LETTRE PREMIERE
VAUVE NARGUES A SAINT-VINCENS'
A Paris, le 19 mars I73ST.
Je suis arrivé ici, mon cher Saint-Vincens , depuis trois jours; je suis accablé de petits soins, je pars demain, je ne puis t'écrire que deux mots; mais dès que je serai à Arras , je te donnerai de mes nouvelles aussi prolixement que je voudrai; je me reposerai en t' écrivant, je me délasserai, je me satisferai. Présentement , je ne suis pas en état, ni en puissance de t'écrire ; je suis chez un homme
1 Fauris (Jides-François-Paid) , seigneur de Saint- Vincens, de Noyers et de Saint-Clément, était fils d'un conseiller à la cour des comptes de Provence. Né à Aix , le 21 juillet 1718, il y devint conseiller, puis président à mortier au parlement de la même province, où il mourut le 23 octobre 1798. — A la date de cette première lettre, Vauvepargues allait atteindre sa vingt-quatrième année ; son ami n'avait pas encore accompli sa vingttroisième. — lî.
VAUVEXARGUES, III. 17
malade, qui meurt d'envie de se coucher, et qui me presse extrêmement. Je te prie, mon cher Saint-Vincens, de l'adresser à M. Boze , trésorier des troupes, pour m'envoyer l'argent que tu me destines; il te refusera peut-être, mais fais- lui quelques instances, dis-lui qu'il t'obligera et moi aussi, et engage -le au secret, sans lui dire ce que c'est que cet argent i. S'il ne veut pas me faire toucher toute la somme, propose-lui mille francs, cinq cents francs, ce qu'il voudra; puis nous trouverons des expédients pour faire venir le reste. Adieu , mon cher Saint-Vincens; je ne te dirai rien ici des sentiments que j'ai pour toi; dans le temps que tu me combles d'amitié, que j'en ai les plus fortes assurances ; dans le temps que tu me rends un grand • service , et que je suis dans l'impuissance de m'acquitter jamais avec toi, il serait ridicule, mon cher Saint-Vincens, que j'employasse des paroles pour te convaincre de ma sensibilité; je me ferais trop de tort.
Mande-moi si tu as vu mon chevalier, s'il ess parti depuis longtemps , et si tu en es satisfait.
1 Dès cette première lettre à un ami dont il a fait le confident de ses sentiments les plus secrets, Vauvenargues nous met au fait du principal embarras de sa vie. Libéral par principes , généreux par goût , il avait embrassé une carrière dont les charges n'étaient point en rapport avec sa modeste fortune. <— B.
LETTRES. ibv
VATJVENARGUES A S A I NT - VIN G EN S
A Arras, le 25 mars 1739.
Mon cher Saint-Vincens , je suis arrivé ici depuis deux jours, je commence à me reposer et je vous tiens parole. J'ai fait une longue route, fatigante et ennuyeuse. Vous connaissez Meyronnct 1 : c'est un homme d'un grand sens; mais dès que je demeure un moment sans parler, il me demande si je suis malade; je veux dire dans la route, car depuis notre arrivée nous n'avons pas eu le temps de nous voir. Nous avons été seuls jusqu'à Lyon, et, à Lyon , nous avons pris la diligence. J'y trouvai un frère du chevalier de Quinsonas2, qui est abbé; il m'a paru raisonnable. Nous étions huit dans ce carrosse, tous honnêtes gens, mais qui ne se convenaient guère, et je disais, tout au rebours des
1 Meyronnf.t, officier du régiment du Roi dans lequel servait Vauvenargues, appartenait à la branche cadette des barons de Saint-Marc , qui subsiste encore. — B.
2 Voir, sur ce personnage, la lettre de Voltaire à Vauvenargues, datée du 9 mai 1746. — B.
autres, plus on est de fous, et moins on rit. L'abbé disait son bréviaire, un officier de Lyonnais comptait les arbres du chemin , depuis Fontainebleau jusqu'à Paris; un autre officier se jetait hors de la portière, pour crier après les lièvres qui passaient; trois valets dormaient profondément; Meyronnet chantait quelquefois, et je jurais entre mes dents, quand nous étions fort cahotes. Je n'ai été que trois jours à Paris; je t'écrivis la veille de mon départ, et si mon calcul est juste, tu recevras demain ma lettre.
La voiture que j'ai prise, de Paris ici, n'était pas plus douce que la diligence; c'était encore un grand carrosse, où nous étions huit personnes qui ne s'étaient jamais vues. Il y avait un major de place, qui décidait des ouvrages d'esprit, et qui cachait sa croix de Saint -Louis, par modestie, comme on cache le Cordon bleu ; il l'a depuis trentecinq ans, il a perdu un bras à la guerre : c'est, en vérité, fort bonne compagnie; les autres assortissaient. Ce major nous contait qu'à Paris, il avait une dispute sur une pièce de théâtre; son adversaire était fort opiniâtre : ««Monsieur», lui dit le major, « il n'y a pourtant qu'un bon et un mauvais ««goût! — Monsieur», lui répondit son adversaire , «•peut -on vous demander quel est le vôtre? » J'ai trouve ce dialogue assez bon; mais je ne sais si la réponse est neuve.
Il faut avoir l'esprit bien libre, mon cher Saint- Vincens, ou bien vide, pour te faire des contes de cette espèce; mais le parlerais-jc de mes sentiments?^ les dégraderais par mes paroles. Je songe à chaque instant à ce que je te dois , et cetle pensée me donne une joie vive. Mon cher Saint-Vincens , jamais personne dans le monde n'a su obliger comme toi, et personne n'a fait naître dans mon cœur de si vive reconnaissance; il est bien flatteur pour moi de te devoir tant.
Disons un mot de nos affaires. Si M. Boze se refuse, adresse-toi à M. Carnaud ; mais ne lui propose pas toute la somme, parce qu'il en serait surpris; propose-lui six cents livres; s'il n'a point de correspondant à Arras, il faut qu'il te donne une lettre de change sur Paris : on l'acquittera peut-être ici. Ne lui dis point notre secret, et exige aussi de lui qu'il ne parle, à qui que ce soit, de l'argent que tu m'envoies, parce qu'on nous devinerait. Tu pourras, si tu veux, faire quelque histoire , et lui dire , par exemple , que c'est un argent prêté à un officier de galères, la veille de mon départ; ajouter qu'il aurait perdu sur sa parole; qu'il est fort de mes amis, et que je n'avais pu le refuser malgré mon départ, d'autant mieux que c'est un homme exact, avec lequel je ne pouvais risquer; car il faut mettre de la vraisemblance dans tout ce que tu lui diras, autant qu'il sera possible.
Quand nous aurons ces six cents livres, nous trouverons des expédients pour faire venir le reste1. Adieu, mon cher Saint- Vincens , je t'embrasse et te supplie de m'aimer. J'ai bien abusé de tes yeux. Mande-moi si je mets bien ton adresse.