Osons l'avouer, la raison fait des philo
soplies, la gloire fait des héros; la seule vertu fait des sages.
Je mets une fort grande différence entre faire des sottises et faire des folies; un homme médiocre peut ne pas faire de folies, mais il ne saurait éviter de faire beaucoup de sottises.
* Le plus sot de tous les hommes est celui qui Tait des folies par air.
*Nous admirons Corneille, dont les plus grandes heautés sont empruntées de Sénèque et de Lucain que nous n'admirons pas.
* Je voudrais qu'on me dît si ceux qui savent le latin n'estiment pas Lucain plus grand poëte que Corneille.
* Il n'y a point de poëte en prose; mais il y a plus de poésie dans Bossuet que dans tous les poèmes de La Motte.
* Comme il y a beaucoup de soldats et peu de braves, on voit aussi beaucoup de versificateurs et presque point de poëtes. Les hommes se jettent en foule dans les métiers honorables, sans autre vocation que leur vanité, ou, tout au plus, l'amour de la gloire.
* Tout a sa raison; tout arrive comme il doit être; il n'y a donc rien contre le sentiment ou la nature. Je m'entends; mais je ne me soucie guère qu'on m'entende.
* Celui qui respecte les lois honore le bonheur de la naissance; la considération qu'il a pour la noblesse est encore appuyée sur la longue possession où elle est des premiers honneurs. La possession est le seul litre des choses humaines; les traites et les bornes des États, la fortune des particuliers, et la dignité royale elle-même, tout est fondé là-dessus. Qui voudrait remonter aux commencements, ne trouverait presque rien qui ne fût matière à contestation : la possession est donc le plus respectable de tous les titres, puisqu'elle nousdonne la paix.
* Il faut qu'un roi ait bien peu d'esprit ou l'ame Lien peu forte, pour ne pas dominer ceux dont il se sert.
• Le défaut d'ambition, dans les grands, est quelquefois la source de beaucoup de vices; de là,. le mépris des devoirs, l'arrogance, la lâcheté, et la mollesse. L'ambition, au contraire, les rend accessibles, laborieux, honnêtes, serviables, etc. , et leur fait pratiquer les vertus qui leur manquent par nature, mérite souvent supérieur à ces vertus mêmes, parce qu'il témoigne ordinairement une ame forte.
* On ne saurait trop répéter que tous les avantages humains se perdent par le manque des qualités qui les procurent : les richesses s'épuisent sans l'économie; la gloire se ternit sans l'action; la grandeur n'est qu'un titre de noblesse sans l'ambition qui Ta établie , et qui , seule, peut lui conserver sa considération et son crédit.
* Je suis toujours surpris que les rois n'essayent point si ceux qui écrivent de grandes choses ne
seraient pas capables de les faire : cela vient, vraisemblablement, de ce qu'ils n'ont pas le temps de lire.
* Le prince qui n'aime point son peuple peut être un grand homme, mais il ne peut être un grand roi.
* Un prince est grand et aimable quand il a les vertus d'un roi , et les faiblesses d'un particulier.
* Louis XIV avait trop de dignité; je l'aurais aimé plus populaire. Il écrivait à M. de... : «Je me réjouis, comme voire ami, du présent que je vous fais, comme votre maître.» Il ne savait jamais oublier qu'il était le maître. C'était un grand roi; je l'admire; mais je n'ai jamais regretté de n'être pas né sous son règne.
* Un talent médiocre n'empêche pas une grande fortune , mais il ne la procure ni ne la mérite.
*Un honnête homme peut être indigné contre
ceux qu'il ne croit pas mériter leur fortune; mais
il n'est pas capable de la leur envier.
* 282. — Ce qu'on trouve obscur dans certains moments, on l'entend aisément un autre jour, ou à une autre heure; et ce qu'on a le mieux compris, quelquefois, on cesse tout à coup de le comprendre. La pénétration, l'invention, la vivacité, la prudence, ne sont pas de toutes les heures; la mémoire même se fait quelquefois beaucoup attendre ; elle a ses inégalités, ses caprices, et elle agit trop tôt ou trop tard.
* Il y a des hommes en qui l'infamie est plutôt un malheur qu'un vice; l'opprobre est une loi de la pauvreté.
* La honte et l'adversité sont, en quelque sorte, enchaînées runc à l'autre; la pauvreté fait plus d'opprobres que le vice.
* La pauvreté humilie les hommes, jusqu'à les faire rougir de leurs vertus.
* Le vice n'exclut pas toujours la vertu dans un même sujet; il ne faut pas surtout croire aisément que ce qui est aimable encore, soit vicieux; il faut, dans ce cas, s'en fier plus au mouvement du cœur qui nous attire, qu'à la raison qui nous détourne.
