AVIS DE L'ÉDITEUR
Le numéro placé au commencement de quelques maximes , fait renvoi au même numéro de la série précédente, dont celte Maxime offre une variante.
Nous devons faire connaître que les 471 Maximes dont se compose cette nouvelle série ont été recueillies dans les manuscrits autographes de Vauvenargues , propriété des éditeurs.
Dans les éditions de 1821 et 1823, publiées par M. Brière, les Maximes posthumes sont au nombre de 298 seulement : les 173 nouvelles, qui portent à 471 le nombre total de la série, sont dues aux recherches de M. Gilbert, qui les a publiées en 1857. — Elles sont ici précédées d'un astérisque *.
.WVVWVW A/V\A/\AA/WW\ V\Art AA AAAWVWW A/W> (WUWVUWVWWIA
ET
* La naïveté est lumineuse, elle fait sentir les choses fines à ceux qui seraient iucapables de les saisir d'eux-mêmes.
La naïveté se fait mieux entendre que la précision ; c'est la langue du sentiment, préférable en quelque manière à celle de l'imagination et de la raison, parce qu'elle est belle et vulgaire. C'est la langue la plus aimable, et, toutefois, celle que les hommes aiment le moins à parler.
Il y a peu d'esprits qui connaissent le prix de la naïveté , et qui ne fardent point la nature. Les enfants coiffent leurs chats, mettent des gants à un petit chien; et devenus hommes, ils composent leur maintien , leurs écrits, leurs discours : j'ai traversé autrefois un village , où 1 on assemblait tous les mulets, le jour de la fête, pour les bénir, et j'ai vu qu'on ornait de rubans le dos de ces pauvres bêtes. Les hommes aiment tellement la draperie, qu'ils tapissent jusqu'aux chevaux.
* Je connais des hommes que la naïveté rebute, comme quelques personnes délicates seraient blessées de voir une femme toute nue ; ils veulent que l'esprit soit couvert comme le corps.
On ne s'élève point aux grandes vérités sans enthousiasme; le sang-froid discute et n'invente point. Il faut peut-être autant de feu que de justesse, pour faire un véritable philosophe.
La Bruyère était un grand peintre, et n'était pas peut-être un grand philosophe. Le duc de
La Rochefoucauld était philosophe, et n'était pas peintre.
280. — Les grands hommes parlent si clairement que les sophistes ne s'aperçoivent pas qu'ils pensent profondément; ils ne reconnaissent pas la philosophie quand l'éloquence la rend populaire , ou qu'elle ose peindre le vrai avec des traits fiers et hardis. Ils traitent de superficielle et de frivole cette splendeur d'expression qui emporte avec elle la preuve des grandes pensées. La vérité toute nue, quelque éclat qu'elle ait, ne les frappe pas. Ils veulent des définitions, des divisions, des détails et. des arguments. Si Locke eût rendu vivement en peu de pages les sages vérités de ses écrits, ils n'auraient osé le compter parmi les philosophes de son siècle.
213. — Rien n'affaiblit plus un discours que de proposer trop d'exemples et d'entrer dans trop de détails. Les digressions trop longues, ou trop fréquentes, rompent l'unilé et fatiguent, parce que l'esprit ne peut suivie une trop longue chaîne de faits et de preuves. On ne saurait trop rapprocher les choses, ni trop tôt conclure. Il faut saisir tout d'un coup la véritable preuve de son discours , et
courir à la conclusion. Un esprit perçant fuit le* épisodes, et laisse aux écrivains médiocres le soin de s'arrêter à cueillir toutes les fleurs qui se trouvent sur leur chemin. C'est à eux d'amuser le peuple qui lit sans objet, sans pénétration et sans goût.
Si quelqu'un trouve un livre obscur, l'auteur ne doit pas se défendre. Osez prouver qu'on a eu tort de ne pas vous entendre, osez justifier vos expressions, on attaquera votre sens : Oui, dira-t-on, je vous entends bien ; mais je ne pouvais pas croire que ce fût là votre pensée.
* Locke était un grand philosophe, mais abstrait ou diffus et quelquefois obscur. Son chapitre de la Puissance est plein de ténèbres, de contradictions, et moins propre à faire connaître la vérité qu'à confondre nos idées sur cette matière.
