POLYNICE
Quand on manque de tout, se nourrit-on d'honneurs?
Ces discours n'attaquent pas la noblesse ; ils sont bien plutôt un encouragement à soutenir, à conserver, à accroître même la gloire de ses ancêtres ; car il est dur pour
un noble de s'entendre dire avec justice ce qu'Ulysse dit à Achille :
D'un père si vaillant, ô fils dégénéré,
Vous flétrissez l'éclat d'un nom si révéré,
Et pour de vils fuseaux vous oubliez les aimes K
En effet , les nobles ne sont pas nés pour les danses, pour les plaisirs, pour les jeux et les voluptés, pour les rapines et les violences : ils sont faits pour une vie active , pour la défense de leurs concitoyens. Ils ne doivent pas, en faisant servir à leur intérêt les avantages de l'administration, montrer qu'ils ne se croient nés que pour euxmêmes. Ceux qui se conduiraient ainsi mériteraient qu'on leur appliquât ce qu'un satyre dit à Minerve, qui prenait un grand plaisir à jouer de la flûte :
Quittez un instrument qui déforme vos traits ; Une lance à la main sied mieux à vos attraits.
11 faut qu'ils se souviennent de la noblesse de leurs ancêtres, qu'ils y pensent habituellement, qu'ils y mettent leur satisfaction , qu'ils fassent tous leurs efforts pour en accroître la gloire , et surtout qu'ils se rendent illustres par cette noblesse de Famé plus honorable encore ; enfin qu'ils se rappellent ces vers du poète le plus sensé :
Conviendrait-il qu'Hector, oubliant tous ces maux, Goûtât sur des lits mous les douceurs du repos?
Qu'ils aient soin de mériter l'éloge que Priam fait de Mercure :
Votre beauté céleste enchante mes regards ; Mais votre esprit, doué d'une haute sagesse, Me fait de vos aïeux connaître la noblesse.
Qu'on puisse aussi leur appliquer ajuste titre ce qu'U-
i Achille était alors déguisé en fille à la cou r du roi'de Scyros.
47i FRAGMENTS
lysse dit à Pénélope après avoir triomphé d'une volupté funeste :
Circé, qui desirait de m'avoir pour époux, M'offrait des voluptés les attraits les plus doux. Mais des pièges adroits qu'elle venait me tendre, Mon cœur ferme et constant sut toujours se défendre.
Qu'il est beau de s'entendre dire, non par des flatteurs , mais par des gens de bien , par des hommes dignes de notre estime, ce que Polydamas dit à Hector :
L'un est par les dieux même instruit à la victoire, Et dans les champs de Mars fait éclater sa gloire. Un autre aime la danse, et celui-ci les chants; L'autre fait de sa lyre admirer les accents. Jupiter donne à l'un la prudence en partage, Ses discours de son peuple assurent l'avantage ; Des murs de sa patrie un autre est défenseur : Qui mieux que vous, Hector, s'acquit un tel honneur?
Le même poëte dit ailleurs :
Il gouverna toujours ses sujets en bon père.
Mais dans Euripide, dites-vous, Électre netourne-t-elle pas la noblesse en ridicule, lorsqu'elle dit que l'illustre Agamemnon, si toutefois on peut lui donner ce titre, était né d'Atrée, et qu'elle raconte le châtiment infligé par les dieux à Tantale , le fils de Jupiter? Eh quoi ! est-il juste que l'insolence d'un ou de deux nobles fasse calom-. nier la noblesse? Électre elle-même observe qu'elle ne veut pas faire un crime de l'infortune. Quand elle dit qu'il n'est point de maladie dont la nature humaine ne sente le poids , elle a principalement en vue la condition commune de tous les hommes. Et Archiloque n'a pas tort de dire :
Des fragiles mortels les conseils, les desseins, Sont dépendants du sort que leur font les destins.
