‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 46 sur 93 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

VAUVENARGUES A S A I N T - V INC E N S.

Au cantonnement de Tetschen, le 7 novembre 1743.

Votre critique est trop douce, mon cher Saint- Vincens, et il faut être aussi sûr de vous que je le suis, pour la croire sincère. Le peu que vous dites sur la Méditation me paraît très-fondé : Le cœur éteint de la terre l3 que vous reprenez dans la Prière qui la termine, n'est pas une faute du copiste, mais de moi, supposé que cette image soit trop hardie;

1 Dans notre manuscrit ces mots ont été effacés par l'auteur ; mais, dans l'Éloge d'Hippolyte de Seylres, Vauvenargues a maintenu ceux-ci : modéré jusque dans la guerre. Voyez tome I, p. 222, ligne 4. — B.

la réflexion que vous faites sur ces mots : modéré jusque clans la guerre, est judicieuse, et peut-être encore ce que vous me dites sur les raisonnements qui suivent la peinture de la mort d'Hippolyte ; cependant, j'ai pris soin de m'intcrrompre à cet endroit, et de mettre une espèce de repos entre le pathétique et les raisonnements. Vous me direz : Pourquoi sortir du pathétique? — Pour y replonger, peu après, plus profondément. Voyez là-dessus ce que j'écris à Mirabeau1, si vous êtes à portée; il m'a reproché de mettre trop de poétique dans ma prose, trop d'images , trop de passion, et des transitions trop soudaines. Je voudrais, mon cher Saint- Vincens, que vous me dissiez là-dessus votre pensée, sans fard; je mérite peut-être qu'on me parle avec sincérité.

Il faudrait que vous eussiez présentes à l'esprit les Pensées et les Provinciales de Pascal, les Oraisons funèbres de Bossuet, le Tclémaque de Fénelon, et La Bruyère, pour juger du parallèle que j'en fais 2. Lorsque vous m'aurez donné votre décision

1 La dernière lettre connue de Vauvenargues à Mirabeau porte la date du 19 août 1740. — Ce qu'il dit ici prouve que Mirabeau n'ignorait pas quel était l'emploi de son temps dans ses loisirs de garnison.

2 Voir, au tome II , p. 103 , le Ier Fragment , intitulé : Les Orateurs.

sur ces orateurs , je vous enverrai ce que je pense de nos grands poètes. Mais retranchez, je vous prie, de vos lettres tous ces discours de modestie , qui tiennent la place de quelque chose de meilleur. Personne n'est capable comme vous de bien juger; ce n'est pas parce que vous me louez que je le dis, car cela devrait , au contraire , m'empêcher de vous le dire; mais je l'ai pensé avant que vous me louassiez, et il ne m'est pas possible de changer d'idée.

Adieu, mon cher Saint- Vincens. Voilà notre campagne , bien heureusement, finie. Il y a quinze jours que cette lettre est écrite; mais j'attendais de savoir avec certitude notre destination, pour vous en faire part : adressez-moi votre première lettre à Arras, où je serai le 9 décembre, avec le régiment du Roi. J'ai fait de petits changements aux morceaux que je vous ai envoyés; je pourrai, dans la suite, vous les communiquer; je n'en ai pas aujourd'hui le loisir.

Si vous avez occasion de voir le marquis de Mirabeau, je vous prie de lui dire que le régiment -du Roi va à Arras.

VAUVEXÂRGUES. II .

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