FRAGMENT DE PLUT ARQUE , SUR LA NOBLESSE
Il dit ailleurs de Ménétius qu'il est né du grand Actor ; d'un autre, qu'il est fils de Trophius; d'un troisième, qu'il doit sa naissanqe au grand Dolopion. Il répète souvent que les enfants de Dardanus sont sortis d'un sang illustre ; que Déicoon avait pour père le brave Pergasus. Il en nomme d'autres les fils de Dioclès,
Qui lui-même était né de ce beau fleuve Alphée Par qui des Pyliens la terre est arrosée.
Il dit d'un autre qu'il est fils d'Amyntor; d'un second, qu'il eut pour père Salagus; d'un autre, qu'il est né du divin Mentor; de celui-ci, qu'il est fils de Tentrudon ; de celui-là, qu'il est né d'Agénor. De môme Idoménée parle ainsi àDéiphobus :
Le grand Deucalion eut pour père Minos.
Homère dit encore qu'Achille était fils de Pélée, qu'Enée se glorifiait d'être issu du sang de Priam ; et ce héros parle ainsi à Achille :
Nous savons dès longtemps quelle est notre origine,
Quels parents ont formé notre race divine.
C'est du sein immortel de la belle Thétis
Que le brave Pélée a vu naître son fils.
Le magnanime Anchise est mon illustre père,
La reine des Amours, Cythérée, est ma mère.
Voici ce qu'il dit ailleurs ; car pourquoi craindre de multiplier les exemples?
L'illustre Dardanus fut fils de Jupiter ;
C'est lui qui, le premier, construisit Dardanie
Avant que d'Ilium la cité fût bâtie ;
Quand nos aïeux vivaient au pied de ces hauts monts
Qui couronnent d'Ida les fertiles vallons,
Dardanus eut pour fils un roi dont l'opulence
Des plus riches mortels surpassait l'abondance.
Dans ses vastes haras d'innombrables juments
Faisaient retentir l'air de leurs hennissements.
440 FRAGMENT DE PLUTAKQUE ,
Épris de leur beauté, l'impétueux Borée Des plus ardents désirs sent son ame embrasée; Il emprunte les traits d'un coursier vigoureux, Et parvient sans effort au comble de* ses vœux ; Il naît douze poulains; chacun près de sa mère Bondit dans la prairie, et leur course légère A peine eût fait plier les épis ondoyants ; On les eût vus voler sur les flots écumants. Tros, le tils d'Érichton, succède à sa puissance ; Il us, Assaracus, lui durent la naissance, Et Ganymède aussi, le plus beau des mortels, Transporté par les dieux aux palais éternels, Où, nouvel échanson et partageant leur table, 11 versait à grands flots un nectar délectable. Du magnanime Ilus naquit Laomédon ; De celui-ci sont nés le célèbre Titon, Lampus et Glytius, Hicétaon leur frère, Connu par sa valeur. Assaracus fut père De Gapis, mon aïeul ; Anchise fut son fils, Et je suis né d'Anchise ainsi que de Gypris. Honneur de nos Troyens, appui de sa patrie, Du sage roi Priam Hector reçut la vie.
Lorsque Achille voit qu'Enée a disparu à ses yeux, il dit :
Ce n'était pas en vain que ce héros fameux
Se vantait d'être issu du plus beau sang des dieux,
Priam dit de même à Achille :
Digne sang d'un héros, songez à votre père.
Le plus sensé des poètes aurait-il rappelé si souvent les ancêtres, F origine et la noblesse de ses héros, s'il n'avait pas cru que ces avantages sont dignes de nos éloges ?
Tyrtée, pour animer ses soldats au combat, leur dit qu'ils sont issus de l'invincible Alcide. Combien de fois Pindare, Simonide, Alcée, Ibycus et Stésichore ne parlent-ils pas avec honneur de la noblesse de leurs héros? Platon lui-même, lorsqu'il dit que la gloire des ancêtres est un grand trésor, fcyt assez comprendre quel prix il
SUR LA NOBLESSE. Mi
attache à la noblesse. Philémon dit que le propre des nobles est de se précipiter au milieu des combats pour y chercher la mort comme des victimes. Aussi voyonsnous que presque toujours il est arrivé, je ne sais comment, des révolutions funestes dans les républiques lorsque les gens du peuple se sont emparés du gouvernement. Dans cette bataille de Chéronée , qui fut si fatale à la Grèce, Philippe ayant demandé à Démade, qui avait été fait prisonnier : Où était donc cette noblesse athénienne ? Où étaient ces descendants des Cécropides ? Où était cette valeur si vantée ? « Prince, lui répondit Démade, vous reconnaîtriez cette valeur des Athéniens, s'ils étaient commandés par Philippe, et que Charès commandât les Athéniens. » Ce Charès était le général des Athéniens à cette bataille. Quoi donc déplus impudent qu'Alexis, qui préfère l'agriculture à la profession des armes, et qui ne voit pas combien un art mercenaire est différent d'une profession où l'on commande1. Et nous aussi , dit-il, qui ne sommes jjas nobles, nous combattons. Oui, mais les uns n'ont ni les mêmes honneurs, ni le même courage, ni la même ardeur que les autres. Et si nous voulons être vrais, nous conviendrons que les soldats n'obéissent pas à un roturier avec autant de cœur qu'à un noble.
Vous me rappelez aux temps anciens. Est-ce à celui de Deucalion ? à celui dont les peuples de la Chaldée et de l'Egypte nous ont transmis les monuments historiques? Mais c'est nous reporter à des siècles grossiers où il ne régnait aucun ordre, à une enfance à peine ébauchée du monde naissant. Voudriez-vous comparer cette anti-
i Cet Alexis est sans doule ce poêle comique de Thurium, auteur d'un grand nombre de comédies, dont Athénée a conservé beaucoup de fragments. Wolf remarque que le passage cité par Plutarque ne se trouve point dans les recueils qu'ont faits plusieurs auteurs des sentences des anciens comiques. Il croit qu'il pourrait être tiré de sa comédiedu soldat dont parle Athénée.
4 42 FRAGMENT DE Ï'LUTARQUE ,
qwité si mal réglée avec nos grandes villes, nos champs labourés et nos vignes cultivées? Il n'est pas plus juste, de comparer le sang généreux des nobles avec ces commencements si informes. Voulez-vous nous ramener à ces temps dont Homère a dit :
Vous le verrez gardant ces troupeaux de cochons Qui paissent chaque joui* dans ces riches vallons Qu'auprès du roc Corax arrose TAréthuse ?
Eh bien ! dans ces temps-là même vous verrez la noblesse recevoir les honneurs qui lui sont dus. Vous verrez Romulus, qui, élevé parmi des bergers, respire le sang du dieu Mars, dont il est sorti, et semble, au milieu même de ces pâtres, revendiquer le trône pour lequel il est né. Il en fut de même, dit-on, deCyrus. Si vous me renvoyez au bassin d' Amasis, écoutons ce qu'en dit Hérodote , ou plutôt voyons comment il atteste que ce prince avait flétri et déshonoré la dignité royale. Ecoutons donc Hérodote, puisque vous le voulez.
« Amasis, au commencement de son règne, était méprisé par les Egyptiens, qui n'avaient aucune espèce de considération pour lui, parcequ'il avait été simple particulier et qu'il n'était pas d'une naissance illustre. Mais dans la suite il sut changer leurs dispositions par son adresse et son habileté. Il avait, entre plusieurs meubles riches et précieux, un bassin d'or dans lequel lui et ses convives se lavaient tous les jours les pieds. Il en fit faire la statue d'un dieu, et la plaça dans le lieu le plus apparent de la ville. Les Egyptiens accoururent en foule pour rendre à cette divinité les plus grands honneurs. Amasis, l'ayant su, assembla les Egyptiens, et leur déclara que cette statue à laquelle ils rendaient tant d'hommages, avait été faite du bassin dans lequel ils avaient coutume de se laver les pieds, et qui avait servi à d'autres usages encore plus profanes. Il en est ainsi de moi, ajouta-t-il. J'ai été autre-
fois un simple particulier, et maintenant je suis votre roi. Je vous conseille donc de me respecter et de m'honorer. Ce fut ainsi qu'il persuada aux Egyptiens qu'il était juste de lui]obéir. » Si Hérodote a raconté là un fait faux, comme il y en a plusieurs de cette sorte dans son histoire qui n'y devraient pas être l, on n'en peut rien conclure contre la noblesse. Si le récit est vrai, la supercherie d'Amasis et son irrévérence criminelle envers les dieux ne peuvent être des motifs de mépriser la noblesse. Au contraire, c'est certainement parler en sa faveur que de nous montrer Amasis méprisé par ses sujets parcequ'il n'est pas d'une naissance illustre. Mais qu'un roi que l'on méprise à cause de l'obscurité de son origine ait recours à une ruse coupable pour se faire honorer comme un dieu, cela prouve suffisamment que, s i\ avait eu la noblesse en partage, il n'aurait pas eu besoin de recourir à l'artifice, et de s'autoriser de l'exemple de ce bassin.
