LETTRE VIII
VAUVENARGUES A SAINT-VINCENS
A Verdun , le jour des Rois (6 janvier 1740).
Qu'ai-je fait, mon cher Saint-Vincens, ou dit, qui vous ait déplu? Qu'est-ce que c'est que cette idée de me peindre un homme austère, chagrin, inquiet et farouche, qui s'ennuie toujours, et de
1 Argens {Alexandre-Jean-Baptiste de Bûyer d'Aguilles d') , président au parlement de Provence.
2 Les recherches faites aux archives du parlement n'ont pu nous faire découvrir quelle était cette affaire, ce crime énorme.
mettre mon nom sous ce sombre tableau, en me parlant à moi, qui n'ai rien si à cœur que de vous paraître aimable, qui me pique de sentir l'agrément de votre commerce, et de n'avoir jamais mêlé à ce plaisir la langueur et l'ennui qui suivent l'habitude? Et qui vous a dit, s'il vous plaît, que je m'ennuierais de ce qui vous amuse? Sur quoi me condamnez-vous, et comment avez-vous pu croire de me flatter par cet endroit, sans me faire l'honneur de soupçonner, un moment, que je puisse souhaûer d'avoir des goûts conformes aux vôtres, et que je serais offensé de toutes vos distinctions? Mais quittons ce ton de reproche : je ne veux pas même t'en faire sur la longueur de ton silence. J'aurais pourtant beaucoup à dire sur l'excuse de la campagne; mais je n'aime pas à me plaindre; cela blesse ma vanité, qui ne veut s'arrêter que sur ce qui la flatte, et qui ne veut pas voir le reste. Passons donc aux amitiés que tu me fais dans ta lettre : j'aime bien à remercier, et qu'on m'en donne l'occasion ; je te remercie donc de tous les bons souhaits que tu me fais dans la nouvelle année; je voudrais bien la passer avec toi, et te voir, et te parler, pour te dire de quel cœur je m'intéresse à l'agrément et à la douceur de ta vie, combien elle influe sur la mienne, et combien je serai sensible à tout ce qui vieut de toi, tant que je respirerai. Mais je ne voudrais pas te dire tout
cela en Provence; je voudrais que la scène fât ailleurs, car il y a dans mes sentiments une secrète injustice pour notre bonne patrie *, et je sais quelqu'un dans le monde qui la pousse plus loin que moi , quoiqu'il en ait moins de raisons. Nous nous fortifions l'un l'autre dans ces sentiments, qui ne sont nullement romains; nous n'aurions jamais eu de place dans les tragédies de Corneille ; mais le temps nous ramènera; il a fait bien d'autres miracles.
J'ai reçu une lettre de mon frère 2, avec la tienne : il était de retour de la campagne ; il m'écrit d'Aix. Mande-moi si tu le vois, et les allures qu'il a dans le monde, et s'il mérite que tu l'aimes. Je ne
1 Dans une lettre du 23 janvier 1739, Vauvenargues avait déjà dit à Mirabeau : « Je n'aime pas la Provence ; «j'y sens trop l'opposition qui es! entre mon caractère et « les mœurs de ce pays. » — B.
2 Clapiers ( Nicolas - François - Xavier de) , dernier marquis de Vauvenargues, né à Aix, en 1719; comme son père, il fut premier consul d'Aix, et procureur de Provence (1775-1776). Par sa mort, arrivée le 16 janvier 1801 (il était alors âgé de quatre-vingt-cinq ans), la famille des Vauvenargues s'est éteinte. — Le moraliste avait encore un autre frère au moment où il écrivait cette lettre, Antoine de Clapiers, officier distingué, qui fut tué en Corse, pendant la guerre de 1741. — Enfin sa famille comptait aussi une fille, morte carmélite à Marseille. — B.
voudrais pas, cependant, qu'il le me'ritât trop et pour cause. Dis-moi aussi, je te prie, un mot de Ballon 1 , de Saint-Marc2, de nos anciens camarades. Mille compliments à L'Enfant 3. Je reçus cet été une lettre de son frère, qui me prenait pour juge d'un pari , sur notre camp de Compiègne ; il avait perdu le pari, je ne fis pas de réponse : je trouvai ce moyen-là d'éluder une décision qui lui devait être contraire : conte cela au commissaire; mais qu'il nous garde le secret, parce qu'il n'y aurait qu'à payer, s'il ne nous le gardait pas.
Adieu , mon cher Saint-Vinccns ; je t'aime de tout mon cœur, et t'embrasse mille fois. Je ne sais si tu pourras lire mon écriture; mande-moi ce qui en est; j'y prendrais plus de peine à l'avenir, si tu ne pouvais pas la lire.
