Du même traité. Stobée, discours XVI II, sur Vin
tempérance, p. 165.
On a consacré à Bacchus la férule 1 et l'oubli, pour foire entendre qu'il ne faut pas conserver le souvenir des fautes commises dans l'ivresse, et qu'il suffit de leur appliquer une correction légère. C'est à quoi fait allusion le proverbe qui dit : Je hais un convive qui a de la mémoire, Euripide dit qu'il est sage d'oublier des choses déraisonnables; Héraclile prétend qu'il est difficile de cacher son ignorance, surtout à table; le vin, suivant Platon, fait connaître les caractères; Homère atteste la même vérité. Sophocle reprochait à Eschyle de composer ses pièces dans l'ivresse. S'il réussit, disait-il, cest sans le savoir. On demandait à Pythagore comment un homme sujet au vin pouvait se corriger : Cest, répondit-il, en se rappelant ce qu'il a fait dans V ivresse. Anacharsis, interrogé sur les moyens de se préserver de ce défaut, dit qu'il suffisait de considérer ce que font les gens ivres.
11. — Du traité contre les Richesses. Stobée, discours XCI II,
La faim n'a jamais produit l'adultère, ni le manque d'argent, la débauche. La pauvreté est une voie abrégée à la tempérance, et le défaut de richesses nous mène par le plus court chemin à l'observance des lois. Arcésilas disait que la pauvreté était rude, et ressemblait au sol d'Ithaque ; mais qu'elle était une bonne nourrice de l'enfance, en l'accoutumant à la frugalité et à l'abstinence; qu'en général c'était l'exercice le plus efficace pour for-
t La Térule est une plante.
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mer à la vertu. La pauvreté, suivant Socrate, est l'abrégé de la tempérance; et, selon Diogène, c'est une vertu qui s'apprend d'elle-même.
12. — D'un traité sans titre. Stobée, discours LXIII, sur l'éloge de la beauté, p. 408.
La nature de l'homme n'est-elle pas composée d'ame et de corps? L'un des deux lui suffirait-il seul; ou seraitil possible qu'ils existassent l'un sans l'autre? Le corps ne vivrait pas sans le secours de l'ame ; et celle-ci ne subsisterait point, si elle n'avait pas l'appui du corps. Puis donc que chacune de ces deux substances est douée des vertus qui lui sont propres ; que celles de l'ame sont la justice, la tempérance et la prudence ; celles du corps, la force, la beauté, la santé, n'est-il pas étonnant qu'on n'attribue la beauté qu'aux qualités de l'ame, et qu'on ne l'étende point à celles du corps?
La beauté du corps est donc l'ouvrage de l'ame, qui le revêt d'une forme agréable. La mort le dépouille de ce qu'il possède, et lorsque l'ame s'en sépare, il n'a plus ni solidité ni couleur; ses yeux et sa voix s'éteignent, et il ne lui reste plus rien d'aimable, abandonné qu'il est par ses anciens hôtes. Lors donc que vous calomniez la beauté, vous outragez, sans y penser, l'ame elle-même, de qui découle la beauté du corps. Quelqu'un ayant demandé à Aristote pourquoi on aimait les belles personnes : Cest, répondit-il, la question d'un aveugle. Démocrite donnait le nom de reines aux belles courtisanes, parceque bien des gens s'empressaient de leur obéir.
45. — Du traité sur VA mour. Stobée, discours LXIV, contre la beauté, p. 410.
Piien n'est plus agréable que de belles personnes; mais il est dangereux d'en approcher et de les toucher. Bien plus, dit Xénophon, le feu ne brûle que ceux qui le ton-
chent; mais la beauté enflamme ceux mémo qui on sont éloignés, et la vue seule peut exciter la passion.
\k. — D'an traité sans titre. Stobée au même endroit.
Je l'ai dit, on n'a rien à craindre des autres facultés, mais seulement de celles du corps. Les beautés de Famé, telles que la prudence, la piété, les actions justes, sont des garants de notre salut. Il en est de même de la beauté d'une éducation vertueuse : elle entretient dans une famille, dans une ville, dans une nation entière, la paix et la tranquillité. Mais la beauté des femmes sert à réveiller les désirs, à exciter les passions. Bion ayant entendu dire à quelqu'un que la beauté exerçait une véritable tyrannie: Ah! s'écria- 1— il, fuyons cette tijrannie, la plus funeste de toutes.