La grenouille d'Ésope , s' enflant le plus quelle pouvait, demandait à sa fille si l'animal qui, en son absence, avait dévoré ses petits , était bien aussi gros qu'elle. «Ma mère, lui répondit sa fille, quand vous vous enfleriez jusqu'àcrever, vous n'égaleriezjamais sa grosseur.» Demême, que les roturiers disent tout ce qu'ils voudront contre la noblesse ; qu'ils fassent tous leurs efforts pour la décrier : ils ne seront jamais supérieurs aux nobles , ni même leurs égaux, à moins qu'ils ne fassent éclater une grande vertu. D'où vient cela? est-ce de l'inégale condition des hommes ? est-ce de quelque génie ? est-ce par la volonté du grand Jupiter, comme le dit Hésiode , qu'il arrive que les uns sont dans l'éclat, et les autres dans l'obscurité? Ou, pour revenir aux fables d'Esope, dirons-nous avec lui qu'autrefois le jour ouvrier se plaignait de ce que le jour de fête consumait dans la débauche ce que lui-même avait ramassé à force de soin et de travail , et il lui proposait de changer mutuellement de condition. Mais le jour de fête lui répondit : « Il ne m'est pas permis d'abandonner le soin des sacrifices que Jupiter m'a confiés; il est de l'intérêt de ce dieu que le profane vulgaire soit écarté de la vue de ses mystères.»
Fragment du traité des Stromates *, rapporté par Eusèbe dans sa Préparation évangélique , livre II , chap. vin , p. 22 et suivantes.
Sur la nature et la formation de Vunivers.
On dit que Thalès est le premier des philosophes qui ait enseigné que l'eau était le principe de toutes choses;
i Stromates, en grec, signifie tapisseries, nom qui désigne un genre d'ouvrage dansjequel on traite de plusieurs sujets différents, comme une suite de tapisseries offre des traits d'histoire ou de tableaux divers. On voit dans le catalogue de Lamprias que ce traité de Plutarque était divisé en cinq
que tous les êtres en ont été produits, et qu'ils doivent tous s'y résoudre. Après lui , Anaximandre, son disciple , assigna l'infini pour la cause universelle de la génération et de la destruction de l'univers : c'était de l'infini qu'il faisait naître les cieux et une infinité de mondes. Il prétendait que l'infini causait la corruption des êtres, comme il avait auparavant causé leur génération, tous ces mondes faisant leurs révolutions depuis un temps infini. 11 donnait à la terre la forme d'un cylindre , et supposait que sa profondeur était le tiers de sa largeur. Il disait que de toute éternité, dans la génération de l'univers, les parties fécondes du froid et du chaud en avaient été séparées, et qu'elles avaient formé une sphère enflammée qui environne l'air répandu autour de la terre, comme l'écorce couvre l'arbre. Cette sphère ayant été rompue et s'étant divisée en un certain nombre de cercles , il en résulta le soleil, la lune et les astres. Il ajoutait que, dans l'origine, l'homme avait été engendré de plusieurs animaux de différentes formes; que tous les autres animaux pouvant, presque aussitôt après leur naissance, pourvoir à leur nourriture, et l'homme seul ayant longtemps besoin du secours d'une nourrice, il n'aurait pu alors conserver sa vie s'il eut été tel qu'il est aujourd'hui. Voilà quelles furent les opinions d'Anaximandre.
Anaximène, dit-on, soutenait que l'air est le principe de toutes choses; qu'il est infini dans sa nature, mais déterminé par ses qualités ; que c'est d'une part sa condensation, et de l'autre sa raréfaction qui engendrent tous les êtres ; que le mouvement existe de toute éternité; que la condensation de l'air a produit d'abord la terre, qui était fort étendue en largeur, et qui, par cette
livres et roulait sur des matières de physique. Il y a sous le même titre un ouvrage de saint Clément d'Alexandrie, très connu de tous les savants. On trouvera dans ces fragments des choses qu'on a déjà vues dans le traité des Opinions des philosophes.
raison , dut être portée sur l'air ; que le soleil, la lune et tous les autres astres furent formés de la terre. Aussi disait-il que le soleil était une terre , mais que la rapidité de son mouvement lui avait donné cette chaleur ardente qui nous était si utile.
Xénophane le Golophonien, prenant une route différente et s éloignant des opinions de ceux que nous venons de citer, n'admet ni génération ni corruption : il croit que l'univers est toujours semblable à lui-môme. En effet, dit-il , si on le supposait engendré, il s'ensuivrait nécessairement qu il n'existait pas avant sa génération. Or, ce qui n'existe point ne peut ni être produit , ni produire quelque chose ; on ne saurait en rien tirer. Il accuse les sens d'être trompeurs, et il va même jusqu'à envelopper dans cette inculpation la raison elle-même. Il dit que la terre tend sans cesse vers le bas , et qu'elle s'approche insensiblement de la mer ; que le soleil est une réunion de plusieurs petits feux. Il soutient qu'il ify a entre les dieux aucune prééminence ; que cette autorité d'un dieu surun^autre serait même une espèce de profanation; qu'ils n'ont besoin , pour quoi que ce soit , du secours les uns des autres; qu'ils voient et entendent tout en même temps , et rien séparément ou par parties ; que la terre est infinie ; ^que l'air n'en environne pas toutes les parties ; que tout a été engendré de son sein ; que le soleil et les autres astres sont formés par des nuages.