Mais puisque vous me rappelez à la naissance des empires et à rélévation du Mède Déjocès, que vous m'opposez à tout moment votre Hérodote comme un bouclier impénétrable à tous les traits, voyons ce qu'il raconte de ce premier roi des Mèdes : « Il y avait chez les Mèdes un sage, nommé Déjocès, fils de Phraortes ; il aspirait à la tyrannie , et voici comment il s'y prit pour y parvenir. Les Mèdes habitaient dans des bourgades séparées, et Déjocès, qui jouissait dans la sienne d'une grande considération, s'appliqua d'autant plus à y rendre une justice exacte, que les lois étaient ouvertement violées dans toute la Médie, et qu'il savait que ceux qui sont opprimés çlétestei>t l'injustice. Les habitants de sa bourgade, témoins de sa conduite, le choisissaient pour juge dans tous leurs différends. Déjocès, qui aspirait à la royauté, se montrait toujours droit et juste, et méritait ainsi, de la part de ses
? C'est encore un trait de critique conlrc Hérodote.
444 FRAGMENT DE PÎXTAnOUÊ ,
concitoyens, les plus grands éloges. Les Modes des autres bourgades, qui jusqu'alors avaient été opprimés par des sentences injustes, instruits que Déjocès seul prononçait des jugements équitables , se rendaient avec empressement à son tribunal, et, satisfaits de la manière dont il jugeait, ils ne voulurent plus avoir d'autre juge que lui. La foule des clients que la réputation de sa justice lui attirait s'augmentait de jour en jour. Déjocès, voyant qu'il portait seul tout le poids des affaires, refusa de monter sur le tribunal où il avait coutume de rendre la justice ; il représenta qu'il n'était pas juste qu'il sacrifiât ses propres intérêts et négligeât ses affaires personnelles pour passer les jours entiers à terminer leurs différends. Les brigandages et l'anarchie régnèrent donc partout avec plus d'audace que jamais ; et les Mèdes s'assemblèrent pour délibérer sur leur position actuelle. Les amis de Déjocès y parlèrent, à ce que je crois, d'une manière adroite, et à peu près en ces termes : « Si nous continuons longtemps le genre de vie que nous menons, il sera impossible que nous habitions désormais ce pays. Etablissons donc un roi; alors la Médie aura de bonnes lois, nous pourrons cultiver paisiblement nos campagnes, sans craindre d'en être chassés par la violence. » Ce discours persuada aux Mèdes de se donner un roi. Aussitôt ils délibérèrent sur le choix; les éloges dont on combla Déjocès réunirent en sa faveur tous les suffrages, et il fut nommé d'un consentement unanime. » •
Maintenant, je vous le demande, en quoi ce Déjocès fait-il tort à la noblesse? Quoi, au contraire, de plus honorable pour elle que d'avoir dû son origine à cette discussion du bon et du juste, à cet amour de la justice et de l'équité dont Déjocès avait donné tant de preuves ? Carne pensez pas que je prétende ici comparer la vertu avec la noblesse seule et, pour ainsi dire, toute nue. Je ne veux pas m'exposer à m'entendre dire :
Jupiter h Glaucus ôta toute prudence Quand de ses armes d'or, appui de sa vaillance, • Pour des armes de fer d'un prix si différent, ADiomèdeil fit un échange imprudent.
Mais ce Déjocès d'Hérodote, qui rend la justice la plus exacte, et à qui tous les Mèdes, par le désir de l'obtenir, défèrent la royauté d'un commun accord, ne se montret-il pas l'homme le plus digne tout à la fois, et de la couronne et de la noblesse? Etabli à demeure sur le trône, il montra que cet amour de la justice n'était pas simulé : il persévéra constamment à la rendre , il mit tous ses soins à réprimer l'injustice et la violence , et fit d'autant plus éclater sa justice, que la royauté qu'il avait acquise lui en donnait plus de moyens.
Je conviendrai cependant que la noblesse a du son origine à la vertu, qu'elle en tire son principal appui, et qu'elle est comme éclairée de ses rayons. Mais je ne souffrirai point qu'on la rabaisse pour cela; je soutiendrai au contraire que c'est un titre pour elle à une plus grande élévation, et que celui qui joint la vertu à la noblesse, de sorte que la première soit comme le guide de l'autre, celui-là mérite la préférence sur ceux qui n'ont que la vertu sans noblesse. Mais de peur que vous n'abusiez contre moi de l'équivoque des termes, la noblesse que je reconnais , que j'estime et dont je prends ici la défense, est celle qu'on nomme la vertu de famille, et qui, transmise jusqu'à nous par les degrés successifs de plusieurs générations, rajeunit en nous le souvenir de nos ancêtres, et rend, par leur nom seul, leurs descendants illustres et recommandables. On peut appliquera ce quejedisici ces vers de Sapho :
Sans la vertu, l'éclat de la richesse Est un don funeste aux humains ; Mais la fortune, unie à la sagesse, Nous fait des dieux égaler les destins.
Eh bien! me direz-vous , soutenez donc celte noblesse que vos ancêtres vous ont acquise par la vertu ; si vous la démentez, vous cessez d'être ce qu'ont été leurs premiers descendants. Je conviens que celui qui soutient personnellement la noblesse que ses ancêtres lui ont transmise doit être appelé noble à plusieurs titres]; mais s'il y déroge par sa conduite, il ne faut pas plus pour cela proscrire la noblesse qu'on ne proscrit la musique, la géométrie, la politique , la médecine ou l'art militaire, parceque ces connaissances sont quelquefois le partage d'un homme vicieux. Vous voyez qu'il ne faut pas tant se tourmenter à rechercher laborieusement pourquoi nous mesurons la noblesse sur une richesse ou sur une vertu antiques.
Aristote lui-même, que vous invoquez pour appui dans cette dispute, ne fut pas pour la noblesse un juge aussi défavorable que vous le supposez, et il s'en faut bien qu'il soit d'accord avec vous. Voici comment, dans ses Politiques, en traitant un autre sujet, il expose son sentiment sur cette matière : « Il est évident qu'il y a des hommes qui sont libres par nature , et d'autres qui par nature sont esclaves , et que pour ceux-ci l'esclavage est aussi utile qu'il est juste. Ceux qui soutiennent une opinion contraire l'appuient sur des motifs qui ont une sorte de vérité , comme il est aisé de le voir. Ces mots servir , esclave, ont un double rapport; il y a des esclaves qui le sont en vertu de la loi , et la loi est une convention par laquelle il a été établi que tout ce qui est pris à la guerre appartient au vainqueur. Mais plusieurs jurisconsultes accusent ce droit de guerre d'avoir établi une loi injuste, parcequ'il est odieux que l'homme à qui l'on a fait violence soit assujetti à celui qui ne doit sa supériorité qu'à la force. Tel est leur sentiment ; l'opinion contraire a aussi ses partisans , même parmi les sages. La cause de cette différence d'opinions vient de ce que la vertu , soutenue
de moyens extérieurs, est capable de soumettre par la force ; que celui qui en a soumis un autre a sur lui la supériorité d'un bien quelconque ; en sorte que c'est une opinion commune que la force n'est jamais sans la vertu. La dispute ne roule donc que sur le droit. Les uns veulent que le droit ne soit que l'exercice de la bienfaisance , d'autres le font consister en ce que le plus fort commande. Dans cette diversité de sentiments, ceux qui soutiennent que la supériorité de la vertu ne donne pas le droit de commander n'appuient leur opinion d'aucune preuve solide et persuasive. Quelques uns, se croyant fondés sur ce qu'ils regardent comme un droit quelconque (car la loi est une sorte de droit), disent que la servitude née de la guerre est juste; mais ils y mettent une restriction; car il peut arriver que la cause de la guerre soit injuste, et personne ne dira jamais qu'un homme qui ne mérite pas de servir soit réellement esclave. Autrement il pourrait se faire que des hommes nés dans les premières classes de la société fussent esclaves et fds d'esclaves si, faits prisonniers à la guerre, ils étaient vendus par les ennemis. Aussi ne veulent-ils pas que ces derniers soient appelés esclaves, mais Barbares. Au reste, quand ils disent cela, ils ne font que rechercher, comme nous l'avons fait plus haut, quels sont ceux que la nature a faits esclaves ; car il faut nécessairement convenir qu'il y a des hommes qui sont esclaves partout et d'autres qui ne le sont nulle part. Il en est de même par rapport à la noblesse. Ils disent qu'il y a des hommes qui sont nobles non-seulement dans leur pays, mais en quelque lieu qu'ils soient , et que les Barbares ne sont nobles que chez eux. Par là ils donnent à entendre qu'ils admettent une noblesse et une liberté absolues, une noblesse et une vertu relatives. C'est à quoi Théodecte fait allusion lorsqu'il met ces paroles dans la bouche d'Hélène :
448 FRAGMENT DE PLUTÀRQUE ,
Quel homme avec raison me traiterait d'esclave,
Moi qui des deux côtés de mes nobles aïeux,
Ai vu couler en moi le plus pur sang des dieux 1 ?