d5. — Bu traité contre les Forces du corps. Stobée, discours LI, sur la guerre et sur la force, p. 359. Quel si grand avantage attachez-vous à la force du corps, que pour cela seul vous regardiez la nature comme une marâtre à l'égard des hommes, et comme une mère pour les animaux sans raison? Est-ce la grandeur, la vitesse, la finesse de la vue qui vous ont fait juger ainsi? Mais la force propre à l'homme est dans son intelligence. C'est par elle qu'il prend dans les forêts les éléphants au piège, qu'il met un frein aux chevaux, qu'il courbe les taureaux sous le joug, qu'il atteint de ses flèches les oiseaux dans les airs, et qu'il saisit dans ses filets les poissons qui habitent le fond des mers. Voilà en quoi consiste sa force ; et elle éclate bien davantage lorsque embrassant l'étendue de la terre , l'immensité des cieux et les révolutions des astres, elle ne succombe point à de si grands efforts. Ce sont là des exploits dignes de la force d'Hercule. Et quel est l'homme qui n'aimerait pas mieux être Ulysse que le cyclope Polyphème ? Aratus de Sicyone entendait vanter un homme qui se précipitait en déses-
péré au milieu des dangers, et s'était fait parla une grande réputation à la guerre. Il est, dit-il, bien différent de faire grand cas de la vertu, et de nen faire aucun de la vie 1.
16. — Du traité contre la Volupté. Stobée, discours VI, sur l'intempérance, p. 81.
La volupté amollit le corps et l'affaiblit chaque jour de plus en plus; l'usage habituel des délices énerve la vigueur, relâche les forces, et de là naissent promptement les douleurs, les maladies, et dans la fleur de l'âge une vieillesse anticipée. La volupté est un animal dangereux qui dompte les hommes, mais ce n'est pas un animal féroce. Si elle les attaquait ouvertement, ils en seraient bientôt les maîtres; elle est d'autant plus redoutable qu'elle dissimule sa haine sous un extérieur de bienveillance. Il faut donc s'en défendre, par ce double motif, qu'elle nuit et qu'elle trompe. Les plaisirs légitimes ne doivent pas porter le nom de voluptés. Il faut plutôt les appeler des soins, des adoucissements permis. Tous les plaisirs qui vont au delà sont des mouvements déréglés, des jouissances inutiles, qui, en nous flattant par leur variété nous sont nuisibles et funestes. Suivons donc la même règle que les animaux qui n'ont pas plus tôt satisfait leurs appétits qu'ils ne désirent plus rien. Contentons-nous de nous rassasier des choses nécessaires, et ne recherchons que des plaisirs modérés. Quelqu'un approuve-t-il les traîtres? Eh bien! la volupté trahit la vertu. Estime-
i Cet Aratus de Sicyone, différent du poète du même nom, célèbre par son poème des Phénomènes, fut le chef de la fameuse ligue des Achéens, composée de treize villes de la Grèce, qui lui déférèrent le commandement d'un accord unanime, et qui n'eurent pas lieu de s'en repentir- Ses entreprises furent marquées par autant de succès. Il mérita, par l'éclat et par i'utililé de ses succès, que Sicyone, sa patrie, lui élevât une statue avec le titre de sauveur. Il avait écrit l'histoire des Achéens, et, d'après le jugement que Polybe en porte, il paraît qu'Aralus était aussi bon historien qu'habile général.
t-on ceux quWonnent la torture? La volupté la fait souffrir à la tempérance. Donne-t-on des louanges à Pavaripe? La volupté est insatiable comme elle. Pourquoi donc mettre notre bonheur à vivre avec un animal dangereux qui nous perd en nous flattant? Oseriez-vous satisfaire vos goûts voluptueux en présence de tout le monde ? Un respect forcé pour vous-même ne vous oblige— t-il pas à vous fuir? C'est à la nuit et aux ténèbres, qui ne peuvent déposer contre vous, que vous confiez votre libertinage. Personne ne couvre ses belles actions des ombres de la nuit, et ne craint d'en avoir pour témoin la lumière. Il voudrait, au contraire, que l'univers entier ne fût qu'un soleil, afin que le bien qu'il fait fût plus éclairé. Mais le vice craint de se montrer à découvert; il se voile toujours du nom spécieux d'affection. Ecartons donc ce voile imposteur, et considérons à nu les voluptés. Nous les verrons se plonger dans l'ivresse jusqu'à la stupidité, se livrer à des débauches continuelles, sacrifier les affaires au sommeil, négliger l'administration publique, oublier les parents, et n'avoir aucun respect pour les lois.
17. — Du premier livre de la Divination. \Stobée, discours LVIJI sur les arts, p. 380.