* Vantez la clémence à un homme sévère : Vous serez égorgé dans votre lit, répondra-t-il , si la juslice n'est pas inexorable. O timidité sanguinaire!
*En considérant l'extrême faiblesse des hommes, les incompatibilités de leur fortune avec leur humeur, leurs malheurs toujours plus grands que leurs vices , et leurs vertus toujours moindres que leurs devoirs, je conclus qu'il n'y a de juste que la loi de l'humanité, et que le tempérament de l'indulgence.
* Un livre bien neuf et bien original serait celui qui ferait aimer les vieilles vérités.
* La politique est la plus grande de toutes les
sciences.
* La plupart des grands politiques ont un système, comme tous les grands philosophes; cela fait qu'ils sont soutenus dans leur conduite, et qu'ils vont constamment à un même but. Les gens légers méprisent cet esprit de suite, et prétendent qu'il faut se gouverner selon les occurrences; mais l'homme le plus capable de prendre toujours le meilleur parti dans l'occasion, ne manquera pas pour cela de se faire un système, sauf à s'en écarter dans les cas particuliers.
* Les grandes et les premières règles sont trop hautes pour les hommes , non-seulement dans les beaux-arts et dans les lettres , mais même dans la religion, dans la morale, dans la politique, et dans la pratique de presque tous nos devoirs; elles sont surtout trop fortes pour les écrivains médiocres, car elles les réduiraient à ne point écrire.
* Qui est-ce qui dit qu'il y a eu autrefois un Horace? Qui est-ce qui croit qu'il y a présentement une reine de Hongrie? Je lui ferai voir que
'des philosophes ont nié des choses plus claires. Ce n'est donc pas la preuve qu'un fait est obscur,
ou qu'un principe est douteux, lorsqu'ils ont été contredits ; on en doit conclure , au contraire , qu'ils sont apparents ; car les gens d'esprit ne s'avisent guère de contester que ce que le reste des hommes croit incontestable.
* Ceux qui doutent de la certitude des principes devraient estimer davantage l'éloquence : s'il n'y a point de réalités, les apparences augmentent de prix.
* Il n'appartient qu'au courage de régler la vie.
* C'est la preuve qu'une innovation n'est pas nécessaire, lorsqu'elle est trop difficile à établir.
* Les changements nécessaires aux Etats se font presque toujours d'eux-mêmes.
* C'est, en quelque sorte, entreprendre sur les droits de Dieu, que de tenter la réformation des mœurs et des coutumes dans un grand empire, et, cependant, il se trouve des hommes qui en viennent à bout.
* Peu de malheurs sont sans ressource; le désespoir est plus trompeur que l'espérance.
* Ce n'est pas tour à fait la vérité qui manque le plus souvent aux idées des hommes, mais la précision et l'exactitude. Le faux absolu se rencontre rarement dans leurs pensées, et le vrai, pur et entier, se trouve encore plus rarement dans leurs expressions.
* Il n'y a aucune vérité qui ne nous arrache notre consentement, lorsqu'on la présente tout entière et distincte à notre esprit.
* 11 n'y a aucune idée innée , dans le sens des cartésiens; mais toutes les vérités existent indépendamment de notre consentement, et sont éternelles.
* La vérité n'a point d'autre preuve de son existence que l'évidence, et la démonstration n'est autre chose que l'évidence obtenue parle raisonnement.
* La vérité a son accent, qu'elle peut prêter même au mensonge, et qui est , selon moi, le vrai bon ton; rien n'est si loin de l'éloquence que le jargon de l'esprit.
* Il n'y a qu'une seule passion qui parle ridiculement et sans éloquence, et c'est la passion de l'esprit.
* Il n'y a de vrai et de solide esprit que celui qui prend sa source dans le cœur.
* On ne s'ennuie avec beaucoup de gens, et on ne s'amuse avec quelques autres, que par vanité.
* L'aversion contre les trompeurs ne vient ordinairement que de la crainte d'être dupe; c'est par cette raison que ceux qui manquent de sagacilé s'irritent non - seulement contre les artifices de la séduction, mais encore contre la discrétion et la prudence des habiles.
* Qui donne sa parole légèrement, y manque de même.
* Sur quelque sujet qu'on écrive , on ne parle pas assez pour le grand nombre , et l'on dit toujours trop pour les habiles.
* Je crois qu'il n'y a guère eu d'auteurs qui aient été contents de leur siècle.
* L'intérêt est lame des gens du monde.
* Ou trouve des hommes durs, que l'intérêt achève de rendre intraitables.
* G est jouer une impertinente comédie que d'user son éloquence à consoler de feintes douleurs, que que l'on connaît pour telles.
* Quelque tendresse que nous ayons pour nos
amis ou pour nos proches , il n'arrive jamais que le bonheur d'autrui suffise pour faire le nôtre.
