LETTRE LXXXI
VAUVENARGUES A SAINT- VIN CENS
A Paris , le 10 mars 1747.
Je vous adresse, mon cher ami , une petite lettre pour mon frère, que je vous prie de lui rendre, en mains propres, lorsque vous le rencontrerez. Il y a longtemps que vous me privez des témoignages aimables de votre souvenir, et je suis bien aise d'avoir occasion de vous en faire un petit reproche.
Il y a deux mois et demi que je garde ma chambre, avec des infirmités que cette vie trop sédentaire ne soulage point; je n'ai pas besoin, mou cher ami, de tant d'ennui et de solitude, pour songer à vous; mais je vous regrette souvent, et je voudrais bien être à portée de vous demander du secours contre la tristesse de mes rêveries. Rendez-moi compte d'une vie qui m'est chère, et qui est plus heureuse que la mienne; vous écarterez les chagrins qui me surmontent. Vous savez si je suis sensible aux charmes de votre amitié et de votre conversation : un enchaînement malheu-
reux de plusieurs causes me fait passer ma vie éloigné de vous; cela changera, si je vis *, et vous me tiendrez lieu des pertes que j'ai faites, et de la santé qui me manque.
1 Vauvenargues mourait deux mois et dix-huit jours après avoir écrit cette lettre , la dernière des quarantedeux qui furent trouvées, en 1825, dans les papiers du fils de M. de Saint-Vincens , mort en 1819. Ces autographes, que M. Pontier, imprimeur-libraire à Aix, nous chargea, en 1827, de déposer à la bibliothèque du Conseil d'Etat et de la maison du Roi, au Louvre, ont été détruits par les pétroleurs dans la journée néfaste du 24 mai 1871. — B.
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