Il est des arts que le besoin a fait inventer dès les premiers temps, et qu'il conserve encore ; c'est la nécessité qui nous a tout appris. Est-il une chose nécessaire que le besoin n'eût pas fait trouver? De ce nombre sont l'art du tisserand, l'architecture, la médecine, l'agriculculture, et tous les arts qui sont liés à celle-ci. D'autres furent introduits par la volupté, qui les maintient toujours, tel que l'art des parfumeurs, ceux des cuisiniers, des barbiers et des teinturiers. Il en est que les hommes apprennent et cultivent, parcequ'ils estiment la probabilité, l'exactitude et la pureté qui les caractérisent, comme l'arithmétique, la géométrie, tous les arts qui prescrivent
des règles, et enfin l'astronomie, lesquels, quoique négligés, se propagent, suivant Platon, comme malgré nous, par le charme qui y est attaché.
18. — D\m traité sans titre. Stobée, discours CXII, de l'éloge de la vieillesse, p. 586.
Il faut que les jeunes gens s'appliquent à imiter les vieillards, et qu'ils les suivent,
Gomme un léger poulain suit les pas de sa mère,
suivant Simonide. Platon, en prescrivant de tempérer le vin par l'eau, dit qu'on doit modérer une divinité furieuse par un dieu sobre.
19. — D'un traité sans titre. Stobée, discours XXXIII, sur le silence, p. 214.
On voit clairement, par les vers suivants, quel cas Homère faisait du silence :
Méprisable Thersite, homme sans jugement, En vain tu veux paraître un parleur véhément. Cesse de discourir, et garde le silence; Avec le roi veux-tu disputer d'éloquence?
Télémaque ayant dit :
Sans doute ce palais est à quelqu'un des dieux Qui foulent à leurs pieds l'Olympe radieux?
son père le reprend et lui dit :
Mon fils , sachez vous taire et contenir votre ame. Tels sont les habitants du céleste séjour, Qui du grand Jupiter forment l'auguste cour.
Les pythagoriciens, qui nommaient cela interprétation, ne répondaient rien sur ce qui regardait les dieux, lors même qu'on persistait opiniatrément à les interroger.
20. — D'un traité sans titre. Stobée, discours CXIX, de l'éloge de la mort, p. 603.
Après le trait de Trophonius rapporté dans le traité de la Consolation à Apollonius, t. II, p. 32, on lit dans Stobée ce qui suit :
Un poëte a fait à ce sujet Fépigramme suivante :
Le célèbre Biton et Cléobis, son frère,
Au char sacré s'attelant tous les deux, Au temple de Junon conduisirent leur mère, Qui devait de son peuple y présenter les vœux. Tous les Grecs à Penvi chantèrent son bonheur ;
Dans les transports de son ivresse, Elle pria les dieux de payer leur tendresse Par le bien le plus propre à contenter leur cœur. S'endormant dans le sein d'un paisible repos, A la lleur de leur âge ils quittèrent la vie,
Comme le sort le plus digne d'envie, Que d'être par la mort affranchis de tous maux.
Les Causiens pleurent à la naissance des enfants, et regardent comme heureux ceux qui sont morts.
1 . — Si la cupidité et la tristesse sont des affections de Vame ou du corps K
Je me propose d'examiner si la cupidité et la tristesse sont des affections du corps ou de Famé, relativement
i Ce fragment et le suivant se trouvent à la suite d'une édition que M. Schneider a donnée du traité de Plutarque sur l'éducation des enfants, imprimé à Strasbourg en 1775. Il dit les avoir tirés d'une édition faite sur une feuille volante par un savant anglais, d'après un manuscrit qui se trouve dans le musée britannique, no 5612. Il est persuadé qu'ils sont de notre Plutarque, et tout, en effet, porte à le croire. Au reste, je dois prévenir mes lecteurs que ces deux fragments sont très difficiles à entendre, pareeque notre langue manque d'expressions propres pour rendre les termes de l'original.
au corps ; car, quand bien même on ne pourrait accuser le corps d'en être le siège, il n'en serait pas moins regardé comme la cause et l'organe, puisque c'est par le corps qu'on reconnaît et qu'on peut se convaincre quelles passions agitent l'ame. Ce qu'on établira sur ces deux premières passions s'appliquera également à ces deux autres, la crainte et la joie, dont la première est naturellement jointe à la tristesse, et la seconde à la cupidité, puisque les mêmes hommes qui s'affligent de certaines choses présentes en craignent d'autres dans l'avenir; que ceux qui désirent ce qu'ils n'ont pas encore se réjouissent lorsqu'ils l'ont obtenu.