1 Ballon, d'une famille parlementaire de Provence, était seigneur de Saint-Julien. — B.
2 Frère cadet de Meyronnet de Saint-Marc. Ce jeune officier appartenait à une famille qui a fourni des magistrats estimés au parlement et à la cour des comptes de Provence. — Cette famille subsiste encore. — B.
3 Ce jeune ami de Vauvenargues était commissaire des guerres.
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VAUVENARGUES A S AI N T -V IN G EN S
À Verdun , le 27 mars 1740.
Je me suis flatté longtemps , mon cher ami , que vous me feriez réponse , mais je vois bien que c'est à tort, et qu'il faut prendre son parti. Je vous avouerai cependant que j'ai peine à concevoir, et à porter sans murmure , la longueur de votre silence. Vous n'êtes pas, ce me semble, dans une dissipation qui puisse le justifier; vous n'êtes pas non plus accablé d'écritures, et vous seriez trop paresseux, si c'était là votre prétexte. Si ce l'était néanmoins, je ne vous le passerais pas, et je vous inquiéterais, pour vous corriger d'un défaut qui nuit beaucoup à l'amitié, et à la plupart des affaires ; car la moitié des affaires ne se traitent que par lettres, et toutes les amitiés ont besoin de ce secours , lorsque l'on est séparé. Mais je ne pourrai jamais croire que ce soit votre paresse qui me fasse tout ce mal ; moins encore vous soupçonner de vouloir ménager la mienne; ce soin-là serait offensant. Il
LETTRES. âSI
11e se passe point de mois que je n'écrive quinze lettres; c'est trop peu pour me fatiguer, et trop, mon cher Saint-Vincens, pour qu'une lettre de moins me soit un soulagement; je passe sur les liaisons d'intérêt et d'amitié qui nous engagent l'un à l'autre. Quand tout cela ne serait point, vous ne pourriez pas penser que ce me fût une fatigue de vous écrire tous les mois ; voilà donc encore un prétexte qui serait bien misérable , et qui montrerait la corde. Mais je me suis aperçu, dès les commencements mêmes de notre commerce, que vous relardiez vos réponses, autant que vous le pouviez; et, dans le dernier hiver que j'ai passé avec vous, il m'avait paru aussi que vous vous éloigniez de moi; mais, comme mon empressement pouvait me tromper là-dessus, et me rendre trop difficile, je m'en défiai toujours. Depuis, ayant reçu des marques de votre amitié; je n'ai pas pu lui faire un crime de mes fausses délicatesses, et, quand vous avez éludé de faire réponse à mes lettres, je me suis toujours rassuré sur ses anciens témoignages; d'autant mieux qu'il me semblait que vous n'aviez à Aix que moi. et le commissaire L'Enfant, avec qui vous eussiez des liaisons plus intimes que ne sont celles du plaisir. Je ne pouvais donc pas comprendre que, n'ayant que deux vrais amis, vous en trouvassiez un de trop, parce que je ne conçois point qu'il y ait de douceur plus sensible
que celle de l'amitié. Je n'imagine pas non plus
que vous veuillez me changer pour un autre; vous
n'y gagneriez rien, ou je suis fort trompé; car si
j'ai quelque mérite, il est de ce côté-là, et c'est
uîTiuniilier d'une étrange manière, que de me le
contester.
Je ne sais pas cependant si j'aurais eu le courage de me plaindre : peut-être j'aurais pris sur moi de me taire encore longtemps; mais il m'est venu dans l'esprit qu'il n'était pas impossible que l'argent qu'on nous a prêté, dont vous répondez tout seul, vous fut devenu nécessaire : rien ne serait si naturel. Il y a bien de l'apparence que madame votre mère tirade votre conscience, pendant votre maladie, le secret de cette dette; elle peut souhaiter aussi que je rembourse la somme dont vous répondez pour moi ; il n'y aurait rien à cela dont je fasse en droit de me plaindre; mais on ne peut pas deviner; si vous ne m'écrivez point, je ne saurai jamais rien , et je n'aurai que l'inquiétude d'un doute désagréable.