Ceux donc qui soutiennent ce sentiment ne définissent la noblesse et la liberté que par la vertu , l'esclavage et la roture que par le vice. Ils pensent que, de même que r homme naît de l'homme et l'animal de l'animal , ainsi les gens de bien naissent des bons. Tel est du moins le but ordinaire de la nature, quoiqu'elle n'y parvienne pas toujours. »
Bien loin qu Aristote rabaisse en cet endroit la noblesse, il la relève infiniment: d'abord quand il montre qu'il serait injuste que des hommes d'une naissance illustre, d'un caractère élevé, qui seraient faits prisonniers à la guerre, se vissent réduits en servitude et traités comme des esclaves. Dire qu'il serait indigne qu'un homme distingué par sa naissance et fait prisonnier devînt esclave, ce n'est sûrement pas insulter à la noblesse. En second lieu, il la relève quand il admet des différences entre les nobles, et qu'il n'accorde la noblesse aux Barbares que lorsqu'ils sont dans leur pays. D'ailleurs l'Hélène de ïhéodecte, dont il cite les paroles , met le dernier sceau à l'éloge de la noblesse, en se disant issue de la tige la plus illustre qui tirait son origine de deux races des plus nobles aïeux. Aussi Hermodore dit-il qu'il s'éleva une prétention injuste et qui ne fut terminée ni par un jugement équitable ni par la voie des armes entre ces frères, dont l'un faisait valoir en sa faveur sa noblesse paternelle, et l'autre sa noblesse maternelle. Enfin il fait assez sentir qu'il n'est pas de l'avis de ceux qui ne définissent le noble et le roturier que par la vertu et le vice ; et quoi-
i Théodecte de Phaselis , ville de Lycie ou de Pamphylie, fut disciple d'Isocrate; quoique rhéteur de profession, il composa, suivant Suidas, cinquante tragédies, dont Grotius a rassemblé quelques fragments dans ses extraits. 11 mourut à Athènes à l'âge de quarante-un ans. (Voyez Fabricius, hibliolh. gr.} t. I, p. 692, et Étierine de Byzance , Voce Phaselis .)
que tout homme naisse d'un autre homme, cependant la nature met entre eux des différences. Si, parcequeles hommes naissent les uns des autres, ils étaient tous d'un mérite égal et devaient être estimés de même , il s'ensuivrait que l'homme le plus éminent en vertu ne différerait pas du plus scélérat. La nature, ajoute -t-il, se propose ordinairement de faire produire des gens de bien par des hommes qui le sont aussi ; mais elle en est sou* vent empêchée et ne peut atteindre son but. Qu'est-il besoin, au reste, de rassembler des témoignages d' Aristote par rapport à la noblesse ? Ne voyons-nous pas que dans le livre qu'il a composé sur cette matière , il en parle comme d'une qualité estimable , qu'il en relève le mérite et la compte au nombre des biens ?
Mais puisque vous insistez encore et que vous m'opposez l'autorité de ce même Aristote, examinons si ce philosophe a autant dégradé la noblesse que vous le prétendez. Voici ce qu'il en dit dans un autre endroit du livre que j'ai déjà cité : ((Quelqu'un dira peut-être que les magistratures doivent se distribuer inégalement, d'après une supériorité de biens, dans quelque genre que ce soit, quand d'ailleurs on serait égal aux autres sur tout le reste, parceque cette supériorité fonde un droit particulier proportionné au degré du mérite. Mais si cela était vrai, il s'ensuivrait que l'avantage de la couleur , de la taille et de tout autre bien de cette espèce donnerait aussi à ceux qui les posséderaient des privilèges dans le partage des biens politiques. Mais cela n'est-il pasd'une fausseté manifeste? et n'en voit-on pas la preuve dans les autres sciences et dans les autres facultés? Entre plusieurs joueurs de flûte d'un talent égal, on ne donnera pas les meilleurs instruments à ceux qui sont plus nobles , car leur naissance ne les fera pas mieux jouer. Il faut donner la préférence à cet égard à celui qui est supérieur aux autres par sa manière de jouer. Si ce que je dis n'est pas assez clair.
150 FRAGMENT DE PLUTÀRQUE .
il le deviendra davantage en poussant plus loin la discussion. Supposons que celui qui joue le mieux de la flûte soit inférieur aux autres en naissance et en beauté; quoique chacune de ces deux qualités soit un plus grand avantage que l'art de jouer de la flûte, et qu'elle soit proportionnément aussi supérieure à cet art que le musicien est supposé l'être dans son art à ses rivaux, cependant c'est au premier qu'il faut donner les meilleurs instruments. Pour faire autrement il faudrait que la supériorité de la noblesse et de la fortune pussent contribuer au talent ; or, elle n'y contribue en rien. Il faudrait dire encore que tous les biens, de quelque espèce qu'ils soient, peuvent être comparés entre eux ; car, par exemple, si une grandeur quelconque est comparable avec la ri chesse et la naissance, il s'ensuit que toute grandeur leur est comparable ; en sorte que si l'un a plus de grandeur, et l'autre plus de vertu , et que la grandeur remporte en général sur la vertu, alors toutes les qualités seront comparables. Si tel degré de grandeur dans l'un surpasse tel degré de vertu dans un autre, il est clair que telle quantité de grandeur et telle quantité de vertu pourront être comparées. Mais comme cela est impossible, il est évident que dans une république toute espèce d'inégalité ne peut fonder une concurrence pour les magistratures. De deux citoyens dont l'un est lent et l'autre léger à la course, celui-ci ne doit pas avoir plus de part aux honneurs que l'autre ; ce n'est que dans les exercices du gymnase que cette sorte1 de supériorité mérite la préférence. Mais dans les emplois civils , on ne peut établir de concurrence aux honneurs que pour les qualités qui maintiennent une république. Ainsi la liberté, la naissance et les richesses fondent à cet égard des prétentions légitimes; car il faut dans un État des hommes libres et des citoyens qui puissent contribuer aux charges publiques. Une ville qui ne serait composée que de pauvres
et d'esclaves ne subsisterait pas ; comme elle ne peut se passer de citoyens justes et courageux, puisque sans eux elle ne saurait se conserver. La seule différence qu'il y ait, c'est que sans les premiers elle ne peut pas même se former, et sans les autres elle ne peut se maintenir longtemps dans un état florissant. Afin donc qu'une ville subsiste, il faut que toutes ces qualités , ou du moins une partie d'entre elles établissent une juste concurrence aux charges publiques. Mais, pour y mener une vie honnête, il est nécessaire qu'une bonne éducation et surtout la vertu fondent, comme on vient de le dire, des prétentions légitimes. Puis donc qu'il n'est pas juste que ceux qui ne sont supérieurs qu'en un seul genre soient sur tous les points également partagés, et que ceux qui ne sont inférieurs que par un seul endroit aient en tout un partage inégal, il faut en conclure que les républiques où se trouve cette constitution vicieuse s'éloignent des principes d'un bon gouvernement. Nous avons dit plus haut que tous les citoyens qui sont en concurrence pour l'autorité y ont droit sous quelques rapports, mais non pas sous tous en général. Les riches y prétendent parcequ'ils possèdent plus de fonds de terre et que ces fonds sont un bien commun de la république. D'ailleurs, dans tout ce qui regarde les contrats civils, on a plus de confiance en eux que dans les pauvres. Les citoyens libres et nobles se fondent sur ce qu'ils sont à peu près sur la même ligne. Ils disent qu'à raison de leur naissance ils sont plus citoyens que ceux qui ne sont pas nobles ; car la noblesse jouit dans chaque pays d'une considération particulière, parcequ'il est vraisemblable que ceux qui sont nés de parents distingués par leur mérite le sont aussi, et que la noblesse est la vertu de la famille. Nous dirons de même que la vertu donne des prétentions justes à l'autorité. Or la vertu la plus propre à former et à maintenir la société, celle qui mène à sa suite toutes les autres, c'est la justice. Un plus
