‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 30 sur 93 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

VAUVENARGUES A S AIN T- VI N CE K S

A Paris, le 16 février 1741.

Vous n'avez pas bonne grâce, mon cher Sainl- Viucens, de vous plaindre de ma paresse, étant en arrière avec moi , et vous êtes encore moins fondé à prendre mon silence pour un refroidissement: je ne puis pas croire, mon cher Saint-Vincens , que vous m'ayez fait ce lort-lù ; vous ne le croyez pas vous-même; consultez-vous, je suis sûr que vous n'y avez pas pensé; il n'est pas possible même qu'il soit né dans votre esprit le plus léger soupçon, et il n'y a rien de sérieux dans votre lettre. J'avouerai bien que j'ai tort de ne vous avoir point écrit; j'ai prévenu vos reproches, et je m'en suis fait moi-même; mais ces retours regardaient ma paresse ; je n'en ai jamais eu à faire sur mon amitié : enfin, oublions tout cela, et soyons, à l'avenir, plus sincères et plus exacts.

Je suis prêt à quitter Paris. Ma santé s'y trouvait bien, du moins à plusieurs égards ; j'y menais une vie douce, je m'y serais amusé, si j'y avais eu

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plus d'argent; mais la misère commençait à minquiéter et à troubler mon repos, et, enfin elle me chasse, et je tâche de la fuir. Je m'en retourne donc à Metz; j'y serai dans quatre jours, et j'y attendrai impatiemment vos lettres et vos excuses, car vous m'en devez aussi, cela n'est pas douteux.

Vous m'avez fait grand plaisir de me mander tout le bien que Ion vous a dit de moi : c'est une marque qu'au moins l'on connaît notre amitié; et que puis-je désirer après cela? Ne suis-je pas trop heureux? Cependant, je vous assure que c'est là le moindre fruit que je puisse retirer dune si chère amitié; elle fait tout le charme de ma vie, et rien ne pourra jamais la rendre plus considérable, ou plus précieuse à mes yeux. Gela part du fond du cœur.

Vous avez fort bien fait de ne pas montrer ma lettre à La Boulie1; j'y aurais aussi du regret; vous auriez mieux fait encore de m'empêcher de prendre son laquais, car c'est le plus sot2 de tous

1 Déjà nommé dans la lettre III, ci-dessus, p. 263. Ce jeune ami de Vauvenargnes et de Saint-Vincens appartenait à une famille parlementaire d'Aix, qui a fourni des hommes distingués au barreau , et dans les assemblées législatives de nos jours. — B.

2 Ce laquais n'est assurément pas celui auquel Vauvenargues a consacré sa 437e Maxime posthume; voyez ci-dessus, p. 24ô.

les hommes, et j'en suis rassasié. Continuez, je vous prie, à me mander les nouvelles de notre bonne patrie : j'étais instruit du détail des morts dont vous me parlez, mais ces choses-là prennent encore un intérêt entre vos mains, et elles m'ont fait plaisir. Adieu, mon cher Saint- Vincens.

— Si l'on t'a remis l'argent dont je te parlai dans ma dernière lettre , et que tu manques d'occasion pour me le faire tenir, lu n'as, mon cher Saint- Vincens , qu'à le remettre à Carnaud , lui dire que ce sont des commissions que tu m'a données ici, et lui demander une lettre de change sur Paris, de deux cents livres, que tu m'enverras à Metz, où je trouverai des gens qui voudront bien l'acquitter.

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LETTRE XTX.

VAUVENARGUES A S A IN T- V IN C EN S

A SIetz , le 27 mars 174 ï.