Tous les ridicules des hommes ne caractérisent peut-être qu'un seul vice, qui est la vanité1. Et comme les passions des esprits frivoles sont subor-
1 Montaigne a dit : « O cuider combien tu nous em- «pesches! » (Essais , liv. If, chap. xn, t. II, p. 362.)
SERIE POSTHUME. I4â
données à celte faiblesse, c'est probablement la raison pourquoi il y a si peu de vérité dans leurs manières, dans leurs mœurs et dans leurs plaisirs. La vanité est ce qu'il y a de plus naturel dans les hommes, et ce qui les fait sortir le plus souvent de la nature.
Pourquoi appellc-t-on académique un discours fleuri, élégant, ingénieux, harmonieux, et non pas un discours vrai et fort, lumineux et simple? Où cultivera-t-on la vraie éloquence, si on 1 énerve dans l'Académie? Y a-l-.l donc tant de choses qu'on ne puisse dire avec simplicité et avec force *?
Les grands hommes dogmatisent. Le peuple
1 En 1745, Vauvenarfyues, voulant concourir au prix d'éloquence (onde par Balzac, avait envoyé à l'Académie française son Discours mr V inégalité des richesses (t. 1er, p. 212) : il n'obtint pas même une mention. Le prix fut décerné à un écrivain ignoré, du nom de Daillot, dont la grande oitliodoxie prévalut contre la vérité, la force et la simplicité du Discours de Vauvenarjues , qui, dans un mouvement d'humeur bien légitime, écrivit la réflexion qu'on vient de lire et à laquelle il ajoutait : Ce qu'on appelle un discours académique, est donc an discours contre les règles de la vraie éloquence : mots que l'auteur lui-même a barrés. — B.
VAUVENAP.GUES. III. 10
croit1. Ceux qui ne sont ni assez faibles pour subir le joug, ni assez forts pour l'imposer, se rangent volontiers au pyrrhonisme. Quelques ignorants adoptent leurs cloutes, parce qu'ils tournent la science en vanité ; mais l'on voit peu d'esprits ahiers et décisifs qui s'accommodent de l'incertitude, principalement s'ils sont capables d'imaginer; car ils se rendent amoureux de leurs systèmes, séduits les premiers par leurs propres inventions2.
279. — Descartes s'est trompé dans ses principes, et ne s'est pas trompé dans ses conséquences, sinon rarement. On aurait donc tort, ce me semble, de conclure de ses erreurs que l'imagination et l'invention ne s'accordent point avec la justesse. La grande faiblesse de ceux qui n'imaginent point, est de se croire seuls judicieux et raisonnables. Ils ne font point attention que les erreurs de Descartes ont été celles de trois ou quatre mille philosophes qui l'ont suivi, tous ^cm> sans
1 Variante : « Les grands hommes parlent comme la *natuie, simplement; ils imposent à la fois par leur k simplicité, et par leur assurance : ils dogmatisent, et le « peuple croit , etc. »
2 Addition. « Tant il est difficile de conserver la liberté t de son propre esprit lorsqu'on a les passions et les talents qui subjugent l'esprit des autres. »
imagination. lies esprits subalternes n'ont point d'erreurs en leur privé nom , parce qu'ils sont incapables d'inventer, même en se trompant; mais ils sont toujours entraînés, sans le savoir, par Terreur d'autrui; et lorsqu'ils se trompent d'euxmêmes, ce qui peut arriver souvent, c'est dans les détails et les conséquences. Mais leurs erreurs ne sont ni assez vraisemblables pour être contagieuses, ni assez importantes pour faire du bruit.
* Apprenez à un prince à être sobre, chaste, pieux, vous faites beaucoup pour lui, mais peu pour son Etat; vous ne lui apprenez pas à être roi; lui enseigner à aimer son peuple et sa gloire, c'est lui inspirer à la fois toutes les vertus.
* Il faut mettre de petits hommes dans les petits emplois ; ils y travaillent avec génie et avec amourpropre ; loin de mépriser leurs fonctions subalternes, ils s'en honorent. Il y en a qui aiment à faire distribuer de la paille, à mettre en prison un soldat qui n'a pas bien mis sa cravate, ou à donner des coups de canne à l'exercice ; ils sont rognes, suffisants, ailiers, et tout contents de leur petit poste; un homme de plus de mérite se trouverait humilié de ce qui fait leur joie , et négligerait peut-être son devoir.
