LIVRE SIXIÈME
prit n'a point assez d'étendue pour les imaginer distinctement ; mais il y en a aussi d'autres que l'esprit imagine avec beaucoup de facilité.
Des trois espèces d'angles rectilignes^ l'aigu^ le droit et l'obtus^ il n'y a que le droit qui réveille dans l'esprit une idée distincte et bien terminée. Il y a une infinité d'angles aigus qui diffèrent tous entre eux ; il en est de même de ceux qui sont obtus. Ainsi, lorsqu'on imagine un angle aigu ou un angle obtus, on n'imagine rien d'exact ni rien de distinct. Mais lorsqu'on imagine un angle droite on ne peut se tromper : l'idée en est bien distincte , et l'image même que Ton s'en forme dans le cerveau est d'ordinaire assez juste.
11 est vrai qu'on peut aussi déterminer l'idée vague d'angle aigu à l'idée particulière d'un angle de trente degrés , et que l'idée d'un angle de trente degrés est aussi exacte que celle d^m angle de *M) ^ c'est-à-dire' d^un angle droit. Mais l'image que l'on tâcherait de s'en former dans le cerveau ne serait point, à beaucoup près, si juste que celle d'un angle droit. On n'est point accoutumé à se représenter cette image, et on ne peut la tracer qu'en pensant à un cercle ou à une partie déterminée d'un cercle divisé en parties égales. Mais, pour imaginer un angle droit, il n'est point nécessaire de penser à cette division de cercle ; la seule idée de perpendiculaire suffit à l'imagination pour tracer l'image de cet angle, et Fon ne sent aucune difficulté à se représenter des perpendiculaires, parce qu'on est accoutumé à voir toutes choses debout.
Il est donc facile de juger que pour avoir un objet simple, distinct, bien terminé, propre pour être imaginé avec facilité, et par conséquent pour rendre l'esprit attentif et lui conserve!' l'évidence dans les vérités qu'il cherche , il faut rapporter toutes les grandeurs que nous considérons à de simples surfaces terminées par des hgnes et par des angles droits, comme sont les carrés parfaits et les autres figures rectangles, ou bien à de simples lignes droites, car ces figures sont celles dont on connaît plus facilement la nature.
J'aurais pu attribuei' aux sens le secours que Ton tire de la géométrie pour conserver Fattention de l'esprit; mais j'ai cru que la géométrie appartenait davantage à l'imagination qu'aux sens, quoique les lignes soient quelque chose de sensible. Il serait assez inutile de déduire ici les raisons que j'ai
eues , puisqu'elles ne serviraient qu'à justifier Tordre que j^-ii gardé dans ce que je viens de dire^ ce qui n'est point essentiel. Je n'ai point aussi parlé de l'arithmétique ni de l'algèbre, parce que les chiffres et les lettres de l'alphabet dont on se sert dans ces sciences ne sont pas si utiles pour augmenter l'attention de l'esprit que pour en augmenter l'étendue, ainsi que nous expliquerons dans le chapitre suivant.
Voilà quels sont les secours généraux qui peuvent rendre l'esprit plus attentif. On n'en sait point d'autres , si ce n'est la volonté d'avoir de l'attention ; de quoi on ne parle pas , parce qu'on suppose que tous ceux qui étudient veulent être attentifs à ce qu'ils étudient.
Il y en a néanmoins encore plusieurs qui sont particuliers à certaines personnes, comme sont certaines boissons, certaines viandes, certains lieux, certaines dispositions du corps, et (}uelques autres secours dont chacun doit s'instruire par sa propre expérience. 11 faut observer l'état de son imagination après le repas et considérer quelles sont les choses qui entretiennent ou qui dissipent Fattention^de son esprit. Ce qu'on peut dire de plus général, c'est que l'usage modéré des aliments qui font beaucoup d'esprits animaux est trèspropre pour augmenter l'attention de l'esprit et la force de l'imagination dans ceux qui l'ont faible et languissante.