‹ Œuvres moralesChapitre 42 sur 90 · LIPSE, OU L'HOMME SANS PRINCIPES · texte numérisé non relu

LIPSE, OU L'HOMME SANS PRINCIPES

Lipse n'avait aucun principe de conduite; il vivait au hasard et sans dessein; il n'avait aucune vertu; le vice même n'était dans son cœur qu'une privation de sentiment et de réflexion; pour tout dire, il n'avait point d'ame. Vain, sans être sensihle au déshonneur; capable d'exécuter, sans intérêt et sans malice, les plus grands crimes: ne délibérant jamais sur rien ; méchant par faiblesse; plus vicieux par dérèglement d'esprit que par amour du vice. En possession d'un bien immense à la fleur de son âge, il passait sa vie dans la crapule avec des joueurs d'instruments et des comédiennes, évité des honnêtes gens, avili à ses propres yeux, et méprisé de ceux-là mêmes dont il était la dupe et la ressource. Il n'avait dans sa familiarité que des Ijens de basse extraction, que leur libertinage, leur

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 160 misère et leur avidité, avaient d'abord rendus ses complaisants, mais dont la faiblesse de Lipse lui faisait bientôt des égaux, parce qu'il n'y a point d'avantage avec lequel on se familiarise si promptement que la fortune qui n'est soutenue d'aucun mérite1. On trouvait dans son antichambre, sur son escalier, dans sa cour, toutes sortes de gens, qui assiégeaient sa porte. Né dans une extrême distance du bas peuple, il en rassemblait tous les vices, et justifiait la fortune, que les misérables accusent des défauts de la nature2.

[masis.]

[Masis voudrait assujettir le genre humain à une seule règle, qui est celle qu'il vient d'adopter après bien des variations, et que, bientôt peut-être, il quittera pour une autre. Il dit que la vertu est une, comme la raison; il n'admet ni milieu ni tempe-

1 Variante : u ... Parce que la supériorité qui n'est « fondée que sur la fortune ne peut se maintenir qu'en se « cachant. »

2 Cette dernière phrase est un peu obscure; la pensée est, je crois , que les défauts de Lipse étaient bien à lui ; qu'ils étaient ceux de sa nature, non pas ceux de sa condition, et que, par conséquent , la fortune en était innocente. — G.

rament, et tous ses systèmes ont cela de commun qu'ils sont également étroits et sévères. Où Masis a vu de mauvaises qualités, jamais il ne veut en reconnaître d'estimables; ce mélange de faiblesse et de force, de grandeur et de petitesse, si naturel aux hommes, ne l'arrête pas; il ne sait rien concilier, et l'humanité, cette belle vertu qui pardonne tout parce qu'elle voit tout en grand, n'est pas la sienne *. Quoiqu'il ait besoin, plus que personne peut-être , de l'indulgence qu'il refuse aux autres, il recherche les motifs cachés de ceux qui font bien, et n'excuse jamais ceux qui font mal. Il se croit dégagé envers un ami, qui lui a manqué une fois, de la reconnaissance qu'il lui doit pour un long service; et, si sa maîtresse ou sa femme l'ont trompé dans quelque bagatelle, il s'en sépare. 11 ne loue aucun homme vivant, et on ne lui parle d'aucun misérable qui n'ait mérité son malheur; il est dispensé par ses maximes d'aimer, d'estimer ou de plaindre qui que ce soit. Je veux une humeur plus commode et plus traitable, un homme humain, qui, ne prétendant point à être meilleur que les autres hommes, s'étonne et s'afflige de les trouver plus fous encore ou

1 Nous l'avons assez vu , c'est celle de Vauvenargues lui-même, et, dans le Caractère suivant, en regard de Masis, l'homme absolu et étroitement sévère, il va se montrer lui-même, sous le nom de Thyeste , l'homme véritablement humain , c'est-à-dire indulgent. — G.

SUR QUELQUES CARACTÈRES. 171 plus faibles que lui; qui connaît leur malice, mais qui la souffre; qui sait encore aimer un ami ingrat ou une maîtresse infidèle ; à qui, enfin , il en coûte moins de supporter les vices , que de craindre ou de haïr ses semblables, et de troubler le repos du monde par d'injustes et inutiles sévérités.]

Page 1