Parménide d'Elée, disciple de Xénophane , a suivi sur quelques points la doctrine de son maître, et a pris sur quelques autres une route tout opposée. Il soutient que le monde est éternel, qu'il est privé de tout mouvement, qu'il est partout de la même nature , car il le dit seul et unique, non engendré et immobile. Il n'admet de génération que pour les choses qui sont regardées comme sujettes à illusion , et, à ce titre, il refuse aux sens tout moyen de connaître la vérité. Il dit encore que s'il existe
quelque chose outre ce qui est, ce n'est pas un véritable être , et que ce qui n'a point d'être n'est pas compris dans l'univers. Il en conclut que ce qui existe véritablement n'a pas été engendré. Il prétend que la terre a été formée par une abondance d'air condensé.
Zénon d'Elée n'a publié aucune opinion qui lui fut particulière; il a toujours flotté entre les sentiments opposés des différentes écoles.
Démocrite l'Abdéritain enseigna que l'univers est infini et incapable de changement, pareequ il n'a été produit par aucune cause efficiente. En un mot, il dit formellement que , dans l'état actuel des choses , les causes de ce qui est produit maintenant n'ont aucun principe, mais que, depuis un temps infini , tout ce qui a été , qui est et qui sera est enchaîné par une sorte de nécessité. Il croit que le soleil et la lune ont été engendrés; que ces deux astres avaient chacun un mouvement séparé dans le temps où ,* privés de chaleur et de lumière , ils ressemblaient fort à la terre ; que , dans l'origine, ils avaient été formés l'un et l'autre de la manière qui convenait à l'organisation qu'avait alors le monde ; que dans la suite, le cercle du soleil s'étant fort agrandi , le feu y avait été renfermé.
Epicure d'Athènes , fils de Néoclès , avait voulu mettre fin à toutes les disputes subtiles dont les dieux ont été l'occasion. Il soutient que rien ne se fait de rien ; que l'univers a toujours été et sera toujours tel qu'il est ; qu'il ne s'y produit rien de nouveau x excepté le temps infini, qui est déjà produit; que l'univers est un corps non-seulement immuable , mais infini; que la volupté est la fin de tous les biens.
Aristippe de Cyrène fait consister aussi dans la volupté la fin de tous nos biens, et celle de nos maux dans la douleur ; il borne toute la science de la nature à la recherche, la seule utile selon lui ,
Et du bien et du mal qu'on peut avoir en soi.
Empédocle cTAgrigente admet quatre éléments, le feu, l'eau, l'air et la terre, qu'il prétend avoir été produits par l'amitié et par la discorde. Il dit que l'air s'étant séparé de la première combinaison de ces éléments, se répandit circulairement autour des trois autres; qu'ensuite le feu s'en étant élancé et ne trouvant point d'autre espace qu'il pût occuper, gagna la haute région , poussé par l'air qui s'était condensé ; qu'autour de la terre tournent circulairement deux hémisphères, l'un tout de feu, l'autre mêlé d'air et d'une moindre quantité de feu, lequel il croit être la nuit ; que le principe du mouvement vint de ce que, dans cette union des éléments, le feu eut plus de force que les autres ; que le soleil n est pas de sa nature une substance ignée , mais une réfraction du feu, semblable à celle qui se fait dans l'eau ; que la lune se forma naturellement de l'air abandonné par le feu , car l'air devint alors aussi dense que la grêle ; que cette planète emprunte sa lumière du soleil. Enfin il place la partie principale de l'âme, non dans la tête ni dans la poitrine, mais dans la masse entière du sang ; il en conclut que la partie du corps dans laquelle le sang se trouve en plus grande abondance est celle par où chaque homme est supérieur.