* La meilleure manière d'élever les princes serait, je crois, fie leur faire connaître familièrement un grand nombre d'hommes de tout caractère et de tout état; leur malheur ordinaire est de ne point connaîire leur peuple. On est toujours masqué autour d'eux, quand ils sont les maîtres; ils voient beaucoup de sujets, mais ne voient point d'hommes. De là, le mauvais choix des favoris et des ministres, qui flétrit la gloire des princes, et ruine les peuples.
C'est une chose remarquable que presque tous les poêles se servent des expressions de Racine, et que Racine n'ait jamais répété ses propres expressions.
* C'est quelquefois peine perdue, que de traiter les grands sujets et les vérités générales Que de volumes sur l'immortalité de lame, sur l'essence des corps et des esprits, sur le mouvement, sur l'espace, etc.! Les grands sujets imposent à l'imagination des hommes, et l'on s'attire le respect du monde, en l'entretenant de matières qui passent la portée de son esprit; mais il y a peu de ces discours qui soient vraiment utiles. Il vaut mieux
s'attacher à des choses vraies, instructives, et profitables, qu'à ces grandes spéculations, dont on ne peut rien conclure de raisonnable et de décisif. Les hommes ont besoin de savoir beaucoup de trèspetites choses, cl il faut les eu instruire avant tous.
Combien toutes les règles sont-elles inutiles, si on voit encore aujourd'hui des gens de lettres qui , sous prétexte d'aimer les choses, non les mots, ne témoignent aucune estime pour la véritable beauté de l'expression. Je n'admire pas l'élégance, lorsqu'elle ne présente que des pensées faibles, et qu'elle n'est pas animée par l'éloquence du cœur et des images : mais les plus mâles pensées ne peuveut être caractérisées que par des paroles; et nous n'avons encore aucun exemple d'un ouvrage qui ait passé à la postérité sans éloquence. Méprisera t-on l'expression parce qu'on n'écrit pas comme Bossuet et comme Racine? Quand on n'a pas de talent, il faut au moins avoir du goût. (Variante du Fragment XV, tome II, p. 129.)
281. — C'est un malheur que les hommes ne puissent posséder aucun talent sans donner l'exclusion à tous les autres. S'ils ont la finesse, ils décrient la force; s'ils sont géomètres ou physiciens, ils
écrivent contre la poésie et l'éloquence. Un autre inconvénient, non moins fâcheux, est que le peuple suit les décisions de ceux qui ont primé clans quelque genre. Quand l'esprit de finesse est à la mode, ce sont les esprits fins qui jugeut les autres; quand les géomètres dominent, ce sont eux qui donnent le ton. Il est vrai qu'il y a un petit nombre de gens indociles, qui, pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments , et de peur déjuger d'après quelqu'un , contredisent les opinions et les autorités les pins reçues. 11 suffit même qu'un homme ait joui dune grande réputalion pour qu'il la lui disputent avec mépris; il n'y a point de nom qu'ils respectent, et ce que l'envie la plus basse n'aurait osé dire, leur extravagante vanité le leur fait hasarder avec confiance. Il n'est pas besoin d'affirmer que celte espèce de gens juge encore plus mal que le peuple. Ils ressemblent à ceux qui, sentant leur faiblesse et craignant de paraître gouvernés, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils, et suivent follement des fantaisies pour faire un essai de leur liberté... Lorsqu'on voit le mauvais goût établi de tant de mauières et à tant de titres dans l'esprit des hommes, on ne peut se promettre de le corriger, et on est réduit à se taire.
Les critiques les plus spécieuses ne sont pas ,
souvent, raisonnables. Montaigne a repris Cicéron de ce que, après avoir exécuté de grandes choses pour la République, il voulait encore tirer gloire de son éloquence; mais Monlaiguc ne pensait pas que ces grandes choses qu'il loue, Cicéron ne les avait faites que par la parole.
Ceux qui rapportent sans partialité les raisons. des sectes opposées paraissent supérieurs à tous les partis, tant qu'ils ne s'attachent à aucun. Mais demandez-leur qu'ils choisissent, ou qu'ils établissent d'eux-mêmes quelque chose, vous verrez qu'ils n'y sont pas moins embarrassés que tous les autres. Le monde fourmille de philosophes qui se disputent la vaine gloire de connaître la faiblesse de l'esprit humain. Mais il y en a peu qui distinguent les bornes précises de celte faiblesse, et qui sachent en tirer des conséquences. Ils fardent à l'envi la vérité qui n'est pas leur but, et nul ne donne des préceptes utiles.
