LETTRE VII
VATJVENARGUES A SAINT-VINCENS.
A Verdun, le 10 octobre 1739.
Est-il vrai, mon cher Saint-Vincens , qu'il y ait du sentiment dans mes paroles, et qu'elles te convainquent de mon amitié? Tu sais que je n'ai rien qui me soit plus à cœur; je voudrais qu'elle pût passer tout entière dans mes lettres, et je n'ai jamais cru que cela fût possible; mais tu veux bien en paraître content, pour m'ôter cette inquiétude, et je dois à ton amitié ce témoignage délicat.
On ne saurait tracer d'image plus sensible que celle que tu fais d'un homme agonisant, qui a vécu dans les plaisirs, persuadé de leur innocence, par
la liberté, la durée, ou la douceur de leur usage, et qui est rappelé, tout d'un coup, aux préjugés de sou éducation , et ramené à la Foi par le sentiment de sa fin, par la terreur de l'avenir, par le danger de ne pas croire , par les pleurs qui coulent sur lui, et enfin, par les impressions de tous ceux qui l'environnent. Gomme c est le cœur qui doute dans la plupart des gens du monde, quand le cœur est converti, tout est fait, il les entraîne : l'esprit en suit les mouvements par coutume et par raison. Je n'ai jamais été contre; mais il y a des incrédules dont l'erreur est plus profonde : c'est leur esprit trop curieux qui a gâté leurs sentiments, leur raison s'est égarée, et formée sur le mensonge ; ils ont consumé leur vie à noircir la vérité; ils la repoussent encore, entre les bras de la mort, et presque éclipsés dans son ombre ; les ressources ordinaires que tire la Religion des faiblesses d'un mourant, sont anéanties pour eux : leurs réflexions, à l'avance, en ont éteint le principe. Celte même Religion a des preuves irréfutables , qu'ils n'ont jamais ignorées, mais comparées, dans leur cœur, à leurs trompeuses idées, et la prévention et l'orgueil penchent toujours la balance du côté de celles-ci. Cependant, la vérité, qui éclaire communément le trépas des autres hommes, peut aussi luire sur eux; elle perce quelquefois le nuage de l'erreur, et s'offre à leurs derniers regards; son
flambeau, longtemps caché, sort, comme un feu de'vorant, des cendres de leurs passions, bien différent à leurs yeux de cette lumière douce que la Foi , l'humble innocence , portent sur les pas du juste, mais comme un rayon ardent de la vengeance divine, qui jette un jour odieux dans les ombres de la mort. Les plaisirs , la fausse gloire s'effacent à sa lueur, et fondent dans le néant; l'erreur se tait et se trouble, et , dans ce silence affreux, le remords, au fond du cœur, fait seul entendre sa voix comme un hurlement sinistre. Alors, le plus intrépide sue de crainte et d'horreur, la raison est confondue, et la Foi victorieuse; mais le philosophe nu ne peut soutenir la vue de ces terribles objets ; ses yeux affaiblis s'éteignent à la lumière brûlante qui a passé jusqu'à sou cœur, et les restes de sa vie sont consumés peu à peu dans un cruel désespoir.
J'aurais pu dire tout cela dans quatre lignes, et peut-être plus clairement; mais j'aime quelquefois à joindre de grands mots , et à me perdre dans une période: cela me paraît plaisant. Je ne lis jamais de poète, ni d'ouvrage d'éloquence, qui ne laisse quelques traces dans mon cerveau : elles se rouvrent dans les occasions, et je les couds à ma pensée , sans le savoir, ni le soupçonner; mais lorsqu'elles ont passé sur le papier, que ma tête est dégagée, et que tout est sous mes yeux, je ris de l'effet singu-
lier que fait cette bigarrure, et malheur à qui ça
tombe! Adieu, mon cher Saint-Vincens.
Peu de jours avant que je partisse de Provence, il vint un ordre à M. d'Àrgens 1 d'informer sur un crime énorme ; c'étaient là les termes de M. le Chancelier. Tu me feras plaisir de me mander les suites et le détail de cette affaire2, si elle est venue à ta connaissance. J'ai eu cent fois la pensée de te le demander; mais elle ne s'offre jamais que quand ma lettre est cachetée , et j'aliais encore l'oublier.
AAAAflAA/WWWlAA ■VW\A/VUVW ~JlAAAAA^AAn/\A/W\AAA/VA/\rU>AArt/\AAA/\