VAUVENARGUES AU MARQUIS DE VILLEVIEILLE
A Aix, le 5 décembre 1740.
Je savais bien, mon cher Villevieille , lorsque vous me promîtes de m'écrire, que ce n'était là qu'un discours, et que vous n'en feriez rien ; mais vous ne saviez pas, je crois, que je vous écrirais,
1 Le marquis de Villevieille, que ses camarades au régiment du Roi avaient surnommé le baron, a entretenu une correspondance suivie avec Vauvenargues, dont les lettres paraissent avoir été détruites pour la plupart. — Le marquis de Villevieille fils, que nous avons connu bibliothécaire à Sainte-Geneviève, et qui est mort à Paris, le 11 mai 1825 , avait sauvé de la destruction les quatre autographes devenus aujourd'hui la propriété de M. Dentu. Nous lui avons entendu dire : « Que Vauvenargues avait « adressé à son père beaucoup de lettres fort intéressantes ; «mais qu'elles avaient disparu, et qu'il était de tradition, « dans sa famille, qu'elles avaient été volées par une espèce « de bel-esprit, qui se faisait, dans l'occasion, honneur de "celui de Vauvenargues, et qui, après l'avoir pillé au « profit de sa correspondance particulière, anéantissait les « autographes. » — D.
et que je dérangerais vos volonîe's paresseuses par cette importunité. Vous devinez encore moins le sujet de cette lettre : vous croyez que c'est pour écrire et pour vous dire des riens ; vous vous trompez en tout cela.
Je pars demain pour Paris ; je pars quasi sans un sol; je me suis laissé amuser par deux notaires, à qui j'avais écrit de la campagne, et qui n'ont rien fait pour moi , et il m'est venu en pensée que vous , qui avez le malheur d'être rongé de procès, et de nager dans le dérangement par les arrangements de Monsieur votre père, vous pourriez peut-être cependant, par quelque hasard, vous trouver en meilleur état que je ne vous ai quitté, et à même de me prêter cent pistoles, jusqu'au 1er juin. Voilà une proposition où vous ne vous attendiez pas, et qui est faite pour un banquier, ou telle autre espèce de gens; mais je vous ia fais avec confiance, mon cher Villevicille , et voici mon raisonnement : «S'il est en état de me prêter, ai-je dit, il le fera «avec plaisir; il ne faut rien perdre par sa faute, «il n en coûte rien de s'éclaircir; et s'il n'est pas « en état, il ne se fera pas une peine de me refuser, «persuadé que je n'ai pas le cœur si bas, que je «voulusse qu'il s'incommodât pour cela.» Mon raisonnement est fort juste; je serais au desespoir que vous me soupçonnassiez d'avoir d'autres sentiments, et que mon amitié, dont vous ne faites pas
déjà grand compte, vous devînt encore à charge1, et s'éblouît là-dessus. Ainsi, voilà qui est tout dit. Vous serez peut-être curieux de savoir ce que je vais faire à Paris : mon cher Villevieille , je vais m'y ennuyer, comme je fais souvent ailleurs, car je n'y ai pas de connaissances, et j'y aurai fort peu d'argent : mais comme je m'ennuierais beaucoup ici, je n'ai rien à perdre de ce côté-là, et j'y gagnerai peut-être, de celui de ma santé. Ce n'est pourtant pas là l'avis de mes parents; ils disent que j'ai engraissé en Provence, que je vais perdre tout cela à Paris, et que ma santé n'est qu'un prétexte pour m'éioigner d'eux. Quoi qu'il en puisse être, mon cher Villevieille, je vis dans une inquiétude qui ne me permet pas de rester en place, et il faut absolument que je me tire d'ici. J'ai passé presque tout mon temps à la campagne, depuis que je vous ai quitté, au milieu d'une famille qui n'est pas riante, et où. tout est peint en noir. Mandez-moi si vous êtes à Montpellier : je vous enverrais un état de mes infirmités, pour montrer à vos médecins 2.
1 On ne rapprochera pas sans intérêt cette phrase de celle qui termine le XIVe Caractère ( Teiyeste, ou la Simplicité), tome II, p. 173, où, sous un nom d'emprunt, Vauvenargues se peint lui-même. — B.
2 La faculté de médecine de Montpellier avait alors la plus grande réputation.
Voici mon adresse à Paris, en attendant que j'y sois logé : Chez M. Etienne Boxer, cul-de-sac rue Quîncampoix. J'y arriverai du 15 au 20.
Adieu, mon cher Villevicille ; vous devinez bien mon nom1, et mes sentiments pour vous.
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