Métrodore de Chio dit que l'univers est éternel, parceque s'il avait été engendré, il l'aurait été de ce qui n'existait point; qu'étant éternel , il est infini , puisqu'il ne peut avoir de commencement ni de terme ; qu'il n'a pas non plus de mouvement, qu'il ne pourrait en avoir sans changer de place ; que s'il en changeait , ce serait nécessairement pour aller dans le plein ou dans le vide ; que l'air condensé forme d'abord les nuages, et puis l'eau, qui, en tombant sur le soleil, éteint son feu, mais le rallume ensuite par sa raréfaction; que par succession de temps, le
soleil est comme rendu compacte par la sécheresse ; que cet astre forme les étoiles d'une eau pure et brillante ; qu'il produit la nuit et le jour parla vicissitude de ses feux qui s'éteignent et se rallument successivement, et qu'en général toutes les éclipses arrivent par la même cause.
Diogène d'Apollonie dit que l'air est un élément ; que toutes les substances sont en mouvement ; qu'il y a une infinité de mondes qui se forment, selon lui, de la manière suivante : l'univers étant en mouvement, et se trouvant en certains endroits plus rare et en d'autres plus dense, partout où il eut plus de densité , il se fit une révolution ; les autres substances furent formées delà même manière ; les parties les plus légères ayant gagné la haute région, y produisirent le soleil.
2. — Du traité sur la fête de Dédalis à Platée *, dans Eusèbe, livre III , chap. i, p. 83.
Sur la théologie naturelle des Grecs.
La théologie naturelle, non-seulement chez les Grecs, mais même chez les Barbares , n'était anciennement qu'une sorte de raison naturelle enveloppée de fables, une science mystérieuse voilée en grande partie sous des énigmes et des allégories. Ce qu'on y disait ouvertement était plus intelligible au simple peuple que ce qu'on y cachait, et ce qu'on y cachait faisait beaucoup plus entendre ce qu'on y disait. C'est ce qui paraît clairement par les vers d'Orphée, et par les traditions écrites des Egyptiens et des Phrygiens. Mais rien ne fait mieux connaître les opinions des anciens sur cette matière, que les
i Ce traité se trouve sous un autre tilre dans le catalogue des ouvrages de Plutarquo par Lamprias, son fils. Il est intitulé : Des hommes distingués par leur savoir entre les Plaléens, et le grec prête à cette interprétation. Mais le sens que j'ai suivi est autorisé par l'origine de cette fêle rapportée à la lia du fragment.
cérémonies des iniations et les actions symboliques qui accompagnent les sacrifices. Par exemple, pour ne pas nous écarter de notre sujet, ils sont très persuadés que Bacchus n'a rien de commun avec Junon. Aussi ont-ils grand soin de ne pas mêler les rites sacrés de ces deux divinités ; et lorsque les prêtresses d'Athènes se rencontrent , elles se disent Tune à l'autre de ne point porter de lierre dans le temple de Junon. Ce n'est pas à cause de cette jalousie fabuleuse et ridicule qu'on suppose à Junon contre Bacchus ; mais parceque cette déesse présidant au mariage et conduisant les nouvelles mariées, il est indigne de gens qui se marient de boire avec excès ; rien, suivant Platon, n'est plus contraire à la dignité du mariage. L'intempérance dans le boire, dit ce philosophe , trouble les esprits et les corps; il en résulte que les germes destinés à la reproduction, étant divisés et agités, ne peuvent prendre une consistance solide ni parvenir à une formation parfaite. D'ailleurs , ceux qui sacrifient à Junon ne lui offrent pas le fiel de la victime ; ils l'enfouissent sous l'autel , pour faire entendre que la société conjugale doit être sans bile et sans fiel, exempte de toute colère et de toute amertume.
Ce caractère symbolique paraît encore davantage dans les fables qu'on raconte au sujet de Junon. On dit, par exemple, que pendant que cette déesse, encore vierge , était élevée dans l'île d'Eubée, Jupiter l'enleva furtivement, et la transporta dans ce pays-ci, où il la cacha dans une grotte que Cithéron leur montra , et que la nature semblait avoir préparée pour leur servir de chambre nuptiale. Macris, nourrice de Junon, étant venue l'y chercher, et voulant faire partout les perquisitions les plus exactes, Cithéron s'y opposa et ne lui permit pas d'approcher de la grotte, en lui disant que Jupiter y était enfermé avec Latone. Macris se retira ; et Junon, qui resta cachée dans cette grotte , voulant conserver le souvenir
du service que le nom de Latone lui avait rendu, y fit construire un temple et un autel, qui lui furent communs avec cette déesse : de là l'usage d'y sacrifier à Latone Machia ou Nuchia selon d'autres. Au reste, les deux noms désignent également un état obscur et caché. Suivant quelques uns, ce fut parceque Junon eut dans cet endroit un commerce secret avec Jupiter, qu'elle fut appelée Latone nocturne; et lorsque son mariage avec ce dieu fut déclaré et qu'elle vécut publiquement avec lui près du Cithéron et de Platée1, on lui donna les noms de Junon parfaite et Pronube.