Est-il vrai que rien ne suffise à l'opinion, et que peu de chose suffise à la nature? Mais l'amour des plaisirs, mais la soif de la guerre, mais l'avidité des richesses, en un mot, toutes les passions ne sont-elles pas insatiables? Qui donne l'essor à nos
projets? Qui borne ou qui étend nos opinions, sinon la nature? N'esl-ce pas encore la nature qui nous pousse même à sortir de la nature, comme le raisonnement nous écarte quelquefois de la raison, ou comme l'impétuosité d'une rivière rompt ses digues et la fait sortir de son lit?
Il ne faut pas, dit-on, qu'une femme se pique d'esprit, ni un roi d'être éloquent ou de faire des vers, ni un soldai de délicatesse et de civilité, etc. Les vues courtes multiplient les maximes et les lois, parce qu'on est d'autant plus enclin à prescrire des bornes à toutes clioses, qu'on a l'esprit moins étendu. Mais la nature se joue de nos petites règles; elle sort de l'enceinte trop étroite de nos opinions, et fait des femmes savantes ou des rois poêles , en dépit de toutes nos entraves.
On instruit les enfants à craindre et à obéir : l'avarice, l'orgueil, ou la timidité des pures, leur enseignent l'économie et la soumission. On les excite encore à être copistes, à quoi ils ne sont déjà que trop enclins : nul ne songe à les rendre originaux, entreprenants, hardis, indépendants1.
1 Variante : « Les hommes sont trop intéresses et trop
Si l'on pouvait donner aux enfants des maîtres de jugement et d'éloquence, comme on leur donne des maîtres de langues; si on exerçait moins leur mémoire que leur activité et leur génie; si, au lieu d'émousscr , comme on fait, la vivacité de leur esprit, on tâchait d'élever l'essor et les mouvements de leur ame , que n'aurait-on pas lieu d'attendre d'un beau naturel? Mais on ne pense pas que la hardiesse, ou que l'amour de la vérité et de la gloire soient les vertus qui importent à leur jeunesse ; on ne s'attache au contraire qu'à les subjuguer, afin de leur apprendre que la dépendance et la souplesse sont les premières lois de leur fortune.
217. — C'est une maxime frivole que celle qu'on adopte depuis si longtemps : qu'il faut qu'un honnête homme sache un peu de tout. On peut savoir superficiellement beaucoup de choses, et avoir l'esprit fort petit; et on voit, au contraire, de très-grandes atnes qui savent très-peu. Il faut
« impérieux pour apprendre à leurs enfants la générosité «et l'indépendance; ils ne leur apprennent qu'à être éco- « nomes et souples ; ils les enivrent des petites choses dont « eux-mêmes sont possédés ; il faudrait plutôt cultiver leur « caractère propre, et leur inspirer de n'en jamais sortir.
ignorer de bon cœur ce que la nature n'a pas mis dans retendue de noire génie. On ne sait utilement que ce qu'on possède parfaitement ; le reste ne nous sert qu'à satisfaire une vanité puérile. J'en rapporterais des exemples, si les exemples pouvaient nous instruire; mais je le ferais sans succès. L'ostentation est un écueil inévitable pour les amcs faibles. On ne corrigera jamais les hommes d'apprendre des choses inutiles.
Les enfants n'ont point d'autre droit à la succession de leur père que celui qu'ils tiennent des lois; c'est au même litre que la noblesse se perpétue dans les familles : la distinction des ordres du royaume est une des lois fondamentales de l'Etat1.
Les hommes médiocres empruntent au dehors le peu de connaissances et de lumières qu'ils paraissent tirer de leur propre fonds ; mais les âmes supérieures trouvent en elles-mêmes un grand nombre de choses extérieures.
1 Vauvenargues a place avec raison cette pensée au nombre des paradoxes; car il n'est rien de plus juste que les droits d'hérédité de parent à parent : mais pourrait-on en dire autant des titres de noblesse? — B.
L'illustre auteur de Télémaque ne donne- t-il pas aux princes un conseil timide , lorsqu'il leur inspire d'éloigner des emplois les hommes ambitieux qui en sont capables? Un grand roi ne craint point ses sujets, et n'en doit rien ciaindre 1.
Les vertus régnent plus glorieusement que la prudence; la magnanimité est l'esprit des rois.