452 FRAGMENT DE PLlîTARQUE ,
grand nombre a encore droit de l'emporter snr un moindre; car les premiers, en vertu de leur nombre, sont plus puissants, plus riches et meilleurs que la partie moins nombreuse. Mais si tous ces citoyens qui se disputent l'autorité, je veux dire les bons, les nobles et les riches, se trouvent dans une même république, et qu'il y ait outre cela une multitude nombreuse qui puisse prétendre à l'administration, faut-il mettre en question quels seront ceux qui commanderont ? Dans les différentes républiques dont nous avons parlé, il ne peut y avoir de dispute ; car la différence de chacune d'elles est marquée par l'espèce de citoyens qui y domine. Dans l'une, ce sont les riches; dans l'autre, les gens de bien, et ainsi des autres. Mais ce que nous cherchons, c'est de savoir ce qu'il faut régler lorsque ces différentes] sortes de citoyens se trouvent réunies dans un seul] gouvernement. Par exemple, si les hommes vertueux n'y sont qu'en petit nombre, de quelle manière faudra-t-il déterminer les choses ? Comparera-t-on leur petit nombre avec l'administration dont ils seront chargés, pour voir s'ils sont capables de la bien gérer? ou devront-ils être assez nombreux pour former seuls la ville ? Il s'élève] toujours des difficultés par rapporta ceux qui disputent de l'autorité dans un gouvernement. Ceux qui y prétendent à raison de leurs richesses ne paraissent fondés sur aucur>]droit certain ; il en est de même de ceux qui s'appuient sur la naissance ; car il est évident que si l'autorité doit être le prix de la richesse, il faudra que le citoyen le plus riche commande à tous les autres. Le plus noble aura droit aussi de commander à ceux qui ne prétendent aux charges qu'à titre d'hommes libres. lien sera de même par rapport à la vertu dans les aristocraties. S'il s'y trouve un citoyen qui surpasse en vertu les autres bons citoyens , d'après ces principes, il aura seul droit de les gouverner tous. D'un autre côté, si la multitude doit jouir de l'autorité, parceque, prise en-
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semble, elle vaut plus que ce petit nombre, et qu'il y en ait un ou plus d'un, mais toujours en moindre nombre que la multitude qui l'emporte sur les autres, ce sera à ceux-là, plutôt qu'au grand nombre, qu'il faudra remettre la souveraineté. Tout cela démontre qu'il n'y a aucune règle certaine dans les divers motifs sur lesquels se fondent ceux qui prétendent dominer dans les républiques et s'assujettir tous les autres citoyens ; car la multitude aurait de bonnes raisons à opposer à ceux qui s'autorisent de leur vertu ou de leur richesse pour prétendre au gouvernement. »
Aristote, dans ce passage, est si loin de blâmer la noblesse, qu'il en relève au contraire le mérite. Il la met au nombre des biens, et s'il ne lui accorde pas toujours la préférence, il ne la donne pas non plus à la vertu. Il montre seulement qu'il n'approuve pas l'opinion absurde de ceux qui veulent que les citoyens supérieurs en un seul genre, quoique inférieurs en tout le reste, soient mieux partagés pour les magistratures. Il ne veut pas qu'entre deux joueurs de flûte qui passent pour avoir un égal talent, on donne les meilleurs instruments à celui qui est le plus noble ; car il n'est pas plus habile pour cela, mais à celui qui est réellement supérieur à l'autre ; car que fait la noblesse au talent d'un joueur de flûte? Il rend encore plus sensible qu'il faut dans une ville des citoyens nobles, qu'il en faut de riches et de libres ; que la justice et le courage militaire y sont encore plus utiles. En un mot, ne fait-il pas voir assez clairement qu'il ne porte aucune atteinte à la noblesse, quand il dit qu'elle est généralement estimée, parcequ'il est vraisemblable que les citoyens vertueux donnent naissance à des gens de bien ? Pourquoi donc mépriser cette noblesse que tout le genre humain s'accorde à honorer? Pourquoi la déchirer, la mettre pour ainsi dire en pièces? Vous avez beau vouloir m'échauffer la bile en invoquant à tout propos le témoi-
gnage de votre Aristote ; ou il faut que vous rejetiez l'opinion de tous les hommes, ou vous devez mettre au nombre des biens la noblesse aussi bien que la richesse, et vous ne sauriez nier qu'elles ne contribuent au bonheur de la vie.
Vous me faites de nouveau une objection frivole. Ne regardons-nous pas, dites-vous, la noblesse comme une richesse ou une gloire antique? Or, de ces deux avantages, aucun n'est en notre pouvoir : l'un dépend de l'aveugle Fortune, et l'autre du caprice des hommes; en sorte que ce nom fastueux de noblesse tient à deux choses qui nous sont étrangères. La richesse ne rend pas les enfants semblables à leurs pères ; mais celui qui est né de parents vertueux porte dans son ame l'empreinte du bien que lui communiquent les auteurs de ses jours. La véritable noblesse est donc cette ressemblance de justice imprimée aux enfants par leurs pères. Eh quoi ! la richesse de Midas lui donnait-elle plus de noblesse qu'à Aristide sa pauvreté? Cependant celui-ci ne laissa pas même de quoi fournir aux frais de sa sépulture, et le moindre des biens que possédait le roi de Phrygie pouvait lui faire un magnifique tombeau. La noblesse ne consiste donc pas dans la richesse (celle-ci est plutôt l'aliment des vices). Tout vice peut être comparé au feu : ils s'éteignent l'un et l'autre faute de nourriture. La noblesse obscure de Socrate, qui était fils d'une sage-femme et d'un statuaire, n'avaitelle pas une noblesse plus réelle que toute la gloire de Sardanapale? Croyez-vous que Xerxès fut plus noble que Cynégyre, qui eut la main coupée en défendant sa patrie ; tandis que le roi de Perse, pour conserver sa vie, prit honteusement la fuite, et eut encore plus de lâcheté que de puissance?
Voilà sans doute de belles paroles. Mais je ne suis pas si étranger à toute idée de justice, que je veuille opposer la noblesse à la vertu; je ne le dis ni ne le prétends. Ja-
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mais aussi je ne conviendrai que la noblesse ne soit qu'un vain nom; comme je ne croirai pas celui qui voudra me persuader que les richesses sont inutiles et qu'il faut les précipiter dans la mer. La plupart des hommes, il est vrai, n'ont ni monuments de leurs ancêtres, ni possessions, ni une longue suite d'aïeux illustres ; mais ceux qui ont ces avantages dans un haut degré, et qui ne les emploient qu'à des actions honnêtes et vertueuses, peuvent y trouver des moyens de vivre heureux ; ce sont même des secours, des instruments pour la sagesse ; et s'ils ne donnent pas à la vertu des fondements plus solides, ils lui donnent au moins un nouvel éclat, comme une robe élégante donne de la grâce à une belle personne, et ajoute un je ne sais quoi qui plaît à sa beauté naturelle. Ainsi, quoique la noblesse ne puisse pas rendre plus admirable la vertu, qui jette plus d'éclat que les rayons mêmes du soleil, cependant elle pare et embellit l'homme vertueux. Jusqu'à quand mettrez-vous en parallèle Socrate et Xerxès, pour donner au premier la préférence? Si Cyrus a eu réellement toutes les qualités que lui attribue Xénophon, le disciple de Socrate, il est évident d'après vos propres principes que vous devez préférer Cyrus à Socrate autant que les actions sont préférables aux discours. Quand Anacharsis disait que les Athéniens étaient barbares chez les Scythes comme les Scythes l'étaient chez les Athéniens, il ne faisait pas en cela le procès à la noblesse ; il montrait plutôt que chacun n'est regardé comme noble que dans son propre pays, et qu'il n'est pas aussi facile qu'on le pense de reprocher avec justice, même aux nations barbares, leur défaut de noblesse.
