‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 152 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

L'intërèt , par exemple^ durant toujours^ il produit une passion qui ne meurt jamais^ et les jugements que cette passion fait former sont assez durables. Mais tous les autres sentiments des hommes qui dépendent des passions particulières sont aussi incf)nstants que le peut être la fei-mentation de leurs humeurs. Ils disent tantôt d'une façon^ tantôt d'une autre ; et ce qu'ils disent est assez souvent conforme à ce qulls pensent. Comme ils courent d'un faux bien à un autre fcRix bien par le mouvement de leur passion, et qu'ils s'en dégoûtent lorsque ce mouvement cesse , ils courent aussi de faux système en faux système ; ils embrassent avec chaleur un faux sentiment lorsque la passion le rend vraisemblable; mais^ cette passion éteinte^ ils Tabandonnent. Ils goûtent par les passions de tous les biens sans rien trouver de bon ; ils voient parles mêmes passions toutes les vérités sans rien voir devrai^ quoique^ dans le temps que la passion dure^ ce qu'ils goûtent leur pamsse le souverain bien , et ce qu'ils voient soit pour eux une vérité incontestable.

La seconde source d'où l'on peut tirer quelque secours pour rendre l'esprit attentif sont les sens ; les sensations sont les propres modifications de l'âme^ les idées pures de l'esprit sont (Quelque chose de différent : les sensations réveillent donc notre attention d'une manière beaucoup plus vive que les idées pures. Ainsi il est \ isible que l'on peut remédier au défaut d'application de l'esprit aux vérités qui ne le touchent pas, en les exprimant par des choses sensibles qui le touchent.

C'est pour cela que les géomètres expriment par des lignes sensibles les proportions qui sont entre les grandeurs qu'ils veulent considérer. En traçant ces lignes sur le papier, ils tracent pour ainsi dire dans leur esprit les idées qui y répondent; ils se les rendent plus familières parce qu'ils les sentent en même temps qu'ils les conçoivent. C^est de cette manière que Ton peut apprendre plusieurs choses assez difficiles aux enfants, qui ne sont pas capables des vérités abstraites à cause de la délicatesse des fibres de leur cerveau. Us ne voient des yeux que des couleurs, des tableaux, des images; mais ils ('onsidèrent par l'esprit les idées qui répondent à ces objets sensibles.

Il faut surtout prendre garde à ne point couvrir les objets que l'on veut considérer ou que l'on veut faire voir aux autres de tant de sensibilité que l'esprit en soit plus occupé que de la

DE LA MÉTHODK. —

l*^* PARTIE.

\érité moine j car c'est un défaut des plus considérables et des plus ordinaires. On voit tous les jours des personnes qui ne s'attachent qu'à ce qui touche les sens^ et qui s'expriment d'une manièi'e si sensible que la vérité est comme étouflée sous le poids des vains ornements de leur fausse éloquence ; de sorte que, ceux qui les écoutent étant beaucoup plus touchés par la mesure de leurs péjîodes et par les mou\ements de leurs ligures que par les raisons qu'ils entendent, ils se laissent persuader sans savoir seulement ce qui les persuade ni même de quoi ils sont persuadés.

11 faut donc bien prendi'e garde à tempérer de telle manière la sensibilité de ses expressions que Ton ne fasse que rendre l'esprit plus attentif. Il n'y a rien de si beau que la vérité : il ne faut pas pi'étendre qu'on la puisse rendre plus belle en la fardant de quelques couleurs sensibles qui n'ont rien de sohde et qui ne peuvent charmer que fort peu de temps. On lui donnerait peut-être quelque délicatesse, mais on diminuei ait sa force. On ne doit pas la revêtir de tant d'éclat et de brillant que l'esprit s'ariête davantage à ses ornements qu'à ellemême : ce serait la traiter comme cei taines personnes que l'on charge de tant d'or et de pierreries qu'elles paraissent enfm la partie la moins considérable du tout qu'elles composent avec leurs habits. Il faut revêtir la véiité comme les magistrats de Venise, qui sont obligés de porter une robe et une toque toute simple qui ne fait que les distinguer du commun des hommes, afin qu'on les regarde au ^ isage avec attciition et avec respect, et qu'on ne s'arrête pas à leur chaussure. Enfin il faut prendre garde à ne lui pas donner une trop grande suite de choses agréables qui dissipent l'esprit et qui l'empêchent de la recoimaître, de peur qu'on ne rende à quelque autre les honneurs qui lui sont dus , comme il arrive quelquefois aux princes qu'on ne peut reconnaiti e dans le grand nombre des gens de cour qui les enviroinient, et qui prennent trop de cet air grand et majestueux qui n'est [)ropre qu'aux souverains.

Mais, afin de donner un phis grand exemple, je dis qu'il faut exposer aux autres la vérité comme la vérité même s'est exposée. Les honnnes, depuis le péché de leur père, ayant la vue trop fiaible poin^ considérer la vérité en elle-même, cette souveraine vérité s'est rendue sensible en se couvrant de notre humanité, afin d'altiier nos regards, de nous éclairer el do

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