* On ne fait plus d'amis dans la vieillesse; alors Coules les pertes sont irréparables.
* Les plus vifs plaisirs de l'ame sont ceux qu'on attribue au corps; car le corps ne doit point sentir , ou il est ame.
* La plus grande perfection de l'ame est d'être capable de plaisir.
* Je désirerais de tout mon cœur que toutes les conditions fussent égales, j'aimerais beaucoup mieux n'avoir point d'inférieurs, que de reconnaître un seul homme au-dessus de moi. Rien n'est si spécieux, dans la spéculation, que l'égalité; mais rien n'est plus impraticable et plus chimérique.
* ïl est juste que ce qu'où imagine n'ait pas l'air si original que ce qu'on pense.
VÀUYENARGUES. III. 15
* On parle et l'on écrit rarement comme l'on pense.
* Que la fortune donne prise sur quelqu'un , la malignité et la faiblesse s'enhardissent, et c'est comme un signal pour l'accabler.
* Les qualités dominantes des hommes ne sont pas celles qu'ils laissent paraître, mais, au contraire, celles qu'ils cachent le plus volontiers; car ce sont leurs passions qui forment véritablement leur caractère, et on n'avoue point les passions, à moins qu'elles ne soient si frivoles, que la mode les justifie, ou si modérées, que la raison n'en rougisse point1. On cache surtout l'ambition, parce qu'elle est une espèce de reconnaissance humiliante de la supériorité des grands, et un aveu de la petitesse de notre fortune, ou de la présomption de notre esprit. Il n'y a que ceux qui désirent peu, ou ceux qui sont à portée de faire réussir leurs prétentions, qui puissent les laisser paraître avec bienséance. Ce qui fait tous les ridicules dans le
1 Voir ci-dessus , p. 79, la 328s Maxime.
inonde, ce sont les prétentions en apparence mal fondées, ou démesurées, et, parce que la gloire et la fortune sont les avantages les plus difficiles à acquérir, ils sont aussi la source des plus grands ridicules pour ceux qui les manquent.
* Si un homme est né avec l'amc haute et courarageuse, s'il est laborieux, altier, ambitieux, sans bassesse, d'un esprit profond et caché, j'ose dire qu'il ne lui manque rien pour être négligé des grands et des gens en place, qui craignent, encore plus que les autres hommes, ceux qu'ils ne pourraient dominer 1.
* Le plus grand mal que la fortune puisse faire aux hommes, est de les faire naître faibles de ressources, et ambitieux.
* Nul n'est conteut de son état seulement par modestie; il n'y a que la religion ou que la force des choses qui puisse borner l'ambition.
1 11 n'est pas possible de s'y méprendre : dans cette Maxime, dans la précédente, et dans les trois qui suivent, il y a des retours de Vauvenargues sur lui-même.
* Les hommes médiocres craignent quelquefois les grandes places, et, quand ils n'y visent point ou les refusent, tout ce qu'on en peut conclure, c'est qu'ils savent qu'ils sont médiocres.
* Ceux qui ont le plus de vertu ne peuvent quelquefois se défendre de respecter, comme le peuple, les dons de la fortune, tant ils sentent quelle est la force et l'utilité du pouvoir; mais ils se cachent de ce sentiment comme d'un vice, et comme d'un aveu de leur faiblesse.
*Si le mérite donnait une partie de l'autorité qui est attachée à la fortune, il n'y a personne qui ne lui accordât la préférence.
* Il y a plus de grandes fortunes que de grands talents.
* L'ascendant sur les hommes vaut mieux que la richesse.
* On en voit que les plus grands intérêts ne peuvent engager à se dessaisir des moindres biens.
* Le plus grand effort de l'esprit est de se tenir à la hauteur de la fortune, ou au niveau des richesses.
* Ce qui constitue ordinairement une ame forte, c'est qu'elle soit dominée par quelque passion altièrc et courageuse, à laquelle toutes les autres, quoique vives, soient subordonnées; mais je ne veux pas en conclure que les âmes partagées soient toujours faibles ; on peut seulement présumer qu'elles sont moins constantes que les autres.
* Ce n'est pas toujours par faiblesse que les hommes ne sont ni tout à fait bons ni tout à fait méchants; c'est parce qu'ils ont des vertus mêlées de vices. Leurs passions contraires se croisent, et ils sont entraînés tour à tour par leurs bonnes et par leurs mauvaises qualités. Ceux qui vont le plus loin dans le bien ou dans le mal ne sont ni les plus sages ni les plus fous, mais ceux qui sont
poussés par quelque passion dominante qui les empêche de se partager. Plus on a de passions prépondérantes , quoique différentes , moins on est propre à primer, en quelque genre que ce soit.
*Les hommes sont tellement nés pour dépendre, que les lois mêmes, qui gouvernent leur faiblesse, ne leur suffisent pas; la fortune ne leur a pas donné assez de maîtres ; il faut que la mode y supplée, et qu'elle règle jusqu'à leur chaussure *.
