COMINES
Le roi Louis XI était populaire2 et accessible. Il avait, à la vérité, de la hauteur, mais sans cette fierté sauvage qui fait mépriser aux princes tous les autres hommes. Le Pioi, mon maître, ne se bor-
1 Comines [Philippe de La Clite de) , d'autres écrivent à tort Commines, historien de Louis XI, naquit au château de ce nom, à quelques lieues de Lille, en 1445, et mourut en 1503 au château d'Argenton, le 17 août, suivant Swertius, le 17 octobre, suivant Vossius. — B.
2 Oui, sans doute, il fut populaire,- mais aussi ce fut un tyran soupçonneux , implacable dans ses vengeances, avide du sang des grands, et qui mérite à tous égards le nom de Tibère de la France. Cependant il est juste de dire pour sa défense, qu'il avait à combattre la féodalité, qui avait jeté de si profondes racines en France, que les grands étaient presque devenus des Ilois, et avaient réduit les maîtres de l'Etat à plier devant eux au gré de leurs caprices; et ce fut envers eux seuls que Louis XI fut cruel et soupçonneux. — B.
naît point à connaître sa cour et les grands du royaume; il connaissait le caractère et le génie des ministres et des princes étrangers; il avait des correspondances dans tous les pays; il avait continuellement les yeux ouverts sur le genre humain, sur toutes les affaires de l'Europe; il recherchait le mérite dans les sujets les plus obscurs; il savait vivre familièrement avec ses sujets sans perdre rien de sa dignité, et sans rien relâcher de l'autorité de sa couronne. Les princes faibles et vains comme vous ne voient que ce qui les approche; ils ne connaissent jamais que l'extérieur des hommes, ils ne pénètrent jamais le fond de leur cœur; et comme ils ne les connaissent point assez, ils ne savent point s'en servir. Louis XI choisissait luimême tous les gens qu'il employait dans les affaires. Il avait une ame profonde qui ne pouvait se contenter de connaître superficiellement les dehors des hommes, et de quelques hommes; il aimait à descendre dans les derniers replis du cœur; il cherchait, dans tous les états, des gens d'esprit; il démêlait leurs talents, il les employait. Pour tout cela, vous sentez bien qu'il fallait se familiariser avec les hommes. C'était dans ce commerce familier, dans ces soupers qu'il faisait, à Paris, avec la bourgeoisie, dans les entretiens secrets qu'il avait avec des personnes de tous les états, qu'il apprenait à déployer toutes les ressources de son génie,
qu'il tirait du fond du cœur de ses sujets la vérité, qu'on cache aux princes orgueilleux et impraticables. C'est ainsi qu'il avait cultivé ce génie simple et pénétrant qu'il avait reçu de la nature : aussi s'était-il rendu plus habile qu'aucun des ministres qu'il employait. Il était lame de tous ses conseils; savait tout ce qui se passait dans son Etat; avait un esprit vaste qui ne perdait point de vue les petits objets au milieu des grandes affaires; qui suivait tout, qui voyait tout, qui ne laissait rien échapper. C'était une ame qui, par son activité et son étendue, paraissait se multiplier pour suffire a tout; qui jouissait véritablement de la royauté, parce qu'il animait tous les ressorts de son Empire, et qu'il suivait toutes choses jusqu'à leur racine. Un esprit borné et pesant ne voit que ce qui l'environne; il ne regarde jamais ni le passé, ni l'avenir; il voit disparaître autour de lui ses amis, ses supports, ses connaissances presque sans s'en apercevoir. Son ame est toute concentrée sur elle-même ; elle ne sort point de la sphère étroite que la nature lui a prescrite; elle s'appesantit sur elle-même; tous les événements du monde passent devant elle comme des songes légers qui se perdent sans retour. Une grande ame au contraire ne perd rien de vue; le passé, le présent et l'avenir sont immobiles devant ses yeux. Elle porte sa vue loin d'elle; elle embrasse cette distance énorme qui est entre les grands
et le peuple, entre les affaires générales de l'univers et les intérêts des particuliers les plus obscurs : elle incorpore à soi toutes les choses de la terre; elle tient à tout; tout la touche : rien ne lui est étranger; ni la différence infinie des mœurs, ni celle des conditions, ni celle des pays, ni la distance des temps ne l'empêchent de rapprocher toutes les choses humaines, de s'unir d'intérêt à tout1. Mais les hommes de ce caractère ne font
1 11 n'y a dans ce discours de Comines que quelques traits qui conviennent à Louis XI. Il était populaire et accessible, mais par nécessité plutôt que par inclination. Dans la lutte qui s'était engagée entre le souverain et les grands vassaux de la couronne, ceux-ci commirent une faute dont les conséquences ont été funestes pour eux et pour la nation : ils séparèrent leurs intérêts de l'intérêt du peuple, et se crurent assez forts par eux-mêmes pour maintenir les prérogatives qu'ils avaient usurpées dans des temps d'anarchie , et sous des rois faibles. S'ils s'étaient appuyés du peuple, comme les barons d'Angleterre avaient fait dans des circonstances semblables, ils auraient pu conserver comme eux une influence directe sur le gouvernement, et la nation aurait joui de ses anciens privilèges; l'équilibre se serait établi naturellement entre les divers ordres de l'Etat, et aurait prévenu les guerres et les révolutions qui depuis trois siècles ont tourmenté la France.
