péril, et d'avoir sauvé sa vie.

s Je ne sais si cet Aristote est le fameux philosophe de Slagyre ; car plusieurs auteurs anciens ont porté ce nom. Cet ouvrage ne se trouve pas parmi ceux que nous avons de ce fondateur du Lycée, et Diogène Laerce ne Vji point mis dans le catalogue qu'il a donné de ses ouvrages, ce qui porte à croire qu'il s'agit d'un autre Aristote.

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