‹ Œuvres moralesChapitre 78 sur 90 · CÉSAR ET BRUTUS · texte numérisé non relu

CÉSAR ET BRUTUS

CÉSAR

Mon ami, pourquoi me fuis-tu? N'as-tu pas éteint clans mon sang la haine que tu m'as portée?

BRUTUS

César, je ne t'ai point haï : j'estimais ton génie, ton courage.

CÉSAR

Mais je t'aimais tendrement, et tu m'as arraché la vie.

BRUTUS

C'est une cruauté barbare où j'ai été poussé par l'erreur de la gloire, et par les principes d'une vertu fausse et farouche.

CÉSAR

Tu étais né humain et compatissant : tu n'as été cruel que pour moi seul, qui t'aimais avec tendresse.

BRUTUS

D'où naissait dans ton cœur cette amitié que j'avais si peu méritée?

CÉSAR

Ta jeunesse m'avait séduit, et ton ame fière et sensible avait touché la mienne.

brutu s.

J'ai fait ce que j'ai pu pour reconnaître ta bonté pour moi : je me reprochais mon ingratitude; je sentais que tu méritais d'être aimé; tu me faisais pitié lorsque je songeais à t'immolcr à la liberté, et je me reprochais ma barbarie.

CÉSAR

Et avec tout cela je n'ai jamais fléchi ton cœur!

BRUTUS

Je n'ai jamais pu t'aimer : ton génie, ton âge, le mien, te donnaient sur moi trop d'ascendant. Je t'admirais, et je ne t'aimais point.

CÉSAR

Est-ce que l'estime empêche l'amitié?

BRUTUS

Non, mais le respect l'affaiblit ; et peut-être qu'il y a un âge où l'on ne peut plus être aimé.

CÉSAR

Tu dis vrai : le mérite inspire du respect; mais il n'y a que la jeunesse qui soit aimable. C'est une vérité affreuse. Il est horrible d'avoir encore un

cœur sensible à l'amitié, et d'être privé des grâces qui l'inspirent.

BRUTUS

"Voilà la source de l'ingratitude des jeunes gens. L'amitié de leurs parents, de leurs bienfaiteurs, leur est souvent onéreuse *. Cependant je crois que les belles âmes peuvent surmonter leur instinct, ou sortir en ce point des règles générales.

CÉSAR

La tienne était haute et sensible, et cependant...

BRUTUS

Je m'étais laissé imposer par les discours et la philosophie de Caton ; j'aimais ardemment la gloire : cette passion étouffa dans mon cœur toutes les autres. Mais daigne croire qu'il m'en a coûté pour trahir ce que je devais à ton amitié et à ton mérite.

CÉSAR

Va, je t'ai pardonné même en mourant. L'amitié va plus loin que la vertu, et passe en magnanimité la philosophie que tu as professée.

BRUTUS

Tu parles de l'amitié des grandes âmes telles

1 Rapprochez de la 474e Maxime posthume, et de la note qui s'y rapporte, tome III.

que Ja tienne. Mais ce pardon généreux que tu m'accordes augmente encore mon repentir; et je n'ai de regret à la vie que par l'impuissance où me met la mort de te témoigner ma reconnaissance *.

1 Le caractère de Brutus me semble mieux apprécié par Shakspeare, quand il lui fait dire :

u S'il est dans cette assemblée quelque ami tendre de « César, je lui dis que l'amour de Brutus pour César n'était «pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi u Brutus s'est élevé contre César, voici ma réponse : Ce «n'est pas que j'aimasse moins César, mais j'aimais Rome « davantage. Vaudrait-il mieux à votre gré que César fût « vivant et mourir tous esclaves , au lieu que César mort «vous vivez tous libres? César m'aimait, je le pleure; il «fut heureux, je m'en réjouis; il était vaillant, je l'ho- «nore; mais il fut ambitieux, et je l'ai tué. 11 y a en moi « des larmes pour son amitié , du respect pour sa vail- « lance , de la joie pour sa fortune, et la mort pour son «ambition. — Quel est ici l'homme assez abject pour «vouloir être esclave? s'il en est un, qu'il parle, car pour «lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme assez stupide u pour ne vouloir pas être un Romain ? s'il en est un, qu'il «parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme «assez vil pour ne pas aimer sa patrie? s'il en est un, «qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé.» Shakspeare, Jules César, acte III, scène n. — B.

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