Chrysippe, dans son ouvrage sur l'égalité des vertus, traite la noblesse avec le dernier mépris, et prétend qu'il n'y a aucune différence à être né d'un père noble ou d'un roturier. Vous me demandez ce que j'ai à répondre à ce coryphée du Portique; ce que vous m'avez souvent en-
456 FRAGMENT DE PLLTÀRQUE ,
tendu dire lorsque je parlais contre les stoïciens. Est-il étonnant que la noblesse soit méconnue par ce Lapithe stoïcien, tissu de diamant, qui, le corps percé d'une lance, dit qu'il ne sent rien \ que cela même ne le regarde point ; qui ne succombe jamais à la douleur ; qui , lors même qu'on le mutile, reste toujours insensible? Faut-il être surpris que ces sectateurs du Portique enlèvent à l'homme sa noblesse, eux qui veulent arracher de son cœur l'amour, la compassion, l'indulgence et toutes les autres affections qu'il a reçues de la nature? Ce sont ces hommes qui, au milieu des flammes, assurent qu'ils ne brûlent point; qui, dans le sein des flots, prétendent n'être pas submergés ; ce sont eux qui, voulant détruire en nous les lois de la nature, soutiennent que nos affections nous ont été données inutilement; ce sont eux qui appellent la Providence, la vieille et industrieuse mère de cet univers ; et je ne vois pas pourquoi ils ne la supposent pas dans la force de l'âge, s'ils veulent nous persuader qu'elle est l'architecte d'un ouvrage si immense? Au reste, on peut leur passer cela ; mais quand ils plaisantent sur ce qu'ils appellent les satellites de la noblesse, c'est-à-dire l'arrogance, le faste, la violence, le mépris de la justice humaine ; vices dans lesquels ils ont vu plongés quelques rois et quelques hommes puissants, ils oublient que ces excès, qu'ils appellent audacieusement les satellites de la noblesse, sont également les vices des roturiers. Chrysippe dit que c'est la colère de ces rois
Qui fit souffrir aux Grecs les plus funestes maux, Plongea dans les enfers les plus braves héros, Livra leurs corps en proie aux animaux féroces.
Mais croit-il qu'Achille soit le seul à qui on puisse reprocher cette colère? et ne fut-elle pas encore plus violente
i Allusion aux Lapithes, peuples de Thessalie, dont, suivant la Fable, quelques uns étaient invulnérables.
dans Phalaris, clans Agathocle, dans Denys le Tyran, que nous savons n'avoir pas été nobles? Lorsque ce poëte si sage dit ailleurs :
De tous les animaux créés par Jupiter,
Qui rampent sur la terre ou s'élèvent dans l'air,
L'homme, n'en doutons point, est le plus misérable,
il ne parle pas plus du noble que du roturier ; la nature étant par elle-même sujette à tant d'infirmités, l'un n'est pas à cet égard différent de l'autre. Bien plus, il admire lui-même les avantages naturels que Dieu a comme entassés sur nous.
Tout mortel n'obtient pas tous les présents des dieux, Beauté, raison, vertu, discours ingénieux. Tel ne possède pas les grâces du visage, Mais il reçut du ciel l'éloquence en partage; 11 est, pour son talent, admiré des humains.
Quand vous voyez les magistratures, les préfectures, les trônes mêmes envahis par des roturiers, et les hommes les plus nobles en être exclus, n'en prenez pas occasion d'attaquer la noblesse ; ces avantages n'appartiennent pas plus aux nobles qu'aux plébéiens.
Trophime, s'il est vrai que seul de tous les hommes,
Tu reçus en naissant le privilège heureux
De voir toujours remplir tes désirs et tes vœux,
Et qu'un dieu t'ait promis cette faveur insigne,
Il t'a trompé sans doute, et ce mensonge indigne,
Trahissant ton espoir, t'irrite avec raison.
Mais si ce jour brillant (pour prendre un plus haut tonj,
Si cet air doux et pur que ta bouche respire
Tu l'eus aux mêmes lois dont le fatal empire
Nous tient tous asservis, tu dois souffrir en paix.
Ces paroles sont également adressées et aux pléBéiens et aux nobles, à qui, en pareil cas, ni la noblesse ni l'obscurité de la naissance ne servent de rien. Les uns et les autres ignorent également les arrêts du Destin, puisque
i58 FRAGMENT DE PLUTARQl E ,
Les dieux à fout mortel dérobant leurs desseins,
De l1 avenir obscur lui cachent les destins.
Nous sommes bien souvent trompés dans noire attente ;
Par un espoir flatteur notre ame impatiente
Se promettait déjà les jours les plus heureux,
Lorsqu'anéantissant nos désirs et nos vœux,
Des nuages épais que suivent les tempêtes
Font tomber tout à coup la foudre sur nos têtes.
Je reviens à Chrysippe, qui prétend que le plus sensé de nos poètes a parlé contre la noblesse lorsqu'il fait dire à Thersite :
Celui que vous ou moi , que tout autre des Grecs Aurons fait prisonnier.
Comme si Ton pouvait appliquer à notre sujet les paroles indécentes que prononce contre le plus grand des rois le plus méchant et le plus méprisable des Grecs. Cherchons plutôt un Ulysse pour réprimer l'insolence de ce scélérat. Chrysippe alK)ie encore, et dit qu'Homère met au grand jour la mauvaise conduite des nobles lorsqu'il raconte que Vulcain, qui a surpris Mars et Vénus en adultère, dit aux dieux :
J'ipiter, et vous tous, de ces célestes lieux Habitants immortels, accourez tous, ô dieux ! Et soyez les témoins d'un crime détestable.
Mais les crimes de cette espèce ne sont point particuliers aux nobles; et vous voyez que les gens les plus obscurs s'en rendent également coupables. Si les héros mêmes d'Homère n'en ont pas été exempts, il faut moins s'étonner que les nobles y tombent. Car de quoi se plaint Vulcain?
Voyez cette Vénus, celte épouse infidèle,
Me faire chaque jour une injure nouvelle.
Elle aime le dieu Mars, qui, grand, beau, vigoureux,
Lui paraît un objet plus digne de ses vœu\ -
Qu'un époux contrefait, triste et désagréable.
De ma difformité je ne suis point coupable;
Ce sont mes parents seuls. Ah! pourquoi suis-je né !
Si Vénus, qu'il accuse, est fille de Jupiter, son accusateur est fils de ce même dieu. Vénus ne pouvait pas avec justice reprocher à Vulcain sa difformité, puisqu'il nie que ce fut sa faute, et lui-même il ne reproche pas à Vénus sa noblesse. En effet, que dit-il?
Voyez-les, dans l'ardeur d'une flamme fatale, Souiller indignement ma couche nuptiale. Qu'un tel objet afflige et mon cœur et mes sens ! Ah! j'en serai vengé. Sans doute de longtemps De leur coupable amour malgré la violence , Ils ne seront jaloux de cette jouissance. Voudraient-ils, au péril d'un semblable réveil, Se reposer ainsi dans les bras du sommeil? De ces liens subtils l'invisible artifice Ne les relâchera que lorsque avec justice Le souverain des dieux enfin m'aura compté Cette dot dont j'acquis une ingrate beauté. Ah! s'il peut s'applaudir d'une fille si belle, Je ne puis la nommer une épouse fidèle.
Ces reproches s'adressent-ils plus à une Vénus d'une naissance illustre qu'à une Laïs roturière ou à une courtisane du plus vil prix ? ou ces filets de Vulcain sont-ils faits uniquement pour le dieu Mars, qui s'y trouve pris et arrêté, et non pour tout homme du peuple? Vulcain ,
Vivement affligé d'une pareille offense, Médite dans son cœur des projets de vengeance. Dans ses fourneaux ardents déjà l'airain frémit, Sous les coups redoublés son enclume gémit; Il forge des liens dont la force invincible Braverait les efforts du bras le plus terrible; fis tiendront enchaînés ces coupables amants ; Il veut punir le dieu qui cause ses tourments. A l'entour de ce lit dont l'aspect seul le blosse, Il a tendu ces nœuds ; d'autres avec adresse Vont joindre les premiers à la voûte attachés :
Semblables à ces fils si lins, si déliés, Dont on voit Arachné, par un art admirable, Offrir aux moucherons le piège inévitable. Vulcain avec tant d'art a su former ces nœuds, Que leur trame subtile échappe à tous les yeux. Quand tout est disposé, content de son ouvrage, Aux forges de Lemnos ce dieu feint un voyage.