Les physiciens disent que le monde a été formé des quatre premiers et principaux éléments, qui, par leur opposition et leur discordance mutuelle, furent poussés en haut et en bas avec impétuosité. De même, le vice qui est en nous, et le désordre qui en est la suite, sont mis en mouvement par les quatre premières affections qu'agitent en sens contraire des impulsions violentes et désordonnées. La joie nous exalte, la tristesse nous abat, la cupidité nous pousse en avant, et la crainte nous retire en arrière ; nous prenons ainsi des formes différentes au gré des ressorts déréglés et sans mesure qui nous font agir. En effet, la joie est une exaltation de l'ame, la tristesse un resserrement ; elle se porte avec ardeur vers les objets de sa cupidité, et fuit ce qu'elle craint. Par rapport à la colère, soit qu'on la considère comme une espèce de cupidité qui s'efforce de faire éprouver à autrui la tristesse qu'on éprouve soi-même, soit qu'on la regarde comme une passion toute différente qui, souvent mjBme, suivant la pensée de Platon, combat la cupidité, il est évident qu'elle fournira aussi matière à rechercher si le trouble qu'elle excite clans l'ame a sa source dans le corps K
i II y a ici une lacune.
Il y a longtemps qu'on a élevé le procès du corps contre Famé par rapport aux passions. Démocrite, faisant retomber tout le tort sur l'ame, dit que la condition du corps est bien misérable, d'être rendu toute la vie responsable de ce qu'il souffre; que pour lui, s'il était établi juge de ce procès, il condamnerait volontiers Famé, parcequ'elle affaiblit le corps par les négligences dont elle est coupable à son égard, qu'elle l'énervé par ses débauches, le corrompt et le détruit par son ardeur effrénée pour les voluptés, comme un vase ou un instrument gâté a droit d'accuser celui qui s'en sert. Théophraste, au contraire, dit que le corps fait payer chèrement à l'ame l'hospitalité qu'il lui donne, par les douleurs, les craintes, les cupidités, les jalousies qu'il lui fait'éprouver, et qui sont des loyers bien chers du court séjour qu'elle y-fait; en sorte qu'elle pourrait l'accuser à bien plus juste titre. Encore Théophraste a-t-il oublié les mutilations, les violences par lesquelles l'ame est retenue malgré elle, les outrages et les calomnies qui portent atteinte à sa réputation et lui font imputer des maux qui ne viennent que du corps. Il faut entrer ici en lice pour la vérité : ce combat est glorieux , et ne peut qu'être favorable à l'ame. Si l'on démontre que les passions ne viennent point d'elle , il sera son apologie ; si elle en est le principe , il aura pour but de l'en délivrer. Ainsi , ou on lui fera éviter ce qu'elles auraient en elle de volontaire , ou on ne lui imputera pas ce qui lui sera étranger.
Il serait à désirer que des philosophes qui se donnent pour ne douter de rien et avoir des notions certaines sur tous#les objets, s'accordassent , sinon sur tous les points, du moins sur l'activité des passions. Or, c'est la matière sur laquelle ils sont le plus divisés. Les uns les rapportent toutes collectivement à l'ame, comme Straton le physicien , qui dit que non-seulement la cupidité , l'envie et la joie du mal d'autrui , mais la tristesse, les peines ,
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la joie, la douleur, et en général toutes les affections, ont leur siège dans Famé et qu'elles lui appartiennent toutes ; qu'ainsi ce n'est point le pied qui sent de la douleur lorsque nous nous heurtons , ni la tête quand elle reçoit quelque coup, ni le doigt lorsqu'il est blessé , parceque toutes les autres parties sont insensibles, excepté la partie principale de l'ame , à laquelle le coup est transmis sur-le-champ, en sorte que nous appelons douleur la sensation qui en résulte ; que , comme nous rapportons hors de nous le son qui frappe notre oreHle , attribuant à la sensation l'intervalle qui se mesure depuis l'origine du son jusqu'au moment où il parvient à la partie principale de l'ame, de même nous rapportons la douleur qui suit le coup, non à ce qui a causé la sensation , mais à la partie où elle a son principe , l'ame étant entraînée vers la partie dans laquelle elle souffre. Voilà pourquoi ceux qui se heurtent froncent les sourcils , parcequ'ils rapportent tout de suite la sensation à la partie de l'ame qui a été frappée. Quelquefois nous comprimons les esprits animaux ; nous serrons avec des liens , ou nous pressons fortement de nos mains des parties de notre corps , pour empêcher la communication de la douleur ; et frappant alors sur des parties devenues insensibles , la douleur ne se propage point de proche en proche jusqu'à l'ame : voilà en substance ce que dit Straton.
