‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 18 sur 93 · On oblige les jeunes gens à user de · texte numérisé non relu

On oblige les jeunes gens à user de

leurs biens comme s'il était sûr qu'ils dussent

vieillir, quoique le contraire soit plus apparent.

* Je plains un vieillard amoureux; les passions de la jeunesse font un affreux ravage dans un corps usé et flétri.

80. — On tire peu de service des vieillards, parce que la plupart, occupés de vivre et d'amasser, sont désintéressés sur tout le reste.

Qu'importe à un homme ambitieux qui a manqué sa fortune sans retour, de mourir plus pauvre?

Les passions des hommes sont autant de chemins ouverts pour aller à eux.

Le plus vaste de tous les projets est celui de former un parti.

91. — H est quelquefois plus facile à un grand homme de former un parti que de venir par degrés à la tête d'un parti formé.

92. — Il n'y a point de parti si aisé à détruire que celui que la prudence seule a formé. Les caprices les moins réguliers de la nature ne sont pas aussi fragiles que les chefs-d'œuvre de l'art.

Si nous voulons tromper les hommes sur nos intérêts, ne les trompons pas sur les leurs.

Il y a des hommes dont il faut s'emparer tout d'abord sans les laisser refroidir.

Les auteurs médiocres ont plus d'admirateurs que d'envieux.

Il n'y a point d'écrivain si ridicule que quelqu'un n'ait traité d'homme excellent.

On fait mal sa cour aux économes par des présents.

Nous voulons faiblement le bien de ceux que nous n'assistons que de nos conseils.

La générosité donne moins de conseils que de secours.

La philosophie est une vieille mode que certaines gens affectent encore, comme d'autres portent des bas rouges pour morguer le public.

La vérité n'est pas si usée que le langage; car il appartient à moins de gens de la manier.

112. — On dit peu de choses solides lorsqu'on veut toujours en dire d'extraordinaires.

113. — Nous nous flattons sottement de persuader aux autres ce que nous ne croyons pas nousmêmes.

452. — Les uns naissent pour inventer, et les autres pour embellir ; mais le doreur attire plus les regards que l'architecte.

Les traits hardis en tout genre ne s'offrent pas à un esprit tendu et fatigué.

Rien ne dure que la vérité.

Nous n'avons pas assez de temps pour réfléchir toutes nos aetions.

La gloire serait la plus vive de nos passions sans son incertitude.

La gloire remplit le monde de vertus, et, comme un soleil bienfaisant , elle couvre toute la terre de fleurs et de fruits.

11 arrive souvent qu'on nous estime à proportion que nous nous estimons nous-mêmes.

La fatuité égale la roture aux meilleurs noms.

Nous ne passons les peuples , qu'on nomme

barbares, ni en courage, ni en humanité, ni en santé, ni en plaisirs; et, n'étant ainsi ni jdIus verlueux , ni pins heureux, nous ne laissons pas de nous croire bien plus sages.

302. — Les lois, qui sont la plus belle invention de la raison , n'ont pu rendre les peuples plus tranquilles et plus polis sans diminuer leur liberté.

301. — Tandis qu'une grande partie de la nation languit dans la pauvreté, l'opprobre et le travail, l'autre, qui abonde en honneurs, en commodités, en plaisirs, ne se lasse pas d'admirer le pouvoir de la politique qui fait fleurir les arts et le commerce, et rend les Etats redoutables.

Faut-il s'applaudir de la politique, si son plus grand effort est de faire quelques heureux au prix du repos de tant d'hommes? Et quelle est la sagesse si vantée de ces lois, qui laissent tant de maux inévitables et procurent si peu de bien?

302. — Les plus grands ouvrages de l'esprit humain sont très-assurément les moins parfaits.

Si l'on découvrait le secret de proscrire à jamais la guerre, de multiplier le genre humain, et d'assurer à tous les hommes de quoi subsister, combien nos meilleures lois paraîtraient-elles ignorantes et barbares !

Nous sommes tellement occupes de nous et de nos semblables, que nous ne faisons pas la moindre attention à tout le reste, quoique sous nos yeux et autour de nous.

Les grands ne connaissent pas le peuple, et n'ont aucune envie de le connaître.

187. — Entre rois, entre peuples, entre particuliers, le plus fort se donne des droits sur le plus faible; et la même règle est suivie par les animaux, par la matière, par les éléments, etc., de sorte que tout s'exécute dans l'univers par violence; et cet ordre que nous blâmons avec quelque apparence de justice , est la loi la plus générale , la plus absolue , la plus ancienne , et la plus immuable de la nature.