*Je consentirais à vivre sous un tyran, à condition de ne dépendre que de ses caprices, et d'être affranchi de la tyrannie de nos modes, des coutumes et des préjugés ; la moindre de nos servitudes est celle des lois.
* La nécessité nous délivre de l'embarras du choix.
1 Variante : * Un homme qui n'oserait porter des bas « gris, si la mode est d'en porter de blancs, se plaint que le « gouvernement ne laisse pas assez de liberté aux hommes, u Eh ! les hommes en sont-ils capables , eux qui se font , « sur leur chaussure , des lois auxquelles ils n'auraient « garde de désobéir ? ?
*Le dernier triomphe de la nécessité est de faire fléchir l'orgueil; la vertu est plus aisée à abattre que la vanité. Peut-être aussi que cette vanité, qui résiste au pouvoir de la fortune, est elle-même une vertu 1.
*Qui condamne l'activité, condamne la fécondité. Agir n'est autre chose que produire; chaque action est un nouvel être qui commence, et qui n'était pas. Plus nous agissons, plus nous produisons, plus nous vivons, car le sort des choses humaines est de ne pouvoir se maintenir que par une génération continuelle 2.
* Les êtres physiques ne dépendent pas d'un premier principe et d'une cause universelle, comme on le suppose ; car moi , qui suis un être libre , je n'ai qu'à souffler sur de la neige, et voilà que je dérange tout le système de l'univers. Plaisante chimère, de croire que toute la nature se gouverne
1 Rapprochez cette Maxime et la précédente des 248* et 249e, p. 54.
2 Voir la 35* Réflexion, tome I«, p. 143.
par la même loi, pendant que la terre est couverte de cent mille millions de petits agents, qui traversent, selon leur caprice, cette autorité!
* Qui travaillera pour le théâtre? Qui fera des portraits ou des satires? Qui osera prétendre à instruire ou à divertir les hommes? Mille gens se tourmentent dans ce but, et l'on n'a jamais vu autant d'artistes : mais les hommes n'estiment que ce qui est nouveau ou ce qui est rare. Nous avons, d'ailleurs, des chefs-d'œuvre en tout genre; tous les grands sujets sont traités; eut-on même assez de génie pour se soutenir à côté des modèles , je doute qu'on obtînt dans le monde le même succès, et que les plus habiles fissent un grand chemin de ce côté-là l,
* Les meilleures choses devenues communes, on s'en dégoûte.
* Les meilleures choses sont les plus communes ; on achète l'esprit de Pascal pour un écu; on vend,
1 Rapprochez cette pensée et les quatre qui suivent du 60e Caractère [Sénèqae) , tome II , p. 276,
à meilleur marché, des plaisirs à ceux qui peuvent s'y livrer; il n'y a que les superfluités et les objets tic caprice qui soient rares et difficiles; mais , malheureusement, ce sont les seules choses qui touchent la curiosité et le goût du commun des hommes.
* Se flattera-t-on de briller par la philosophie, ou par les lettres, dont si peu de gens sont capables de juger, pendant que la gloire des politiques, si palpable , et si utile à tout le monde , trouve des contempteurs et des aveugles, qui protestent publiquement contre ses titres?
* Les hommes méprisent les lettres parce qu'ils en jugent comme des métiers, par leur utilité pour la fortune.
* Il faut être né raisonnable ; car on tire peu de fruit des lumières et de l'expérience d'autrui.
* On ne peut avoir beaucoup de raison et peu d'esprit.
* Une maxime qui a besoin de preuves, n'est pas bien rendue.
* Nous avons d'assez bons préceptes, mais peu de bons maîtres.
* Un petit vase est bientôt plein ; il y a peu de bons estomacs, mais beaucoup de bons aliments.
*Le métier des armes fait moins de fortunes qu'il n'en détruit1.
* On ne peut avancer les gens de guerre que selon leur grade ou leurs talents : deux prétextes ouverts à la faveur, pour colorer l'injustice.
* Il y a des gens qui n'auraient jamais fait connaître leurs talents, sans leurs défauts.
1 Vauvenargues avait grandement endommagé sa modeste fortune au service, qui était alors fort onéreux pour les officiers. (Voir la 48« Réflexion, tome I", p. 158; 159.)
* Les écrivains nous prennent notre bien, et le déguisent, pour nous donner le plaisir de le retrouver.
* Il ne faut pas laisser prévoir à un lecteur ce qu'on veut lui dire, mais le lui faire penser, afin qu'il puisse nous estimer d'avoir pensé comme lui, mais après lui.
* L'art de plaire, l'art de penser, l'art d'aimer, l'art de parler, beaux préceptes, mais peu utiles, quand ils ne sont pas enseignés par la nature.
