‹ Œuvres moralesChapitre 76 sur 90 · UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS · texte numérisé non relu

UN AMÉRICAIN ET UN PORTUGAIS

l'américain.

Vous ne me persuaderez point. Je suis très-convaincu que votre luxe, votre politesse et vos arts n'ont fait qu'augmenter nos besoins, corrompre nos mœurs , allumer davantage notre cupidité, en un mot, corrompre la nature dont nous suivions les lois avant de vous connaître.

LE PORTUGAIS

Mais qu'appelez- vous donc les lois de la nature? Suiviez-vous en toutes choses votre instinct? Ne l'aviez-vous pas assujetti à de certaines règles pour le bien de la société?

l'américain.

Oui, mais ces règles étaient conformes à la raison.

LE PORTUGAIS

Je vous demande encore ce que vous appelez la raison. N'est-ce pas une lumière que tous les hommes apportent au monde en naissant? Cette lumière ne s'augmente-t-elle point par l'expérience, par l'application? N'est-elle pas plus vive dans quelques esprits que dans les autres? De plus, ce concours de réflexions et l'expérience d'un grand

nombre d'hommes ne donnent-ils pas plus d'étendue et plus de vivacité à cette lumière?

l'américain.

Il y a quelque chose de vrai à ce que vous dites. Cette lumière naturelle peut s'augmenter, et la raison par conséquent se perfectionner

LE PORTUGAIS

Si cela est ainsi, voilà la source de nouvelles lois ; voilà de nouvelles règles prescrites à l'instinct, et par conséquent un changement avantageux dans la nature. Je parle ici de la nature de l'homme, qui n'est autre chose que le concours de son instinct et de sa raison.

l'américain.

Mais nous appelons la nature le sentiment et non la raison.

le portugais.

Est-ce que la raison n'est pas naturelle à l'homme comme le sentiment? N'est-il pas né pour réfléchir comme pour sentir? et sa nature n'est-elle pas composée de ces deux qualités?

l'américain.

Oui, j'en veux bien convenir; mais je crois qu'il y a un certain degré au delà duquel la raison s'égare lorsqu'elle veut pénétrer. Je crois que le genre

humain est parvenu de bonne heure à ce point de lumière qui est à la raison ce que la maturité est aux fruits.

LE PORTUGAIS

Vous comparez donc le génie du genre humain à un grand arbre qui n'a porté des fruits mûrs qu'avec le temps, mais qui ensuite a dégénéré et a perdu sa fécondité avec sa force?

l'américain. Cette comparaison me paraît juste.

LE PORTUGAIS

Mais qui vous a dit que vous eussiez atteint en Amérique ce point de maturité? qui vous a dit qu'après l'avoir acquis, vous ne l'aviez pas perdu? Ne pourrais-je pas comparer les arts que nous vous avons apportés d'Europe, à la douce influence du printemps qui ranime la terre languissante, et rend aux plantes leurs fleurs et leurs fruits? L'ignorance et la barbarie avaient ravagé la raison dans vos contrées comme l'hiver désole les campagnes. Nous vous avons rapporté la lumière que la barbarie avait éteinte dans vos âmes.

l'américain.

Je prétends, au contraire, que vous avez obscurci celle dont nous jouissions. Mais je sens que j'aurais de la peine à vous en convaincre; il faudrait en-

trer dans tle grands détails; et, enfin, n'ayant point vécu dans les mêmes principes et dans les mêmes habitudes, nous aurions de la peine à nous accorder sur ce qu'on nomme la vérité, la raison et le bonheur.

LE PORTUGAIS

Nous aurions moins de disputes là-dessus que vous ne pensez; car je conviendrais de très-bonne foi que la coutume peut plus que la raison même pour le bien des hommes, et que la nature, le bonheur, la vérité même dépendent d'elle1. Mais je suis content des principes que vous m'accordez. Il me suffit que vous croyiez que la nature a pu recevoir du temps sa maturité et sa perfection, ainsi que tous les autres êtres de la terre; car nous ne voyons rien qui n'ait sa croissance, sa maturité, ses changements et son déclin. Mais il ne m'appartient point de déterminer si les arts et la politesse ont apporté le vrai bien aux hommes, et enfin si la nature humaine a attendu longtemps sa perfection, et en quel lieu ou en quel siècle elle y est parvenue.

1 Voir au tome Ier, p. 102, la IIe Réflexion [Surla nature et la coutume). — B.

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