LETTRE III
VAUVENARGUES A S AIN T- VIN C EN S
A Arras , avril 1739.
Je ne puis pas vous dire, mon cher Saint-Vincens, combien je suis sensible à votre exactitude; votre lettre est remplie d'amitié, elle m'a touché. Je vous assure, mon cher Saint-Vincens , que si j'avais, à Aix , deux amis comme vous, je ne voudrais pas en sortir; mais n'y ayant point de distraction, mon goût et mon attachement pour vous vous auraient été à charge, et il aurait fallu que vous renonçassiez à tout autre commerce, et que vous ne fussiez qu'à moi, si vous aviez voulu remplir tout le vide de mon loisir, et satisfaire à toute la tendresse de
1 La somme prêtée par Saint-Vincens était de deux mille francs. — B.
mon cœur. Il est vrai que les commencements sont assez pénibles ici; j'ai été surchargé de petits soins depuis mon arrivée , et je ne respire pas encore, mais je suis assez content parmi tous ces embarras , et il ne me manque qu'une seule chose pour être tranquille ; je crois que vous la devinez *. Je n'ai pas vu encore de médecin2; je n'en ai pas eu loisir. D'abord que je serai arrangé, je vous rendrai compte de tout; il faut que vous vous contentiez, pour le présent, de voir mon écriture. Viendrez-vous à bout de la lire? Je n'ai plume , encre, ni écritoire3; tout cela viendra peu à peu. Adieu, mon cher Saint-Vincens , je vous embrasse de tout mon cœur.
J'ai trouvé Gautier4 à Lyon, qui m'a fait mille amitiés; je vous prie, mon cher Saint-Vincens, de me remettre dans son souvenir, lorsqu'il sera à Aix. Il m'a promis de me donner des commissions, je serai charmé qu'il m'emploie. Je ne comprends point La Boulie de se plaindre comme il a fait, après m'avoir dit plusieurs fois de faire ce que je
* L'argent promis n'était point encore arrivé. — D.
2 Quand Vauvevargues quitta Aix, le 14 mars 1739, il était affecté d'une grave maladie des yeux. — B.
3 Cette lettre est écrite au crayon, — B.
* Ce Gauthier appartenait à un famille parlementaire d'Aix , aujourd'hui éteinte. — B.
voudrais, sachant ma situation, et combien j'étais éloigné de prévoir tout ce qu'il me dit , lorsque j'arrêtai son laquais. Je vous prie de lui dire que je suis fâclié qu'il ait oublié nos anciennes liaisons, et que c'est à moi à me plaindre de lui. Vous me ferez plaisir, mon cher Saint-Vincens, de le remettre là-dessus , et d'ôter de son esprit tout ce qui a pu l'éloigner; vous n'aurez pas de peine à me défendre, puisque vous savez ma conduite, et que je vous ai tout conté. Mille compliments à Montclar J.
V A UV EN ARGUES A SAINT-VINCENS
A Arras, le 27 avril 1739.
Ta lettre, mon cher Saint-Vincens, m'en faisait attendre une autre, et tu me dois d'ailleurs une
1 Monclar [Jean-Pierre-François de Ripert, marquis de), né à Apt le 1er octobre 1711, mort à Saint-Saturnin- Îez-Apt le 12 février 1773. — Le 19 décembre 1732, il avait succédé à son père dans les fonctions de procureur général près le parlement de Provence. Il avait alors vingt et un ans. Orateur fécond, jurisconsulte éclairé, profondément versé dans le droit public, il partagea avec La Chalotais et Castillon les honneurs de la lutte contre les Jésuites. — R.
réponse que je serais bien fâché de n'avoir point, j'attendais donc pour t'écrire; je différais de jour en jour; mais je souffre trop de ce retardement, et je ne saurais m'empêcher de t'en faire des reproches; je vois bien ce qui en est la cause , c'est sans doute cet argent; mais tu devais avoir compris que je saurais m'en passer, et que tes lettres me sont nécessaires. Je suis charmé que tu aies mis L'Enfant dans notre secret : tu me flattes bien en me disant qu'il est de mes amis : si je t'ai cette obligation , elle met le comble aux autres. Je te prie de lui dire, de ma part , que je serais trop heureux si je pouvais , par ma confiance, l'intéresser un peu à moi; lu ne lui mentiras pas.
Je te suis bien obligé d'avoir compris qu'en demandant des nouvelles de mon chevalier, je ne voulais pas te parler du chevalier de Gaillard ou du chevalier de Piolenc, et de tels autres chevaliers; mais si tu crois que je désire d'avoir de tes lettres par d'autres que toi, ou qu'elles puissent recevoir plus d'agrément par la part qu'y auraient les étrangers, tu nous fais tort à tous deux, et tu n'aurais pas de semblables pensées, si tu connaissais l'amitié comme je la connais. Je pourrais me plaindre aussi des louanges que tu me prodigues, elles me font mourir de honte ; je me vois cent piques au-dessous ; cependant je les crois sincères, et ton estime me louche bien vivement, et j'aime mieux la devoir à
ton amitié que de la mériter. Mais quelle folie de me dire du mal de toi, à moi qui te connais mieux que personne , et qui suis si intéressé à n'en pas convenir! Ah! que je serais charmé de trouver cette occasion de dire tout ce que je pense, si je n'étais obligé à ménager ta modestie , malgré l'austère contrainte qu'elle met dans notre commerce!
