‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 82 sur 93 · LETTRE LXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIV

VAUVENARGUES A SAINT-ViNCENS.

A Paris, le 20 juillet 1746.

Je prends beaucoup de part, mon cher Saint- Vincens, à la perte que vous venez de faire1. Je ne doute pas que votre affliction ne soit grande : les nœuds les moins chers de la vie se font regret-

1 La mère de Saint- Vincens était morte le 6 juillet.

ter quand ils se rompent. Les charmes de la société sont tous fondés sur ses liens : nous ne sentons souvent que le poids de nos chaînes, quand nous les portons; mais, sitôt qu'elles sont brisées, nous plions sous la pesanteur de notre propre faiblesse, qu'elles soutenaient; nous sommes comme les enfants , qui ne peuvent marcher seuls et sans lisières. Les attachements de notre cœur le pressent quelquefois; mais ils le fortifient et l'étayent; nous ne sommes pas assez forts pour nous soutenir sans maillot.

Je n'entreprends pas de vous consoler; le temps le fera; il emporte avec la même rapidité nos afflictions et nos joies. Puisse-t-il n'affaiblir jamais, mon cher ami, les tendres sentiments qui nous attachent! C'est un bien que j'espère de votre solidité, et de la bonté de votre cœur; pour moi , je cesserai plutôt de vivre, que de vous aimer.

Je vous prie de cultiver pour moi l'amitié et l'estime de M. le marquis de Vence, que vous savez m'étre bien chères. J'ai reçu, il n'y a pas longtemps, une lettre de lui pleine de bonté; je vous la montrerai peut-être quelque jour l, car elle mérite d'être conservée et d'être lue.

1 Vauvenargues ne devait plus revoir son ami : dix mois après avoir écrit cette lettre, le 27 mai 1747, il n'était plus. — B.

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