* Nous ne pensons pas si bien que nous agissons.
* Ceux qui échappent aux misères de la pauvreté n'échappent pas à celles de l'orgueil.
* L'orgueil est le consolateur des faibles.
Nous délibérons quelquefois lorsque nous vou-
Ions faire une sottise, et nous assemblons nos amis, pour les consulter, comme les princes affectent toutes les formalités de la justice, lorsqu'ils sont le plus détermines à la violer.
* Les beaux esprits se vengent du dédain des riches sur ceux qui n'ont encore que du mérite.
* L'esprit n'est aujourd'hui à si bas prix , que parce qu'il y en a beaucoup.
*La plaisanterie des philosophes est si mesurée, qu'on ne la distingue pas de la raison.
* Il échappe quelquefois à un homme ivre des saillies plus agréables que celles des meilleurs plaisants.
* Quelques hommes seraient bien étonnés d'apprendre ce qui leur fait estimer d'autres hommes.
* Le corps ne souffre jamais seul des austérités de l'esprit; l'ame s'endurcit avec le corps.
x On voit de misérables corps victimes languissantes d'un esprit infatigable, qui les tourmente inexorablement jusqu'à la mort. Je me représente alors un grand empire, que l'ambition inquiète d'un seul homme agite et ravage , jusqu'à ce que tout soit détruit, et que l'Etat périsse.
* lue soleil est moins éclatant, lorsqu'il reparaît après des jours d'orage, que la vertu qui triomphe d'une longue et envieuse persécution.
*Les jours sombres et froids de l'automne représentent les approches de la vieillesse; il n'est rien dans la nature qui ne soit une image de la vie humaine, parce que la vie humaine est elle-même une image de toutes choses, et que tout l'univers est gouverné par les mêmes lois.
* L'amour se fait sentir aux enfants, comme l'ambition, avant qu'ils aient fait aucun choix; les hommes mêmes s'attendrissent par avance, sans objet réel, et cherchent souvent leur défaite sans la rencontrer.
*Ceux qui médisent toujours, nuisent rarement; ils méditent plus de mal qu'ils n'en peuvent faire.
* Une préface est ordinairement un plaidoyer, où toute l'éloquence de l'auteur ne peut rendre sa cause meilleure, aussi inutile pour faire valoir un bon ouvrage que pour en justifier un mauvais.
* Le défaut unique, en un sens, de tous les ouvrages, c'est d'être trop longs.
* Ce qui fait que beaucoup de gens de lettres dissimulent le bien qu'ils pensent les uus des autres, c'est qu'ils peuvent craindre que celui qu'ils loueraient ne les loue pas de même par la suite , et qu'il ne soit cru, sur cette même autorité qu'ils auraient contribué à lui assurer.
* Boileau était plein de génie, et n'avait pas , je crois, un grand génie; tel homme, au contraire, a écrit, dont on ne saurait dire qu'il eut du génie, et qui , cependant , était un grand, génie : le cardin al de Richelieu, par exemple.
* Rousseau a manqué d'invention et d'expression, et de grandeur dans la pensée. Ses poèmes manquent par le fond; ils sont travaillés avec art, mais froids.
* Qui a plus écrit que César, et qui a exécuté de plus grandes choses?
* On peut rendre l'esprit plus vif et plus souple, de même que le corps; il n'y pour cela qu'à exercer l'un , comme on exerce l'autre.
* Un homme éloquent est celui qui, même sans le vouloir, fait passer sa créance ou ses passions dans l'esprit ou dans le cœur d'autrui.
* Si un homme parle faiblement, quand il est animé et à son aise , il est impossible qu'il écrive bien.
Qu'un homme parle longuement d'un grand procès , qu'il cite les lois , qu'il en fasse l'applica-
tion au cas qui l'intéresse , ceux qui l'écoutent croiront qu'il est bon juge; qu'un autre parle de tranchées, de glacis et de chemins couverts, qu'il crayonne devant des femmes la disposition d'une bataille où il n'était point, on dira qu'il sait son métier, et qu'il y a plaisir à l'entendre. Les hommes se piquent de mépriser la science, et se laissent toujours imposer par ses apparences.
* Que sert, à un homme de robe, de savoir comme on prend une place? Pourquoi un financier veut-il apprendre la mécanique des vers? Si les hommes se contentaient des connaissances dont ils ont besoin, et qui entrent dans leur génie, ils auraient assez de temps pour les approfondir; mais la mode est, aujourd'hui, d'avoir une teinture de toutes les sciences. Un homme qui n'a rien à dire sur un autre métier que le sien , n'oserait penser qu'il peut avoir de l'esprit.
* J'approuverais fort la science universelle , si les hommes en étaient capables; mais j'estime plus uu menuisier qui sait son métier, qu'un bavard qui pense tout savoir, et qui ne possède rien.