Catilina n'ignorait pas les périls d'une conjuration; son courage lui persuada qu'il les surmonterait. L'opinion ne gouverne que les faibles , mais l'espérance trompe les plus grandes âmes.
Un prince, qui n'est que bon, aime ses domestiques, ses ministres, sa famille et son favori, et n'est point attaché à son Étal; il faut être un grand roi pour aimer un peuple.
1 Voir, au tome II, p. 293, le Dialogue entre Fenelon et Bossuet , où la même pensée est exprimée dans les mêmes termes. — B.
Nos paysans aiment leurs hameaux. Les Romains étaient passionnés pour leur pairie, pendant que ce n'était qu'une bourgade; lorsqu'elle devint plus puissante, l'amour de la patrie ne fut plus si vif; une vdîe, maîiresse de l'univers, était trop vaste pour le cœur de ses habitants. Les hommes ne sont pas nés pour aimer les grandes choses.
* C'est dans notre propre esprit, et non dans les objets extérieurs, que nous apercevons la plupart des choses; les sois ne connaissent près jue rien, parce qu'ils sont vides et que leur cœur est étroit ; mais les grandes âmes trouvent en elles-mêmes un grand nombre de choses extérieures; elles n'ont besoin ni de lire, ni de voyager, ni d'écouter, ni de travailler, pour découvrir les plus hautes vérités ; elles n'ont qu'à se replier sur ciles-mêmes, et à feuilleter, si cela se peut dire, leurs propres pensées.
Plaisante fortune pour Bossuet d'être chapelain de Versailles! Fénelon, du moins, était à sa place ; il était né pour être le précepteur des rois; mais
Bossuet devait être un grand ministre, sous un roi ambitieux *.
Qui a fait les partages de la terre, si ce n'est la force? Toute l'occupation de la juslice est à maintenir les lois de la violence.
Les folies de Caligula ne m'élonnent point. J'ai connu, je crois, beaucoup d'hommes qui auraient fait leurs chevaux consuls, s'ils avaient été empereurs romains. Je pardonne, par d'autres motifs, à Alexandre de s'être fait rendre des honneurs divins, à l'exemple d'Hercule et de Bacrhus , qui avaient été hommes comme lui, et nions grands hommes. Les Anciens n'attachaient pas la même idée que nous au nom de dieu, puisqu ils en admettaient plusieurs, tous fort imparfaits; or il Faut juger des actions des hommes selon les temps. Tant de temples élevés par les empereurs romains à la mémoire de leurs amis mon s, n'étaient que les honneurs funéraires de leur siècle; et ces hardis monuments de la fierté des maîtres de la terre n'offensaient ni la religion , ni les mœurs d'un peuple idolâtre.
1 Voyez, tome II, p. 294, le Dialogue entre Bossuet et Fénelon. — B.
*Luynes obtint, à dix-huit ans, la dignité de connétable, La faveur des rois est le plus court chemin pour faire une grande fortune; c'est ce que savent à merveille tous les courtisans. Aussi, ceux qui ne peuvent arriver jusqu'à l'oreille du prince tâchent-ils, au moins, de gagner les bonnes grâces du ministre, de même que ceux qui n'arrivent pas jusqu'au ministre font la cour au valet de chambre. Tous sont dans l'erreur : il n'y a rien de si difficile que de se faire agréer de quelque grand; il faut avoir des mérites et des mérites particuliers. Manquait-on de jeunes gens de dix-huit ans à la cour de Louis XIII , pour faire un connétable?
J'ai connu un vieillard, devenu sourd, qui n'estimait plus la musique, parce qu'il en jugeait alors, disait-il, sans passion. Voilà , en effet, ce que les hommes appellent juger de sang-froid1.
1 Variantes : a ï. * Je me suis trouvé, à l'Opéra, à coté «d'un homme qui souriait toutes les fois que le parterre «battait des mains. U me dit qu'il avait été fou de la mu- « sique dans sa jeunesse; mais, qu'à un certain âge, on «revenait de beaucoup de choses 3 parce qu'on jugeait «alors de sang-froid. Un moment après, je m'aperçus i qu'il était sourd, et je me dis en moi-même : Voilà donc
* Un homme de sang-froid ressemble à un homme qui a trop dîné, et qui, alors, regarde avec dégoût le repas le plus délicieux; est-ce la faute des mets, ou celle de son estomac?