D'autres , au contraire , appliquant au corps la même opinion et les mêmes raisonnements , disent que l'ame n'est point la cause de toutes ces affections, mais qu'elles sont produites par la différence , la qualité et la faculté du corps. Le livre Sur ce qui se passe dans les enfers, et dans lequel l'auteur établit l'antériorité de l'ame sur le corps (ouvrage que les gens les plus instruits attribuent à Héraclide, et que d'autres croient avoir. été écrit pour combattre ce que quelques auteurs ont dit sur la nature de l'ame ), ce livre , dis-je , détruit ouvertement la
substance de Famé , en supposant que le corps a en lui toutes les facultés dont on a parlé. D'autres, ayant comme pris le milieu entre ces opinions , ont essayé de déterminer quelles passions sont particulières à l'ame et quelles sont propres au corps ; et , se tenant ainsi sur la ligne commune aux deux , faute d'une base solide , ils sont tombés dans la confusion. Posidonius a dit qu'il y en avait de propres à Famé et de propres au corps; que quelques autres , sans appartenir proprement à Famé, portent jusqu'à elle leur impression. Celles qui sont simplement de l'ame consistent dans des jugements et des compréhensions , telles que la cupidité , la crainte et la colère. Les affections purement corporelles sont la fièvre, le frisson, l'épaississement ou l'appauvrissement des humeurs. Celles qui , du corps , se font ressentir à l'ame , sont la léthargie, la mélancolie, les vives épreintes, les imaginations , les épanouissements ; celles de l'ame qui se communiquent au corps sont les tremblements , les pâleurs, les changements qu'apportent à son état ordinaire la crainte et la tristesse.
Diodote , embrassant toutes les affections et en sondant, pour ainsi dire , les différences, dit qu'il y en a de propres à la partie raisonnable de l'ame , et d'autres à la partie irraisonnable, qui est unie à la première. Lorsqu'il s'agit de décider si une liqueur contenue dans un vase a été gâtée par la mauvaise qualité du vase , ou si c'est le vice de la liqueur qui a altéré le vase , la question reste souvent indécise. Mais par rapport à l'ame, qui est comme mêlée dans le corps , et qui , par la force de leur union, ne fait en quelque sorte avec lui qu'une seule substance , il est bien plus difficile de déterminer ces différences. Diodote cherche à établir les limites qui séparent l'ame et le corps , limites que la nature a ôtées , en s' étudiant à ne faire qu'un seul être de deux substances différentes. Tâchant de les pénétrer par le raisonnement , il
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sépare une union que rien ne peut dissoudre ni détruire, que la mort seule. C'est elle qui , coupant leurs liens réciproques et les divisant l'un de l'autre, montre ce qu' il y a d'étranger dans la nature de chacun. Jusque-là, ce qu'ils ont de commun prouve le mélange qui a été fait des deux substances , de manière qu'elles ne sont plus deux êtres distincts , que leur union cache la nature de l'un et de l'autre dans un principe commun , et remplit chacun des deux de la substance de l'autre ; ce qui fait qu'il n'est point de passion de l'ame qui n'affecte le corps, ni de changement dans le corps qui ne passe jusqu'à l'ame. C'est faire quelque chose de semblable au démembrement d'Horus, dont parle la fable égyptienne. Lorsque, pour venger son père, il eut tué sa mère, un des plus anciens dieux jugea qu'il fallait laisser son sang et sa moelle , comme dérivés en lui de son père par la génération , et lui ôter la graisse avec les chairs , comme ayant été formés dans le sein de sa mère. Les Egyptiens, en cherchant à séparer ces substances supérieures que leur union intime rend indivisibles , ont eu recours à un récit fabuleux; nous, de même, pour distinguer, pour séparer les affections de l'ame et du corps , ces deux substances qui ont été fondues ensemble dès le premier moment de leur existence , nous aurions besoin d'un raisonnement très exact et très précis , comme d'un instrument aigu propre à feire cette séparation.