* On n'a jamais chargé l'esprit des hommes
d'autant de connaissances inutiles et superficielles qu'on le fait aujourd'hui; on a mis à la place de l'ancienne érudition une science d'ostentation et de paroles. Qu'avons-nous gagné à cela? Ne vaudrait-il pas mieux être encore pédant comme Huct, et comme Ménage?
* Les gens du monde ont une espèce d'érudition ; c'est-à-dire qu'ils savent assez de toutes choses pour en parler de travers. Quelle manie de sortir des bornes de notre esprit et de nos besoins, pour charger notre mémoire de tant de choses inutiles f Et par quelle fatalité faut-il qu'après avoir guéri d'un respect exagéré pour la vraie érudition , nous soyons épris de la fausse?
* Le duel avait un bon côté, qui était de mettre un freina l'insolence des grands; aussi je m'étonne qu'ils n'aient pas encore trouvé le moyen de l'abolir entièrement. /
* Le peuple en vient aux mains pour peu de chose ; mais les magistrats et les prêtres ne pous* sent jamais leurs querelles jusqu'à cette indécence. La noblesse ne pourrait-elle en venir à ce point
YAUVENARGUES. III. 16 /
de politesse? Pourquoi non, puisque déjà deux
corps aussi considérables y sont parvenus?
* Si quelqu'un trouve que je me contredis, je reponds : Parce que je me suis trompé une fois , ou plusieurs fois, je ne prétends pas me tromper lotijours.
* Quand je vois un homme engoué de la raison , je parie aussitôt qu'il n'est pas raisonnable.
* J'ai bonne opinion d'un jeune homme, quand je vois qu'il a l'esprit juste, et que, néanmoins, la raison ne le maîtrise point; je me dis*: Voici une ame forte et audacieuse ; ses passions la tromperont souvent, mais , du moins, elle ne sera trompée que par ses passions, et non par celles d'autrui.
* On s'étonne toujours qu'un homme supérieur ait des ridicules, ou qu'il soit sujet à de grandes erreurs; et moi je serais très-surpris qu'une imagination forle et hardie ne fît pas commettre de trèsgrandes fautes.
La pompe et les prospérités d'une fortune éclatante n'ont jamais élevé personne, aux yeux de la vertu et de la vérité; l'ame est grande par ses pensées et par ses propres sentiments, le reste lui est étranger; cela seul est en son pouvoir1.
* Nous méprisons les fables de notre pays, et nous apprenons aux enfants les fables de l'antiquité.
* Nous dédaignons les fables de notre pays, ci beaucoup de gens les ignorent; mais j'espère qu'elles feront un jour partie de l'éducation des enfants. Il est juste qu'elles aillent à nos neveux, et il faut bien que cela arrive, puisque nous apprenons aujourd'hui, avec tant de soin, les fables de l'antiquité.
* L'objet de la prose est de dire des choses; mais les sots s'imaginent que la rime est l'unique objet de la poésie , cl, dès que leurs vers ont le nombre
1 Cette pensée se retrouve dans une lettre de Vauvenargues à Mirabeau. — Voir les OEuvres posthumes de Vauvenargues , édition Gilbert, p. 178.
ordinaire de syllabes, ils pensent que ce qu'ils ont fait avec tant de peine mérite qu'on se donne celle de le lire.
* Pourquoi un jeune homme nous plaît-il plus qu'un vieillard? Il n'y a presque point d'homme qui puisse se dire pourquoi il aime ou il estime un autre homme, et pourquoi lui-même s'adore.
* Un philosophe est un personnage froid ou un personnage menteur; il ne doit donc figurer qu'un moment dans un poëme, qui doit être un tableau vrai et passionné de la nature.
* La plupart des grands hommes ont passé la meilleure partie de leur vie avec d'autres hommes qui ne les comprenaient point, ne les aimaient point, et ne les estimaient que médiocrement.
* N'est-ce pas une chose singulière qu'on ne puisse pas même primer dans l'art du chant avec impunité et sans contestation?
* Il y a des gens qui , se croyant au plus haut
degré de l'esprit, assurent qu'ils aiment les bagatelles et les riens, que les folies d'Arlequin les réjouissent, qu'ils aiment les farces, l'opéracomique et les pantomimes; pour moi, cela ne m'étonne en aucune manière, et je crois ces gens-là sur leur parole.
* Quand je suis entré dans le monde, j'étais étonné de la rapidité avec laquelle on glissait sur une infinité de choses assez importantes, et je disais en moi-même : Ces gens-ci, qui ont beaucoup d'esprit, jugent qu'il y a beaucoup de réflexions qu'il n'est pas besoin d'exprimer, parce qu'ils voient tout d'abord le bout des choses, et ils ont raison. Je me suis détrompé depuis, et j'ai vu qu'en bonne compagnie on pouvait s'étendre et s'appesantir, autant qu'ailleurs, sur tous les sujets, pourvu qu'on sût les choisir.