Mes passions et mes pensées meurent , mais pour renaître. Je meurs moi-même sur un lit toutes les nuits, mais pour reprendre de nouvelles forces et une nouvelle fraîcheur. Celle expérience que j'ai de la mort, me rassure contre la décadence et la dissolution du corps. Quand je vois que la force active de mon ame rappelle à la vie ses pensées éteintes, je comprends que celui qui a fait mon corps peut, à plus forte raison, lui rendre l'être. Je dis, dans mon cœur étonné : Qu'as-tu fait des objets volages
« ce que les hommes appellent juger de sang-froid ! Les « vieillards et les sages ont tort ; il faut être jeune et arden "pour juger, surtout des plaisirs. — II. Un vieillard, qui I est devenu sourd, et qui n'aime plus la musique, croit a s'être guéri d'une erreur, et n'estime plus l'harmonie; «voilà ce que les hommes appellent juger de sang-froid. " — III. Mépriser la musique, par défaut d'oreille , dédai- * gner ce qu'on ne voit point, nier ce qui échappe à nos « sens, me paraît une image assez vive de ce qu'on appelle « avoir du sang-froid.
qui occupaient tantôt ta pensée? Retournez sur vos propres traces, objets fugitifs. Je parle, et mon ame s'éveille : ces images mortelles m'entendent, et les figures tics choses passées m'obéissent et în'apparaisscnt. O ame éternelle du monde! ainsi •votre voix secourable revendiquera ses ouvrages; et la terre, saisie de crainte, restituera ses larcins!
300. — Ce qui fait que la plupart des livres de morale sont si insipides, c'est que leurs auteurs ne sont pas sincères, c'est qu'ils supposent toujours les hommes autres qu'ils ne sont, qu'ils les accablent de préceptes sévères et impraticables; c'est qu'ils ne proposent point à la vertu de vrais et d'aimables motifs. La morale serait peut-être la plus agréable et la plus utile des sciences, si elle n'était pas la plus fardée, et ne rebutait pas ainsi les cœurs les mieux faits.
La morale purement humaine a été traitée plus utilement et plus habilement par les Anciens, qu'elle ne l'est maintenant par nos philosophes.
271. — Toutes les fois que la littérature et l'esprit de raisonnement deviendront le partage de
toute une nation, il arrivera, comme dans les Etats populaires, qu'il n'y aura point de puérilités et de sottises qui ne se produisent, et ne trouvent des partisans *.
Il faut exciter dans les hommes le sentiment de leur prudence et de leur force, si on veut élever leur génie. Il est peu de leçons utiles dans les meilleurs livres, depuis que la faiblesse de l'esprit humain est deveuue le champ de tous les lienx communs des philosophes.
286. — Le plaisir le plus délicat des âmes vaines est de découvrir le défaut des âmes fortes. On ne devrait pas imposer par ce petit genre d'esprit. Je n'admire point un auteur qui réclame en vers insultants conîre les vertus d'Alexandre, ou contre la gloire d'Homère. En ouvrant mes yeux sur le faible des plus grands génies, il m'apprend à l'appré-
1 Variantes : — «I. Lorsque les réflexions se multiplient, « les erreurs et les connaissances augmentent dans la même «proportion. — II. Ceux qui viendront après nous sauront " peut-être plus que nous, et ils s'en croiront plus d'esprit ; i mais seront-ils plus heureux ou plus sages ? Nous-mêmes, » qui savons beaucoup , sommes-nous meilleurs que nos « pères qui savaient si peu? »
VÀUVENARGUES. III. 11
cier lui-même ce qu'il peut valoir. Il est le premier
que je raye du tableau des hommes illustres1.
284. — S'il sied bien à une ame juste d'avoir de l'indulgence pour les hommes qui honorent l'humanité, c'est surtout pour ceux dont la gloire a souffert de légères taches. S'il faut excuser leurs erreurs , c'est principalement pendant qu'ils vivent. Mais l'envie ne peut se contraindre, elle accuse et juge sans preuves; elle grossit les défauts; elle a des qualifications énormes pour les moindres fautes; son langage est rempli de fiel, d'exagération eî d'injures. Elle s'acharne avec opiniâtreté et avec fureur contre le mérite éclatant; elle est aveugle ? emportée, insensible, brutale.
178. — La haine est plus vive que l'amitié, moin* que l'amour.
