LETTRE XXI
VAUVENARGUES A SAINT-VINCENS
A Wietta2, le 13 janvier 1742.
Il me semble, mon cher Saint-T incens, que vous failcs comme de certaines gens, qui, voyant qu'ils ont quelque tort, et n'en voulant pas convenir, commencent par se fâcher. Vous avez toujours été en arrière avec moi , et vous n'avez pas répondu à ma dernière lettre, et vous vous plaignez cependant de mon silence, comme si vous m'aviez écrit. Si vous prenez ce tour pour me le faire croire, cela n'est pas bien : toutes les finesses sont mauvaises en amitié, et je croirais même qu'il n'y
1 Nous ne connaissons aucune lettre de Vauvenargues écrite durant les six derniers mois de l'année 1741. En quittant Plombières, à la fin de juin, il partit pour la Bohême, devenue le théâtre de la guerre dite de la Succession d'Autriche. — B.
2 A ce nom, que nous ne trouvons dans aucun dictionnaire de géographie, il faut sans doute substituer celui de Vietach sur le Regen, affluent du Danube, dans lequel il se jette près de Ratisbonne.
en peut entrer, si je ne voyais tous les jours des choses fort incompatibles, et qu'on ne saurait expliquer. Il faut glisser là-dessus, car, sur de certaines matières, on ne peut rien dire de bien; il vaut mieux les abandonner.
Je vous suis très-obligé de l'intérêt que vous prenez à ma santé : elle n'est pas bonne, depuis quelque temps, mais il n'en faut pas parler; cela donnerait de l'inquiétude à ma famille, et je serais fâché que l'on me sut malade, avant que je sois à portée de me rétablir; j'espère que cela ne tardera pas. On nous fait espérer notre retour à Prague, à la fin de ce mois, et je n'y vois plus d'obstacle; les choses tendent à leur fin. Vous save;: comme elles ont été conduites jusqu'à présent; cela me dispense de vous rendre compte de notre campagne, qui n'est pas intéressante, et sur laquelle, d'ailleurs, je ne vous crois pas curieux.
On m'a écrit, dans son temps, que vous aviez mené mon frère à la campagne; j'en ai été fort aise, par plusieurs raisons, et vous ei! remercie; vous ne sauriez m'obliger davantage que d'avoir quelque bonté et quelque amitié pour lui.
Adieu, mon cher Saint- Vincens; dès que nous serons à Prague l , je verrai de prendre quelque
1 Vauvenargues y rentra le 2 mars ; voir la lettre suivante.
arrangement pour le mois de mars1. Je n'ai pas été à portée de cela jusqu'à présent; j'espère que je le pourrai à Prague.
Adieu, encore une fois, je ne vous fais point de compliments sur la nouvelle année; je me flatte encore que je n'en ai pas besoin, et que cela est au-dessous de notre amitié.