Ce n'était pas mon intention d'aller, cet été, en Provence; je comptais même, en quelque sorte, d'être encore quinze mois absent; il a passé dans ma tête d'aller, dans cet intervalle, faire une course en Angleterre, pour voir cet Etat florissant, pour consulter aussi les plus grands médecins du monde sur mes yeux, qui sont fort mauvais, et
sur des incommodités qui influent beaucoup sur mon humeur, laquelle est pire que mes yeux. Mais, comme les voyages coûtent, et que je suis mal à mon aise, je ne songeais point si tôt à m'acquitter avec vous; je creusais même mon esprit, pour trouver encore deux mille francs, comme vous vous souvenez bien que je faisais l'année passée. Mais mon premier soin , mon plaisir, mon unique inquiétude, c'est de satisfaire d'abord à l'amitié, à la reconnaissance; ainsi, vous n'avez qu'à parler, et à dire franchement si votre situation et vos dispositions présentes peuvent s'accorder aux miennes; car cela va devant tout, et je n'ai rien de si cher que de reconnaître, de vaincre, et d'effacer votre amitié par des témoignages sûrs de ma sensibilité. Le voyage d'Angleterre n'est qu'un projet fait en l'air, qui ne tient encore à rien, car je n'espère presque pas de pouvoir trouver de l'argent. Parlez donc, mon cher Saint-Vincens, et que rien ne vous retienne : si vous me souhaitez à Aix , je m'y rendrai vers la du fin mois d'août; là , je prendrai des mesures pour m'acquitter avec vous; j'espère que je le pourrai à votre retour de la campagne, llépondez-moi là-dessus avec toute la confiance et toute la vérité qu'exigent mes sentiments ; et, quand vous m'aurez satisfait sur cet article, ne me cachez point, je vous prie, les raisons de votre silence : est-ce paresse, est-ce oubli , ou bien quelque autre
raison? Je ne comprends pas la paresse, car, quand on ne se pique pas d'écrire mieux que Voiture, ou que tant de gens d'esprit qui n'ont pas ce talent-là ; quand on ne veut pas autre chose que causer, se faire entendre, puisque le reste est inutile avec les gens qui nous connaissent, et qu'il n'y a que les écoliers qui fassent de belles lettres ; quand on sait, dis-je, tout cela, il me semble qu'une lettre ne peut pas coûter beaucoup. Répondez-moi donc, je vous prie, sans aucun déguisement; la vérité la plus dure vaut toujours mieux que l'artifice; l'on ne réussit que par elle , l'on ne persuade que par elle, et je vous aime trop d'ailleurs, pour que vous puissiez me tromper. Vous l'essayeriez sans fruit, n'en doutez pas, mon cher ami; mais persuadez-vous bien encore, quels que soient vos sentiments, que je n'oublierai jamais, ni tout ce que je vous dois, ni le prix de votre amitié, ni le désir continuel de vous convaincre de la mienne.
Si vous me faites réponse, adressez-la-moi à Metz, où le régiment sera dans une quinzaine de jours. Je vous embrasse de tout mon cœur.
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VAUVENARGUES A SAINT -VIKCENS.
A Metz , le 23 avril 1740.
J'ai reçu vos deux lettres , mon cher Saint - Vincens, par le même ordinaire, et si tu voulais dire la vérité, tu conviendrais qu'elles ont été écrites le même jour. Ce soin de texcuser légèrement sur ton silence, de me dire des nouvelles, de me parler du grand froid, de dire un mot de L'Enfant , et des soirées que mes yeux t'auraient données dans ma chambre , tous ces traits-là , et beaucoup d'autres, qui sont dans ta première lettre, paraissent faits pour prévenir la mienne. Je vois que tu es grand orateur; mais je te sais très-bon gré de t'être donné cette peine , pour rassurer mon esprit; et, comme je suis défiant quelquefois jusqu'à l'excès, je soupçonne fort souvent jusqu'à mes défiances; et enfin, après bien des subtilités, je ne sais plus du tout que croire; en sorte que je doute encore si je ne me trompe point au sujet de cette lettre. Du moins ne douté-je pas des offres que tu
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nie fais au sujet de mon voyage l : je suis persuade qu'elles sont sincères, que je pourrais, sans bassesse, les accepter, et que tu m'aimes assez pour qu'il me soit difficile d'abuser de ton amitié; mais j'ai fait espérer dans ma famille mon retour pour le mois d'août, et j'aurais bien de la peine à leur faire approuver le reste. Mais je ne saurais trop te répéter combien je suis reconnaissant et touché de ton amitié, et de la manière dont elle s'exprime : je n'ai jamais vu , ce me semble, de lettres si naturelles, si précises , si claires, si faciles que les tiennes, et si pleines de sentiment. Je pourrais te dire cela d'une manière plus polie ; mais tu croirais que c'est un compliment, et ce n'en est point un. D'où vient que tu ne me dis pas quelle sorte de travail t'occupe pendant quatre heures , sans aucune interruption? J'ai peur que ce ne soit le droit, et que cette étude aride ne te fasse négliger celle des belleslettres; tu ne sais pas jusqu'à quel point tu aurais pu y réussir; nous en parlerons l'hiver prochain. Tu croiras que je te dis cela pour te regagner; ce n'est pas mon intention ; mais si tu sais quelque moyen de t'adoucir à mon égard, tu me feras grand plaisir de me l'indiquer; car il n'y a rien que je ne fasse, pour effacer l'aigreur que tu crois avoir vue dans la chaleur de mes reproches. Je te supplie, du