Des philosophes, désespérant d'y parvenir, prétendent qu'il n'y a point de passions propres à l'ame, et d'autres particulières au corps , mais qu'elles appartiennent toutes à l'être commun formé des deux ; qu'ainsi c'est l'homme qui se réjouit, qui s'afflige, qui craint. Mais qu'entendentils par l'homme? Ce n'est certainement pas l'ame; ce n'est pas non plus le corps qui frappe, qui danse et qui marche; c'est l'homme qui se sert de l'ame et du corps, comme étant composé des deux. Je ne serais pas surpris
qu'ils eussent plus approché que lés autres de la vérité. En effet, la tristesse est le jugement d'un mal présent à l'homme, et qui doit naturellement l'affliger ; la crainte est le jugement d'un mal à venir qu'il doit fuir et éviter ; en sorte que celui qui est triste se dit à lui-même : J'ai du mal, et que celui qui craint se dit également à lui-même; J'aurai du mal. Or ce lui n'est point lame, mais l'homme ; et ce mal, tel que la pauvreté, la maladie, l'infamie, la mort n'est point de l'ame, mais de l'homme ; d'où il suit nécessairement que la tristesse et la crainte sont des affections de l'homme , et non pas de l'ame. Car lorsque l'ame est emportée par des mouvements violents et rebelles, elle se laisse entraîner par sa partie irraisonnable vers l'objet de sa passion. Mais c'est l'animal, et non pas l'ame, qui se porte à se faire raser, à s'habiller, à se baigner, à se coucher; car ce sont là des actions de l'homme, et qui ne peuvent pas même être accidentellement dans l'ame. Il est donc vraisemblable que c'est l'homme, et non pas l'ame, qui se porte vers les actions; s'il s'y porte, il les désire, et c'est par sa partie irraisonnable qu'il les désire, c'est-à-dire qu'il en a la cupidité. Si donc c'est l'homme qui ressent la cupidité, c'est aussi lui qui ressent la joie, et par conséquent la tristesse et la crainte ; car ces passions suivent nécessairement l'une de l'autre; en sorte que l'ame n'a aucune affection qui lui soit propre, mais que c'est l'homme qui se réjouit, qui s'afflige, qui désire et qui craint.
Mais de la part de ces philosophes, c'est éluder la difficulté et non la résoudre. On aura beau dire que ces affections appartiennent à l'homme, il restera toujours à demander par quoi et comment il les éprouve, si c'est selon l'ame ou selon le corps. L'homme gesticule, mais c'est avec les bras ; il frappe, mais c'est du pied ; il voit par les yeux, il entend par les oreilles, et en général toute action appartient en commun aux substances dont il est com-
posé, et elle a pour cause la partie dont lliomme se sert pour agir.
Mes mains ont soutenu les travaux de la guerre,
dit Achille. En s'exprimant ainsi, il ne prétend pas se refuser lui-même à des travaux guerriers, quoiqu'il en attribue la cause à ses mains; il est clair que c'était avec ses mains et son épée qu'il défaisait les ennemis, mais c'était en effet lui qui agissait. De même le poëte qui a dit :
La hache redoutable, à punir toujours prête,
n'a pas nommé celui qui punit, mais l'instrument avec lequel il punit.
Celui donc qui recherche si la cupidité appartient au corps ou à Famé, n'ignore pas que c'est l'homme qui éprouve la tristesse et la cupidité; mais il doute si c'est par le moyen de l'ame ou du corps qu'il éprouve ces affections. Laissons ces subtilités, attachons-nous au fond du sujet, et passons à l'examen de la question. Ceux qui veulent que l'ame soit non-seulement incorruptible et immortelle, mais encore insensible, et qui fortifient ainsi l'incorruptibilité par l'insensibilité, parcequ'ils regardent toute passion comme un commencement de corruption, et qu'ils croient que toutes ces affections, toutes ces faiblesses viennent en l'homme de son corps comme de leur racine; ceux-là s'arrêteront d'abord aux différences qui paraissent sensiblement dans les corps, selon les temps, les tempéraments et les diverses révolutions qu'ils éprouvent. Ainsi, dans les jeunes gens, c'est la cupidité qui domine; dans les vieillards, c'est la tristesse. Chez les premiers un sang brûlant bouillonne dans leurs veines; une ardeur impétueuse les entraine vers ce qu'ils désirent. Leur corps, doué d'organes sains et vigoureux qu'agitent des mouvements irréguliers, enflamme continuellement
leurs désirs, dont les objets changent souvent, et sont comme alimentés par une nouvelle matière. Mais le vieillard, presque privé de cette chaleur qui allume les désirs, étant sans aucune ardeur, et ayant le corps entièrement usé, n'éprouve que faiblement cette cupidité qui recherche les plaisirs, et n'est que très difficilement ému.
2. — Si le siège de nos a ffections est une partie ou une faculté de Vame humaine.
