‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 162 sur 214 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

nous ne pensons à rien^, cela ne veut pas dire que nous ne pensions pas à cette idée générale, mais simplement que nous ne pensons pas à quelque chose en particulier.

Certainement, si cette idée ne remplissait pas notre esprit, nous ne pourrions pas penser à toutes sortes de choses , comme nous le pouvons ; car enfin on ne peut penser aux choses dont on n'a aucune connaissance. Et si cette idée n'était pas plus présente à l'esprit lorsqu'il nous semble que nous ne pensons à rien que lorsque nous pensons à quelque chose en particulier, nous auiions autant de facihté à penser à ce que nous youdrions lorsque nous sommes foi^tement apphqués à quelque vérité particulière que lorsque nous ne sommes appliqués à rien, ce qui est contre Texpérience. Car, par exemple, lorsque nous sommes fortement appliqués à quelque proposition de géométrie, nous n'avons pas tant de facilité à penser à toutes choses que lorsque nous ne sommes occupés d'aucune pensée particuhère. Ainsi, on pense davantage à Fetre général et infini quand on pense moins aux êtres particuliers et finis; et Ton pense toujours autant en un temps qu'en un autre.

On ne peut donc augmenter l'étendue et la capacité de ^ l'esprit en l'enflant, pour ainsi dire, et en lui donnant plus de réalité qu'il n'en a naturellement , mais seulement en la ménageant avec adresse ; ce qui se fait parfaitement par l'arithmétique et par l'algèbre. Car ces sciences apprennent le moyen d'abrégei' de telle sorte les idées et de les considérer dans un tel ordre, qu'encore que l'esprit ait peu d'étendue, il est capable, par le secours de ces sciences, de découvrir des vérités très-composées et qui paraissent d'abord incompréhensibles. Mais il faut prendre les choses dans leur principe pour les expliquer avec plus de soKdité et de lumière.

La vérité n'est autre chose qu'un rapport réel, soit d'égalité, soit d'inégahté. La fausseté n'est que la négation de la vérité, ou un rapport faux et imaginaire. La vérité est ce qui est. La fausseté n'est point; ou, si on le veut, elle est ce qui n^est point. On ne se trompe jamais lorsqu'on voit les rapports qui sont, puisqu'on ne se trompe jamais lorsqu'on voit la vérité. On se trompe toujours quand on juge qu'on voit certains rapports et que ces rapports ne sont point; car alors on voit la fausseté, on voit ce qui n'est point , ou plutôt on ne voit point , puisque le néant n'est pas visible et que le faux

est un rapport qui n'est point. Quiconque voit ie rapport d'égalité entre deux fois deux et quatre, voit une vérité, parce qu il voit un rapport d'égalité qui est tel qu'il le voif. De môme, quiconque voit un rapport d'inégalité entre deux fois 2 et 5, voit une vérité, parce qu'il voit un rapport d'inégalité qui est. Mais quiconque juge qu'il voit un rapport d'égalité entre 2 fois 2 et 5, se trompe, parce qu'il voit, ou plutôt parce qu'il pense voir un rapport d'égalilé qui n'est point. Les vérités ne sont donc que des rapports, et la connaissance des vérités la connaissance des rapports. Mais les faussetés ne sont point, et la connaissance de la fausseté, ou une connaissance fausse, est la connaissance de ce qui a'est point, si cela se peut dire; car, comme l'on ne peut connaître ce qui n'est point que par rapport à ce qui est , on ne reconnaît l'erreur que par la vérité.

On peut distinguer autant de genres de faussetés que de vérités. Et comme il y a des rapports de trois sortes , d'une idée à une autre idée, d'une chose à son idée ou d'une idée à sa chose, enfin d'une chose à une autre chose ^ il y a des vérités et des faussetés de trois sortes. Il y en a entre les idées, entre les choses et leurs idées, et entre les choses seulement. 11 est vrai que deux fois 2 sont 4 ; il est faux que deux fois 2 soient 5 : voilà une vérité et une fausseté entre les idées. 11 est vrai qu'il y a un soleil ; il est faux qu'il y en ait deux : voilà une vérité et une fausseté entre les choses et leurs idées. 11 est vrai enfin que la terre est plus grande que la lune , et il est faux que le soleil soit plus petit que la terre : voilà une vérité et une fausseté qui est seulement entre les choses.

De ces trois sortes de vérités, celles qui sont entre les idées sont éternelles et immuables, et, à cause de leur immutabilité, elles sont aussi les règles et les mesures de toutes les autres ; car toute règle ou toute mesure doit être invariable. Et c'est pour cela que l'on ne considère dans ^arithmétique , l'algèbre et la géométrie que ces sortes de vérités, parce que ces sciences générales règlent et renferment toutes les sciences particuhèi'cs. Tous les rapports ou toutes les vérités qui sont entre les choses créées , ou entre les idées «et les choses créées, sont sujettes au changement dont toute créature est capable. Il n'y a que les seules vérités qui sont entre nos idées et l'être souverain qui soient immuables comme celles qui sont entre n. 47

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