1 Voir la lettre précédente.
moins, de croire qu'en t'offrant, comme j'ai fait, de m'acquilter avec toi , je n'ai jamais élé fâché un seul moment de te devoir : Dieu m'a donné, pour mon supplice, une vanité sans bornes, et une hauteur ridicule par rapport à ma fortune; mais je ne suis pas assez sot pour la placer aussi mal. J'ai toujours regardé comme un bien d'avoir des marques indubitables de ton amitié; bien loin qu'elles m'aient été à charge pendant ces froideurs apparentes, elles m'en ont consolé; et je m'estimais l heureux de trouver cette ressource contre mes tristes soupçons. Je te jure, mon cher Saint-Vincens, que je dis vrai ; ne me fais point l'injustice de douter de ce sentiment; ce serait trop me punir, et tu dois tout oublier; je te le demande à genoux, et t'embrasse de tout mon cœur.
Mande-moi s'il est nécessaire de mettre au-dessus de tes lettres M. de Saint-Vincens fils ; j'ai tant de peur qu'elles ne tombent dans les mains de Mousieur votre père, que je ne crois pas qu'on puisse prendre trop de précautions.
1 Je m'estimais , telle était la leçon du manuscrit du Louvre; l'édition de 1857 dit à tort m'estimerais. — 1>.
VÀUVENARGUES A S A I NT - VIN C E N S.
A Metz, le 4 juin 1710.
Je suis persuadé, mon cher Saint-Vincens, de la sincérité de tes offres; elles me touchent aussi très-véritablement. Comme je ne suis point aimable, j'ai peine à me croire aimé; cela jette quelquefois des ombres dans mon esprit; mais la franchise1 et la naïveté de les paroles les écarte et les dissipe. Je suis charmé que tu sentes aussi la vérité de mon amitié; tu ne pourrais pas, du moins, si tu ne la sentais pas, me dire rien de plus agréable; mais pourquoi en douterais-tu? tout sert à t'en assurer.
Je songe, avec bien du plaisir, à celui que j'aurai de te voir cet hiver; j'espère, mon cher Saint-Vincens, que rien ne m'en distraira : je profiterai des moments que je pourrai passer avec toi; il me semble que nous ne nous serons jamais assez vus, ni bien connus. Il est vrai que je ne renonce
i La franchise. L'édition de 1857 omet ces deux mots.
point à l'Angleterre; je n'achèverai pas ma vie, si je puis, sans l'avoir vue; cependant le goût des voyages ne me possède plus tant, la fatigue, la dépense, l'ignorance des langues, et bien d'autres pensées me refroidissent tous les jours. Ce que tu me mandes de M. Bristol1 lui fait beaucoup d'honneur, mais tes réflexions sont fort bonnes : cela en fait aussi à sa patrie, et l'on n'en use point ainsi en France, llya ici beaucoup de Provençaux; l'on écrit à M. de Bras 2 que l'église des Grands Carmes3 s'est écroulée soudainement. Ce temple avait été bien profané; si ses ruines eussent englouti les gens de la belle messe, cela viendrait bien à propos; car il y a bien du temps qu'on n'a vu de
1 Gentilhomme anglais.
2 Bbas (le chevalier de) , de la famille des Villeneufve , barons d'Ans oui s et de Bras; famille éteinte aujourd'hui, s'est rendu célèbre par ses bons mots. — Un jour, d'Anthoine-Venel , fils d'un conseiller à la cour des comptes de Provence, ayant osé dire en présence de M. de Richelieu que la mère de Bras était morte d'amour, celui-ci lui répondit : "Monsieur, ma mère a été bien malheureuse; « chacun sait que la vôtre en vit. » — B.
3 L'église des Grands Carmes, à Aix, avait été bâtie en 1359. — La belle messe s'y disait à l'heure de midi; elle était un lieu de rendez-vous pour les aimables d'alors. — Ce que Vauvenargues entend en disant quelle avait été bien profanée, se peut répéter de nos jours touchant les belles messes des grandes villes. — B.
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miracle, et celui-ci serait fort bon; mais les choses n'arrivent pas toujours comme elles devraient arriver. Cela ne te choquc-t-il pas?
Adieu, mon cher Saint-Vinccns , je t'embrasse de tout mon cœur; les sentiments que j'ai pour toi ne finiront qu'avec ma vie.