Il faut examiner si la vie qui est le siège des passions et de Virraisonnabilité , est une partie ou une faculté de Famé humaine. Les deux sentiments ont été également soutenus par les anciens. Dans le doute où nous sommes sur ce sujet , il est à propos d'examiner cette question et de nous décider pour le sentiment qui nous paraîtra le plus probable. Ceux qui ont soutenu qu'elle est une partie de Famé, ont paru croire que les animaux irraisonnables sont animés, mais qu'ils n'ont point d'ame proprement dite, et seulement une certaine partie de l'ame. Ceux qui ont dit qu'elle est une faculté, sont tombés dans ce premier inconvénient, qu'ils lui ont attribué un autre siège qu'à la faculté raisonnable qui lui est opposée'; car les facultés qui sont dans un même sujet ne sont pas séparées les unes des autres. Or, dans les animaux irraisonnables, il y a une faculté sensitive, mais non une faculté raisonnable. En second lieu, ils font subsister dans un sujet des facultés contraires sous le même rapport; car les facultés sont de telle nature, qu'en quelque nombre qu'elles soient, chacune d'elles embrasse tout le sujet. Mais il n'en est point de même dans l'ame, par rapport à la partie raisonnable et à la partie irraisonnable; elles y sont entièrement séparées, et donnent chacune à l'ame une manière d'être différente; et cela est naturel, puisque ce sont des parties opposées ; or il n'est pas possible que des contraires se trouvent en même temps et sous le même rap-
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port dans un seul et même sujet. Peut-être rien nempêche-t-il que des contraires subsistent ensemble de la manière qu'on l'a dit , c'est-à-dire si ce sont des puissances et qu'on ne les suppose pas des actions ; car rar sonner et ne pas raisonner, être sain et se mal porter, sont deux états opposés qui ne sauraient exister à la fois dans un sujet. Mais la puissance d'être malade peut s'y trouver avec son contraire, comme la puissance de ne pas raisonner peut exister dans l'ame avec la puissance opposée; mais il n'en est pas de même par rapport aux actions. Rien n'empêche que plusieurs sujets ne puissent faire la même action : par exemple, que l'homme qui démontre et celui qui discute des opinions ne puissent dire tous les deux la vérité ; que de même l'ame des animaux irraisornables et celle de l'homme ne raisonnent pas. Mais il y aura cette différence, qu'il est dans l'essence de l'ame des animaux de ne point raisonner ; voilà pourquoi elle ne raisonne jamais , et qu'on ne la voit pas tantôt raisonner, tantôt ne pas raisonner. Mais il n'est pas dans l'essence de l'ame humaine de ne point raisonner ; car alors elle ne raisonnerait jamais, elle a seulement la puissance de raisonner et de ne pas raisonner, et elle agit d'après l'une et l'autre ; elle agit selon la raison, toutes les fois qu'elle considère son essence, et son essence est l'intelligence qui est en elle; elle agit contre la raison lorsqu'elle se tourne vers les choses qui sont hors d'elle, c'est-à-dire vers les objets sensibles.
L'irraisonnabilité n'est donc pas dans l'homme la même chose que dans les animaux; dans ceux-ci elle est proprement leur ame; dans l'homme ce n'est qu'une puissance, et elle est inséparable de la faculté de raisonner. Ainsi Aristote a dit avec raison que l'ame humaine est une puissance, parceque tantôt elle raisonne et tantôt elle ne raisonne pas. Lors donc qu'elle ne raisonne pas, que faitelle autre chose que de ne pas user de sa raison ? Ainsi
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la faculté do raisonner appartient à Famé, et Faction môme de raisonner est en elle, mais ne la constitue pas essentiellement. Si cela était , son essence serait différente quant à Faction et quant à la puissance pour Faction ; elle aurait un sujet auquel se rapporterait cette puissance, et ce nom d'ame exprimerait le sujet même avec toutes les facultés qui y auraient rapport; elle aurait la vie, mais non dans tout son être; car considérée dans le sujet elle n'aurait point de vie, peut-être même n'en aurait-elle pas de toute manière; car elle n'aurait dans sa nature aucune action vitale, tout ne serait en elle que puissance; elle serait donc vivante en puissance. Ou il faudra dire que ce qui est puissance en elle devient habitude, en sorte que sous un certain rapport elle ait de la vie, et que sous un autre elle n'en ait pas. Car il y a deux sortes de vie, une vie comme habitude et une vie comme action ; celle qui est comme habitude constitue Famé, et celle de l'action est l'intelligence. Si donc la vie comme habitude est proprement l'ame, elle sera simple et sans sujet. Car l'idée que nous nous formons de l'ame est celle d'une substance à qui la vie est naturelle, qui la tient d'elle-même, et non d'autrui; au lieu que le propre des corps est de recevoir la vie d'un autre. Or,- si l'ame était un composé de sujet et de forme, elle n'aurait pas la vie d'elle-même; elle la recevrait d'un autre, c'est-àdire de la forme, comme dans le feu le chaud vient du principe de chaleur et non de la matière. D'ailleurs, dans cette supposition, elle serait corps; carie corps est un composé de sujet et de forme. L'ame est donc une puissance vitale, mais une puissance comme habitude ; c'est pour cela qu'elle est libre et qu'on ne peut l'empêcher de se porter aux actions; car ayant la vie, ou plutôt étant la vie, elle se meut d'elle-même partout où elle veut. Cela doit s'entendre de l'ame dégagée du corps; car lorsqu'elle est dominée par le corps et par les affections qui en dé-
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rivent, elle perd sa liberté et n'a plus le pouvoir de se porter où elle veut ; soumise à l'esclavage, elle cesse d'agir; et s'il était une mort pour l'ame, ce serait là sa mort. Elle est comme morte lorsque l'action qu'elle exerce par l'intelligence est éteinte en elle. Les actions qu'elle paraît faire alors , en se détournant de son principe, sont plutôt des passions que des actions ; encore ces passions ne sontelles pas d'elle, mais de l'animalité agissant en elle, car il n'appartient qu'à elle seule de raisonner et de contempler; c'est là son action principale; à l'exception de cellelà, toutes les autres tiennent à l'animal, et sont moins des actions que des passions.
