LETTRE XIV
VAUVENARGUES A S AI NT - V I N C E N S
A Vauvenargues , le 8 novembre 1740.
Je n'ignore pas, mon cher Saint-Vincens, la difficulté qu'il y a de trouver de l'argent dans ma situation; je l'ai prévue : mais je suis si ardent et si opiniâtre à suivre mes caprices, et mon voyage est si bien décidé, que le défaut de finances n'en pourra peut-être pas arrêter l'exécution; enfin , je ferai tout ce que je pourrai, je me servirai de vos conseils, et je ne négligerai rien pour surmonter les obstacles. Vous , de votre côté , mon cher Saint- Vincens , vous me ferez grand plaisir d'écrire à votre notaire1 et de me donner toutes les ouvertures qui s'offriront à votre esprit. Je ne connais pas une ame à Marseille , il n'y a rien à espérer parla. Peut-être que M. Carnaud2ne me refuserait pas, si je m'adressais à lui ; vous pensez fort bien là-dessus; mais cette démarche me coulerait trop,
1 Maître Jean.
2 Riche commerçant d'Aix.
et j'y ai une répugnance que je ne pourrais pas vaincre. Voilà donc deux voies bien fermées : nous en chercherons quelque autre, le besoin m'inspirera; mais vous vous moquez de moi , quand vous parlez des ressources que j'ai pour la persuasion. Mon cher Saint-Vincens , je ne sais si j'ai donné lieu à cette plaisanterie; il échappe quelquefois à l'amour-propre, dans la liberté de l'amitié, des vanités bien grossières : si cela m'est arrivé, oubliez-le, je vous prie, ne me le reprochez plus, je vous en fais des excuses , je me mets entre vos mains ; vous auriez mauvaise grâce , après ce retour sincère , de ne pas me pardonner.
Mais vous-même, mon cher Saint-Vincens, n'avez-vous pas besoin de ma propre indulgence? Je vous fais part d'un projet, je vous propose d'y entrer, je vous découvre mon cœur, je me livre, je me flatte; et vous, au lieu de répondre à toutes mes espérances, vous me parlez du projet, sans dire un seul mot de vous. Dois-je prendre ce silence, mon cher Saint-Vincens, pour un refus, pour une indétermination , ou pour un consentement, au cas que j'aie le bonheur de trouver ce que je cherche? Éclaircissez-moi là-dessus, je ne doute point de votre cœur , de votre sincère amitié ; eh! le moyen d'en douter! mais il importe à ma joie et à ma tranquillité de savoir si nous pourrons passer notre hiver ensemble , ou si cela ne se
peut; vous ne me soupçonnez pas de la moindre inquiétude sur un intérêt si sensible; vous ne répondez pas un mot; en vérité, j'en suis blessé. Justifiez-moi tout cela; je meurs d'impatience, mon cher Saint -Vincens , d'être instruit de vos raisons, et vous embrasse, en attendant, de tout mon cœur.
VAUVENARGUES A SAINT -VIN CES S
A Vauvenargues , 20 novembre 1740.
Je suis persuadé, mon cher Saint-Vincens , que vous me rendez justice , et je reprends mes reproches; ils n'étaient pas bien fondés; mais je sens avec déplaisir les obstacles qui nous traversent, et qui renversent mon plan. Il m'est agréable qu'ils ne viennent pas de vous; cela flatte mon chagrin, et soutient mes espérances; le succès n'en est pas si loin, puisque vous vous y intéressez. Et quoi! serait-il impossible d'obtenir l'agrément de M. votre père? Ne pourrait-on pas aisément lui faire entrevoir un mariage? Il entrerait dans celte idée; elle doit toucher sa vieillesse, et sa tendresse pour
vous. Enfin, mon cher Sainl-Vinceus, il faut insister, tâter, se retourner en tout sens. Ne répandez pas, je vous prie, ce que je vous ai proposé; je serais fort fâché d'annoncer mon voyage, s'il était sans exécution.
Vous trouverez, sous ce pli, une lettre pour M. Jean1, il vous rendra compte de celle que j'ai écrite au marquis de la Garde2, et de son inutilité. Il faut qu'il vous communique tout ce qu'il fera, et que tout passe par vous , parce que notre commerce ne doit pas être suspect, et que le sien le serait.
Je ferai tout mon possible pour aller à Aix , à la fin de la semaine; mais j'espère que vous m'écrirez encore, et je vous écrirai aussi; il faudra que vous envoyiez vos lettres le malin, sur les onze heures, à la maison3; il y a une servante, qui les
1 Le notaire déjà nomme ci-dessus, p. 297. — B.
2 L'objet de cette lettre est clairement indiqué ci-dessus, p. 295. — B.
3 Cette maison, située près de la place du marché, subsiste encore en partie : on s'étonne que la ville qui a élevé des statues à Siméon et à Portalis, n'ait pas eu la pensée de désigner, au moins par une inscription , la maison où sont nés deux de ses enfants qui ont le mieux mérité d'elle : Vauvenargues le père , par sa conduite héroïque durant la peste qui , en 1720, désola Aix; et Vauvenargues le fils, par son génie. — B.
recevra, et qui me les fera tenir le soir, par les gens de Vauvenargues.
Il n'y a que deux lieues d'ici à Aix, mais je n'ose vous proposer de venir : la maison est pleine de monde ; toute la famille s'y trouve , père , mère , frère, sœur, grand'mère; cela vous ennuierait trop. D'ailleurs point de chambre meublée; il faudrait que vous couchassiez entre les quatre murailles, comme dans la canicule. Cependant, si vous étiez homme à ne pas craindre une mauvaise nuit et un méchant souper, cela avancerait notre entrevue de quelques jours. Vous ferez tout pour le mieux.
Ce qu'il y a de plus avisé pour l'emprunt qui me regarde , c'est de battre ù plusieurs portes, de savoir qui a de l'argent, et de sonder tout le monde; pauvres, riches, domestiques, vieux prêtres, gens de métier, tout est bon, tout peut produire; et, si l'on ne trouvait pas dans une seule bourse tout l'argent dont j'ai besoin, on pourrait le prendre en plusieurs, et cela reviendrait au même. J'ai eu quelque pensée sur M. d'Oraison1 : il a un fils, qu'il voulait mettre au régiment du Roi; je le défie de l'y faire entrer, à qui que ce soit qu'il s'adresse; mais il est riche , il a des amis ; cela ne le touchera guère; il trouvera bien à le placer. Cependant s'il
1 Famille éteinte dans la seconde moitié du dix-huitième
siècle.
persistait à le vouloir avec nous , je le prendrais bien sur moi , et je lui tiendrais parole; mais comment lui dire cela, comment même l'en persuader? Il est encore venu dans mon esprit qu'il a des filles, et que je pourrais m'engager à en épouser une , dans deux ans, avec une dot raisonnable, s'il voulait me prêter l'argent dont j'ai besoin, et que je ne le rendisse point, au bout du terme que je prends. Mais comme il est impossible à un fils de famille de prendre des engagements de cette force, c'est une proposition à se faire berner, et très -digne de risée1. Il faudra voir cependant s'il n'y a point de milieu : et, si l'on ne peut rien tirer de tout cela, nous nous tournerons ailleurs.
Adieu, mon cher Saint-Vincens.
Je change d'avis, mon cher Saint-Vincens, et ne mets pas sous ce pli la lettre de Jean.
1 Vauvenargues a eu le bon esprit de ne pas donner à cette lettre plus de valeur qu'elle n'en mérite, en s'abstenant de la signer.
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