Je suis de l'avis de *** sur les vers qu'on a faits à sa femme : je trouve aussi qu'il a bien fait de n'en pas prendre le parti; il y a des gens que cette méchanceté intéresse plus que lui , et qui sont plus capables d'y répondre. Adieu, mon cher Saint- Vincens , tu me feras grand plaisir de me dire toujours un mot de ce qui se passe à Aix : j'y prends plus de part que tu ne crois. J'approuve fort tous les arrangements que tu as pris pour nos affaires; je ne me plains que du silence dont ces arrangements sont cause.
VAUVENARGUES A S AI NT- VIN CE N S
A Compiègne, le 11 juillet 1739.
Le hasard, mon cher Saint-Vincens, m'a fait rencontrer ici le chevalier de Gastellane, qui vient
de réapprendre le sujet de votre long silence et l'extrémité où vous avez été. Je croyais avoir à me plaindre de vous, j'attendais impatiemment que vous vous justifiassiez , et je n'osais plus l'espérer , ni vous écrire, de peur qu'il ne fut arrivé quelque méprise et que mes lettres ne fussent découvertes avec les secrets de notre amitié1. Quelle surprise , mon cher Saint-Vincens , quand j'ai su que je vous faisais une injustice! quelle joie et quelle douleur ! Tout ce que l'amitié la plus sincère et la plus naturelle peut faire sentir, je l'ai éprouvé vivement; je vous assure , mon cher Saint-Vincens, que j'ai été pénétré. Je ne songe point sans frémir aux dangers que vous avez courus, et, quoique le chevalier de Casteîlane m'ait fort assuré que vous êtes bien rétabli, il me reste une inquiétude que je ne puis dissiper, et toutes mes réflexions m'attendrissent jusqu'aux larmes. Je vous supplie, mon cher Saint- Vincens, de m'écrire dès que vous le pourrez; vous ne sauriez me parler trop de votre maladie , et entrer dans trop de détails; ne m'épargnez aucune circonstance, quelque triste qu'elle soit; il faut que je repasse nécessairement sur ces idées affligeantes, il me serait impossible de les ignorer.
1 Ce secret, on le devine aisément, c'est le prêt d'argent fait par Saint-Vincens à Vauvenargues, au moment de son départ pour le régiment.
Hélas! mon cher Saint-Vincens , je vous accusais clans mon cœur; je demandais à Meyronnct de vos nouvelles; il me disait que vous étiez à Aix, et que vous vous portiez bien, et que Monsieur votre père avait acheté une maison. Quelle tristesse tout d'un coup, d'apprendre l'état où vous avez été; quel attendrissement, quelle révolution î Ah ! que cette vie est malheureuse ci agitée! Plus les liens qui nous y attachent nous sont agréables, et plus nous sommes exposés aux amertumes, aux dégoûts, aux plus grandes inquiétudes, et ce qui devrait en être le charme et l'agrément, en devient la désolation. Je ne finirais point, mon cher Saint-Vincens , si je voulais appuyer sur ces pensées; mais il ne faut point noircir la joie de votre convalescence, il faut la goûter, au contraire, la savourer, en jouir, et éloigner les réflexions.
INous sommes ici, depuis cinq ou six jours, pour passer en revue devant le Roi; le régiment est campé, nous avons beaucoup de service et. beaucoup de dissipation. Je vous écrirai de Châlons en Champagne, où nous irons, au sortir d'ici; nous y arriverons vers le premier d'août; adressez-y vos lettres. Je ne puis rendre celle-ci plus longue , parce que je suis de garde , et que je suis en compagnie; qu'elle ne vous serve point de règle, je vous prie; vous en avez eu de moi qui sont im-
menses *; marquez-moi si vous les avez reçues, nommément la dernière, et si vous étiez déjà malade lorsqu'elle vous a été rendue. Je vous embrasse, mon cher Saint-Vincens, avec une extrême tendresse, et vous prie d'être persuadé qu'il n'y en a pas de plus vive que celle que j'ai pour vous.
VAUVENARGUES A SAINT-VINCENS
A Reims , le 8 août 1739.
Mon cher Saint-Vincens, tu comprends donc l'amitié que j'ai pour toi , et tu la trouves naturelle ! Voilà tout ce que tu pouvais me dire de plus agréable ; si tu n'y étais pas sensible, tu ne la comprendrais pas; mais tu m'aimes, et tu me comprends; il n'y a rien de si simple que cela.