Mais pourquoi, si cette portion de l'ame suffit pour bien conduire les animaux, ne conserverait-elle pas la même efficacité dans l'homme ? car il est naturel que l'ame, étant sensitive, se gouverne par les affections sensitives, comme il le serait qu'elle agît selon l'art du tisserand si sa nature était d'ourdir de la toile. Faut-il accorder cela comme vrai et n'avoir du doute que sur la nature de cette partie sensitive, et en général sur la manière dont elle est affectée, si c'est en n'agissant pas selon la raison, ou si c'est d'une autre manière ? Si c'est en n'agissant pas d'après la raison, il n'y a donc aucune passion de louable : cependant toutes celles qui sont réglées par la raison passent pour être utiles, car nous les appelons des vertus morales et nous estimons celui qui les possède. Or, elles ne pourraient pas être réglées si l'intelligence ne les surveillait, si elle ne leur donnait par son influence une sorte de mesure et de borne, ce qui n'est autre chose qu'agir sur elles. La raison donc agit, et l'animal est affecté en même temps; et c'est par la même substance que nous raisonnons et que nous avons des affections ; car il n'y a qu'une forme et il y a plusieurs facultés, celle d'agir et celle de ne pas agir; ou plutôt il n'y a qu'une faculté; car, ne point agir, c'est un défaut de faculté. C'est ainsi
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que Taninial est dit ne pas raisonner ; mais il résulte de cette hypothèse plusieurs conséquences absurdes ; et d'ailleurs il n'est pas expédient d'accorder à ce titre les passions aux hommes. 11 faut donc examiner en quels sens nous avons dit que la raison agit et que les passions affectent en même temps et la partie raisonnable de l'ame et sa partie irraisonnable; car il paraît clairement que ces deux états ne concourent pas ensemble ; mais que lorsque la pensée est dans l'inaction, les passions surviennent dans Tune et l'autre partie de l'ame; et lorsque les passions y existent, la raison survient à son tour et les dirige. Quelle est donc cette ame appelée sensitive ? la même que celle qui est appelée raisonnable ; car c'est une passion dans celle-ci que de ne pas agir continuellement, et elle est sensitive parcequ'elle ne peut pas contempler son objet sans interruption. Lors donc qu'elle ne le contemple pas, elle se tourne vers le corps et se détourne de l'intelligence ; lorsqu'elle s'en est détournée, on peut dire qu'elle est sans intelligence, qu'elle ne voit rien d'un œil sain, qu'elle ne juge pas avec droiture, qu'elle prend le mal pour le bien et le bien pour le mal. De ces opinions et de ces jugements dépravés se forment les passions dans l'être composé : or, il est composé du corps et de la vie qui est en lui et que l'ame lui donne ; car toute faculté communique de son influence à ****.
Recueil de divers arguments qui montrent que nos connaissances ne sont que des rcssouvenirs
1 . Si nous comprenons une chose par une autre, il faut en conclure qu'elle nous était connue auparavant. C'est un des arguments de Platon.
i Ce fragment est tiré d'un commentaire manuscrit d'Olympiodore sur le Phédon de Platon. Cet écrivain était d'Alexandrie, et vivait vers le
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2. li en sera de même, si nous ajoutons ce qui manque aux choses sensibles.
3. Si les enfants apprennent avec plus de facilité, comme étant plus près de cette vie antérieure dont la mémoire nous est conservée. Cetteraison est superficielle.
4. Si quelques uns d'entre eux sont plus propres à une science qu'à une autre.