C'est une marque de férocité et de bassesse d'in-
T Variante : « Je trouve plaisant que quelqu'un * aspire « à se faire admirer en insinuant que nous sommes des « dupes d'estimer Alexandre ou Marc-Aurèle. »
* Il est hors de cloute que par ce mot quclr/u'un , Vauvcuarjneedésigne J. B. Rousseau.
sulter à un homme dans l'ignominie, principalement s'il est misérable ; il n'y a point d'infamie dont la misère ne fasse un objet de pitié. L'opprobre est une loi de la pauvreté.
J'ai la sévérité en horreur, et ne la crois pas trop utile. Les Romains étaient-ils sévères? N'exilat-on pas Cicéron pour avoir fait mourir Lcntulus, manifestement convaincu de trahison? Le sénat ne fit-il pas grâce à tous les autres complices de Calilina? Ainsi se gouvernait le plus puissant et le plus redoutable peuple de la terre. Et nous , petit peuple barbare , nous croyons qu'il n'y a pas assez de gibets et de supplices.
Quelle affreuse vertu que celle qui veut haïr et être haïe, qui rend la sagesse non pas sccourable aux infirmes , mais redoutable aux faibles et aux malheureux ; une vertu qui, présumant follement de soimême , ignore que tous les devoirs des hommes sont fondés sur leur faiblesse réciproque!
Les enfants cassent des vitres, et brisent des chaises, lorsqu'ils sont hors de la présence de leurs maîtres. Les soldats mettent le feu à un camp qu'ils
quittent, malgré les défenses du général; ils aiment à fouler aux pieds l'espérance de la moisson et à démolir de superbes édifices. Qui les pousse à laisser partout ces longues traces de leur barbarie? IN'est-ce pas que les âmes faibles attachent à la destruction une idée d'audace et de puissance?
Les soldats s'irritent encore contre le peuple chez qui ils font la guerre, parce qu'ils ne peuvent le voler assez librement, et que la maraude est punie. Tous ceux qui font du mal aux autres hommes les haïssent.
Quelqu'un a-t-il dit que pour peindre avec hardiesse, il fallait surtout être vrai dans un sujet noble, et ne point charger la nature, mais la montrer nue? Si on la dit, on peut le redire; car il ne paraît pas que les hommes s'en souviennent, et ils ont le goût si gâté, qu'ils nomment hardi , je ne dis pas ce qui est vraisemblable et qui approche le plus de la vérité, mais ce qui s'en écarte davantage.
La nature a ébauché beaucoup de talents qu'elle n'a pas daigné finir. Ces faibles semences de génie amusent une jeunesse ardente, qui leur sacrifie les
plaisirs et les plus beaux jours de la vie. Je regarde ces jeunes gens comme les femmes qui attendent leur fortune de leur beauté : le mépris et la pauvreté sont la peine sévère de ces espérances. Les hommes ne pardonnent point aux misérables l'erreur de la gloire.
Un écrivain qui n'a pas le talent de peindre doit éviter sur toutes choses les détails.
Quelle est la manie de quelques hommes qui , sans aucune animosité ni raison particulière, se font un devoir d'attaquer les grandes réputations et de mépriser l'autorité des jugements du public, seulement pour affecter plus d'indépendance dans leurs sentiments, et de peur de juger d'après les autres. Je les compare à ces personnes faibles qui , dans la crainte de paraître gouvernées, rejettent opiniâtrement les meilleurs conseils, et suivent follement leurs fantaisies pour faire un essai de leur liberté.
Il faut souffrir les critiques éclairées et impartiales qu'on fait des hommes ou des ouvrages les plus estimables. Je hais cette chaleur de quelques
im RÉFLEXIONS ET MAXIMES.
hommes qui ne peuvent souffrir que l'on sépare les défauts de ceux qu'ils admirent de leurs perfections, et qui veulent tout consacrer ; mais combien plus insupportable est la manie de ceux qui se font un devoir d'attaquer les grandes réputations et de mépriser les jugements du public, dans la seule pensée peut-être d'affecler plus d'indépendance !
Oserait-on penser de quelques hommes, dont il faut respecter les noms, qu'ils nous ont charmés par des grâces qui seront un jour négligées , ou par un mérite de mode qu'on n'a pas toujours estimé? Se parer de beaucoup de connaissances inutiles ou superficielles; affecter une extrême singularité, mellre de l'esprit partout et hors de sa place; penser peu naturellement et s'exprimer de-même, s'appelait autrefois être un pédant.