Il n'y a point de violence ni d'usurpation qui ne s'autorise de quelque loi '.

Quand il ne se ferait aucun traité entre les princes, je doute qu'il se fît plus d'injustices.

Ce que nous honorons du nom de paix n'est proprement qu'une courte trêve, par laquelle le plus faible renonce à ses prétentions, justes ou injustes , jusqu'à ce qu'il trouve l'occasion de les faire valoir à main armée.

5G0. — L'équilibre que les souverains tachent de maintenir dans l'Europe, les oblige à n'être pas plus injustes que leurs sujets, et ne fait, en quelque manière, qu'une république de tant de royaumes2.

Quand on ne regarderait l'histoire ancienne que

1 Voyez ci-dessus, p. 157, la 38e Maxime.

2 On trouvera cette pensée mieux développée dans un ouvrage de M. de Voltaire, où je l'ai prise. (Note de l'auteur.)

comme un roman, elle mériterait encore d'être respectée comme une peinture charmante des plus belles mœurs dont les hommes puissent jamais être capables.

N'est-il pas impertinent que nous regardions comme une vanité ridicule ce même amour de la vertu et de la gloire que nous admirons dans les Grecs et les Romains, hommes comme nous, et

moins éclairés?

311. — Notre vie ressemble à un jeu où toutes les finesses sont permises pour usurper le bien d'autrui à nos périls et fortune, et où l'heureux dépouille, en tout honneur, le plus malheureux oa le moins habile.

11 est quelquefois plus difficile de gouverner un seul homme qu'un grand peuple.

La nature n'ayant pas égalé les hommes par le mérite, il semble qu'elle n'a ni pu ni dû les égaler par la fortune.

L'énorme différence que nous remarquons entre les sauvages et nous, ne consiste qu'en ce que nous sommes un peu moins ignorants.

Qu'il y a peu de pensées exactes! et combien il en reste encore aux esprits justes à développer!

Nous sommes bien plus appliqués à noter les contradictions souvent imaginaires et les autres fautes d'un auteur, qu'à profiter de ses vues, vraies ou fausses.

Ceux qui gouvernent les hommes ont un grand avantage sur ceux qui les instruisent; car ils ne sont obligés de rendre compte ni de tout ni à tous; et si on les blâme au hasard de beaucoup de conduites qu'on ignore, on les loue peut-être de bien des sottises.

Plusieurs architectes fameux ayant été employés successivement à élever un temple magnifique , et chacun d'eux ayant travaillé selon son goût et son génie, sans avoir concerté ensemble leur dessein,

an jeune homme a jeté les yeux sur ce somptueux édifice, et moins touché de ses beautés irréguiières que de ses défauts, il s'est cru longtemps plus habile que tous ces grands maîtres, jusqu'à ce qu'ayant enfin été chargé lui-même de faire une chapelle dans le temple, il est tombé dans de plus grands défauts que ceux qu'il avait si bien saisis, et n'a pu atteindre au mérite des moindres beautés.

* Une femme laide qui a quelque esprit, est souvent méchante par le chagrin qu'elle a de n'être pas belle, quand elle voit que la beauté tient lieu de tout.

Un auteur n'est jamais si faible que lorsqu'il traile faiblement les grands sujets.

Rien de grand ne comporte la médiocrité.

Les empires élevés ou renversés, l'énorme puissance de quelques peuples et la chute de quelques autres, ne sont que les caprices et les jeux de la nature. Ses efforts et, si on l'ose dire, ses chefsd'œuvre sont ce petit nombre de génies qui, de loin en loin, montrés à la terre pour l'éclairer, et

souvent négligés pendant leur vie , augmentent d'âge en âge de réputation après leur mort, et tiennent plus de place dans le souvenir des hommes que les royaumes qui les ont vus naître, et qui leur disputaient un peu d'estime.

Il y a des hommes qui veulent qu'un auteur fixe leurs opinions et leurs sentiments , et d'autres qui n'admirent un ouvrage qu'autant qu'il renverse toutes leurs idées, et ne leur laisse aucun principe d'assuré.

Il n'appartient qu'aux âmes fortes et pénétrantes de faire de la vérité le principal objet de leurs passions.

Nous ne renonçons pas aux biens que nous nous sentons capables d'acquérir.

* Un bon esprit ne s'arrête pas au sens des paroles, lorsqu'il voit celui de l'auteur.

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