Ces filets sont également tendus contre tous ceux qui se laissent prendre à l'appât de l'amour ; ils tombent nécessairement dans le piège ; ils ne peuvent tellement cacher et couvrir leurs crimes, qu'ils ne soient enfin découverts. Vous n'ignorez pas ce que dit un des dieux :
Les crimes rarement ont une heureuse issue, La peine tout au plus n'en est que suspendue, Et l'on voit bien souvent l'homme lent et tardif Atteindre sans effort l'homme le plus actif. Ainsi Vulcain boiteux a su, par son adresse, Saisir un dieu doué d'une extrême vitesse, Qui ne sortira point de ces filets étroits, Qu'il n'ait payé le prix qu'en exigent les lois.
Mais vous-mêmes, stoïciens, votre Portique n'a-t-il jamais vu un adultère se promener sous ses galeries ? Une tache sur le viçàge se fait plus remarquer parcequ'elle est plus apparente; de même les vices des nobles, étant plus connus, sont plus souvent relevés. Cependant, à moins que vous n'abandonniez ici votre Portique, pourquoi soutenant, comme vous faites, que toutes les fautes sont égales, recherchez-vous avec plus de sévérité celles des nobles? Vous prétendez que c'est un même crime de déshonorer la fille d'un plébéien ou celle d'un roi ; et vous vous emportez à tout propos contre l'orgueil des nobles, contre leur arrogance, leurs amours criminels et incestueux, leur cruauté, leur caractère vindicatif, leur oubli des bienfaits, et leur ressentiment excessif pour la moindre offense. Si ces défauts ne se trouvaient que dans les nobles, on pourrait vous passer vos déclamations contre eux ;
mais puisque vous-mêmes vous n'êtes pas affranchis de ces passions par votre Providence, cette vieille prophétesse, commencez par corriger en vous ce que vous reprenez si sévèrement dans les autres.
Mais, dites-vous, on ne peut donner aucune raison qui fasse juger qu'un homme est plus noble qu'un autre. Je crois cependant en avoir allégué d'assez fortes au commencement de cet ouvrage. Mais peut-être aimerez-vous mieux écouter Aristote dans le livre même qu'il a composé sur la noblesse i. « On voit donc clairement, dit il, ce qu'il faut penser de la question que nous avons agitée il y a longtemps : pourquoi ceux dont la richesse ou la noblesse remontent à une longue suite d'aïeux, sont regardés comme beaucoup plus nobles que ceux qui sont moins éloignés de l'origine de leur noblesse. Car celui qui est le premier à pratiquer la vertu est plus près de cette origine que celui qui a eu un aïeul vertueux. Celuilà donc est noble, qui est homme de bien. Il y en a même qui se font de cette maxime un prétexte pour combattre la noblesse, d'après ce que dit Euripide, qu'il ne faut pas la mesurer sur l'ancienneté des aïeux, et qu'il n'y a de noble que l'homme vertueux. Mais il n'en est pas ainsi ; et ceux-là établissent très bien la question, qui y considèrent l'antiquité de la vertu. Nous en avons dit la raison, c'est que la noblesse est la vertu qui se transmet dans une famille ; la vertu est un bien, et une famille dans laquelle les hommes vertueux se succèdent est une famille de bien. Cette succession de vertu a lieu quand la famille remonte à une origine bonne et honnête ; car tel est le propre d'un principe, qu'il produit beaucoup de choses
i Tout ce qui précède, depuis l'alinéa, n'est point connu dans le texte grec, et ne se trouve que dans la traduction latine. Le passage d'Aristole n'y était pas non plus, mais l'éditeur l'y a inséré, d'après Stobée, qui le rapporte, p. 498. Ce traité d'Aristole ne nous est point parvenu , et ce fragmen test un peu altéré dans Stobée, en sorte qu'il y a des endroits difficiles à entendre.
462 FRAGMENT DE PLUTÀRQUE ,
semblables a lui-même ; c'est en quelque sorte son ouvrage que de former son semblable. Quand donc il existe dans une famille un homme si attaché au bien, que sa bonté se communique à ses descendants pendant plusieurs générations, il suit nécessairement que c'est une famille vertueuse. Elle produira plusieurs hommes de bien, s'il s agit d'une race d'hommes, ou plusieurs bons chevaux, si c'est une race de chevaux, et ainsi des autres animaux. Ce n'est donc pas proprement ceux qui sont riches ou bons, qu'on doit raisonnablement regarder comme nobles, mais ceux qui ont, depuis plusieurs générations, des ancêtres riches ou bons. Cette discussion nous mène à la vérité ; car ce principe dont nous partons, et qu'on trouve en remontant, n'a pas lieu pour tous; ni tous ceux qui ont eu des ancêtres vertueux ne sont pas nobles pour cela, mais seulement ceux des ancêtres qui ont été la souche d'une famille vertueuse. Lors donc qu'un homme de bien n'a pas ce pouvoir naturel de produire plusieurs hommes qui lui ressemblent, il ne peut pas être le principe d'une famille noble. Voilà ce qui constitue le principe d'une telle famille ; et ceux qui sont nés dans cette famille sont nobles. Ce n'est pas tout père noble qui en est la tige, mais celui qui est chef d'une race vertueuse. En effet, le père produit un fils vertueux, moins comme père que comme né dans une famille honnête. »
Xénophon a cité des vers de Théognis de Mégare, qui sont très connus. Ce poëte y traite des vertus et des vices ; et l'on peut les regarder avec raison comme un commentaire de la vie humaine : c'est à peu près comme si un habile écuyer avait écrit sur l'équitation. Ce poëme part, à mon avis, d'un très bon principe, puisqu'il commence par la bonté de la race. Théognis pensait que ni l'homme ni aucun autre être ne pourra être bon qu'autant que ce qui doit le produire le sera. Il a donc jugé convenable de prendre des exemples parmi ceux des animaux dont on
n'abandonne pas l'éducation au hasard, mais qu'on nourrit, qu'on élève avec le plus grand soin, et même avec une sorte d'art, afin qu'ils acquièrent toute la bonté dont ils sont capables ; c est ce que nous montrent les vers suivants :
Nous recherchons, Gyrnus, les béliers vigoureux, Les ânes les plus forts, les coursiers généreux ; Nous les voulons issus des races les plus belles. A cette sage loi si souvent infidèles, Pourquoi des gens de bien, de l'argent trop épris, A la plus grosse dot mettent-ils tant de prix ? La femme la plus riche est toujours préférée; Seule, avec sa vertu, cette autre est délaissée. D'un homme sans honneur, qui regorge de biens, Les femmes à l'envi recherchent les liens ; L'or a tout confondu ; la gloire et la noblesse S'immolent sans pudeur à l'or, à la richesse.
Ces vers nous font voir quelle est Y ignorance des hommes par rapport à la génération des enfants, et que rien n'obscurcit tant l'éclat des plus illustres familles que les alliances que les nobles contractent avec des personnes de la plus basse condition. Bien des gens pourront penser aussi que le poète condamne dans les hommes cette cupidité, cet amour de l'argent, qui fait que, pour s'enrichir, personne ne refuse de se rendre ignoble et obscur, autant que vicieux et méprisable. Pour moi, je suis persuadé qu'il accuse plutôt l'ignorance de ceux qui, par l'amour des richesses, laissent insensiblement dégrader leur noblesse.
Mais puisque Chrysippe emprunte pour nous combattre l'autorité d'Euripide, son auteur favori, rapportons ici ce que ce héros de la noblesse a proclamé pour la défendre :
Si je ne jouis pas d'une grande richesse, Je conserve du moins l'éclat de ma noblesse. Celui qui doit le jour à d'illustres aïeux
16 i FRAGMENT DE PLTJTARQUE,
Y trouve sa grandeur; et son cœur généreux Dans cet antique honneur place sa confiance. La sagesse chez lui remplaçant l'opulence, Il ne s'en voit pas moins en tous lieux honoré ; En songeant aux vertus d'un père révéré, Il se fait un devoir de marcher sur ses traces.
Il dit ailleurs :
Par quel événement, amené clans ces lieux, Réclamez-vous mes soins? Né d'ancêtres fameux, Je dois avoir de vous la plus haute espérance. En nous enlevant tout, la cruelle indigence Ne peut porter atteinte au sang dont nous sortons.
Il ajoute dans la même tragédie :
Heureux le général né d'un sang magnanime, Et qui jouit partout de la publique estime ! La vertu, qui toujours brilla dans les parents, Est avec plus d'éclat transmise à leurs enfants; Et les fruits immortels d'un illustre hyménée Sont d'accroître toujours leur haute destinée.
