‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 25 sur 93 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

VAUVENARGUES A S AINT-TIH CEK S.

A Vauvenargues , le 17 octobre 1740.

.7 ai été au désespoir, mon cher Saint-Vincens , que nous n'ayons pas pu nous voir à Aix, et que vous ne soyez point venu à Vauvenargues, comme vous me laviez promis. 11 y a bien loin d'ici à la (in de novembre; je ne serai peut-être plus ici; mais, enfin, si je n'y suis plus, nous nous retrouverons à Aix; j'en meurs d'envie , je vous jure; je ne songe qu'à cela, et je ne fais de fonds, pour cet hiver, que sur notre commerce et sur le charme de votre amitié.

Il est vrai que j'ai trouvé très-bonne compagnie à Mirabeau; je ne m'y suis point ennuyé; j'aurais eu grand tort autrement. Monclar est venu passer

cinq ou six jours avec nous ; il est fort aimable , vous le connaissez; j'ai été charmé de le connaître : il faudra que vous m'aidiez à me lier avec lui, c'est une obligation que je veux vous avoir. Demandez-lui ce qu'il pense de son ancien camarade; je parle de M. Le Franc1; il le connaît mieux que moi, ils ont fait leurs classes ensemble; ils ont été fort amis ; je crois penser sur Le Franc à peu près comme Monclar; je fais cet honneur à mon jugement. Mais parlons de vous, mon cher ami ; qu'est-ce que c'est que cet ennui dont vous êtes dévoré, cette langueur, ces images mêlées de charme et de peine , ces insomnies accablantes , ce sommeil interrompu , et ces réveils pleins d horreur? Mon cher Saint- Vincens , il faut vous expliquer; j'ai peu de pénétration, il faut m'ouvrir votre cœur; je souffre de vous savoir si triste et si agité. Vous vous louez quelquefois de votre tempérament; vous ne me laviez jamais montré d'un côté si difficile; je veux savoir la cause de ces nouveautés , et vous n'aurez point de repos, que vous ne m'en ayez instruit; vous connaissez la noirceur de l'esprit qui me domine; cela doit vous encourager.

1 Le Franc de Pompignan , né le 10 août 1709 ; le jeune pûëte était connu par sa tragédie de Bidon (1734) ; et par la petite comédie satirique des Adieux de Mars (1735). — B.

Ma santé se fortifie depuis que je suis ici; les eaux cîc Vais ' m'ont fait du bien, et je m'arrache à moi-même autant qu'il dépend de moi, pour tromper les inquiétudes qui suivent la réflexion ; mais votre confiance , mon cher Saint-Vincens , vos lettres, votre amitié, les charmeront sans effort. Ne me négligez donc pas, je vous supplie; ne vous cachez pas de moi; laissez-moi voir votre cœur; point de tours, point de mesure, point d'ouverture à demi; je n'en aurai jamais pour vous, vous lirez toujours jusqu'au fond, lorsque vous voudrez y lire, et cette communication de sentiments fera le bonheur de ma vie.

Adieu, mon cher Saint-Vinccns.

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