L!\HE SIXIÈME
raître avoir exécuté ce que plusieurs personnes avaient tenté inutilement.
Il est donc bien plus à propos de s'exciter à des passions qui sont d'autant plus utiles pour la recherche de la vérité qu'elles sont plus fortes^ et dans lesquelles l'excès est peu à craindre^ comme sont les désirs de faire bon usage de son esprit , de se délivrer de ses préjugés et de ses erreurs^ d'acquérir assez de lumière pour se conduire dans Tétat dans lequel on est y et d'autres passions semblables qui ne nous engagent point dans des études inutiles^ et qui ne nous portent point à faire des jugements trop précipités.
Quand on a commencé à goûter le plaisir qui se trouve dans l'usage de Fesprit^ qu'on a reconnu Futilité qui en revient^ et qu'on s'est défait des grandes passions et dégoûté des plaisirs sensibles^ qui sont toujours^ lorsqu'on s'y abandonne indiscrètement ^ les maîtres ou plutôt les tyrans de la raison, l'on n'a pas besoin d'autres passions que de celles dont on vient de parler pour se rendre attentif aux sujets que Fon veut méditer.
Mais la plupart des hommes ne sont point dans cet état : ils n'ont du goût, de Fintelligence , de la délicatesse que pour ce qui touche les sens. Leur imagination est corrompue d'un nombre presque infini de traces profondes qui ne réveillent que de fausses idées; car ils tiennent à tout ce qui tombe sous les sens et sous Fimagination , et ils en jugent toujours selon l'impression qu'ils en reçoivent, c'est-à-dire par rapport à eux. L'orgueil, la débauche, les engagements, les désirs inquiets de faire quelque fortune, si communs dans les gens du monde , obscurcissent en eux la vue de la vérité comme ils étouffent en eux les sentiments de piété, parce qu'ils les séparent de Dieu, qui seul peut nous éclairer comme il peut seul nous régler. Car nous ne pouvons augmenter notre union avec les choses sensibles sans diminuer celle que nous avons avec les vérités intelligibles, puisque nous ne pouvons dans un même temps être unis étroitement à des choses si différentes et si opposées.
Ceux donc qui ont l'imagination pure et chaste, je vqux dire dont le cerveau n'est point remph de traces profondes qui attachent aux choses visibles, peuvent facilement s'unir à Dieu et se rendre attentifs à la vérité qui leur parle ; ils peuvent se
passer des secours qu'on tire des passions. Mais ceux qui sont dans le grand monde ^ qui tiennent à trop de choses , et dont l'imagination est toute salie par les idées fausses et obscures que les objets sensibles ont excitées en eux , ils ne peuvent s'appliquer à la vérité s'ils ne sont soutenus de quelque passion assez forte pour contre-balancer le poids du corps qui les entraine et pour former dans leur cerveau des traces capables défaire révulsion dans les esprits animaux. Mais, comme toute passion ne peut par elle-même que confondre les idées , ils ne doivent s'en servir qu'autant que la nécessité le demande; et tous les hommes doivent s'étudier euxmêmes , afin de proportionner leurs passions à leur faiblesse.
Il n'est pas difilcile de trouver les moyens d'exciter en soimême les passions que l'on souhaite. La connaissance que Ton a donnée de l'union de l'âme et du corps, dans les livres précédents, donne assez d'ouverture pour cela ; car, en un mot, il suffit de penser avec attention aux objets qui, selon l'institution de la nature , sont capables d'exciter les passions. Ainsi l'on peut presque toujours faire naître dans son cœur les passions dont on a besoin ; mais si l'on peut presque toujours les faire naître, on ne peut pas toujours les faire mourir, ni remédier aux désordres qu'elles ont causés dans l'imagination. On doit donc en user avec beaucoup de modération.
Il faut surtout prendre garde à ne pas juger des choses par passion, mais seulement par la vue claire de la vérité, ce qu'il est presque impossible d'observer lorsque les passions sont un peu vives. La passion ne doit servir qu'à réveiller l'attention ; mais elle produit toujours ses propres idées, et elle pousse vivement la volonté à juger des choses par ces idées qui la touchent, plutôt que par les idées pures et abstraites de la vérité qui ne la touchent pas. De sorte que l'on forme souvent des jugements qui ne durent qu'autaiit que la passion, parce ({lie ce n'est point la vue claire delà vérité immuable, mais la circulation du sang qui les fait former.
Il est vrai que les hommes sont étrangement obstinés dans leurs erreurs, et qu'ils en soutiennent la plupart toute leur vie ; mais c'est que ces erreurs ont souvent d'autres causes que les passions, ou bien elles dépendent de certaines passions durables qui viennent de la conformation du corpus, de Tintorêt ou de (|uelque autre cause qui subsiste longtemps.