Je connaissais tes sentiments, je n'en pouvais pas douter; et, malgré cette persuasion, je t'avouerai bonnement que cette manière de les exprimer m'a fait un plaisir sensible. Mais je ne suis pas tranquille sur l'état de ta santé : cette saignée et
1 De cette phrase il faut conclure que nous ne possédons pas toutes les lettres de Vauvenargues à Saint-Vincens.
ce retour de fièvre me donnent de l'inquiétude, ci corrompent ainsi toute ma joie; je voudrais pouvoir passer sur les deux cents lieues qui nous séparent, et m'assurer de ta convalescence par mes propres yeux. Je te vois d'ici, bien maigre, pâle, défait, les yeux battus, avec un habit fort large, les jambes minces et tremblantes ; et ce fantôme , que je me fais, me blesse et me serre le cœur. Ménage-toi, je t'en conjure, pour reprendre bientôt tes forces; renonce, pour quelque temps, à toute sorte de lecture et de travail; rien n'épuise comme l'étude. J'aurais bien voulu savoir la cause de ta maladie, tu ne m'en parles presque pas; à quoi l'a-t-on attribuée? tous les maux ont une excuse : que t'ont dit les médecins?
Je ne suis point surpris de la sécurité avec laquelle tu as vu les approches de la mort; il est pourtant bien triste de mourir dans la fleur de la jeunesse! Mais la Religion, comme tu dis, fournit de grandes ressources; il est heureux, dans ces moments, d'en être bien convaincu. La vie ne paraît qu'un instant auprès de l'éternité, et la félicité humaine un songe; et, s'il faut parler franchement, ce n'est pas seulement contre la mort qu'on peut tirer des forces de la Foi; elle nous est d'un grand secours dans toutes les misères humaines : il n'y a point de disgrâces qu'elle n'adoucisse, point de larmes qu'elle n'essuie, point de perte qu'elle ne répare;
elle console du mépris , de la pauvreté, de l'infortune, du défaut de santé, qui est la pins rude affliction que puissent éprouver les hommes, et il n'en est aucun de si humilié, de si abandonné, qui, dans son désespoir et son abattement, ne trouve en elle de l'appui, des espérances , du courage. Mais cette même Foi, qui est la consolation des misérables, est le supplice des heureux *; c'est elle qui empoisonne leurs plaisirs, qui trouble leur félicité présente, qui leur donne des regrets sur le passé, cl des craintes de l'avenir; c'est elle, enfin, qui tyrannise leurs passions, et qui veut leur interdire les deux sources d'où la nature fait couler nos biens et nos maux, lamour-propre 2 et la volupté, c'està-dire tous les plaisirs des sens, et toutes les joies du cœur; car la seule chose qu'elle nous permette c'est de satisfaire à nos besoins; encore en éprouvons-nous qu'elle ne veut contenter qu'à des conditions si onéreuses, et à l'usage de si peu de gens, et qui sont pourtant si naturels et si pressants, que le crime de l'enfance le plus ordinaire, et peut-être le premier, est la trangression de la loi3.
1 Voir, ci-dessus, p. 77, la 323e Maxime.
2 Nous avons déjà fait remarquer que presque toujours Vauvenargues entend par amour - propre Y amour de soi, — B.
3 11 est facile de comprendre que Vauvenargues veut
J'avouerai ingénument que cette sorte de besoins m'est moins connue qu'à personne; mais quand ma complexion serait plus forte que celle des patriarches, il me serait impossible de me soumettre à leur joug; et , s'il est permis de dire ce qu'on pense, il semble qu'il y ait bien de la malignité à faire un devoir d'un plaisir. On ne peut pas nier que toute sujétion n'ait quelque chose de fâcheux; celle d'un tempérament robuste a bien des inconvénients, quoique douce en elle-même; mais elle est momentanée, elle n'est que pour la jeunesse : n'y a-t-il pas quelque injustice à la rendre indispensable dans tout le cours de la vie, et à l'étendre ainsi au delà de ses bornes naturelles? IN'est-ce pas là proprement faire une obligation jusqu'à la mort, d'une nécessité qu'on dit qui nous abaisse? Ces réflexions font une étrange bigarrure, après le sermon qui les amène ; c'est un écart ridicule, je t'en demande pardon; je me suis jeté si loin de ma première thèse, qu'il m'est impossible de m'y ramener. Tu n'en es pas plus à plaindre, mon cher Saint-Vincens; je vais finir ici ma lettre.
— Je n'ai reçu ta lettre que depuis trois jours; elle était allée à Châlons, où je t'avais prié de
ici parler du mariage, que quelques lignes après il qualifie un joug ; et de la continence enfermée dans de certaines limites. — B.
l'adresser; c'est de là qu'on me l'a renvoyée à Reims,, où la cour a mis trois bataillons du régiment, contre ce que j'avais prévu. Nous y demeurerons jusqu'à ïa fin d'août, et nous serons dans Verdun aux premiers jours de septembre; mais, comme ce que je te dis n'est pas absolument certain , ne manque pas, lorsque tu m'écriras, de mettre en garnison à Reims ou à Verdun sur le dessus de la lettre.