Ceux qui expliquent cette fable d'.une manière plus vraisemblable et plus conforme à la nature, ne font qu'une même divinité de Junon et de Latone. Ils veulent que Junon soit, comme nous l'avons déjà dit, la terre, et Latone la nuit, c'est-à-dire l'oubli de toutes choses dans lequel tombent ceux qui se livrent au sommeil. Or, la nuit n'est autre chose que l'ombre de la terre, qui, en s'approchant de l'occident et nous dérobant le soleil , s'étend de plus en plus et répand dans l'air une sombre obscurité. C'est aussi la défection que la lune éprouve dans son plein ; lorsqu'elle commence la dernière moitié de sa révolution, l'ombre de la terre la saisit et obscurcit sa lumière. Mais ce qui prouve que Junon est la même que Latone , c'est que nous donnons pour fille à cette dernière déesse Diane, que nous nommons aussi Hithye. Junon et Latone ne sont donc que deux appellations différentes d'une même divinité. Une autre preuve , c'est qu'Apollon est fils de Latone, et que Mars l'est de Junon. Or, ces dieux exercent l'un et l'autre le même pouvoir. Le nom de Mars2 désigne qu'il protège les hommes dans
1 Le premier de ces noms signifie retirée dans une grotte, et le second veut dire nocturne.
2 Le nom grec de Mars est apr,;, qui vient d'un verbe qui signifie a soin-, prend à cœur.
les périls de la guerre, et celui d'Apollon *, qu'il les délivre des maladies corporelles. C'est pourquoi des deux astres les plus ardents et dont la lumière éclaire davantage, l'un s'appelle Apollon : c'est le soleil; l'autre est couleur de feu, et se nomme Mars2. On ne doit pas être surpris que la déesse qui préside au mariage passe pour la mère de Diane et d'Apollon 3; car la fin du mariage est la génération , et la génération n'est autre chose que le passage des ténèbres à la lumière du soleil. Ainsi le poète a eu raison de dire :
Quand le secours puissant de l'aimable Ilithye, Pour voir l'astre du jour, l'eut conduit à la vie.
C'est à propos que par la préposition qu'il emploie il a détruit la conjonction pour montrer la difficulté de l'enfantement , et qu'il a donné pour fin de la génération de voir la lumière du soleil. C'est donc la même déesse qui a institué le mariage, afin de donner lieu à la génération.
Je dois rapporter ici une fable plus simple. On dit que Junon étant brouillée avec Jupiter, se tenait cachée pour éviter d'avoir commerce avec lui. Ce dieu, qui ne savait comment s'y prendre pour se réconcilier avec elle , en errant dé côté et d'autre, rencontra un habitant du pays, nommé Alalcomène, qui lui dit que, pour ramener Junon, il fallait la tromper, et feindre de se marier avec une autre déesse. Jupiter donc, aidé d' Alalcomène, coupa secrètement un chêne remarquable par sa grandeur et sa beauté, lui donna la forme d'une femme, l'orna comme
1 On donne diverses significations au mot Apollon. Dans celle-ci, Plutarque le dérive du verbe qui signifie délie, ôte, affranchit.
2 Le nom de la planète de Mars, en grec, est 7rupo£t^Yiç, couleur de feu , à cause de sa couleur rougeâtre.
s Le grec ditd'//^%e et du Soleil. Ilithye vient d'un mot grec qui signifie aller, arriver, et ce nom avait été donné a la déesse qui présidait aux accouchements, parcequ'elle faisait arriver à la lumière.
une jeune mariée, et lui donna le nom de Dédala; après quoi, il chanta l'épithalame suivant1. Les nymphes tri— tonides apportèrent les vases destinés au Lain, et les Béotiens fournirent la musique et préparèrent le repas de noces. Junon, instruite de tous ces préparatifs et ne pouvant plus y tenir, descendit du mont Cithéron, suivie d'un grand nombre de femmes platéennes, et vint trouver Jupiter, transportée de jalousie et de colère. Lorsqu'elle eut reconnu la supercherie, elle se mit à rire, montra la plus grande joie, et voulut présider aux noces de la nouvelle mariée ; enfin, elle fit l'honneur à ce vain simulacre d'établir, en mémoire de cet événement, une fête qui fut appelée Dedala. Cependant elle le brûla dans la suite, par un mouvement de jalousie, tout inanimé qu'il était. Telle est la fable qu'on raconte ; voici l'allégorie qu'elle renferme.