* J'avais un laquais, qui était fort jeune; j'étais en voyage; il me dit que je venais de souper avec un homme de beaucoup d'esprit. Je lui demandai à quoi il connaissait qu'un homme avait de l'esprit : — «C'est quand il dit toujours la vérité. — Voulez -vous dire que c'est quand il ne trompe personne? — Non , Monsieur, mais quand il ne
2iQ REFLEXIONS ET MAXIMES.
se trompe pas lui-même. » Je pensai aussitôt que ce jeune homme pouvait bien avoir lui-même plus d'esprit que Voiture et que Benserade : il est Lien siir, au moins, qu'un bel-esprit n'aurait pas rencontré aussi juste.
* Presque toutes les choses où les hommes ont attaché de la honte, sont très-innocentes : on rougit de n'être pas riche, de n'être pas noLle, d'être bossu ou boiteux, et d'une infinité d'autres choses dont je ne veux pas parler. Ce mépris, par lequel on comble les disgrâces des malheureux, est la plus forte preuve de l'extravagance et de la barbarie de nos opinions.
* Je ne puis mépriser un homme, à moins que je naie le malheur de le haïr pour quelque mal qu'il m'a fait: je ne comprends pas le dédain paisible que l'on nourrit de sang -froid pour d'autres hommes.
* Lorsque j'ai été à Plombières, et que j'ai vu des personnes de tout sexe, de tout âge et de toute condition, se baigner humblement dans la même eau, j'ai compris tout d'un coup ce qu'on
m'avait dit souvent; et ce que je ne voulais pas croire, que les faiblesses ou les malheurs des hommes les rapprochent, et les rendent souvent plus sociables. Des malades sont plus humains et moins dédaigneux que d'autres hommes.
* Je remarquai encore dans ces bains que les nudités ne me touchaient point; c'est parce que j'étais malade. Depuis lors, quand je vois un homme qui n'est point frappé de la pure nature, en quelque sujet que ce soit, je dis que son goût est malade.
*Il ne faut point que ce soit la finesse qui domine dans un ouvrage. Un livre est un monument public ; or tout monument doit être grand et solide. La finesse doit se produire avec tant de simplicité, qu'on la sente, en quelque manière, sans la remarquer. Il n'y a, selon moi, que les choses qu'on ne peut dire uniment, qu'il est permis de dire avec finesse.
* Il y a des gens d'un esprit naturel, facile, abondant, impétueux, qui rejettent absolument le style court, serré, et qui oblige à réfléchir; ils voudraient toujours courir dans leurs lectures, et n'être jamais arrêtés; ils ressemblent à ceux qui se fatiguent en se promenant trop lentement.
282. — Lorsqu'on n'entend pas ce qu'on lit, il ne faut pas s'obsliner à le comprendre; il faut, au contraire, quitter son livre; on n'aura qu'à le reprendre un autre jour ou ù nue autre heure, et on l'entendra sans effort. La pénétration, ainsi que l'invention, ou tout autre talent humain, n'est pas une vertu de tous les moments; on n'est pas toujours disposé à entrer dans l'esprit d'autrui.
* Il suffit qu'un auteur soit toujours sérieux, et humblement soumis à tous les préjugés , pour qu'on lui croie l'esprit beaucoup plus juste qu'à tous les poètes : je suis persuadé que beaucoup de gens croient Rollin plus grand philosophe que Voltaire.
* Les sophistes n'estiment pas Fénelon , parce qu'ils ne le trouvent pas assez philosophe; et moi j'aime mieux un auteur qui me donne un beau sentiment, qu'un recueil de pensées subtiles.
* On voit des auteurs qui ont dit de grandes choses , mais on voit aussi qu'ils les ont cherchées ; elles n'étaient pas dans leur esprit ; ils les y ont
appelées et incrustées; aussi, malgré les grandes choses qu'ils ont dites, on ne peut se défendre de les trouver encore petits.
* On appelait Bayard le Chevalier sans peur; c'est sur ce modèle que sont faits la plupart des héros de notre théâtre. Autres sont les héros d'Homère : Hector a, d'ordinaire, du courage, mais il a peur quelquefois.
* La fierté est sans doute une passion fort théâtrale, mais il faut qu'elle soit provoquée : un fat est insolent, sans qu'on l'y pousse; mais une ame forte ne manifeste point sa hauteur, qu'elle n'y soit contrainte.
