LETTRE LIX
V AU VE NARGUE S A SAIN T -VI K CENS
A Paris, le 30 décembre 1745.
Je suis trop persuadé, mon cher Saint-Vincens, de la bonté de votre cœur, pour penser qu'une courte absence ait pu m'en ôler; votre paresse me
1 Monclar. Voir ci-dessus , p. 264 , la noie 1.
2 Vence (Alexandre-Gaspard de Villeneuve, marquis de), allait bientôt devenir le beau-père de Saint-Vincens.
fâche quelquefois; mais je n'ai jamais douté de
votre amitié.
J'ai appris, en son temps, avec plaisir, que vous aviez fini avec M. de Jouques l ; je désirais, beaucoup plus que vous-même, de vous voir revêtu de cette charge , que vous honorez : il ne convenait point qu'avec tant de vertus et de sagesse vous ne fussiez assis qu'au second banc de la justice ; je me réjouis, mon cher ami, de vous voir au premier. Là , vous exercerez avec plus d'éclat tous vos talents , et vous serez à même de prêter à la vérité et à l'innocence un plus fort appui.
Je vous enverrai mon ouvrage dès que je trouverai une occasion 2. Je ne doute pas que beaucoup de gens ne me condamnent de l'avoir donné au public; on ne pardonne guère, dans le monde, cette espèce de présomption , mais j'espère de supporter avec patience le tort qu'elle pourra me faire . si on me devine3. C'est à des hommes plus heu-
* Arbaud de Jouques {André-Êlzéar d'), président à mortier au parlement d'Aix , venait de céder sa charge à Saint-Vincens, alors âgé de vingt-sept ans. — B.
2 h' Introduction à la connaissance de l'esprit humain, etc.; volume in-12 de 384 pages, alors sous presse, le seul de ses ouvrages que Vauvenargues ait pu publier. — B.
3 Le volume dont il vient d'être question parut sans nom d'auteur. — B.
reux que moi l qu'il appartient de craindre le ridicule ; pour moi , je suis accoutumé , depuis longtemps, à des maux beaucoup plus sensibles.
Je vous prie de faire mes très-humbles compliments à M. le marquis de Vence. Je vous souhaite, mon très-cher ami , une bonne et heureuse année , et vous embrasse de tout mon cœur.
Gomment se porte le fils de M. de Lordonet2? Je vous prie de l'assurer que personne au monde ne prend plus de part que moi à tout ce qui lui appartient.
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