La dispute de Junon et de Jupiter ne figure autre chose que le trouble et l'intempérie qui agitent les éléments lorsqu'ils n'ont pas entre eux l'ordre et la proportion convenables ; que leur inégalité et leur disproportion les armant l'un contre l'autre , en rompent l'harmonie et portent le désordre dans l'univers. En effet, lorsque Jupiter, c'est-à-dire la chaleur et la faculté ignée, produit une cause d'altération, la terre est en proie à une sécheresse brûlante. Si, au contraire, Junon, c'est-à-dire la substance humide, et celle de l'air, éprouve une surabondance qui la presse fortement, alors des torrents de pluie inondent et détruisent tout. Gomme il survint dans ces temps-là quelque accident semblable, et que la Béotie surtout se trouva exposée à l'inondation, dès qtie la terre, dégagée des eaux , eut reparu , on dit que la sérénité et l'éclat que le calme rendit à l'air étaient la réconciliation et l'accord de ces deux divinités. La première des plantes
1 Eusèbe ne rapporte point l'épithalame.
que la terre produisit alors fut le chêne, et les hommes en firent le plus grand cas, parcequ'il entretenait leur vie en leur fournissant un aliment salutaire. Ce n'est pas seulement aux hommes pieux, comme le dit Hésiode, mais encore à ceux qui avaient évité cette calamité commune , que cet arbre
Sur ses rameaux touffus donne un fruit nourrissant, Et répand de sa tige un miel doux et fondant.
3. — Du premier livre du traité de VAme, dans Eusèbc, 1. XI, chap. xxxvi, p. 556,
Sur des personnes qui, après leur mort, sont revenues à la vie.
Nous étions nous-mêmes avec cet Antyllus ; mais c'est à Sositèle et à Héracléon qu'il faut raconter cela. Il n'y a pas longtemps qu' Antyllus tomba malade et fut cru mort par les médecins. Mais étant revenu comme d'un sommeil, qui même n'avait pas été bien profond, il ne dit et ne fit rien qui montrât en lui une aliénation d'esprit. Il assura que son ame était sortie de ce monde, qu'on l'y avait renvoyée, et qu'il ne mourrait pas de cette maladie; que ceux qui l'avaient emmené avaient été fortement réprimandés par leur maître, parceque envoyés pour prendre Nicandas, ils l'avaient enlevé à sa place ; que ce Nicandas était un cordonnier qui fréquentait beaucoup les gymnases et1 était fort connu d'un grand nombre de personnes ; que cette méprise fit que les jeunes gens de la ville le plaisantaient souvent, lui reprochant de s'être enfui après avoir corrompu les ministres qui étaient venus pour le chercher. Il parut fort affecté de ces plaisanteries. Enfin, ayant été pris de la fièvre, il mourut tout à coup le troisième jour de sa maladie. Mais notre ami, rendu à la vie, se porte actuellement très bien, et est un de nos hôtes les plus chers.
Aulu-Gelle, 1. I, chap. m, rapporte un mot de Chilon, qu'on a déjà vu dans le traité sur le grand nombre d'Amis, 1. 1, p. 442. Il le cite du premier livre du traité sur l'Ame, qui se trouve dans le catalogue de Lamprias, sous ce titre : Trois livres de V Introduction sur V Ame.
Le même auteur, 1. XV, chap. x, rapporte le trait de pudeur des filles milésiennes, tiré du même traité de l'Ame, et que nous avons vu dans les Actions courageuses des femmes, t. III, p. 252, 255. Il rapporte quelques autres passages, mais sans citer le texte, ou bien ce ne sont que des citations d'autres auteurs, qu'il m'a paru inutile de traduire. Voxjez 1. H, chap. vin et ix ; 1. IV, chap. xi.