Ecoutez-le encore dans son Hécube :
Pour l'homme distingué c'est une gloire insigne Lorsque de sa noblesse il sait se montrer digne ; Sa gloire chaque jour prend un nouvel éclat.
Ce ne sont point là les sentiments d'un homme qui combat la noblesse et qui cherche à la détruire; c'est plutôt en faire l'éloge, en relever le mérite. Que direz-vous des passages suivants?
Le titre le plus beau pour l'homme généreux Est de tenir le jour d'un père vertueux Et d'unir à son sort une épouse estimable. Celui que de l'argent l'amour vil et coupable Engage à contracter des nœuds déshonorants, Pour un léger plaisir transmet à ses enfants Un opprobre éternel. Une ame généreuse Brave du sort cruel l'atteinte rigoureuse.
L'homme obscur lâchement succombe à ses revers : Pour moi, quoique assailli par mille maux divers, J'ai trouvé des amis à mes malheurs sensibles.
Un enfant qui chérit les hommes vertueux, Que Ton voit sans ennui converser avec eux, Puiser dans leurs discours le goût de la sagesse, Pourrait-il de son rang dégrader la noblesse? Jamais on ne saurait me le persuader.
Oui, Téclat de leur nom, leur auguste naissance, M'ont inspiré pour eux la ferme confiance Que leur pouvoir, un jour, s'étendra sur ces lieux. Une femme qui sort d'ancêtres généreux, Même sans nuls attraits est toujours recherchée; Son époux attend d'elle une heureuse lignée , Et sa noble origine est, pour l'homme d'honneur, La seule dot qui flatte et qui touche son cœur.
De parents généreux si tu reçus la vie, Dis-nous quel est ton nom et quelle est ta patrie. Ne crains point de parler; tu dois par tes discours Justifier l'honneur des auteurs de tes jours 1
Mais laissons Chrysippe tomber souvent, sur cette matière, en contradiction avec lui-même. Dans son premier livre des Biens et dans celui qui traite de Fart oratoire, il dit quil ne s'oppose point à ce qu'on compte la santé au nombre des biens. Ensuite, dans son traité sur les choses qui doivent être recherchées pour ellesmêmes , il taxe de folie ceux qui n'en font aucun cas. Dans le fait, ni Chrysippe ni les stoïciens n'ont besoin de noblesse, eux qui ont embrassé un genre de philosophie par le moyen de laquelle, comme par une baguette magique, ils se vantent de tout avoir en abondance, d'être riches, nobles, beaux, et même rois. Ils sont riches, et demandent l'aumône; ils sont rois, et personne ne leur obéit; au contraire, ils sont dépendants de tout
i Slobée, p. 498, attribue ces derniers vers à Sophocle.
le monde; ils possèdent tout, et ont bien de la peine a payer les trois mois de loyer de lu maison qifils occupent.
Philon 1 ne fut pas aussi défavorable à la noblesse que vous le supposez; et quoiqu'il ait rapporté l'opinion de Lycophron sur ce sujet, il est loin de l'approuver. Voici le passage de Philon : « Par rapport à la noblesse, je suis entièrement dans le doute sur ceux qu'il faut appeler nobles. — Vous posez très bien la question, lui dis-je 2 ; car non-seulement le vulgaire , mais les sages eux-mêmes, ou ne sont pas d'accord sur cette matière, ou n'expliquent pas assez clairement leur pensée. Je demande donc si la noblesse est une qualité réelle qui mérite de l'estime et de la considération, ou s'il faut s'en rapporter à l'opinion toute nouvelle que le sophiste Lycophron 3 a consignée dans ses écrits. Cet auteur, comparant la noblesse avec les autres biens , dit que sa beauté est inconnue au vulgaire ; que c'est un titre imposant que l'opinion nous présente comme désirable ; mais que, dans la réalité, il n'y a aucune différence entre les nobles et les roturiers. »
Mais faut-il s'étonner qu'un sophiste obscur se soit exprimé de la sorte? Qui donc lui opposerons-nous? Ce
1 Plusieurs auteurs anciens ont porté ce nom ; on peut en voir la liste dans la Bibliothèque grecque de Fabricius, t. III, p. 104 etsuiv. Le plus célèbre de tous est Philon le Juif, auteur d'un grand nombre d'ouvrages dont Fabricius a donné le catalogue, et entre autres d'un traité sur la noblesse, mais qui, suivant l'observation de Wolf, n'est point celui que Plutarque cite.
2 11 paraît que cet ouvrage de Philon était en forme de dialogue, et qu'ici l'auteur répond à son interlocuteur.
3 Le plus connu des écrivains de ce nom fut Lycophron de la ville de Chalcis, dans l'île d'Eubée, grammairien et poêle tragique, l'un des poêles qu'on nommait les sept Pléiades. Il florissait du temps de Ptolémée Phi- Jadelphe, et fut auteur d'un drame obscur qui nous reste encore, intitulé Cassandre, du nom du personnage qui paraît seul dans la pièce. Mais le nom de sophiste que Plutarque donne à celui qu'il cite me porte à croire que c'est celui dont parle Fabricius, dont Aristote fait mention dans plusieurs de ses ouvrages, et qui, par conséquent, était plus ancien que l'autre.
sera Posidonius ce philosophe respectable, qui parle ainsi à Tubéron : « Oit met en question, non-seulement quel degré de mérite il y a dans la noblesse, maks encore quels sont ceux qu'il faut qualifier de nobles. Il y en a qui regardent comme tels ceux qui sont nés de parents vertueux ; de ce nombre est Socrate, qui voulait que la tille d'Aristide fut noble à cause de la vertu de son père. On demandait à Simonide à qui il fallait donner le titre de nobles : «C'est, répondit-il, à ceux dont les ancêtres sont»riches depuis longtemps. » Bien des gens, il est vrai, trouvent cette réponse peu juste et ne l'approuvent pas* Théognis a dit :
Tout mortel rend hommage à l'antique noblesse; Mais prend-il une femme, il veut de la richesse.
Je vous le demande , ne vaut-il pas mieux que vous soyez personnellement riche , que si votre bisaïeul, ou tout autre de vos ancêtres, l'avait été, et que vous fussiez pauvre aujourd'hui? Qui en doute? dira-t-on; comme il vaut mieux s'unir avec des riches qu'avec des noble?. Ceux-ci ont pour eux l'ancienneté de leur race ; mais ceux qui vivent maintenant sont préférables. On peut de même regarder ceux qui descendent de familles anciennement riches comme n'étant pas moins nobles que c eux qui ont eu une longue suite d'ancêtres vertueux. Tue vertu récente est préférable à celle qui est plus ancienne, et chacun tient de plus près à son père qu'à son bisaïeul. H vaut mieux que vous soyez homme de bien que si votre bisaïeul, ou quelque autre de vos ancêtres, l'avait été. — Vous avez raison, me dit-il. — ;Mais puisque
i Posidonius d'Apamée eh Syrie Tut un philosophe stoïcien des plus célèbres, dont Cicéron prit les leçons à Rhodes, que Pompée alla visiter, et '.ni mérite duquel il rendit publiquement hommage en faisant baisser devant lui les faisceaux. Ce Tubéron est celui dont Cicéron a parlé dan§ son discours pour Muréna, et que Vossius met au nombre des bons historiens latins.