Nos Hois furent plus habiles que la haute noblesse; ils se concilièrent l'amour et l'estime du tiers état : ils accordèrent quelques privilèges aux communes , mais ils ne donnèrent pas au peuple toute la liberté et les droits dont
rien d'inutile, savent employer tout leur temps, ont un esprit vif qui rencontre d'abord le nœud et
il aurait dû jouir d'après les constitutions primitives de la monarchie. Toutefois ces concessions les rendirent populaires, et, dans aucun pays de l'Europe, les souverains n'ont été plus aimés de leurs sujets qu'en France. Ce fut donc par des vues politiques que Louis XI se familiarisait avec les bourgeois de Paris , et ne dédaignait point de les admettre dans sa confiance. Leur affection lui fut plus d'une fois utile dans les différentes guerres qu'il eut à soutenir; mais il les fit servir à ses projets sans rien faire pour eux et pour la nation en général.
Quelques historiens, entre autres Duclos, ont cherché à nous donner une haute idée du génie politique de Louis XI : il est vrai qu'il réunit à la couronne plusieurs provinces, et qu'il abaissa l'orgueil des grands ; mais il commit deux fautes capitales qui sulfiraient pour faire douter s'il ne dut pas ses succès à la fortune plutôt qu'à sa prudence. La première fut de se livrer entre les mains de Charles le Téméraire, qui le força d'assister à la prise de la ville de Liège dont il était l'allié et le protecteur ; la seconde, plus grave encore, fut de ne pas prévenir le mariage de Marie de Bourgogne avec l'empereur Maximilien, union qui a été pour la France, pendant plusieurs siècles, une source de guerres et de calamités.
Louis XI rapportait tout à son intérêt. L'amitié ni la reconnaissance n'entrèrent jamais dans son cœur. Fils ingrat, père dénaturé, maître cruel , Roi sanguinaire et superstitieux, il ne fut vraiment habile que dans l'art de tromper. On le soupçonne d'avoir fait empoisonner son frère le duc de Berry. Il est le seul Roi dans l'histoire qui,
la source de chaque chose, qui marche légèrement
et rapidement l.
par le raffinement de sa cruauté, ait rendu la justice même odieuse. Enfin il vécut en tyran et mourut en lâche. Il aurait fallu un Tacite ou un iMontesquieu pour écrire son histoire. On dit que ce dernier s'en était occupé , et que , par mégarde, son secrétaire avait jeté le manuscrit au feu. C'est une perte qui peut-être ne sera jamais réparée. — S. 1 Nous avons entre les mains une copie des dialogues de Vauvenargues ; cette copie, donnée à M. Suard par M. Jay, est remplie d'inexactitudes : on s'est permis des changements tout à fait coupables; on peut en juger par la dernière phrase que l'on vient de lire, conforme au manuscrit autographe, et qui, dans la copie faite à Aix en 1811, est remplacée par celle-ci : Mais les hommes de ce caractère ne font rien d'inutile , ils savent employer tout leur temps ; et par la puissance et l'activité de leur génie, ils dirigent tous les événements et dominent sur les destinées du monde. Nous avons cru devoir signaler cette infidélité pour échapper nous-même à une semblable accusation, si un jour cette copie, que nous possédons, tombait entre les mains d'un éditeur qui ne connaîtrait pas le manuscrit autographe , que nous possédons également. La phrase de la copie peut être mieux écrite et plus intelligible ; mais ce n'est point là-dessus que nous avons à prononcer, et c'est au texte de son auteur que doit s'attacher un éditeur de bonne foi. — B.