LIVRE SIXIÈME
même qu'un corps ne peut véritablement être plus étendu en un tenips qu'en un autre, ainsi, à le bien prendre, Tàme ne peut jamais penser davantage en un temps qu'en un autre, soit qu'elle aperçoive plusieurs objets, soit qu'elle n'en aperçoive qu'un seul, soit même dans le temps que l'on dit qu'on ne pense à rien.
Mais la cause pour laquelle on s'imagine que l'on pense plus en un temps qu'en un autre, c'est qu'on ne distingue pas assez entre apercevoir confusément et apercevoir distinctement. Il faut sans doute beaucoup plus de pensée, ou que la capacité qu'on a de penser soit plus remplie, pour apercevoir plusieurs choses distinctement que pour n'en apercevoir qu'une seule ; mais il ne faut pas davantage de pensée pour apercevoir plusieurs choses confusément que poui* en apercevoir une seule distinctement. Ainsi il n'y a pas plus de pensée dans l'àme lorsqu'elle pense à plusieurs objets que lorsqu'elle ne pense qu'à un seul, puisque si elle ne pense qu'à un seul elle aperçoit toujours beaucoup plus claii-ement que lorsqu'elle s'applique à plusieurs.
Car il faut remarquer qu'une perception toute simple renferme quelquefois autant de pensée, c'est-à-dire qu'elle remplit autant de la capacité que l'esprit a de penser, qu'un jugement et même qu'un raisonnement composé , puisque l'expérience apprend qu'une perception simple , mais vive, claire et évidente d'une seule chose , nous applique et nous occupe autant qu'un raisonnement composé^ ou que la perception obscure et confuse de plusieurs rapports entre plusieurs choses.
Car de même qu'il y a autant ou plus de sentiment dans la vue sensible d'un objet que je tiens tout proche de mes yeux et que j'examine avec soin que dans la vue d'une campagne entière que je regarde avec négligence et sans attention , de sorte que la netteté du sentiment que j'ai de l'objet qui est tout proche de mes yeux récompense l'étendue du sentiment confus que j'ai de plusieurs choses que je vois sans attention dans une campagne ; ainsi la vue que l'esprit a d'un seul objet est quelquefois si vive et si distincte , qu'elle renferme autant ou même plus de pensée que la vue des rapports qui sont entre plusieurs choses.
Il est vrai qu'en certains temps il nous semble que nous ne pensons qu'à une seule chose, et que cependant nous
DE hk MÉTHODE. — l'^^ PARTIE. 551
avons de la peine à la bien comprendre ; et que dans d'autres temps nous comprenons cette chose et plusieurs autres avec une très-grande facilité. Et de là nous nous imaginons que l'âme a plus d étendue ou une plus grande capacité de penser en un temps qu'en un auti e. Mais il est visible que nous nous trompons. La raison pour laquelle, en de certains temps, nous avons do la peine à concevoir les choses les plus faciles, n'est pas que la pensée de l'âme^ ou sa capacité pour penser, soit diminuée ; mais c'est que cette capacité est rempUe par quelque sensation vive de douleur ou de plaisir, ou par un grand nombre de sensations faibles et obscures, qui font une espèce d'étourdissement ; car l'étourdissement n'est d'ordinaire qu'un sentiment confus d'un très-grand nombre de choses.
Un morceau de cire est capable d'une figure bien distincte : il n'en peut recevoir deux que l'une ne confonde l'autre, car il ne peut être entièrement rond dans le même temps ; enfm, s'il en reçoit un million, il n'y en aura aucune de distincte. Or, si ce morceau de cire était capable de connaître ses propres figures, il ne pourrait toutefois savoir quelle figure le terminerait, si le nombre en était trop grand. 11 en est de môme de notre àme : lorsqu'un très-grand nombre de modifications remplissent sa capacité , elle ne les peut apercevoir distinctement, parce qu'elle ne les sent point séparément. Ainsi elle pense qu'elle ne sent rien. Elle ne peut dire qu'elle sente de la douleur, du plaisir, de la lumière, du son , des saveurs : ce n'est rien de tout cela, et cependant ce n'est que cela qu'elle sent.
Mais quand nous supposerions que l'âme ne serait point soumise au mouvement confus et déiéglé des esprits animaux, et qu'elle serait tellement détachée de son corps que ses pensées ne dépendraient point de ce qui s'y passe , il pourrait encore arriver que nous comprendrions avec plus de facilité certaines choses en un temps qu'en un autre , sans que la capacité de notre âme dirhinuât ni qu'elle augmentât; parce qu'alors nous penserions à d'autres choses en particuHer, ou à l'être indéterminé et en général. Je m'explique.
L'idée générale de l'infini est inséparable de l'esprit, et elle en occupe entièrement la capacité lorsqu'il ne pense point à quelque chose de particuHer. Car, quand nous disons que