Je suis persuadé, mon cher Saint-Vincens , de l'intérêt que vous prenez à la perte que j'ai faite, et je n'en puis pas douter. Si vous aviez connu

mon frère1, vous l'auriez regrette aussi, et vous comprendriez encore mieux l'excès de notre affliction; car il avait des qualités qui pouvaient le faire aimer : un sens droit, un très-bon cœur, un naturel très-sensible pour tous ceux de sa famille, et capable d'amitié et de beaucoup de vertus. Tout cela ne paraissait point : il ne savait rien affecter, il n'avait aucun des dehors qui préviennent d'abord le monde; il ne s'en souciait point. On l'aurait trouvé trop simple, trop nu, trop froid, trop modeste parmi de certaines gens; mais cela venait en lui d'un fonds de modération, de bonté, de vérité, qui devait lui attacher les gens qui le connaissaient, et qui l'aurait fait estimer de tous ceux qui ont assez d'esprit pour sentir le naturel, et en connaître le prix. Enfin, mon cher Saint-Yincens , je l'aimais sensiblement, et il m'aimait bien aussi. Il y avait entre nous une grande ressemblance de visage2, et nos caractères se convenaient parfaite-

1 Vauvcnargues avait deux frères. Antoine de Clapiers, le puîné, dont il est ici question, capitaine au régiment de Flandre, venait d'être tué en Corse au moment où cette lettre a été écrite. — Le plus jeune, Nicolas -François - Xavier de Clapiers, dernier marquis de Vauvcnargues, est mort en 1801, à l'âge de 85 ans : comme son frère puîné, il avait servi dans le régiment de Flandre , dont il était sorti avec le grade de capitaine. — B.

2 C'est sans doute cette grande ressemblance qui a dé-

ment. J'ai été pénétré de sa mort, et comme si je ne devais point mourir moi-même, et comme si j'eusse du jouir de sa vie, de son amitié, et de son bon caractère , pendant une éternité. Mais c'est bien abuser, mon ami, de la bonté de votre cœur, que de vous entretenir si tristement. Je vous suis trèsobligé des nouvelles que vous me donnez de ma famille, et de l'inquiétude que vous me marquez pour ma santé; elle est bien, à plusieurs égards; je n'en suis pas mécontent, et j'espère que la belle saison la remettra tout ù fait.

Adieu, mon cher Saint-Yincens.

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VAUVENARGUES A S A1H T-VIHCE» S.

A Metz , le 17 mai 1741.

Je ne suis point surpris, mon cher Saint- Vincens, que Saint-Marc1 ait été plus heureux que moi; cela est très-naturel, cl je ne comprends pas que

cidé le statuaire Ramus à doter la ville d'Aix d'un fort beau buste en marbre qui se voit h la bibliothèque Méjanes. 1 Meyronnet de Saint-Marc. Voir ci-dessus, p. 259.

vous pensiez que je puisse m'en plaindre. Je n'ai pas besoin d'argent , pour le présent , je dis besoin ; mais comme il ne m'arrive pas de me trouver sans quelque idée de dépense , quand il se présentera des occasions d'emprunter, je ne les refuserai point, bien loin de là. A l'égard du passé, je n'y songe pas du tout, et je vous suis trop obligé, mon cher Saint-Vincens, des retours que vous faites lù-dessus, et sur nos mauvais succès.

Je ne suis pas moins sensible ù l'inquiétude où vous êtes au sujet de ma santé : les douleurs que j'avais à Aix sont fort augmentées depuis lors; je me suis mis au lait pour toute nourriture, il y a trois semaines environ ; mais cela n'opère point. On m'a ordonné les eaux de Plombières, je m'y en vais : ce voyage sera d'un mois, et puis, je reviendrai à Metz. Vous pouvez, mon cher Saint-Vincens, m'y adresser toujours vos lettres; on les retirera avec soin, si je ne suis pas de retour. Mandez-moi, je vous prie, ce que fait mon frère1, et comment il se comporte, si vous en êtes content; je vous demande, mon cher Saint-Vincens, votre amitié pour lui, ou, tout au moins, vos conseils. Vous n'avez pas d'ami au monde qui vous soit plus tendrement attaché que je ne le suis.

1 ^icolas-François-Xavicr.

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