Les vrais politiques connaissent mieux les hommes que ceux qui font métier de la philosophie ; je veux dire qu'ils sont plus vrais philosophes.
205. — La plupart des hommes naissent sérieux. Il y a des plaisants de génie , mais en petit nombre.
SÉRIi: POSTHUME. 167
Les autres le deviennent par imitation, et forcent la nature pour suivre la mode *.
Qu'on examine tous les ridicules, on n'en trouvera presque point qui ne viennent dune sotte vanité, ou de quelque passion qui nous aveugle et qui nous fait sortir de notre place. Un homme ridicule ne me paraît être qu'un homme hors de son véritable caractère et de sa force.
Il n'y a point de si petits caractères qu'on ne puisse rendre agréables par le coloris. Le Fleuriste de La Bruyère en est la preuve.
Les hommes aiment les petites peintures, parce qu'elles les vengent des petits défauts dont la société est infectée; ils aiment encore plus le ridicule qu'on jette avec art sur les qualités éminentes qui les blessent. Mais les honnêtes gens méprisent le peintre qui flatte si bassement la jalousie du peuple, ou la sienne propre, et qui fait métier d'avilir tout ce qu'il faudrait respecter.
1 Variante de !a dernière phrase :
"Les autres le deviennent par imitation, froids copistes « de la vivacité et de la gaieté. »
La plupart des gens tîe lettres estiment beaucoup les arts, et nullement la vertu ; ils aiment mieux le portrait d'Alexandre que sa générosité. L'image des choses les touche; l'original, point du tout. Ils ne veulent pas qu'on les traite comme des ouvriers ; et ils sont ouvriers jusqu'aux ongles , et jusqu'à la moelle des os.
Les grandes et les premières règles sont trop fortes pour les écrivains médiocres, car elles les réduiraient à ne rien écrire *.
Peut-on estimer un auteur qui , affectant de mépriser les plus grandes choses, ne méprise pas de dire des pointes? qui, pour conserver un trait d'esprit, abandonne une vérité, et n'a aucune honte de se contredire; qui ne connaît que la faiblesse de l'esprit humain, et n'en peut comprendre la force; qui combat ridiculement l'éloquence par l'élégance, le génie par l'art, et la sagesse par la raillerie? Parce qu'il nous dit qu'il n'estime aucune des choses du monde , lui devons-nous plus de respect?
1 Voir ci-après, n°334, la même Réflexion plus développée.
L'intérêt, non l'esprit, est le sel de la conversation; l'esprit n'y est, je crois, agréable, qu'autant qu'il met en jeu les passions, à moins que lui-même ne soit la passion de ceux qui parlent.
Vous croyez que tout est problématique; vous ne voyez rien de certain , et vous n'estimez ni les arts, ni la probité, ni la gloire. Vous croyez cependant devoir écrire, vous pensez assez mal des hommes pour être persuadé qu'ils voudront lire des choses inutiles, et que vous-même n'estimez point vraies. Votre objet n'est-il pas aussi de les convaincre que vous avez de l'esprit? Il y a donc quelque vérité : vous avez choisi la plus grande et la plus importante pour les hommes; vous leur avez appris que vous aviez plus de délicatesse et plus de subtilité queux. C'est la principale instruction qu'ils peuvent retirer de vos ouvrages. Se lasseront-ils de les lire?
Ce que bien des gens aujourd'hui appellent écrire pesamment, c'est dire uniment la vérité, sans plaisanterie et sans fard.
Un homme écrivait à quelqu'un sur un intérêt
capital. Il lui parlait avec un peu de chaleur, parce qu'il avait envie de le persuader. Il montra sa lettre à un homme de beaucoup desprit, mais très-prévenu de la mode. Et pourquoi, lui dit cet ami, n'avez-vous pas donné à vos raisons un tour plaisant? Je vous conseille de refaire votre lettre.
On raconte de je ne sais quel peuple, qu'il alla consulter un oracle pour s'empêcher de rire dans ses délibérations et dans le conseil public. Nous ne sommes pas encore si fous que ce peuple.
Il y a beaucoup de choses que nous savons mal et qu'il est très-bon qu'on redise.
1. — Il est plus aisé de dire des choses nouvelles que de concilier parfaitement et de réunir sous un seul point de vue toutes celles qui ont été dites.
365. — Il n'y a rien de si froid au monde que ce qu'on a pensé pour les autres.