* Les fautes de détail sont fautes de jugement : par exemple, lorsque dans un poëme dramatique les personnages disent ce qu'ils devraient taire, lorsqu'ils ne soutiennent point leur caractère, ou l'avilissent par des discours bas , ou longs , ou inutiles, toutes ces fautes sont contre le jugement. Qu'un auteur fasse un plan judicieux, mais qu'il pèche dans un détail, il ne va pas moins contre la justesse que celui qui réussit dans le détail , mais qui s'est trompé dans le plan.
* Quand les détails sont faibles dans une tragédie , l'attention des spectateurs se relâche nécessairement, et leur esj)rit se refroidit si fort, que, s'il vient ensuite une grande beauté, elle ne les trouve plus préparés, et manque son impression. Si l'on arrivait au théâtre pour le cinquième acte d'une tragédie, serait-on aussi touché de la catastrophe que si Ion eut écouté attentivement toute la pièce , et que si l'on fût entré dans les intérêts des personnages?
* S 'il pouvait y avoir une république sage, ce devrait être, ce semble, la république des lettres, puisqu'elle n'est composée que de gens d'esprit ; mais qui dit une république, dit peut-être un État mal gouverné : ce qui fait aussi , je crois , qu'on y rencontre des vertus d'un caractère plus haut; car les hommes ne font jamais de si grandes choses , que lorsqu'ils peuvent faire impunément bien des sottises.
* L'ambition est habileté, le courage est sagesse, les passions sont esprit, l'esprit est science, ou c'est tout le contraire; car il n'y a rien qui ne puisse être bon ou mauvais, utile ou nuisible, selon l'occasion et les circonstances.
* L'amour est plus violent que l'amour-proprc , puisqu'on peut aimer une femme malgré ses mépris.
*Il ne faut point apprendre à danser en cheveux gris, ni entrer trop tard dans le monde.
*Les femmes ont, pour l'ordinaire, plus de vanité que de tempérament, et plus de tempérament que de vertu.
* C'est être bien dupe d'aimer le monde, quand on n'aime ni les femmes ni le jeu.
* Qui est aussi léger qu'un Français? Qui va, comme lui, à Venise, pour voir des gondoles?
* Il est si naturel aux hommes de tirer à soi et de s'approprier tout, qu'ils s'approprient jusqu'à la volonté de leurs amis, et se font de leurs complaisances mêmes un titre pour les dominer avec tyrannie.
* Qui fait tant de mauvais, de ridicules et d'insipides plaisants? Est-ce sottise , ou malice? ou l'un et l'autre à la fois?
*La même différence qui est entre la franchise et la grossièreté , se trouve entre l'adresse et le mensonge : l'on n'est grossier, ou menteur, que par quelque défaut d'esprit; le mensonge n'est que la grossièreté des hommes faux; c'est la lie de la fausseté.
* L'imperfection est le principe nécessaire de tout vice; mais la perfection est une, et incommunicable.
*Quc ceux qui ne peuvent atteindre à la véritable gloire , s'en fassent une fausse , rien ne me semble plus pardonnable; mais un homme qui a des lumières , et qui se dissipe et s'éteint dans des occupations frivoles, me paraît ressembler à ces gens opulents qui se ruinent en colifichets. Il est le plus insensé de tous les hommes , s'il espère de réussir encore, dans son déclin, par les qualités qui lui
SÉIUE POSTHUME. 253
ont réussi dans ses beaux jours : les qualités les plus aimables dans les jeunes gens deviennent un opprobre dans la vieillesse.
* La vieillesse ne peut couvrir sa nudité que par la véritable gloire; la gloire, seule, tient lieu des talents qu'une longue vie a usés.
*Une mode en exclut une autre; les hommes ont l'esprit trop étroit pour estimer à la fois plusieurs choses.
* Ceux qui sauraient tirer avantage de l'art de plaire, n'en ont pas le don, et ceux qui ont le don de plaire n'ont pas le talent d'en profiter. Il en est de même de l'esprit, des richesses, de la santé, etc. ; les dons de la nature et de la fortune ne sont pas si rares que l'art d'en jouir.
* Les soldats marchent à l'ennemi comme les capucins vont à matines. Ce n'est ni l'intérêt de la guerre, ni l'amour de la gloire ou de la patrie, qui animent aujourd'hui nos armées; c'est le tambour qui les mène et les ramène, comme la
cloche fait lever et coucher les moines. On se fait encore religieux par dévotion , et soldat par libertinage ; mais, dans la suite, on ne pratique guère ses devoirs que par nécessité ou par habitude.
*I1 faut convenir qu'il y a des maux inévitables : ainsi, ou tue un homme , au bruit des tambours et des trompettes, pour empêcher la désertion dans les armées, et cette barbarie est nécessaire.
* Rien de long n'est fort agréable, pas même la vie; cependant on l'aime.
* Il est permis de regretter la vie, quand on la regrette pour elle-même, et non par timidité devant la mort.
Nous savons plus de choses inutiles, que nous n'en ignorons de nécessaires.
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