468 FRAGMENT DE PLtîTARQUE ,
la noblesse ne consiste dans aucune de ces deux qualités, ne faut-il pas tourner ailleurs ses recherches? Où donc les porterons-nous? — Examinons-le, me répondit-il. — La particule eu, bien, désigne quelque chose de bon et de louable ; ainsi elle entre dans les mots qui expriment un beau visage, un bon œil. — Cela est vrai, me dit-il. — Avoir un beau visage, c'est donc avoir la vertu qui convient à cette qualité; avoir un bon œil , c'est avoir la vertu de la vue. — Sans doute. — Mais n'y a-t-il point de familles distinguées par leur bonté ? — Assurément. — N'appelonsnous pas bon en chaque, genre ce qui a la vertu propre à sa nature? — Oui. — Il est donc évident que la noblesse est la vertu de famille *. »
Mais pour revenir à Lycophron, que prétend-il prouver? Que Jupiter, Hercule ou ses fils et ses descendants; que Thésée, Bacchus, Apollon, Persée, Jason, Cyrus et le plus grand nombre de héros, de la noblesse desquels leur postérité a tiré tant de gloire, ont eu une origine honteuse et illégitime, même en remontant jusqu'à Rhéa, et en discutant ce que les anciens Egyptiens en ont raconté. Mais ni tous ces faits ne sauraient décrier en rien la noblesse, ni les fictions des poètes ne peuvent être alléguées comme des témoignages certains de la vérité. Us ont osé attribuer aux dieux ce qu'on rougirait de mettre sur le compte d'hommes sensés. Si des héros dont la naissance était douteuse sont devenus la source de plusieurs familles nobles, s'ensuit-il qu'en général l'origine de la noblesse soit honteuse? Leurs pères, depuis longtemps illustres et connus de tout le monde, avaient reçu la noblesse d'ancêtres qui en jouissaient eux-mêmes. Si donc la semence de la noblesse s'est propagée par des amours
i Ce passage de Posidonius est dans Stobée, p. 494 ; mais il le rapporle comme étant dans le traité de la Noblesse, par Aristote, ce qui ne peut pas être, suivant l'observation de Wolf, puisque Posidonius vivait dans un temps bien postérieur à celui d'Arislolé.
peu chastes, elle a du moins donné naissance à une postérité pure et sans tache. Ainsi il n'en est que plus juste d'estimer et d'honorer ceux qui sont nés légitimement de parents nobles. Si de l'amour d'un noble pour une plébéienne il est né un homme d'un mérite éclatant, combien plus illustre encore sera celui qui devra le jour à des parents légitimes? Les vices des nobles ne peuvent pas plus altérer la gloire de la noblesse que la cupidité sordide des avares ne peut affaiblir l'éclat des richesses. Si de ces unions illégitimes il est sorti des hommes célèbres, qui, s'étant attachés à la vertu, ont transmis à une longue suite de descendants un nom immortel, qui empêche que leur vertu ne soit la tige d'une noblesse qui s'accroisse de plus en plus? Le roi Ptolémée ayant demandé à quelqu'un d'un ton méprisant, qui avait été le père de Pélée : Ditesmoi vous-même 9lui répondit cet homme, quel a étéle père de Lagus. C'était ou repousser une injure par une autre, ou imiter ces hommes abjects dont l'habitude est de décrier toujours la noblesse. Je veux donc que la noblesse conserve tellement les droits qui lui appartiennent, qu'elle ne méprise et ne foule pas aux pieds les autres ordres de l'Etat.
Arîstobule raconte qu'on fit présent à Alexandre de chiens indiens qui, quand on leur présenta des taureaux indomptés et des mulets sauvages pour se battre contre eux, restèrent tranquillement couchés; mais dès qu'ils virent paraître un lion, ils se levèrent aussitôt et s'élancèrent sur lui. De même, lorsque des plébéiens calomnient la noblesse, lorsque des sophistes invectivent contre elle, que les nobles se gardent bien de s'emporter contre eux, de leur répondre par des clameurs violentes; mais plutôt que, par un profond silence, ils en imposent à leur bavardage; qu'ilsprennentpourmodèlecette belle réponse de César, à qui l'on rapportait que quelques Romains disaient du mal de lui : J'aurai soin, dit-il, de me conduire T. v. 27
de telle sorte qu'ils ne puissent pas ni en faire. Je ne veux pas que les nobles , les hommes d'Etat et les magistrats aient le temps de prêter l'oreille à ces propos et de s'occuper de vaines disputes. Qu' ils appliquent plutôt leurs pensées à des choses dignes de leur noblesse, afin que , donnant tous leurs soins au salut d' autrui , ils paraissent s inquiéter peu de leur propre sûreté, et qu'ils répètent souvent celte ancienne maxime d'Alexandre : // est d'un roi d'entendre dire du mal de soi pour le bien qu'il a fait, Ménandre d'Héraclée, m'objectez-vous encore, dit que les laboureurs sont les seuls restes de la race de Saturne. Épigènes de Rhodes prouve par plusieurs raisons que la vie rustique est beaucoup plus ancienne que celle des villes. Diophanes rapporte à l'agriculture l'origine de la noblesse , et dit que ceux qui excellaient dans cet art préférèrent de rester pasteurs, parcequils exerçaient l'empire sur les animaux ; mais il ne s'agit pas d'examiner si la vie rustique est plus ancienne que celle des villes, ni si quelqu'un, pour louer la première, a dit que les laboureurs étaient les descendants (le Saturne. Il fallait citer ce fait comme très certain ; car nous tous mortels, nous tirons notre origine des dieux. Cependant, ni les mœurs des hommes, ni les coutumes des nations, ni le bon sens lui-même, ne défendent de distinguer un homme beau d'un homme laid , un mendiant d'un riche, un homme estropié de celui qui a tous ses membres. Que si parmi les laboureurs il s'en est trouvé qui avaient de grands talents pour d'autres objets, il ne s'ensuit pas que la noblesse doive commencer à eux ; ils ne cessent pas pour cela d'être laboureurs : comme dans une maison opulente , il y a plusieurs classes d'esclaves ; mais ceux qui gardent l'antichambre, ceux qui tiennent les registres, ceux qui servent à table, les secrétaires, tous les autres enfin ne sont pas moins esclaves que les palefreniers.
Vous objectez de nouveau que non-seulement des particuliers mais même des provinces entières ont envahi le titre de nobles. Ainsi les Euganéens se vantent de l'être tous. Les Morisènes et les Sitoniens se glorifient du nom d'Orphée avec plus de raison que les habitants de Dioscuris et d'Héniochore ne sont flattés d'avoir été anoblis par Amphitus et Telquius, les écuyers de Castor et de Pollux 4. Mais est-il plus ridicule qu'une contrée entière étale sa noblesse que sa vertu? Ceux qui se prétendent issus des écuyers de Castor montrent moins leur noblesse que leur origine ; et dans ces temps-là les écuyers n'étaient pas des gens obscurs ; ils jouissaient d'une grande réputation, parcequ'on ne combattait que sur des chars, et qu'on ignorait la manière de combattre monté sur un seul cheval. Combien d'exemples n'en voit-on pas clans Homère? Pourquoi me renvoyez- vous à Pindare, qui a dit quelque part :
La race des mortels et la race divine
Ont une même mère, une même origine 2?
Mais , dans mille endroits de ses poésies , il loue les vainqueurs qu'il célèbre, sur la noblesse de leur origine , et dans l'ode même que vous citez, il fait honneur à Alcimidès de son aïeul Praxidamas, qui avait rajeuni la mémoire de Soclidès, le plus illustre des fils d'Agémachus. Il n'a pas même eu la pensée de calomnier la noblesse ; il a plutôt voulu exhorter tous les mortels à cueillir les fruits du travail et de la vertu, en se souvenant qu'ils tiraient leur origine des dieux ; car il n'a pas adopté les rêveries d'Hésiode , qui dit que le ciel est né de la terre,
1 Les Euganéens étaient situés au fond de la mer Adriatique, vers les Alpes ; leur nom venait de la noblesse dont ils se vantaient. Les Morisènes et les Sitoniens étaient des peuples de la Thrace. 11 y cul plusieurs îles du nom de Dioscuris, l'une en Afrique, une autre dans la mer du Pont, et une troisième dans la mer Rouge.
L * Celte mère commune est la terre.
que le ciel a été père de Saturne , et Saturne de Jupiter. Avec quel sens au contraire Pindare, en louant Sosigënes , dit-il que nous ne suivons pas tous le même genre de vie !
Jusques à quand vanterez-vous à tout propos le mot d'Iphicrate, dont Cicéron a fait aussi usage? Ce général fit une réponse pleine de sel à un homme qui se glorifiait de descendre de la famille d'Harmodius , et qui lui reprochait l'obscurité de sa naissance. Ma race, lui dit Iphicrate, commence à moi , et la votre finit à vous. Mais ce général ne prétendit point par là rabaisser la noblesse ; il voulut seulement faire retomber sur cet homme le reproche qu'il lui faisait d'être né d'une condition obscure.
Il est juste que les nobles soutiennent la gloire de leur origine, mais de manière cependant quelle ne leur inspire pas de l'arrogance et qu'ils n'insultent point aux roturiers. Ils doivent se souvenir qu'ils sont nés pour la destinée commune à tous les hommes , et qu'ils peuvent éprouver un jour le sort dont Polydore, dansEuripide , plaint Hécube sa mère.
Ma mère ! ah! que du sort la rigueur vous outrage ! Fille de tant de rois, vivre dans l'esclavage ! Quel dieu vous arrachant du comble des honneurs, Se plut à vous plonger dans l'excès des malheurs ?
Ce que le même poëte fait dire à Polynice n'est pas non plus destitué de raison.