‹ Œuvres morales (volume 2)Chapitre 83 sur 93 · LETTRE LXXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXV

VAUVENARGUES A S AI H ï - VI NC E N S.

A Paris, le 23 août 174G.

Je ne crois pas, mon cher ami, que je retourne en Provence cet hiver : ma santé est meilleure qu'elle n'a été depuis deux ans ; et je veux, si je puis , la fortifier encore avant de quitter ce pays-ci.

Je suis enchanté que madame de Saint-Vincens ait daigné lire mon livre : il n'appartenait pas à un philosophe d'espérer un suffrage si aimable et si flatteur; si j'avais osé écrire pour un tel lecteur, mon ouvrage aurait été certainement plus supportable; je l'aurais travaillé, du moins, avec plus de soin et plus de vivacité. Vous m'auriez fait grand plaisir, si vous aviez ajouté quelques critiques générales aux louanges que vous me donnez. Je ne mérite ni les unes ni les autres, mais je puis exiger d'une amitié comme la vôtre qu'elle me fasse connaître mes défauts. Vous connaissiez la plus grande partie de mon ouvrage : avez-vous été plus ou moins content de ce que vous ne connaissiez pas?

Vous me demandez si je continue à travailler :

il y a longtemps que je ne fais rien ou peu de chose ; je n'ai point de copiste, et n'en ai pas besoin. Si je faisais, dans la suite, quelque niaiserie dont je fusse content, je la ferais transcrire, et je vous l'enverrais1; je ne désire rien tant, mon cher ami, que de vous entretenir de moi et de vous empêcher de m'oublier. Je vous prie de faire ma cour à M. le marquis de Vence, et de me parler de lui quand vous m'écrivez. Je l'aimais pour ses rares qualités; je l'aime, je l'honore encore plus , depuis qu'il a contribué à votre bonheur. Je prends un intérêt bien tendre, mon cher Saint-Vincens , aux agréments infinis de votre établissement; ce sont des sentiments que je vous dois, et que je ne perdrai qu'avec la vie.

Que dites-vous de nos affaires d'Italie? Ne craignez-vous pas de voir en Provence le duc de Savoie2?

1 Vauvenargues avait agi de la sorte pour la presquetotalité des ouvrages qui sont entrés dans la composition du volume anonyme de 1746. Ce sont ces copies qui, avec les quarante-deux lettres autographes que, de 1739 à 1747, il avait adressées à son ami Jules Fauris de Saint-Vincens, constituaient le Manuscrit de la Bibliothèque du Louvre , détruit dans l'incendie du 24 mai 1871.

2 La prévision de Vauvenargues devait se réaliser : deux mois après, le 28 octobre 1746 , les Piémontais et les Impériaux unis passaient le Var, et envahissaient la Provence. — B.

LETTRE LXXVÏ.

VAUVENARGUES A SALNT-VINCENS.

A Paris , le 24 novembre 1746.

J'ai besoin de votre amitié, mon cher Saint- Vincens : toute la Provence est armée, et je suis ici bien tranquillement au coin de mon feu; le mauvais état de mes yeux et de ma santé ne me justifie point assez, et je devrais être où sont tous les gentilshommes de la province. Mandez-moi donc^ je vous prie, incessamment, s'il reste encore de l'emploi dans nos troupes nouvellement levées1, et si je serais sur d'être employé, en me rendant en

1 Au mois d'octobre 1746 , le Dauphiné et la Provence presque entière étaient envahies par les Piémontais et les Autrichiens. Le maréchal de Belle-lsle y fut envoyé ; mais il n'y trouva que des débris de régiments sans discipline, en proie à tous les besoins , au milieu d'un pays ravagé. Son armée , qui ne comptait pas plus de onze mille hommes à opposer à quarante mille Austro-Sardes , parvint néanmoins à les repousser de poste en poste et à les forcer de rentrer en Italie par le col de l'Assiette, où le chevalier de Belle-lsle, son frère, fut tué.

Provence. Si je m'étais trouvé à Aix, lorsque le Parlement a fait son régiment, j'aurais peut-être eu la témérité de le demander. Je sais combien il y a de gentilshommes en Provence qui, par leur naissance et par leur mérite, sont beaucoup plus dignes que moi d'obtenir cet honneur; mais vous, mon cher Saint-Vincens, Monclar, le marquis de Vence , m'auriez peut-être aidé de votre recommandation 7 et cela m'aurait tenu lieu de toutes les qualités qui me manquent. Je ne vous dis pas à quel point j'aurais été flatté d'être compté parmi ceux qui serviront la province dans ces circonstances; je crois que vous ne doutez pas de mes sentiments. Je vous remets, mon cher ami , la disposition de tout ce qui me regarde : offrez mes services , pour quelque emploi que ce soit, si vous le jugez convenable, et n'attendez pas ma réponse pour agir; je me tiendrai heureux et honoré de tout ce que vous ferez pour moi et en mon nom. Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage; vous connaissez ma tendre amitié pour vous, et je crois pouvoir toujours compter sur la vôtre.

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