LETTRE LXXVIII
VAUVENARGUES A S AI NT-V INCEXS
A Paris , le 27 décembre 1746.
Je suis très-sensiblement touché , mon cher Saint- "Vincens, des misères de notre province. Il y a bien des gens ici, comme à Aix , qui blâment Ja conduite de M. le maréchal de Belle-Isle; mais il est difficile de juger, lorsqu'on n'est pas sur les lieux, et qu'on n'a pas une connaissance exacte du pays, des troupes, des subsistances, des véritables forces de l'ennemi, de celles des places et, enfin, des projets
du gênerai1. Vos lettres sont ma consolation dans les inquiétudes continuelles que j'ai pour notre patrie. La nouvelle de Gènes2 ne nous a apporté qu'une joie très-courte : on commence beaucoup à craindre que cette sédition du peuple n'ait fini à son grand désavantage. Au milieu de toutes ces craintes, on voit toujours, à Paris, le même faste, les mêmes plaisirs, la même dissipation : toujours même jeu, toujours bonne chère, les rendez-vous aussi fréquents, et les spectacles aussi suivis qu'à
1 Combien ces réflexions étaient justes! Ceux qui blâmaient l'inaction momentanée du maréchal ne tenaient pas compte de la position qui lui avait été faite : u Sans armée « et sans argent, il avait eu, comme le dit Voltaire, beau- « coup de peine à emprunter cinquante mille écus pour « subvenir aux plus pressants besoins. »
Demeurer sur la défensive entrait d'abord dans son plan : mais, la discipline une fois rétablie et ses dispositions prises, il songeait à opérer une diversion utile , ce qu'il fit en passant le Var, et en pénétrant dans le comté de Nice, où il força le roi de Sardaigne à ne plus songer qu'à la défense de ses propres Etats. — B.
2 Au début de la campagne, le 7 septembre, les Génois, que l'argent et les troupes de France avaient jusqu'alors soustraits à la domination autrichienne, s'étaient, sans coup férir, rendus aux Impériaux; mais trois mois après, le 5 décembre, les Génois, regrettant leur soumission, se révoltèrent et chassèrent les Autrichiens, que le roi de Sardaigne avait abandonnés.
l'ordinaire *. Mais ceux qui savent qu'ils sont à la veille d'être ruinés pour la vie , qui savent leurs parents et leurs amis dans la même situation, ne peuvent prendre aucune part à ces plaisirs.
Adieu, mon cher ami; je vous remercie mille fois de vos lettres, et vous embrasse tendrement.
LETTRE LXXÏX.
VAUVENARGUES A S AI N T- VI N C EN S
A Paris , le 18 janvier 1747.
J'ai tardé longtemps, mon cher Saint-Vincens, à vous remercier des nouvelles que vous avez pris la peine de me donner de notre province. Un mal au pied, qui m'empêche depuis longtemps de me tenir vis-à-vis de ma table pour écrire, a été cause, en partie, de mon silence; j'ai écrit quelques lettres nécessaires, mais je me suis relâché, avec mes amis, de l'exactitude que je leur devais.
Je suis touché, au delà de toute expression, des
1 Vauvenargues était assurément sous l'impression des mêmes idées lorsqu'il écrivait sa XXXIIe Réflexion. Voir, tome Ier, p. 140.
peintures que vous m'avez faites de la misère de notre pays ; il se ressentira longtemps des désordres de la guerre. Je vois que ces desordres augmentent, et que l'on s'est trop tôt flatté d'en voir la fin. Je ne doute pas, cependant, que les ennemis ne soient obligés de se retirer, si leur petite armée d'Italie ne peut pas se rouvrir les chemins de Gènes 1 ; mais il faut que la cour de Vienne ait d'abord perdu cette espérance , et qu'ensuite elle envoie des ordres en Provence, pour rappeler ses troupes ; cela demande du temps, et ce temps nous apporte de grands dommages.
Je vous prie, mon cher ami, de continuer de m'écrire quelquefois, et, en parlant de nos misères communes, de ne point oublier les incommodités personnelles que la guerre vous apporte. J'ai pris beaucoup de part aux désordres qu'on a faits à Vence2; la Cour y aura peut-être égard; il me semble que ce serait une chose très-convenable
1 Les prévisions de Vauvenargues ne tardèrent pas à se réaliser. La Provence étant à bout de ressources , et la révolte des Génois ayant enlevé aux Austro-Sardes tout moyen de ravitaillement de ce côté , ordre leur fut donné de se retirer devant le maréchal de Belle-Isle, qui, comme on l'a vu dans la lettre précédente, avait repris l'offensive. — B.
* La ville de Vence avait été livrée au pillage.
si on donnait un régiment, qui ne coûtât rien, au fils de M. le marquis de Vence. Le zèle qu'il a témoigné pour les intérêts du Roi et de la province mériterait bien cette grâce, indépendamment de ce qu'il souffre de la guerre; c'est une distinction qu'on a accordée à des gens qui ne portent pas un si beau nom, et pour de moindres sujets. Je vous prie de me rappeler dans son souvenir , et dans celui de M. le procureur général1; c'est à vous, mon cher Saint-Vincens , qui éles le plus ancien de mes amis, à cultiver pour moi les vôtres. Je vous suis inviolablement et tendrement attaché.
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