‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 26 sur 93 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

VAUVENARGUES A SAINT-VINCENS

A Vauvenargues, le 3 novembre 1740.

Je suis touché et persuadé, mon cher Saint- Vinccns, de l'intérêt que vous prenez à ma santé;

1 Bourg du Vivarais (Àrdèche); la contrée abonde en sources minérales. — B.

il est vrai qu'il manquait quelque chose au plaisir que j'ai de la voir re'iablir, je l'ai senti en lisant votre lettre, et j'ai fait l'expérience de tout ce que l'amitié peut ajouter de douceur et de sensibilité aux joies les plus naturelles.

En vérité, mon cher Sainl-Vincens , rien n'est parfait sans l'amitié, rien n'est entier, rien n'est sensible; je plains ceux qui la négligent, et qui ne veulent chercher leurbonheurque dans eux-mêmes, ïl y a des moments de force, des moments d'élévation, de passion et d'enthousiasme, où l'ame peut se suffire, et dédaigner tout secours, ivre de sa propre grandeur : le philosophe dont vous me parlez1 ne voulait tromper personne, en bravant des douleurs aiguës; son esprit, possédé du charme et du goût de la vertu, ne les sentait presque pas; il était dans une espèce de délire, qui affaiblissait le sentiment de tous ses maux, et il ne croyait pas même que c'en fussent de réels , dans le temps qu'il les surmontait, qu'il conservait son courage, et qu'il était embrasé d'un sentiment bien plus vif, bien plus pur, bien plus ardent; mais si on l'eût interrogé une heure après, il n'aurait peut- être pas répondu de même. Le feu de l'orgueil, de la gloire, se consume bientôt lui-même, lorsqu'il ne

1 Origène, célèbre docteur de l'Église, ne à Alexandrie en 185.

tire point de nourriture du dehors : il tombe, il périt, il s'éteint; et alors, mon cher Saint-Vincens, l'homme éprouve de la douleur; il en reconnaît le pouvoir, et ne trouve au dedans de lui que ce vide épouvantable que vous avez éprouvé. Les hommes, mon cher Saint-Vincens, ne font qu'une société, l'univers entier n'est qu'un tout, il n'y a dans toute la nature qu'une seule ame , un seul corps; celui qui se retranche de ce corps fait périr la vie en lui, il se sèche, il se consume dans une affreuse langueur; il est digne de compassion. Mais quelle bouffée de philosophie, quelle ridicule abondance! Mon cher Saint-Vincens, je suis charmé que vous soyez revenu de vos anciennes erreurs; vous m'avez fait grand j^laisir de dissiper les fantômes que vous m'aviez présentés; votre dernière lettre me tenait en peine; je me réjouis, de tout mon cœur, de vous voir rendu à vous-même et à votre état naturel. Mais j'ai autre chose à vous dire, et c'est pour cela même que je vous réponds avec tant d'exactitude et de précipitation : vous savez que mon père est ici, depuis trois mois; il y avait six ans qu'il n'y avait couché; aujourd'hui il s'y trouve bien, il se propose d'y passer l'hiver, il l'a dit depuis quelques jours. Cette résolution m'effraye, mon cher Saint-Vincens, et m'en a fait prendre une autre; j'ai envie de m'en aller à Paris, et de me dérober incessamment à ce séjour solitaire. Je

n'aurai pas grand plaisir à Paris; c'est un pays que je ne connais point, et d'une grande dépense; tnais j'y ferai, si je puis, des remèdes pour mes yeux; il y a longtemps que j en ai envie, ils sont fort affaiblis, et ma vue m'est fort précieuse. Je ne saurais supporter, d'ailleurs, la solitude et l'ennui d'un hiver à la campagne.

Mais, comme je ne saurais faire agréer ce sentiment dans ma famille , si je demande pour Paris tout l'argent qui m'est nécessaire, je voudrais bien, mon cher Saint-Vincens, pouvoir trouver deux mille francs à emprunter, à constitution de rente, ou de quelque autre façon. Vous connaissez mieux les routes et les souterrains que moi ; vous me feriez grand plaisir de me prêter vos lumières. A qui puis-je m'adresser? quel notaire, quel marchand, quelle espèce d'homme, enfin, peut me rendre ce service? Croyez-vous que M. de La Garde l en soit capable? Qui pourrais-je employer auprès de lui? Par qui faire rendre une lettre? Mon cher Saint-Vincens , c'est peut-être vous demander trop , et votre amitié sera blessée que je lui demande des moyens de m'éloigner de son commerce , et de

1 Thomas (Henri de) , marquis de la Garde, baron de Cipières , seigneur de Villeneuve-Loubct , conseiller au parlement de Provence, jouissait d'une grande fortune et n'avait pas d'enfants. — B.

mettre entre nous cette longue distance : mais vous

pourriez, mon cher Saint-Vinccns, lever ce fâcheux

obstacle.

Vous n'avez jamais été à Paris ; vous devez en avoir envie; vous n'y avez pas de connaissances, et je n'en ai pas non plus; ne pourrions-nous pas à merveille faire le voyage ensemble? Nous nous tiendrions compagnie, nous ne nous quitterions pas; nous irions beaucoup au spectacle, que vous aimez comme moi, et, enfin, nous vivrions l'un l'autre en paix et en liberté. Je ne sais si mon amitié me flatte trop là-dessus, mais j'ose espérer de la voire que le projet dont je parle n'aura rien qui lui déplaise, et je serai au désespoir, s'il manque par des raisons étrangères à nos désirs. Répondezmoi , je vous prie, mon cher Saint-Vincens , le plus tôt que vous pourrez; je voudrais pouvoir partir au commencement de décembre ; nous n'avons pas de temps à perdre, il faut un peu se presser. Mais du secret, je vous supplie; j'ai déjà parlé à ma mère1 de ma résolution, mais je ne veux pas que mon père en soit instruit, si elle ne réussit pas. Ne signez pas votre lettre, et ne datez que du jour. Je vous embrasse de tout mon cœur.

1 Bermond (Marguerite de), fille de François de Bermond, seigneur de la Galinière et de Pennafort, conseiller au parlement de Provence. — B.

Page 1